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■•' _^^w^"î4î^'
i Jk.-.
Revue hispanique
Hispanic Society of America
5
^/lAB-V^'
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MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.
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' X
REVUE
HISPANIQUE
R^atell coitsacré à VétiuU des langues, des lUUratures et de Tbisloire
des pays caslilîanSy catalans et portugais
PUBLIÉ PAR
R. Foulché-Delbosc
CINQUIÈME ANNÉE
Numéros ij et 14. — Premier et deuxième trimestres 18^8
SOMMAIRE
PAGES.
Arturo Farinelu. — Guillaume de Humboldt et TEspagne i
Appendice. Goethe et TEspagne.* 219
R. Foulché-Delbosc. — Un romance retrouvé 25 1
Las copias del Provincial 255
Comptes rendus 267
PARIS
ALPHONSE PICARD ET FILS, ÉDITEURS
Libraires des Arcliives. nationales et de la Société de TÉcole des Chartes
82, Rue Bonaparte, 82
1898
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GUILLAUME DE HUMBOLDT
ET L'ESPAGNE
Wer die meisten Gesulten der vielfacb nmwohnten Erde,
Die er vergleichend enàh, tr«gt im bewegenden Siiu,
Wenn sie die glQhende Bnist mit der fruchtbanten FflUe darchwirken,
Der bat des Lebens Q.aeU tiefer und voUer geschopft.
W. V. HuMiOLOT, Sùrra Mortna.
Personne n'ignore que Guillaume de Humboldt a visité deux
fois l'Espagne, qu'il y fit, au commencement de notre siècle,
des études fort sérieuses sur l'origine et sur la langue des
Basques, qu'il imprima quelque part des fragments de ses
impressions de voyage et de ses recherches linguistiques; mais
bien peu, sans doute, sont en état d'apprécier, n'importe
comment, tout ce que ce puissant génie a pensé et écrit sur
l'Espagne. S'il n'existe pas encore d'édition raisonnable et
complète de ses nombreux ouvrages, on a pourtant, grâce à
l'activité de plusieurs savants et à la condescendance inépuisable
des particuliers, fouillé dans les archives de famille; il ne se
passe pas d'année sans que l'on publie des extraits de corres-
pondance, des confessions intimes, des essais inconnus, des
souvenirs de voyage. On ne regrettera nullement cette chasse
fiévreuse à l'inédit aussi longtemps qu'elle n'aboutira pas aux
relations futiles ou aux frivolités et puérilités posthumes qui ont
terni la mémoire de Gœthe et d'autres grands hommes. Le
moment paraît venu d'esquisser, en rassemblant les débris épars
çà et là dans le trésor épistolaire dévoilé, ce que l'on pourrait
appeler l'histoire des relations de Humboldt avec l'Espagne. Un
aperçu d'ensemble de tout ce que l'Espagne, sa civilisation, sa
nature, ses mœurs, ses lettres, ses arts, sa langue ont été dans
Revue hispaniqui i
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ARTURO FARINELLl
Timagination de Tami et du confident de Goethe et de Schiller
n'ouvrira pas sans doute des horizons nouveaux à l'étude de
Humboldt comme homme et comme savant, mais il fournira
quelques détails curieux à la connaissance de la physionomie
morale de celui qui a été le plus olympien et le plus harmo-
nieusement équilibré et, peut-être aussi, le plus universel des
explorateurs allemands de la nature humaine ; d'autre part, elle
remettra en mémoire aux Espagnols, trop habitués à juger
d'eux-mêmes par les tableaux trompeurs et &ntastiques que les
étrangers leur présentent à tout moment, les appréciations d'un
observateur véritable et profond, qui conservent toute leur
valeur après un siècle écoulé et qui tranchent nettement sur les
jugements aussi superficiels que prolixes de tant d'amateurs
modernes des choses d'Espagne '.
LE CARACTÈRE ET l'eSPRIT DE GUILLAUME DE HUMBOLDT
Guillaume de Humboldt était dans la maturité de son âge, il
venait d'atteindre sa trente-deuxième année, lorsqu'il mit pour
la première fois le pied sur la terre d'Espagne. Tous les dons
qu'il avait reçus de la nature étaient alors en pleine floraison,
développés encore par tout ce qu'il avait appris, par une éducation
des plus soignées et par le commerce avec les hommes les plus
célèbres de son temps.
Toutes les pensées qui avaient occupé les esprits les plus
notables de l'époque avaient passé par son cerveau. Il était à
30 ans un savant accompli, un penseur consommé, pourvu en
surabondance des moyens nécessaires pour remplir sa mission
I. Si cette étude offre quelque mérite dans la langue et dans le style, les
lecteurs doivent en savoir gré à la bienveillance de mon cher ami le D»^ Jules
Jeanjaquei, qui a corrigé mon manuscrit avec une patience infinie et un désin-
téressement que je n'aurais sans doute rencontré nulle part.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 3
dans la vie. De même que ces grands fleuves qui s'avancent majes-
tueusement et dont les affluents nouveaux viennent sans cesse
accroître le volume, Humboldt avait étendu constamment sa
sphère d'action ; il s'était assimilé le savoir et l'expérience de
l'élite des hommes qui l'entouraient. Il agira désormais comme
individualité puissante; ses voyages ne signifieront plus, comme
pour d'autres, un changement, souvent même un bouleverse-
ment des idées antérieures, ils ne feront qu'élargir l'étendue
de ses connaissances et perfectionner sa méthode, qu'il saura
appliquer mieux que personne à la caractéristique des différentes
nations et à l'étude des hommes et des choses.
En fait, il était heureux, foncièrement, presque excessivement
heureux. Ce bonheur, cet éclat de la destinée, le surcroît de
bien-être matériel, dont il jouissait dès sa naissance, l'harmonie
souveraine et presque surhumaine, le calme prodigieux, aujour-
d'hui inconcevable, de ses forces pensantes, n'ont pas été une des
moindres causes du refroidissement qui s'est produit autour de
son nom. Nous ne vivons plus dans le même cercle d'idées;
nous ne savons plus jouir esthétiquement comme lui; nous
poursuivons d'autres buts dans un âge bien plus troublé,
violemment agité par des problèmes d'une nature tout autre que
ceux que l'on discutait en Allemagne de son temps. A mesure
que nous nous éloignons de sa manière de vivre, ses œuvres
comme ses idées nous étonnent bien plus qu'elles ne nous guident
et ne nous inspirent, et nous devenons d'autant plus injustes
envers lui que nous nous soucions moins de le comprendre.
C'est que nous sommes bien plus disposés à admirer des natures
tragiques et souffrantes que des caractères tout d'une pièce,
parfaitement équilibrés, impassibles dans leur perpétuel bien-être.
Il n'y avait point en Humboldt l'étoffe d'un titan, et moins
encore celle d'un martyr. Les orages de la vie ne se déchaînèrent
pas avec véhémence sur sa tête; ils l'épargnèrent. Son cœur
n'éprouva jamais le choc des passions acharnées et tumul-
tueuses, le conflit poignant entre l'idéal poursuivi et la misérable
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ARTURO FARINELLI
réalité de Texistence, qui mine le bonheur et h santé de la
plupart des artistes et des poètes. Point d'amertumes véritables,
point de luttes, point d'efforts, point de désirs réprimés, pas
même d'hésitation et de doute dans les décisions à prendre. Il
n'a jamais subi les vicissitudes de la fortune, qui terrassent les
âmes délicates et agissent sur elles comme les vents impétueux
sur la surface de la mer. Il a toujours plané avec un calme
olympien au-dessus des misères de la terre. Il a vécu en sage
toute sa vie. Maître incomparable dans l'art de jouir, il a su tirer
parti des événements quels qu'ils fussent, profitant de chaque
vent qui soufflait, non pas pour changer d'idées, mais pour se
perfectionner soi-même sans relâche. Les circonstances de la vie,
les vrais malheurs domestiques eux-mêmes, n'eurent pas de prise
sur lui ; il dominait les circonstances, mieux encore, il savait les
exploiter. Tout lui venait à propos pour épanouir son âme. Chaque
étude, chaque observation, chaque nouvelle connaissance était
pour lui une nouvelle source de plaisir. Il était d'une étonnante
souplesse d'esprit et néanmoins ferme, inébranlable dans ses
principes et dans ses convictions. Tel il se montra au commence-
ment de sa carrière, tel il est resté jusqu'à sa fin; il a été jeune
toute sa vie. Tout ce qu'il a pensé et senti forme un ensemble
merveilleux, sorti du même moule, dominé, dirigé par les mêmes
principes. Esthéticien, métaphysicien, linguiste, homme d'État,
Humboldt a été en tout le même penseur.
Ayant conservé toujours le repos, le calme suprême de son âme,
il a évité les écarts subits de la pensée, les envolées hardies dans le
monde transcendental ; sa fantaisie n'éprouva jamais les éblouis-
sements et les extases des vrais poètes ; il avait l'âme d'un philo-
sophe plutôt que celle d'un poète et d'un artiste. Ami de Schiller,
épris de la liberté individuelle comme lui, idéaliste comme lui
et parfois même son conseiller et son confident, il est à mille
lieues de l'enthousiasme poétique du chantre de Guillaume Tell.
La vue des spectacles grandioses, des montagnes aux masses écra-
santes, de l'Océan sans bornes, de ses vagues en perpétuel mou-
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 5
vement, les ruines de Rome, Jes voyages de son frère, la mort
de sa femme, les souvenirs au déclin de la vie l'ont inspiré : il a
écrit des vers, mais ces vers sont lourds et traînants, les idées se
pressent, s'entassent, s'étouffent sous la forme embarrassée qui les
étreint. Son vrai domaine est la prose philosophique ; là il est
à l'aise, il sait donner une expression claire et lumineuse à
toutes les sinuosités de sa pensée, aux idées débordantes dans
toutes les branches du savoir. Il s'attachait aux hommes, aux
individualités marquantes surtout, mais il aimait encore plus
la solitude qui lui permettait de se concentrer, de se recueillir,
de revenir sur lui-môme, de méditer à loisir. A un âge
où la plupart des jeunes gens se lancent dans le monde pleins
d'ardeur et d'effervescence, il se retire tantôt à Burgôrner, tantôt
à Auleben, surtout à Tegel, pour se vouer à l'étude et à la con-
templation. Les affaires surviendront et l'entraîneront malgré lui.
Tour à tour diplomate, ambassadeur, ministre, forcé de rivaliser
d'intrigues avec un Talleyrand et un Metternich, il saura
toujours réserver une place à ses occupations favorites, s'enfoncer
dans ses idées et faire abstraction du monde qui l'entoure. Au
plus fort du combat diplomatique il persiste dans son quiétisme
bienheureux.
Sans doute il a eu ses heures mélancoliques : ses sonnets et
quelques lettres sont là pour le prouver; le penchant à la solitude
devait exclure souvent la gaieté. Mais la mélancolie de Humboldt
ne le rongeait point à l'intérieur, elle n'était pas même un
obstacle à ses jouissances intellectuelles. C'était une mélancolie
douce qui le caressait mollement, pareille à cette gaze vaporeuse
qui s'élève sur la plaine, enveloppe les formes, bleuit les con-
tours, mais que le soleil perce bientôt et fait disparaître. Lorsque
le malheur frappe à sa porte, il se résigne en philosophe; il
verra mourir dans la fleur de l'âge deux de ses enfants, son asile
de Tegel se couvrir de tombeaux et le vide se faire autour de lui,
il enterrera sa femme, il restera presque seul dans sa famille et il
courbera la tête sans pousser un cri de douleur, préparé, résigné
à tous les coups du sort.
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ARTURO FARINELLI
Ce Stoïcien de vieille roche, qui, à quelques-uns, a pu paraître
trop froids trop raisonneur*, trop épicurien, incapable d'une
passion véritable ', constamment et uniquement préoccupé du
1 . « Der edelste aller stoischen Epikuràer » l'appelle V. Weigand dans un de
ses EssaySy Mûnchen, 1892: Zur Psychologie des 29. JahrhundertSy p. 232. «Il
était froid et clair comme un soleil de décembre », a dit de Humboldt Challe-
mel-Lacour, dans son livre La philosophie individualiste, Paris, 1864, p. 46, que
les Allemands ne lisent guère aujourd'hui, mais qui a été largement mis à
profit par Gregorovius pour son admirable étude sur les deux frères Humboldt :
Kkinere Schriften :(ur Geschichte und CuUur, Leipzig, 1888, II, 125 ss.
2. Thérèse Huber. la mère de Victor Aimé Huber, bien connu en Espagne
par ses Esquisses, femme très spirituelle, qui vécut nombre d'années dans l'inti-
mité de Guillaume de Humboldt, appelle une fois assez durement son ami :
« Ein Mensch, der stets theoretisirt und das Leben, den Genuss, die Moral,
jeden Gedanken und jede Regung, Faser fur Faser abgesplittert hat, so dass
ihm die Menschheit wie eine Apothekerbude vorkommen mag, aus deren
Bûchse er Gesetze, Staatenwohl, Vertrâge u. s. w. zusammensetzt. Palinge-
nesie hat nur mit decomponirten Kôrpern zu thun » {Briefe von und an W, von
Humboldt. Neue Freie Presse N© 11777. Lettre du 14 juillet 181 7). Grillparzer
a été plus dur encore envers Humboldt. Il l'appelle (Œuvres, 5, XVIII, 105) :
« Der greulichste Pédant ». Il n'épargne ni l'ironie, ni l'injure : « Dieser Pédan-
terie widerspricht scheinbar sein Briefwechsel mit einer Frau, der.allerdings
vortrefflich ist. Ich glaube aber, er hat damais, ûber seine eigene Dùrre
erschrocken, sich ein sentimentales Zugpflaster auflegen woUen und daher auf gut
Gluck ein Frauenzimmer gewàhlt mit dem er im Feuer exerzieren konnte.
EndlichblieberinderspekulativenGrammatik hângen,undindiesemSandboden
gediehen seine Kartoffel. » — Dans l'excellente caractéristique de G. de Hum-
boldt donnée récemment par F. Jonas {Schiller Briefe, VII, 394 ss.), je trouve
un reproche qui ne me semble pas tout à fait fondé : « Es mangelten ihm die
kràftigen Affekte, die zum Bilde des rechttn deutschen Mannes gehôren, und
die eben nur die gespannte Thàtigkeit auf klare, feste Ziele geben kann. »
3. Il suffit de lire les lettres de Humboldt à Motherby pour se convaincre
qu'il a senti comme tout homme passionné les chagrins de l'amour. Lorsqu'il
fallait prendre congé de M™* Motherby il était (Lettre du 17 déc. 1809) :
« wie dumpf und betàubt an allen Sinnen », il avoue cependant : « Es liegt
sonst gar nicht in mciner Natur, von welcher Empfindung es sey, so physisch
ûberwâltigt zu werden ». Briefe an fohanna Motherby von fVilheJm von Humboldt
und Ernst Morif^ Arndt, hrg. v. A. Meissner, Leipzig, 1893.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE
développement complet et parfait de son être, était en réalité
un des plus nobles représentants de l'idéal humanitaire. Humboldt
a plaidé toute sa vie avec obstination en faveur de l'afFranchisse-
ment de l'énergie personnelle ; il rêvait l'homme libre et indé-
pendant, maître absolu de ses forces et de ses capacités naturelles,
point entravé par les liens de la société et de l'État; il a toujours
cru au pouvoir exclusif de l'individualité dans la destinée des
nations. C'était au fond un adepte de Rousseau qui allait rehausser
la dignité personnelle avec plus de constance et de ténacité dans
les principes que son maître lui-même*.
Ce qu'il voit dans le monde, ce qu'il a appris par l'étude
incessante de l'antiquité, c'est la force productive de quelques
hommes supérieurs, le travail de l'individu, point celui du genre
humain pris en masse. La civilisation quelle qu'elle soit, les
caprices du hasard ne peuvent rien contre la puissance indivi-
duelle qui crée, transforme et enchaîne tout après elle. Elle seule
règle h destinée des nations et produit les différentes époques de
l'histoire. Le génie de l'homme est le facteur principal de
l'histoire. Humboldt prêche encore dans sa vieillesse son évangile
de l'individualité. Il avoue dans une de ses lettres à Charlotte
Diede que l'homme est au centre de toutes choses dans ce
monde. Les événements sont subordonnés à l'esprit, à l'activité,
au sentiment de l'individu. Toute évolution est soumise à
l'énergie individuelle. Si les institutions s'améliorent, si notre
savoir augmente et s'élargit, si les états et le monde entier se
perfectionnent, c'est à l'énergie individuelle de Thomme que
nous le devons^.
1. Voir sur les relations des idées de G. de Humboldt avec le système péda-
gogique de Rousseau : R. Fester, Rousseau und die datische Geschichtsphilosophie,
Stuttgart, 1890, p. 292 s.
2. « ...Darum nehme ich in allen, auch den grôssten Weltbegebenheiten
imraer den Einzelnen, seine Kraft zu denken, zu empfinden oder zu liandeln
heraus », Brie Je von W. von Humboldt an eine Freundin, Leipzig, 1853, 1, 239
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8 ARTURO FARINELLI
Il feut donc que l'homme agisse en parfaite liberté. Le but le
plus noble qu'il puisse poursuivre c'est de déployer aisément et
complètement sa propre individualité. Il se perfectionnera
d'autant plus qu'il agira par lui-même et pour lui-même. Y a-t-il
quelque chose de plus important ici-bas que la force suprême, le
développement multiforme des individus ? La loi première de la
morale est : « Cultive-toi toi-même; » cette autre ne vient
qu'après : « Agis sur les autres par ce que tu es toi-même. » Malheur
aux États qui étouffent dans ses germes l'esprit indépendant
de l'homme, cette force vitale de laquelle dépendent en premier
lieu l'aisance et la puissance d'un peuple.
Mille fois Humboldt a donné libre carrière à son exaltation
pour l'individu, qu'aucune espèce de gouvernement n'aurait
dû entamer, en particulier et mieux qu'ailleurs dans son
livre Sur retendue et les limites de raction de VÈtaty qu'il écrivit
en 1792, et dans YEsquisse sur les Grecs, de l'année suivante.
De bonne heure il fait de l'homme le sujet principal de
ses études; il adopte la devise de Charron, de Pope et de bien
d'autres philosophes et poètes : « La vraie science et la
vraie étude de l'homme, c'est l'homme. » Il recherche les per-
sonnalités les plus accusées, et son plus grand plaisir c'est de
démêler leur organisation complexe, de suivre leur développe-
ment graduel. Nous ne jouissons et nous ne profitons vraiment
de la vie, avoue-t-il, qu'en nous efforçant d'observer l'homme
dans ses plus grandes variétés. Le hasard, car tout dès l'en&nce
lui a souri et il a toujours été heureusement bercé dans les bras
de la fortune, le hasard l'avait fait naître à l'époque la plus lumi-
neuse pour le déploiement de l'esprit de sa nation, et l'avait placé
au milieu de grands hommes et d'individualités puissantes.
(9 mai 1826). Uidée chère à Humboldt est celle du jaillissement instantané
du génie. Voir son essai (179$)* Ueher den Geschlechtsunterschied und dessen
Einfluss auj die organische Nalur,
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^J
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE
Humboldt ne perdra aucune occasion d'approfondir l'étude de
ses semblables. Lorsqu'il quitte sa solitude, il s'entoure d'un
véritable olympe intellectuel ; il est l'ami de Goethe, de Schiller,
de Fôrster, de Kôrner, de Jacobi, de Wolf et d'une foule d'autres
grands hommes; il fait même des voyages pour les approcher,
pour vivre quelque temps dans leur intimité : c'est ainsi qu'au
printemps de 1794 il va exprès à Jena pour trouver Schiller; il
entretient une correspondance assidue avec l'élite de sa nation, et
ses lettres sont un système complet d'éducation, le miroir le plus
fidèle du progrès continu qu'il s'imposait; elles contiennent la
moelle substantielle de ses pensées et de ses sentiments.
Jamais on ne l'a vu perdre son étonnante sérénité. Il a gardé
jusqu'à son lit de mort la lucidité d'un esprit élevé qui com-
prend, distingue tout et étudie son état*. S'il avait pu souhaiter
un bonheur plus grand pour lui, c'eût été d'être venu au
monde vingt siècles plus tôt, dans sa Grèce chérie, et de vivre avec
Homère et Pindare, qu'il adorait. Mais après tout, avec ses beaux
rêves de Tantique, il avait dans son siècle, dans sa patrie, un
sort enviable dont il jouissait, dont il savait jouir : « La comparai-
son des individualités des grands hommes, écrit-il une fois à
Jacobi, dont le hasard m'a heureusement fait le contemporain et
que je connais personnellement, est l'occupation qui m'intéresse
le plus et que je préfère dans mes heures de paisible recueille-
ment^. » C'est encore ce qu'il répète à l'amie à laquelle il confiait
tous les secrets de son âme. Ce ne sont que les relations avec
1. Al. de Humboldt à Varnhagen (5 avril 1835), Lettres de Aï. de Hutnholdt
à Varnhagen^ traduites par C.-P. Girard, Paris, 1860. ff Der Reichthum einer
Seele von der aile Felder des Wissens und Lebens klar und sonnig daliegen, ist
îmmer befruchtend und immer Blùthen spendend *. Karoline v. Wolzogen à
G. de Humboldt (Lettre de Weimar, 8 avril 1822). O. Harnack, Briefe von
und an W, von H umhoîdty dans les Bicgr. Blàtter de Bettelheim, II, 61.
2. Berlin, 1$ octobre 1796. Briefe von W. von Humboldt ^ an Friedrich
Heinrich Jacobi, hrg. von A. Leitzmann, Halle, 1892, p. 51.
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10 ARTURO FARINELLI
les hommes qui donnent quelque prix à la vie ; plus elles vont au
fond, plus on reconnaît en quoi consiste la véritable jouissance,
l'individualité'. Dans cet ait d'étudier les hommes, de classer
leurs physionomies particulières, avec un esprit et une sagacité
bien différentes de celle de Lavater, pour saisir d'emblée leur trait
saillant, Humboldt acquit une rare virtuosité. De l'observation
pénétrante et minutieuse de l'homme comme produit isolé de la
nature, il s'élève à des observations générales sur l'humanité
entière; de l'étude des particularités individuelles de l'homme il
passe à l'étude de l'individualité de la nation. C'est la nature qui
produit spontanément les différents caractères. C'est la nature
qui forge l'homme, et non le raisonnement *. Dans ses lettres
à Schiller, à Jacobi, dans son fragment Observations sur l'histoire
universelky qu'on vient de publier ', ailleurs encore, Humboldt
revient à son idée Éivorite de l'apparition soudaine de l'indivi-
dualité, qui se développe de l'intérieur à l'extérieur. Les circon-
stances de la vie, le climat, la religion, le gouvernement et les
mœurs modifient cette apparition sans doute, mais sans toucher
à son essence véritable ; c'est une sorte d'étincelle que la nature
1. Tcgel, 21 septembre 1827. BrUfe an eine Freundin,!, 523. Voir aussi la
lettre du i«' mars 1825.
2. La même idée revient chez Gœthe. Voir W. Dilthey, Beitrâge T^um Stu-
dium der Individualitàt, dans les Sitiungsber. der k, preuss. Akad, der fVissensch.^
zu Berlin, mars 1896, XI-XIII, p. 259 s. L'essai de R.-M. Meyer, Ueber den
Begriffder Individualitâi, dans les Deutsch Charaktere, Berlin, 1897, p. 45, n'a
rien à faire avec les idées développées par Humboldt.
3. Sechs ungedruchte Aufsàt\e ûber das cJassische Alterthnm von JV. von Hum"
hoîdt, hrg. v. A. Leitzmann (Deutsche LitUraturdenkm, des 18, und jç, Jahrh,
N. F. 8-12). Leipzig, 1896, p. 64. Ce fragment, qui développe quelques-unes des
idées fondamentales de Humboldt, a été rédigé peut-être plus tard que
Leitzmann ne le pense. Les considérations sagaces sur les révolutions des
peuples n'ont-elles pas en vue particulièrement la Révolution française?
Restent les singularités de la graphie dans le manuscrit, qu'on ne peut pas bien
facilement attribuer au hasard.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE II
allume tout d'un coup, où elle veut et par caprice. L'élément
substantiel dans le caractère d'une nation, comme d'un individu,
c'est sa forme primitive particulière. Une nation avancée doit ses
privilèges à son individualité d'origine, et celle-ci se manifeste
chez l'homme isolé, comme dans l'ensemble d'un peuple, spon-
tanément et comme par miracle '.
Cette manifestation miraculeuse et toute-puissante de l'indivi-
dualité, l'élixir de la vie de l'homme et des peuples, Guillaume
de Humboldt la voyait plus frappante et lumineuse qu'ailleurs
dans la Grèce aux plus beaux temps de sa civilisation. C'est vers
la Grèce que son âme, comme celle de Winckelmann, se vit tou-
jours magiquement et irrésistiblement attirée. Ses plus beaux
rêves le transportaient en Grèce ; son imagination était remplie
de souvenirs helléniques, ses études le ramenaient sans cesse à
l'antique. En Allemagne, en France, en Espagne, en Italie, par-
tout où il erra, il vivait, dans ses heures de loisir, dans l'intimité
des auteurs classiques qu'il lisait et qu'il goûtait souvent avec sa
femme. La Grèce, c'était son ciel, vers lequel il levait les yeux
aussitôt que les troubles de la vie menaçaient de l'opprimer, et la
Grèce l'avait animé d'un souffle de son génie, lui avait légué,
comme à un fils égaré en terre étrangère qui s'éveille après un som-
meil de siècles et de siècles, l'idéal esthétique de ses grands poètes et
de ses grands artistes. S'il travaille dansses meilleures années, avant
de s'occuper sérieusement de linguistique, c'est pour la Grèce ; s'il
propose des modèles à imiter «^ sa nation, ce sont les Grecs; s'il
a eu des élans, une sorte de transport, d'enthousiasme, de flamme
dans son existence si calme, si inaltérable, c'est pour la Grèce.
S'il a eu des regrets, c'était de n'avoir pas vécu dans un âge infi-
niment plus serein que le sien ; mais ces regrets étaient ceux
d'un philosophe résigné et ne rappellent guère les lamentations
d'autres grands hellénistes qui luttaient pour leur idéal inassouvi :
1. Laiium und HeïIaSy p. 146 du même recueil.
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12 ARTURO FARINELLI
les plaintes amères et poignantes, les cris de douleur de Leopardi,
les soupirs, les rêves fiévreux de Hôlderlin.
Tout jeune encore, sur les bancs de Técole, à l'Université, il
entend prêcher par ses maîtres Tévangile hellénique ; Engel et
Mendelssohn avaient mis les Grecs à la mode, les leçons de Heyne à
Gôttingen jettent des germes féconds dans son âme et lui inspirent
Tamour de Pindare et d'Eschyle; l'amitié avec F. A. Wolf,
le grand philologue de Halle, fit le reste. Déjà en 1787, Humboldt
publia des traductions de Xénophon et de Platon, qui trahissent
l'inexpérience de la jeunesse; ce n'est que plus tard qu'il fut
maître inimitable dans l'art de traduire. Depuis 1790, les projets
de travaux sur la littérature des Grecs se succèdent avec une
fréquence et une rapidité étonnantes ; les lettres à Wolf en sont
pleines ; il veut rédiger (en 1792) une sorte de journal ou de
revue avec le titre Hellas, consacré exclusivement à l'étude des
Grecs, il veut écrire une caractéristique de l'esprit grec et il com-
mence par l'étude de Pindare, qu'il n'achève pas et qu'il ne
publie pas; il promet à Wolf de traduire le Ménexène de
Platon, il commence des études fort étendues sur l'antiquité, sur
la nécessité de l'étude des Grecs, sur la décadence et la ruine des
états libres de la Grèce ; il a ses héros favoris : Homère,
Sophocle, Aristophane, Pindare, qu'il place au centre de ses
études et qu'il voudrait faire aimer par tout le monde. Malheu-
reusement il n'a laissé que des projets d'études et des fragments ; le
peu que l'on connaissait par ses œuvres, les Essais que l'on vient
de nous faire connaître dans un charmant recueil, sont une partie
bien mince du grand travail que Humboldt avait consacré à l'étude
de la Grèce.
Dans ses voyages il ne cachait nullement ses goûts pour l'an-
tiquité ; il voyageait un peu en humaniste, tout en cherchant à
se conformer aux mœurs contemporaines du pays. L'Espagne ne
manqua pas d'évoquer ses souvenirs classiques. Valence, les
côtes de la Méditerranée où viennent aboutir les plaines de la
Manche et de la Castille lui rappelaient les légendes des
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I3
Samoth races; les ruines de Sagonte lui offraient mille images
de rhistoire ancienne, et le combat acharné et tragique qui décida
la chute de Carthage et la grandeur de Rome lui faisait déplorer
la fin des colonies grecques englouties par les Latins voraces, race
dégénérée, indigne de la civilisation des Grecs qui leur tombait
en partage. Si ces colonies avaient pu prospérer, les langues
méridionales auraient pris leur origine de la langue grecque qui
est bien autrement féconde que la langue pauvre et rude des
Latins \
L'Italie, mieux que toute autre nation, lui rappelait la Grèce,
et que fit-il autre chose dans son long séjour à Rome que vivre
à Tantique, se bercer dans les souvenirs du monde classique
disparu, jouir, au milieu des ruines, des sourires de la nature qui
avait souri à ses Hellènes, évoquer le tableau complet de la vie
hellénique des siècles écoulés ?
On sait les effets de l'hellénisme de Humboldt sur ses contem-
porains en Allemagne. L'ami de Schiller et de Goethe est pour une
bonne part dans cette régénération qui se produisit dans l'esprit
germanique à la fin du siècle, retrempé aux sources pures et vivi-
fiantes de l'art grec *. De même que l'essai philosophique Sur la
poésie naïve et sentimentale de Schiller avait éveillé dans l'âme de
Humboldt un monde de pensées nouvelles, l'écrit de Humboldt
Sur l'étude de l'antiquité et du grec en particulier y quoique trop
rapidement esquissé, amena le grand poète à un jugement plus
approfondi de l'antique, à une connaissance plus sûre et plus
exacte de l'esprit grec. D'autres poètes, d'autres savants avaient
arboré en même temps que Humboldt le drapeau hellénique. Fré-
1. Ueber dos antike Theater in Sagunl, p. 66 du recueil de Leitzmann.
2. Humboldt ne figure point, à mon grand étonnement, dans Tétude de
F. Arnold, Der deutsche Philheïlenismus, Kultur und literarhistorisclje Untersuch-
ufigtn^ dsius VEuphorion (Ergàniungsfjefi), II, 71 s. Voir aussi A. Stem, Zur
Geschichte des Philbellenismus, dans le journal Die Nation, 1896-97, n© 14.
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14 ARTURO FARINELLI
déric Schlegel, nourri des idées de Hetder et de Winckelmann,
avait écrit des essais qui rappellent par leur titre les essais de
Huniboldt : Sur r étude de la poésie grecque ; Les Grecs et les Romains ;
Sur la poésie homérique * ; il projetait comme Humboldt une carac-
téristique des différentes races de l'antiquité, tâche qui ne fut
accomplie que plus tard par Otfried MùUer ; mais tandis qu'en
exaltant démesurément la Grèce, Schlegel et ses adeptes se per-
dirent bientôt en déclamations vagues et emphatiques, en rodo-
montades grecques, comme les appelait Schiller *, Humboldt, en
creusant toujours plus à fond les mystères de l'art antique, ouvrait
vraiment des horizons nouveaux.
On n'insistera jamais assez sur le culte que Humboldt vouait
aux Grecs, sur la préférence immense qu'il accorde aux peuples
anciens sur les modernes, lorsqu'on veut mesurer la portée de
ses appréciations sur les pays qu'il a voulu étudier. C'est en
Grèce, écrit Humboldt, que l'humanité a produit ses meilleurs
fruits ; en Grèce, l'homme s'est toujours développé librement, il
a pu atteindre son plus haut degré de perfection ; chacun était né
roi en philosophie, dans les lettres et les arts; chacun possédait
ce que l'homme moderne ne possède guère : le sentiment inné
de la manifestation la plus riche, la plus claire et la plus décidée
de la vie humaine dans son caractère individuel et national ^
Rien de moderne n'est comparable à l'antique. Un abîme incom-
1. Fried. Schl^el, Seine prosaischen Jtdgetidschrif Un, hrg. vonj. Minor, Wien,
1882, p. 87 s., 167 s., 215 s.
2. Schiller s Briefe, hrg. von Jonas, II, i8i. Qu'on se souvienne de Tépi-
gramme mordante Die Zwey Fieber :
Kaum hat das kalte Fieber der Gallomanie uns verlassen,
Bricht in der Gracomanie gar noch ein hitzrigcs aus.
Xenien, 1796.
Nach der Handschrift des Goethe und Schiller ^Archivs, hrg. v. E. Schmidt und
B. Suphan, Weimar, 1895, no833.
3. Geschichte des Verfalls der griech. Freistoaten^ p. 186 du recueil de
Leitzmann.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I5
mensurable nous sépare de nos ancêtres. Que Ton compare notre
vie si tourmentée, si bouleversée, si décousue avec la vie des
anciens, si douce, si paisible et si ensoleillée ; notre désharmonie
perpétuelle avec leur équilibre constant et leur suprême harmonie;
notre condition misérable, opprimée par les mille chaînes du
hasard, des habitudes et de nos affaires; nos travaux éparpillés,
qui ne sondent jamais le fond de la vie, avec leur activité libre et
complète qui vise au plus haut développement de l'homme; nos
ouvrages lentement et péniblement mûris, après bien des épreuves,
avec les ouvrages de Tesprit grec, prodigués avec une facilité et
une fécondité étonnantes ; nos réflexions douloureuses dans notre
solitude de cloître avec leur gaieté heureuse et sereine, s'épanouis-
sant au dehors dans un état libre, dans une vie communicative.
Revenons à l'antique, autant que nos forces limitées nous le per-
mettent. La pierre de touche des nations modernes est leur senti-
ment pour l'antiquité. Elles sont d'autant moins parfaites qu'elles
s'éloignent plus de ce sentiment. La Grèce est notre patrie
idéale. Nous n y parviendrons plus sans doute, comme nous
n'atteindrons jamais les modèles que la Grèce nous offre ; mais en
cherchant à nous en approcher, nous soulagerons notre cœur et
notre esprit, nous puiserons à une source intarissable de bonheur
et d'enthousiasme, et, tout en restant dans l'imperfection inévi-
table de notre être, égarés dans un monde qui n'est pas le nôtre,
quelque souffle de la divinité viendra de temps en temps nous
consoler.
Malgré ce culte pour la Grèce qui n'a d'exemple ni en
Allemagne ni ailleurs, on ferait grand tort à Humboldt si on le
croyait exclusivement attaché à l'antique; il a montré, sinon le
même amour, au moins presque autant de profondeur dans
l'étude des nations modernes. Son génie aspirait à l'universalité
du savoir. Il savait tout comprendre et il voulait comprendre
tout. Sa curiosité de savoir était sans bornes. Il écrivit un jour
à Schiller qu'il voudrait à sa mort laisser le moins possible der-
rière lui qu'il n'eût point observé et étudié d'une manière quel-
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l6 ARTURO FARINELLI
conque *. Notre vie est tellement courte, que ne l'employons-
nous à la connaissance de ce qui regarde l'homme et sa des-
tinée ? Observer, juger, discuter, comparer, classifier, disséquer, i
tel a été le travail constant de ce philosophe infatigable. Si
chez lui l'observation a tué souvent la production, elle a, d'autre
part, merveilleusement élargi son entendement. Schiller ne man-
qua pas de lui assurer qu'on n'atteint point la perfection indivi-
duelle au moyen de la production, mais par le jugement et la
jouissance *. Tout imbu qu'il était de la science et de l'art des
anciens, il avouait déjà, dans son essai Sur Vétude de l'antiquité,
que l'étude de l'homme aurait gagné surtout par l'étude et la
comparaison de toutes les nations, de tous les pays et de tous
les temps. Il aurait savamment employé cent vies pour tout
embrasser dans le cercle de ses recherches. Il faut lire dans ses
lettres à Kôrner ses vastes projets. En 1793, il se propose d'étu-
dier l'idéal de l'humanité en comparant les hommes dans les
différents âges et dans les différentes nations K Quelques années
plus tard il conçoit le projet d'une caractéristique comparée de
tous les peuples. Il a dû borner ses travaux. La concentration,
l'intensité des études, ne lui importait pas moins que leur éten-
due. Dans l'histoire anthropologique des différents peuples qu'il
avait imaginée, l'essentiel était de saisir le trait saillant, qui
revient dans toutes les manifestations de la vie et leur imprime
son cachet particulier. Humboldt observe et juge en psychologue
et en naturaUste ; il ne décrit pas, il caractérise. Ses lettres four-
millent de petits aperçus qui sont, en eux-mêmes, des caracté-
ristiques complètes. Il faut lire ce qu'il a écrit à Paris, dans son
1. 28 sept. 1795. Briefwechsel ivjiscJjen Schiller und W. von Humboldt in den
Jahren ij^2 bis iSoj, hrg. v. Fr. Muncker, Stuttgart, 1893.
2. Lettre du 22 juillet 1796. Schillers Briefe^ hrg. von F.Jonas, V, 35.
3. Amichtenûher Aest1)elik utid Litteratur von W. von Humbuldt. Seitu Britfe
an C. G. Kôrner^ hrg. von F. Jonas. Berlin, 1880, p. 9. Voir aussi W. Schcrer,
Kleine Schrijtfn, Berlin, 1893, I, 202.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE l^
essai sur le théâtre français, dans ses lettres à Gœthe, à Schiller,
à Kôrner, dans son admirable épîire à Jacobi (octobre 1798),
pour se convaincre de la finesse, de la clarté, de la précision, de
la profondeur de ses remarques. Jamais les Français n'ont été
mieux caractérisés que par la plume de ce savant anthropologue
et esthéticien.
Tout en se bornant à ce qui lui paraissait essentiellement
national dans l'esprit et dans les mœurs des Français, tout en
fixant ses regards plutôt sur le passé que sur le présent
(en France, disait-il, on s'attache forcément aux siècles écoulés,
tandis qu'en Allemagne on aime à voir et à vivre dans l'avenir),
il donne un tableau de la vie intérieure de ce peuple qui étonne
encore aujourd'hui par sa vérité frappante et par la précision sur-
prenante des détails.
Ce qui distingue la méthode d'observation de Humboldt de
celle de la plupart des psychologues modernes, c'est son goût
pour la beauté pure. C'est par l'esthétique que Humboldt arrive
à la connaissance des hommes ; c'est l'esthétique qui l'amène à
la caractéristique des nations *. En effet il étudie la France comme
il étudiera plus tard l'Espagne et l'Italie, au point de vue pure-
ment esthétique. Il donne à plusieurs reprises des preuves philo-
sophiques de l'essence de la beauté; il applique son principe
dans l'étude de la tragédie française et de toutes les formes de
l'art en Grèce, en Allemagne et ailleurs ; une fois il avoue même
que le but principal de ses observations dans ses différents voyages
était d'expérimenter pratiquement la théorie de l'esthétique.
Cette théorie faisait peu de place à la politique. On est surpris
que l'homme à qui l'on confiera un jour les affaires les plus
importantes de l'État, le ministre en Prusse, le plénipotentiaire à
Vienne, ait négligé presque à dessein et obstinément la politique
I. Voir R. Haym, fViïheîm vjn Humboldt. Lebenshild und Charakteristik,
Berlin, 1856, p. 185.
Revut hispanique. 2
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l8 ARTURO FARINELLI
dans la première époque esthétique contemplative de sa vie. Au
milieu d*un pays en flammes, tel que Tétait encore la France
immédiatement après la Révolution, Humboldt n'est ni dis-
trait ni touché par les questions brûlantes qui se débattaient
autour de lui. Il médite tranquillement et sereinement sur le
passé et reste étranger aux luttes du présent, vit dans la société,
dans le siècle de Louis XIV. « La politique, je ne m'en mêle
guère », écrit-il de Paris à Gœthe en 1798. Ses considérations
sur l'action de l'État, très sensées et très profondes, peuvent fort
bien se passer du mouvement politique contemporain. Dans
l'étude de l'homme, l'étude de ses systèmes politiques est secon-
daire. Humboldt saura plus tard rivaliser en perspicacité politique
avec les hommes d'État les plus éminents ; sa carrière diploma-
tique est pleine de beaux et brillants succès; mais le penchant à
la méditation, à la contemplation solitaire l'a dérouté parfois
dans les manèges et les intrigues des affaires. L'énergie politique
lui a presque toujours fait défaut.
Ce que Thomme, de même qu'une nation, possède de plus
individuel, c'est la langue. C'est la langue, dit Humboldt, qui
enchaîne tout dans la vie, c'est la langue qui est l'esprit, l'âme
véritable d'une nation, l'organe de l'être intérieur, l'exhalation
spirituelle d'une vie nationale, c'est la langue qui conduit aux
couches les plus profondes de l'humanité. Toute recherche du
caractère national, toute recherche historique doit donc partir de
l'étude de la langue. Tout le cercle des questions qui se rattachent
à l'essence du langage sert à l'étude du développement graduel
d'une nation. Une langue a plus ou moins de valeur à mesure
qu'elle éveille plus ou moins d'idées claires, déterminées et
vivantes dans l'esprit d'un peuple. C'est une étincelle divine qui
a donné la vie à la langue. Des profondeurs insondables l'ont
engendrée *. Vers 1812, Humboldt écrità Jacobi que l'on pour-
I . Voir surtout : Ucber das Entstehen der grammatischen Formen und ihren
Einfluss au/ die Ideenentwickelung ; — U^ber die Verschiedenhdi des memchUchen
Sprachhaues.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I9
rait donner des principes à l'aide desquels on pourrait faire déri-
ver de la langue l'esprit d'une nation, son origine, son caractère
et même une partie de son histoire. Si Humboldt a poussé trop
loin peut-être la croyance à l'omnipotence du langage, s'il a adoré le
langage de l'homme comme une sorte de divinité, il a bien indiqué
par là, en revanche, le moyen le plus sûr pour arriver à la connais-
sance intime d'un peuple. En donnant libre carrière à ses goûts
pour la linguistique, qui envahit bientôt tout le domaine de sa
pensée, il a frayé la route aux recherches scientifiques posté-
rieures, il a été un précurseur génial de la science philologique
moderne.
I. — LES VOYAGES. ALEXANDRE DE HUMBOLDT EN ESPAGNE
Pourvu d'un capital de connaissances immense, à un âge
auquel même les mieux doués tâtonnent encore dans leurs
études, ami et confident des meilleurs esprits de son siècle,
observateur et scrutateur incomparable de la vie intérieure des
hommes, épris comme son frère et comme J.-J. Rousseau des
beautés de la nature, chercharvt dans la nature les lois qui
régissent notre destinée, poussé par le désir d'accroître son expé-
rience, d'élargir, d'approfondir ses idées, de confirmer par d'autres
faits et d'autres exemples les principes inébranlables qu'il appli-
quait habituellement à l'étude des hommes et de leur histoire, il
est aisé de comprendre quels fruits Kumboldt tirera de ses
voyages, en Suisse, dans le Nord de l'Allemagne, en France, en
Espagne, en Italie. Peu d'hommes ont su voyager comme Guil-
laume de Humboldt. Plus il reste à l'étranger, plus il perfectionne
son art d'observation, plus sa psychologie acquiert des bases sûres
et inébranlables. Gœthe, dans ses notes de voyages, surpasse
sans doute son ami dans les qualités essentiellement d'artiste ;
ses esquisses ont les contours nets et déterminés ; même en
s'occupant des détails, Gœthe ne donne que le côté vif et saillant
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20 ARTURO FARINELLI
de ce qu'il observe ; on n'a qu'à gratter légèrement la surface de
ses descriptions et de ses réflexions pour y retrouver le poète et
l'artiste. Chez Huraboldt, la faculté pensante prédomine; les
idées le maîtrisent et il maîtrise les idées. Il met tout ce qu'il voit
au service des idées ; il est toujours à l'afiFût des causes qui ont
produit tel ou tel phénomène dans la vie et dans la destinée d'une
nation ; il amasse les détails, il charge son pinceau de couleurs ;
partant, les tableaux qu'il achève sont plus riches en effets, même
plus complets que ceux qui sortent de l'imagination bien plus
poétique de Goethe. Les mêmes soins que Humboldt prodigue à
l'intérieur des choses, il les prodigue à l'extérieur. L'étude de la
nature est pour lui le complément de l'étude de l'homme. S'il
n'est pas poète au fond, il en a le sentiment et souvent même
l'inspiration. Il lui faut bien un surcroît d'émotion pour qu'il
crée des vers ; mais que de fois ne s'élève-t-il pas dans sa prose à
des considérations d'une hauteur inconcevable, que de fois
l'image, le symbole ne se pressent-ils pas dans les contemplations
et dans les rêves de ce penseur solitaire !
Autre chose est connaître scientifiquement une nation étran-
gère, autre chose en connaître et en comprendre le caractère
intime; des livres, des mémoires, des relations authentiques,
d'autres moyens indirects d'information suffisent au premier but :
on n'atteindra jamais le second sans être allé soi-même à l'étran-
ger, sans voir sur place les hommes et les choses. On n'aura
jamais la clef du génie d'une nation, on ne saura trouver l'expli-
cation de quelques particularités étranges, qui suffisent pour
fourvoyer notre jugement, pour nous faire supposer ridicule ou
grotesque ce qui est parfaitement sérieux, inhérent au caractère
national ; on n'entrera jamais dans l'intimité des mœurs d'un
peuple sans avoir communiqué et vécu avec lui '. C'est dans ce
sens que Gœthe approuvait la résolution de Humboldt de passer
I. Lettre de Jena, 26 mai 1799. Gœthe' s Briefivecbseî mit den Gehrûdcrn von
Huwhohltyhrg. von Th. Bratranek. Leipzig, 1876, p. 70.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 21
quelque temps en Espagne. Veut-on vraiment jouir des trésors
d'une littérature étrangère, on fera fort bien de voyager dans la
patrie des auteurs. Des lectures assidues ne dédommagent pas de
l'absence de contemplation directe. Gœthe, qui avait vu l'Italie
et qui n'était jamais allé en Angleterre, assurait qu'il goûtait bien
différemment les écrivains des deux pays. Les premiers par-
laient, pour ainsi dire, à tous ses sens et lui donnaient une
image plus ou moins complète ; les seconds étaient toujours livrés
au pouvoir de son imagination, il ne savait pas si ce qu'il éprou-
vait en les lisant était vrai ou faux. De même Humboldt, en
répondant à Gœthe, trouve que la jouissance complète d'un chef-
d'oeuvre ne peut être acquise que dans le pays qui l'a produit '.
« Qui n'a jamais connu un ânier espagnol avec son outre sur sa
jument, aura toujours une image assez imparfaite de Sancho
Panza. Don Quichotte ne peut être compris entièrement que par
celui qui a visité lui-même l'Espagne et s'est trouvé en contact
avec les classes des personnes dépeintes par Cervantes. Toute
chose échappe à un jugement complet si elle n'a pas été vue dans
son propre pays. »
On ne voyageait pas si vite et si commodément au temps de
Humboldt qu'au nôtre, c'est certain; mais en revanche on goûtait
plus les voyages alors qu'aujourd'hui. Dans nos cages, rapidement
traînées de province en province, que voyons-nous, sinon une
partie bien minime du paysage qui fuit devant nos yeux, dispa-
raissant aussitôt qu'on commence à le contempler ? Nos ancêtres
voyaient en entier ce dont nous ne voyons que des fragments.
Nous embrassons, dans nos voyages à toute vapeur, un espace
bien plus considérable qu'eux ; mais eux, en avançant à petites
étapes, pouvant aisément se concentrer, embrassaient plus d'idées,
éprouvaient plus d'émotions. Nous simplifions ce qu'ils compli-
I. Voir le commencement de son admirable description du Montserratj dans
le Gœilje's Briefw.y p. 163 s., et dans les Œiares, III, 173.
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22 ARTURO FARINELLl
quaient. Ils jouissaient spontanément, tandis que nous nous
imposons une jouissance qui est bien loin de nous satisfaire et
qui, en fin de compte, nous laisse froids, malgré notre confort réel
ou imaginaire. Nous voyageons pour nos affaires ou pour nous
distraire; les voyages au temps de Humboldt avaient un but
éducatif qu'ils n'ont plus aujourd'hui ; ils constituaient un élément
fort considérable dans la vie de nos ancêtres, d'autant plus con-
sidérable qu'ils étaient malaisés et difficiles à effectuer. Pour les
Allemands qui vivaient dans la fourmilière d'idées soulevée par
les classiques et les romantiques à la fin du siècle, un voyage
était une source nouvelle et intarissable de plaisirs. On dévorait
alors les récits de voyage comme on dévore aujourd'hui les nou-
velles et les romans. Ces récits ne pullulaient pas comme de nos
jours, où chaque commis écrit ses impressions, chaque jeune fille
ses souvenirs, mais ils étaient moins superficiels sans doute, ils
formaient une pâture intellectuelle fort recherchée. Les mots bien
connus de Caroline Schlegel au moment où allaient paraître les
voyages d'Archenholz en Angleterre et en Italie : « Je meurs si
je ne les lis pas », et d'autres expressions analogues que j'ai
rappelées dans une étude sur les relations littéraires entre l'Alle-
magne et rE> pagne ' donnent bien la mesure de l'exaltation
qu'excitaient ces friandises littéraires, exaltation qu'on a peine à
comprendre de nos jours. Dans le cercle des femmes surtout, la
curiosité était extrême et sans bornes. Heureuse la femme de
Humboldt qui pouvait accompagner son mari dans ses pèlerinages,
jouir comme lui, voir comme lui tant de monde en raccourci.
On sait ce que les récits de voyage fournissaient d'agrément
à Schiller et comme le grand poète savait en profiter pour ses
drames. Les voyages de Fôrster et des deux Humboldt étaient
une sorte de révélation pour la nation allemande. On suivait les
grands hommes de pays en pays, pas à pas, avec un intérêt aussi
I. Deuischîands iind Spaniens lilierdrische Beiiehiingen, III, dans la Zeitsch. f.
vngU Liiter.y N. F., VII, 302 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 23
vif et soutenu que s'il s'était agi d'une affaire particulière. On ne
cessait d'importuner les amis de mille questions. Gœthe était à la
tête de ces curieux insatiables. Du premier séjour de Guillaume
de Humboldt en France il se promet, pour l'accroissement de
ses connaissances, de grands avantages, qui ne lui firent pas non
plus défaut. Il revient à la charge à l'époque du premier voyage
de Humboldt en Espagne. Pour mieux s'instruire il affiche une
carte du royaume des Espagnes à la porte de son cabinet d'étude
et c'est ainsi qu'il refait en imagination, à l'aide de la carte, les
différentes étapes de son ami. D'autres grands travailleurs de
cabinet, F. A. Wolf et F. H. Jacobi, n'attendent pas avec moins
d'impatience les impressions de Humboldt sur l'Espagne, et
Humboldt satisfait les désirs de tous; il écrit de longues
épîtres à tout le monde, surtout à Gœthe, ce centre lumineux
vers lequel se dirigeait tout ce qui était grand et humain; il
rédige son Tagebuch; il exerce sur tout et partout son talent
d'observation, dont il est seul à posséder le secret. Sa femme
l'aide à la besogne. C'est de ces récits intimes aux amis et aux
confidents, de ces notes écrites à la hâte, au fur et à mesure,
souvent au milieu des cahots d'un chariot primitif, traîné par des
bêtes de somme espagnoles, que se compose le Voyage en Espagne
de Guillaume de Humboldt, auquel, pour comble de malheur,
la partie principale, le Tagebuch^ les notes de Caroline sur l'art
espagnol, égarées ou détruites au cours des années, font défaut.
Du vaste tableau projeté il n'est resté qu'un tronçon informe,
cruellement mutilé, qui étonne cependant encore, comme les
débris d'une statue antique, par l'ampleur des lignes et l'harmonie
des proportions.
Avant de mettre le pied en Espagne, que savait Humboldt de
ce pays qui, pour la plupart des Allemands, et même pour la
plupart des Français et des Italiens, restait encore une énigme ?
Nous ignorons quels livres concernant l'Espagne Humboldt aura
pu lire avant son départ. Le Don Quichotte, dans l'original,
ou dans une des fiûbles traductions qui précédèrent celle de Tieck,
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24 ARTURO FARINELLI
Taura charmé, comme il charmait toute la génération de penseurs
et d'écrivains allemands contemporains. Son frère Alexandre
qui, dans ses lettres de jeunesse, faisait grand étalage d'expres-
sions italiennes, de vers de Pétrarque et surtout de Métastase
qui était alors à la mode, rappelle une fois, en juin 1788, en
écrivant à son ami Wegener % un dicton de Sancho assez connu.
Quelques-unes des chansons populaires recueillies et traduites
par Herder [Stimmen der Vôlker in Liedern)^ qui venaient de jeter
de nouveaux germes de poésie dans le cœur des Allemands,
donnaient à Guillaume de Humboldt une idée bien mince de
la poésie lyrique espagnole. Il écrit là-dessus ses impressions à
Schiller. Il trouve charmante la traduction : Dit Entfernte,
(Die silbernen Wellen des heil'gen Ibero | Sie sahen Auroren
und strahlten ihr Bild, etc.); il en loue la mesure, qui rehausse, par
sa beauté et sa souplesse, le contenu de la pièce. Madtrâ^ au
contraire, fatigante par sa longueur, n'était pas de son goût *.
L'Espagne n'est presque jamais nommée dans les écrits de
Humboldt antérieurs à son voyage. S'agissait-il de comparer un
peuple avec un autre, la civilisation ancienne avec la civilisation
moderne (et les comparaisons, comme l'on sait, coulaient abon-
dantes de la plume du grand penseur), l'Espagne était négligée,
oubliée, comme une grande île encore à découvrir au milieu de
l'Océan. Plusieurs des projets d'études qui s'entassaient dans cette
vaste cervelle auraient dû maintes fois diriger la pensée vers
l'Espagne. Ces projets, tout féconds qu'ils étaient, avortèrent. Au
mois de septembre 1795, Humboldt écrit à Schiller qu'il veut
étudier la poésie idyllique chez les différentes nations pour en
tirer des conclusions sur la ressemblance entre les Grecs et les
1. Jugendhriefe A. von Humboldt an G. Gàbr. Wegener^ hrg. von A. Leitz-
mann, Leipzig, 1896, p. 6, ici.
2. Briefwechseî ^iscJjen Schiller und W. v. Humboldt (18 août 179s), 2 p. 84.
Voir aussi la lettre du 25 août 1795 qui rappelle deux variantes proposées par
Humboldt à Herder.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 2$
Allemands. Cette étude, qui resta parmi les beaux rêves de
Humboldt, aurait dû prendre en considération la poésie pastorale
espagnole à son origine et dans son développement successif. La
France, l'Angleterre, l'Italie avaient intéressé Humboldt tour à
tour. On connaît ses études caractéristiques sur les Français. Il
compare une fois la fantaisie des Italiens avec celle des Anglais et
des Allemands ; les Italiens ne peuvent guère trahir leur sensua-
lité et leur exubérance; les Anglais ont plus de profondeur et
d'exaltation ; les Allemands plus de sentiment ; des Espagnols, il
n'aurait rien su dire'. Une fois cependant, c'était au cours de
son voyage dans l'Allemagne du Nord, dans une visite qu'il fit à
Eutin à J. H. Voss, il avait entendu se prononcer sur les poètes
espagnols le célèbre traducteur de VlliadCy qui approuvait dans la
poésie moderne tout ce qui rappelait en quelque sorte Homère,
et condamnait tout ce qui n'était pas homérique : « C'est à ce
point de vue, écrit Humboldt dans les souvenirs de ce voyage*,
que Voss juge les poètes de tous les temps et de toutes les
nations. Il en connaît beaucoup et très exactement, même les
Espagnols et les Portugais ' ».
C'est par hasard que Guillaume de Humboldt se trouva un
beau jour sur la terre d'Espagne. La fièvre des voyages poussait par
centaines les enthousiastes allemands, poètes, artistes et rêveurs
vers le pays où fleurissent les citronniers. Humboldt, lui aussi,
se vit bientôt entraîné dans le tourbillon des grands amateurs de
l'Italie. Il a beau avouer à Schiller qu'il sentait trop peu développé
en lui-même le sentiment de l'art pour jouir pleinement des
1. Lettre à Schiller, 6 novembre 1795.
2. Tagdnich W. von Humboldts von seiner Reise nach Norddeutschland imjahre
1796, hrg. V. A. Leitzmann, Weimar, 1896, p. 67.
3. Par Tétude biographique très consciencieuse de W. Herbst, Johann
Heinrich Voss, vol. I, Leipz., 1873, P- 80, nous savons seulement que Voss
avait appris l'espagnol avec son ami Kahn, pendant Thiver de 1773-74, et qu*il
lisait passionnément Cervantes, I, 227 ; II, 104.
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26 ARTURO FARINELLI
trésors de l'Italie ; il a beau sourire de ceux qui mouraient d'envie
et d'impatience de se promener sous le doux ciel du Midi; il a
beau déclarer que l'Angleterre et la France, et tout autre pays
vraiment industriel, en plein développement de ses forces, offrait
aux voyageurs un champ d'observation bien plus vaste que
l'Italie, il n'échappa point à la contagion générale. Il avait au
surplus la soif inassouvissable de l'antique; le désir de voir
l'Italie, qui offrait, à son avis, l'ombre de la civilisation ancienne
détruite et ensevelie, l'éperonnait de plus en plus. En 1797, il
veut sérieusement entreprendre son pèlerinage dans le Midi. Les
troubles que les expéditions de Bonaparte venaient d'y causer
l'arrêtent et lui ferment la route. De même que Goethe, qui
voyait à la même époque échouer ses beaux projets de voyage en
Italie, Humboldt diffère son voyage de mois en mois; il y
renonce enfin après deux mois d'attente. Il se décide alors à
aller en Espagne, pour voir au moins une nation méridionale,
comme il écrit à Goethe *. Le 24 décembre 1798, Caroline de
Humboldt écrit à Charlotte Schiller qu'elle ira avec son mari et
ses enfants jusqu'aux Pyrénées; Guillaume passerait ensuite en
Espagne, où il comptait rester quelques mois ^. Ce plan conçu,
il restait à le modifier et à l'exécuter. On voulait déjà quitter
Paris au mois de mars 1799. En février, Caroline annonce à
Rahel Lewin son prochain départ K Humboldt aurait voulu
traverser l'Espagne et le Portugal, et arriver jusqu'à Lisbonne ^.
On rêvait même de passer un hiver à Valence. Les descriptions
de cette contrée privilégiée qui sortaient de la plume enthousiaste
1. Gcttix's Briejw. mit den Geb. v. Humboldt, Lettre du 20 décembre 1799,
p. 211.
2. E. Gleichen-Russwiam, Onirlotte von Schiller tind ihre Frentide^ Stuttgart,
1862, I, 178.
3. Briefwechstl ;wischen Karoline von Humboldt, Rahel und Varnhagen, hrg.
von A. Leitzmann, Weimar, 1896 (Lettre du 2 février 1797), p. 2$.
4. Lettre de G. de Humboldt à Goethe, 18 mars 1799.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 27
de C. A. Fischer et qui ne devaient pas manquer leur effet en
Allemagne, les lettres qu'Alexandre de Humboldt écrivait de
Valence étaient sans doute pour quelque chose dans ce projet qui
avorta comme tant d'autres. Il fallait songer aux enfants. Le gra-
veur G. Christian Gropius, le même qui aida Caroline dans ses
recherches artistiques et qui eut plus tard une place assez consi-
dérable dans le cœur de cette femme * , accompagna la caravane.
Le pauvre Geoffroi Schweighaeuser, Tami de Humboldt, qui
figura plus tard parmi les plus célèbres philologues et archéo-
logues de l'Alsace, et qui avait longtemps caressé le beau rêve
d'un voyage en Espagne avec la famille Humboldt, fut rappelé à
l'improviste sous les drapeaux. Toutes les démarches qu'il fit
pour échapper au service échouèrent.
Le 8 août 1799, Guillaume de Humboldt annonce à Schweig-
haeuser son départ, qui aura lieu dans huit ou dix jours : « Cette
perspective me réjouit; la seule chose qui me préoccupe est la
crainte que ma femme n'ait pas autant de plaisir que moi et ne
trouve pas de compensations suffisantes aux ennuis que je prévois
pour elle ^. » Cette crainte n'était pas fondée. Malgré les désa-
gréments continuels du voyage, Caroline trouva en Espagne
non moins de plaisir et de distraction que son mari. Dans la
seconde moitié d'août 1799, deux mois après qu'Alexandre de
Humboldt se fut embarqué à la Corogne pour l'Amérique,
Guillaume de Humboldt, sa femme Caroline, ses deux enfants et
1. C'est sans doute avec ce Gropius, qui fut plus tard consul général
d'Autriche en Grèce, et non point avec le décorateur célèbre Karl Wilhelm
Gropius, que Byron eut maille à partir en Grèce. Voir ses notes au ic"" chant
de Chiîde Harold,
2. Voir : Guillaume de Humboldt et Caroline de Hutnholdt. Lettres à Geoffroi
Schweighaeuser, traduites et annotées sur les originaux inédits ^ par A. Laquiante,
Paris, Nancy, 1893, p. 194 s. — Sur un curieux projet de fonder à Paris un
journal allemand dont on voulait confier la rédaction à Schweighaeuser, voir
une note de L. Geiger, Eine deutsche Zeitschrift in Frankreichy dans la Zeitsch, /.
vergl. Litter. N. P., X, 350 s.
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28 ARTURO FARINELLI
Gropius quittaient Paris, et se dirigeaient vers les Pyrénées et
l'Espagne \
Le voyage d'Alexandre de Humboldt en Espagne (fin de
décembre 1798-commencement de juin 1799) a eu évidemment
quelque influence sur le voyage en Espagne de son frère-
Guillaume suivra plus tard en partie les étapes d'Alexandre. Si le
naturaliste visite le Montserrat, son frère fera aussi, dans un
autre but, la même excursion. Si Alexandre admire la Catalogne
et compare son industrie avec celle de la Hollande, Guillaume
sera de même épris de l'activité laborieuse des Catalans et fera
la même comparaison que son frère. Si Alexandre s'arrête aux
ruines de Sagonte pour déterminer la position des ruines du
temple de Diane, Guillaume y passera aussi quelque temps et
étudiera le théâtre et le cirque. Si Alexandre reçoit à Madrid et
ailleurs des preuves touchantes de bienveillance de la part du
ministre éclairé Don Mariano Luis de Urquijo, du baron Forell,
ambassadeur de Saxe à la cour d'Espagne, du marquis Iranda et
d'autres encore; s'il a été honoré, fêté par tout le monde comme
jamais peut-être étranger en Espagne; si on lui aplanit en Espagne
tous les obstacles pour l'accomplissement de son grand voyage équi-
noxial, Guillaume recevra plus tard les mêmes témoignages de
respect et de dévouement; il sera charmé lui aussi de l'hospitalité
entière et cordiale des Espagnols.
Les naturalistes allemands, bien plus que les littérateurs et les
historiens, parcouraient l'Espagne à la fin du siècle passé. Depuis
les exploitations des Fugger % les mines de la péninsule étaient
aveuglément confiées à des Allemands qui les travaillaient à
1. Encore le 21 août Metzger écrivait à Schweighaeuser: «La famille de Hum-
boldt n'est pas encore partie : je la retiens aussi longtemps que je puis, car je
crains pour la sûreté des routes entre Bordeaux et Bayonne, et je serais incon-
solable si elle était exposée à un accident quelconque. »
2. Voir les études de K. Haebler, Die Geschichle der Fugger' schen Handïung in
Spanien^ Weimar, 1896, et deR. Ehrenbcrg, DasZeitalterder Fugger, Jena, 1896.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 29
leur grand avantage et en empochaient l'argent. Les richesses
naturelles inconnues attirèrent en Espagne et en Portugal
quelques savants de mérite du Nord '. Quelques-uns, comme
Herrgen, vinrent s'établir à Madrid et y firent école. Il faut lire
dans leur correspondance, fort rare d'ailleurs, à leurs amis
d'Allemagne, à Moll, à Willdenow, à Karsten, à d'autres, l'histoire
de leurs efforts, de leurs études et de leurs pénibles succès. On
réussit cependant à établir à Madrid une chaire passable de miné-
ralogie, occupée par un professeur allemand; on fit venir
des livres d'Allemagne; on noua des relations durables avec
Qvanilles, Ortega et les meilleures têtes du pays; on enrichit,
on créa même des collections et des musées. Mais les communi-
cations avec l'étranger étaient extrêmement difficiles : « On vit
ici en Espagne, écrit le baron de Forell à Moll, pendant l'été
de 1801, complètement isolé de la société humaine; les
livres mettent un demi-siècle à arriver jusqu'à nous. » L'isole-
ment engendre l'ennui. « Ce pays ne me plaît guère », écrivait
Herrgen à Moll, après dix-sept années de séjour en Espagne ^.
Alexandre de Humboldt n'eut pas à se plaindre, il n'eut point de
regret ni de mélancolie pendant les dix mois qu'il passa en
Espagne. N'eût été Timpatience de s'embarquer pour l'Amérique,
il y aurait prolongé sans doute son séjour, tellement il se trouvait
à son aise.
1. Tel le médecin G. H. von Langsdorff, Vautçur dos Bemtrkungen auf einer
Reise umdie IVelt in dm Jahren 180) bis iSoy^ Frankfurta. M., 181 2, qui visita
TEspague et le Portugal en 1797 avec le prince Christian von Waldeck. Il n'a
pas imprimé, paraît-il, son voyage en Portugal, qu'il rappelle dans la Préface
de son grand ouvngQ (^Bernerkungetty Vortrinnerung , etc.) : « Unterdessen hatte
ich meine damais schon ansehnliche naturhistorische Sammlung von Lissabon
nach Hamburg und Gôttingen schicken lassen, wohin ich mich selbst begab,
um dort meine Reisebemerkungen ùber Portugal auszuarbeiten ».
2. Lettre du 9 juillet 1801. Voir Mol? s Mittheilungen ausseinem Briejwechsely
II Abih., 1836, p. 321.
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30 ARTURO FARINELLI
Il y trouva de véritables amis et des admirateurs ' tels que
l'abbé Cavanilles, « aussi remarquable par la variété de ses con-
naissances que par la finesse de son esprit ^ ». Don Gisimiro
Ortega, Tabbé Pourret, les savants auteurs de la Flore du
Pérouy MM. Ruiz et Pavan, Clavijo, le traducteur de Buffon
et le rédacteur du Pensador : « un bon vieillard, disait Herrgen,
mais faible et mal dirigé », le chimiste Proust, Herrgen
et d'autres encore. Il voyage en savant, les yeux tournés bien plus
vers la nature que vers les hommes, absorbé dans ses études,
déterminant à l'aide du baromètre la hauteur des diflférents
plateaux de TEspagne, fixant par des moyens astronomiques la
position de plusieurs points importants pour la géographie
physique de l'Espagne, faisant des conjectures fort ingénieuses
sur le soulèvement du grand plateau central, recueillant partout
1. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent , fait en ij^^t 1800,
180J, 1802, 180S et iSo4y rédigé par A. de Humboldt et A, Bonpland. Première
partie. Relation historique, Paris, 1814, vol. I. Ch. i, p. 48. Je ne connais guère
la traduction espagnole, extrêmement rare, de ce voyage : Fiage à las R^iones
Equinocciaïes del Nuevo Continente, ij^^ hasta 1804. Paris, 1826. C'est dans
son étude : Ueber die Gestalt und das Klima des Hochlandes in der iberischen
Halhinsel. Aus^ug eines Schreihens an Hcrrn Prof. Berghaus, insérée dans Herthas,
Zeitsch. f. Erd-Volheru. Staatenkunde, I Jahrg.4. B. I Heft. Stuttgan, Tùbingen,
1825, p. 5 s., qu'Alexandre de Humboldt a donné une partie du Tagebuch de son
voyage scientifique en Espagne, en 1 799, que pendant bien des années il suppx)-
sait perdu. C'est laque l'on peut exactement suivre sa route, durant sa traversée
rapide de l'Espagne. Il a vu entre autres elToboso, le village immortalisé par
Cervantes ; il est resté quelque temps à Aranjuez (« In der heissen Jahreszeit
ein staubiger und ungesunder Aufenthalt», p. 12); il a passé quelques jours à
La Granja, A San Ildefonso et à l'Escorial avant de partir le 14 avril pour le
Nord de l'Espagne. D'après ce Tagebuch, on sait qu'Alexandre de Humboldt
avait entamé une correspondance scientifique avec quelques savants espa-
gnols.
2. Cavanilles était connu en Allemagne par sa réponse à l'article «Espagne»
de la Nouvelle Encyclopédie, traduite parBiester. Voir : Don A.f. Cavanilles ûher
den gegenwàrtigen Zustand von Spanien, aus der fran^ôsischen Urschrift des spani-
schen Verf assers, Berlin, 1785.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 3I
des plantes et des minéraux % forcé souvent de continuer ses
expériences dans de mauvaises « ventas » et dans de pitoyables
chaumières. A Valence, l'insolence de la populace l'inquiète; il
doit attendre la nuit pour achever ses observations *; à Martorell,
aux pieds du Montserrat, il regarde la lune, et trente personnes
qui l'environnent croient qu'il l'adore.
Quoique l'hiver fût rude et long, il n'eut à souffrir de l'inclé-
mence du temps qu'en Qstille. Dans ses lettres à Willdenow,
à Zach, que son biographe Bruhns a imprimées, il exprime
son étonnement au sujet de la végétation luxuriante de la
Catalogne et de Valence : « Vous malheureux, dit-il en s'adressant
à ses amis de l'Allemagne, c'est à peine si vous trouvez de quoi
vous chauffer, et moi j'erre ici parmi des orangers en fleur, le
front baigné de sueur, mes pieds foulent des champs arrosés par
mille canaux et qui donnent cinq moissons par an. Au milieu de
cette exubérance de plantes et de fleurs, entouré de ces types
humains d'une beauté indescriptible, on a vite oublié les désa-
gréments du voyage, le manque de confort dans les auberges,
où l'on ne trouve souvent pas même du pain à manger. En
Catalogne et à Valence, le pays est un jardin éternel, encadré de
cactus et d'agaves ; au-dessus des cloîtres, les dattiers chargés de
fruits s'élèvent à quarante et cinquante pieds de hauteur. La
campagne n'est qu'une forêt d'oliviers, de citronniers. Près
de Balaguer, à l'embouchure de l'Ebre, une plaine de dix milles
de longueur est toute parsemée de palmiers, de pistachiers, de
roses de toute espèce. Les bruyères sont en fleur; même
au milieu de haies d'épines, les narcisses fleurissent. Aucune
1. Déjà en 1797 A. de Humboldt avait vu à Dresde la riche collection de
minéraux espagnols et américains du baron Rachvvitz. Voir K. Bruhns,
Alexander von Humboldt y Leipzig, 1872, 1, 241.
2. Ce fut Cavanilles qui publia le premier dans les i4«a/« de Jnstorîa natural,
I, 86 s., les résultats des nivellements barométriques et des observations hypso-
métriques de A. de Humboldt, mêlées à des notes inexactes de Thalacker.
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32 ARTURO FARINELLI
ville de l'Europe ne peut être comparée à Valence pour l'épa-
nouissement de la vie végétale. On croit n'avoir jamais vu ni
arbres, ni feuilles, lorsqu'on aperçoit ces palmiers, ces dattiers,
ces manoques. De beaux édifices ornent les côtes de la mer. En
Catalogne, l'industrie n'est guère inférieure à celle des Pays-Bas.
On fabrique des tissus dans tous les villages ; on construit des
vaisseaux; tout le monde travaille. Nulle part, l'agriculture et
l'horticulture ne sont si avancées en Europe qu'entre Qstellon de
la Plana et Valence. »
En voilà assez pour exciter l'imagination des fils du Nord,
plongés, en hiver, dans la brume, la neige et la glace. On
comprend que Guillaume de Humboldt ait songé une fois à
passer un hiver à Valence. On comprend aussi comment le poète
Frédéric Schulz, l'auteur de Léopoldine et des Lettres sur Paris
et Us ParisienSy a pu penser sérieusement à passer à Valence les
dernières années de sa vie '.
Les plateaux de la Castille, dénuées de toute végétation, ne
pouvaient que refroidir l'enthousiasme d'Alexandre de Humboldt.
A Madrid, les afiaires, les préparatifs du grand voyage équinoxial
l'attendaient. Au mois de mars, il est présenté à la cour
d'Aranjuez; le roi l'accueille avec bienveillance et lui prodigue
ses faveurs. Sa demande d'autorisation à visiter l'intérieur de
l'Amérique espagnole est appuyée par le ministre Urquijo; on
lui accorde tout ce qu'il veut avec une facilité et une amabilité
étonnantes. Il quitte la capitale au mois de mai pour se rendre à
I . Alfieri n*était pas moins enchanté de Valence que les Allemands. Voir les
souvenirs de son voyage en Espagne en 1771 et 1772 dans sa Vita, chap. xii :
« La posizione locale délia cita di Valenza e il bellissimo azzurro del di lei
cielo, e un non so che di elastico ed amoroso nell' atraosfera ; e donne i di cui
occhi protervi mi faceano bestemmiate le Gaditane ; e un tutto insomma si fatto
mi si appresentô in quel favoloso paese, che nessun' altra terra mi ha lasciato
un taie desiderio di se, ne mi si riaffaccia si spesso alla fantasia quanto
codesta. »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 33
la Corogne. La neige couvrait encore les cimes et les pentes gra-
nitiques du Guadarrama ; mais dans les vallées profondes de la
Galice, qui rappellent les sites les plus pittoresques de la Suisse
et du Tyrol, des schistes chargés de fleurs et des bruyères
arborescentes tapissaient tous les rochers. D'Astorgaà la Corogne,
surtout depuis Lugo, les montagnes s'élèvent graduellement, la
nature devient de plus en plus imposante. Il fallut attendre dix
jours à la Corogne avant de s'embarquer. Ce retard parut bien
long à Humboldt. Les beautés du paysage le dédommagent du
retard forcé; il visite ces vallées, qu'on négligeait alors, comme
on les néglige aujourd'hui * ; il prépare ses plantes, et continue ses
observations et ses expériences. L'heure du départ arrive enfin;
au moment de quitter l'Europe, son agitation arrive à son comble.
Il va entrer dans une vie nouvelle, il sera bientôt séparé de tout ce
qu'il aime le plus au monde; il éprouve un isolement pénible qu'il
n'avait jamais éprouvé jusqu'alors. La nuit survient, le « Pizarro »
hisse ses voiles et quitte le port avec une lenteur extrême.
Les yeux du savant restent fixés sur le château de Saint-Antoine
où le malheureux Malaspina gémissait alors dans une prison
d'État. On dépasse la tour d'Hercule et on gagne peu à peu le
large; le dernier objet que l'on aperçoive sur les côtes d'Espagne
c'est la lumière d'une cabane de pêcheurs ; au milieu de la nuit
obscure, elle apparaissait par intervalles au-dessus des flots agités,
se confondant parfois avec la lumière des étoiles qui se levaient à
l'horizon. Que de souvenirs s'éveillaient alors dans l'imagination
de Humboldt, que d'émotions il éprouvait en quittant l'Espagne,
lancé désormais dans un monde inconnu! Il avait un but à
poursuivre et il le poursuivait malgré tout, avec une constance
et une ténacité à toute épreuve, avec un enthousiasme qu'on
pourrait appeler poétique. Sa devise : « L'homme doit vouloir
I. Robert Southey est un des premiers étrangers qui aient visité la Galice
avec amour et intérêt. Voir ses Letters wrilten during a journey in Spain and a
short résidence in Portugal. London, 1808, I, 19 s. (i'* édition : London, 1797).
Rjnntt hispanique. ^
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34 ARTURO FARINELLI
le grand et le bon », il Ta souvent répétée dans ses lettres écrites
d'Espagne. La destinée, qui aurait pu lui être défavorable, le
seconda au contraire dans toutes ses aspirations et dans toutes
ses entreprises.
n. — PREMIER VOYAGE DE GUILLAUME DE HUMBOLDT EN
ESPAGNE. — LE SÉJOUR A MADRID.
C'est avec bien moins d'émotion, sans préoccupation
sérieuse pour Tavenir, en simple dilettante qui aime à observer
et à profiter de ses obser\*ations, que Guillaume de Humboldt a
traversé l'Espagne : « Comme nous avons l'intention de ne nous
arrêter nulle part plus qu'il ne sera nécessaire pour voir le pays,
écrivait Caroline de Humboldt ;\ son père, notre voyage ne sera
qu'un vol rapide. » Ce voyage, il faut le recomposer au moyen
de fragments de lettres, écrites soit par Humboldt lui-même,
soit par sa femme, aux parents et aux amis d'Allemagne, à Goethe
et à Schiller, à Lotte Schiller, à Wolf, à Jacobi, à Schlabren-
dorf, à Schweighaeuser '.
Guillaume de Humboldt et sa femme regardent et étudient la
nature avec le même intérêt; mais, en général, ils se partagent
leur champ d'observation ; Guillaume étudie la littérature et les
mœurs, Caroline se voue tout particulièrement à l'étude des
trésors artistiques; Guillaume s'occupe des hommes et des
livres , CaroUne des dessins et des tableaux.
ï. Voir : Gabriele von Bùlow. Eut Lebenshild. Ans den Familienpapieren
IVilMmvon Humboîdts und seiner Kindn, Berlin, 1895, p. 3 s.; les lettres déjà
indiquées à Gœthect à Schiller; le livre Charlotte von Schiller und ihre Freunde^
Stuttgart, 1862 ; les lettres à Jacobi, Halle, 1892 ; les lettres à Schweighaeuser,
traduites par Laquiante; celles à F. A. Wolf, dans les Œuvres, V, 210 s.; celles
à Schlabrendorf, dans les Ansichten nber Aesthetik und Litteratury Berlin,
1880.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 35
Une fois qu'elle eut quitté Paris, la petite caravane se dirigea
vers Orléans, puis passa par Limoges, Bordeaux, Tarbes et
Bagnères. Vers la fin de septembre, elle fait halte à Barèges,
dans les Pyrénées. Par un temps splendide, Guillaume de
Humboldt et sa femme, lui à pied, elle en chaise à porteurs,
pénètrent jusqu'à Cauterets et au lac de Gaube; ils visitent
Gavarnie et font la promenade aujourdliui de rigueur pour
tout touriste qui arrive aux Pyrénées; ils traversent la vallée de
Barèges qui vient déboucher î\ Gave, et qui dépasse en pitto-
resque la Suisse elle-même. Les rochers gigantesques surplom-
bant la vallée, qui s'élargit et se rétrécit tour à tour, le torrent
rapide qui serpente en bouillonnant dans le fond, l'aspect sau-
vage des montagnes inaccessibles, élevant de chaque côté leur
masse énorme et menaçante, les troupeaux qui paissent paisible-
ment auprès d'affreux précipices, tout cela ravit et subjugue nos
voyageurs. Au cœur d'une nature semblable, on ne peut conce-
voir que des idées simples et sublimes en même temps. C'est là
que viennent se nouer les derniers fils de notre pensée et de
notre sentiment. Humboldt portait partout sa curiosité philoso-
phique, qui s'attachait à la nature aussi bien qu'aux hommes ; il
éprouvait dans les Pyrénées les mêmes émotions que dix ans
auparavant en Suisse, au pied du Saint-Gothard ' .
Après Bagnères, la route conduit par Pau à Bayonne. Les enfants
sont atteints de la petite vérole, mais ils guérissent bientôt ^,
et le voyage se poursuit au-delà des frontières de l'Espagne.
Tout près de Bayonne, les Humboldt aperçoivent la mer. Ce
mouvement perpétuel, cette étendue sans bornes, ces vagues
qui succèdent incessamment à d'autres vagues suggèrent dans
l'âme quelque chose d'inexprimable, d'indéfinissable, les enfants
1. Lettres à Wolf, Bern, 28 octobre 1789.
2. La fille aînée, Âgée de huit ans, suivait partout ses parents en habits de
garçon. Voir Friederike Brun, RômiscJjes Ltben, I, 173.
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36 ARTURO FARINELLI
eux-mêmes en restent frappés. Guillaume de Humboldt avait vu
une première fois la mer à Rûgen, dans son voyage à Stralsund;
il éprouva, avoua-t-il alors, une émotion semblable à celle que
b vue des glaciers de la Suisse inspire * ; mais la nappe immense
et majestueuse de l'Océan frappait maintenant encore davantage
son imagination.
On change de voiture à Rayonne et on loue un de ces « coches
de colleras » traînés par six mulets, qu'un voyageur allemand,
en 1802, appelait caissons gothiques *, et au moyen desquels
on avançait patriarcalement dans le vaste royaume d'Espagne.
Les souvenirs de ce voiturage, depuis les Pays Basques jusqu'à
Madrid, n'abondent guère. L'attention des voyageurs est souvent
distraite. Les arrêts dans les diflférentes villes sont très courts,
souvent forcés. Il suffit d'une demi-journée pour visiter Burgos,
d'une autre demi-journée pour voir Valladolid, et d'une troisième
pour Ségovie. Les jugements ne peuvent, en conséquence, être
ni réfléchis ni profonds ; les descriptions sont rapides, mutilées :
a A Burgos, à Valladolid et à Ségovie, écrit Guillaume de Hum-
boldt à Goethe, il y a bien quelques édifices gothiques qui frappent
l'attention du voyageur, mais la plupart sont dans le goût
mauresque, qui n'est guère remarquable dans les formes, mais
gracieux et riche dans les détails. Il n'y a que la cathédrale de
Ségovie qui ressemble aux grands édifices gothiques de l'Alle-
magne et de la Lombardie. » Et voilà tout pour l'architecture. Le
reste n'est souvent pas plus riche en détails.
La maudite cuisine espagnole et les misérables auberges
n'inquiètent pas beaucoup nos voyageurs. A leur avis, les
1 . Tagebuch fV, von Humboldt s von seiner Reise nach NorddeutschJand, Weiraar,
1896.
2. Bruchstïicke einer Reise durchdas sùdliche Frankreich, Spanien und Porhtgal
(de Cari von Jariges), Leipzig, 1810. vDas unfbrmliche Fuhrwerh des spattischen
Kutschers », p. 42 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 37
« ventas » ne sont pas aussi mauvaises qu'on le croit ordinaire-
ment à l'étranger. Partout, même dans les petits villages où l'on
passe la nuit, on trouve des lits suffisants et du linge propre.
Quant à la nourriture, c'est une autre affaire; faute de viande,
le dîner se trouve parfois supprimé; mais, si vous n'êtes pas exi-
geant, on vous donnera partout des œufs frais et des melons
autant que vous en désirerez.
La Biscaye et la Catalogne sont les seules provinces de
l'Espagne qui offrent un confort véritable : Humboldt est frappé
par le bien-être et par l'industrie des Biscayens. Il a pris en
Biscaye des notes abondantes, qui formeront plus tard la
matière de ses Esquisses sur le Pays basque. Il communique à
Goethe, dans une longue lettre, ses impressions. Le paysage, la
culture, la race, tout est également intéressant ici. Aucun peuple
n'a un caractère si foncièrement national, nul autre n'a conservé
une physionomie si originale. Les hommes sont habituellement
petits, mais presque tous, sans exception, ont des traits fins et
expressifs, sans être ni énergiques ni saillants. Les Basques sont
plus hardis que courageux, plus agiles que forts, plus irritables
que passionnés. On ne trouve rien de semblable dans aucune
autre physionomie nationale; chez aucun peuple, l'expression
des forces intellectuelles n'est plus générale. Rien cependant
n'annonce chez eux ni la ruse ni l'adresse; vous apercevez au
contraire le plus heureux accord d'un esprit fin et d'un senti-
ment droit. Les femmes sont moins avantageusement dévelop-
pées. Leurs traits sont moins fins et moins expressife. Elles ont
toutes une physionomie nettement accusée : sévère, rigide
même, que leurs sourcils grands et noirs rendent encore plus
frappante. On reconnaît tout de suite le Basque à la légèreté et à
la souplesse de son allure. Parmi les Basques et les Béarnais on
retrouve en France et en Allemagne plus qu'ailleurs des formes
de visage du xv« et du xvi*= siècle. On remarque souvent des
têtes sur lesquelles on n'a qu'à mettre un casque pour avoir un
Henri IV, un connétable de Bourbon, ou n'importe quel autre
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38 ARTURO FARINELLI
héros *. Humboldt pensait ici plus aux Basques français qu'aux
Basques espagnols.
Le coche roulait lentement à travers les plaines tristes et
monotones de la Castille. Impossible de se figurer un pays plus
désert tout en ayant Tapparence d'être fertile. On fait plusieurs
lieues sans voir l'ombre d'un habitant. Les villages sont extrê-
mement rares; plus rares encore que les villes et les villages sont
les arbres. On n'a devant soi qu'une plaine bornée à l'horizon
par des collines de sable pareillement dénudées. La vue, dans ce
désert, est rarement distraite par quelque spectacle intéressant.
Rien pourtant n'est plus merveilleux que les montagnes de Pan-
corbo, à l'entrée de la Castille. Des rochers nus et escarpés, à
travers lesquels serpente un passage étroit, se dressent au-dessus
de la plaine; ils ont une forme si curieuse et si grotesque qu'on
aurait pardonné à Don Quichotte, si, en traversant cette contrée,
il les eût pris pour des châteaux enchantés. Quelques-uns, en
effet, ont la forme de véritables châteaux ; ils ne sont là que
pour donner au voyageur une image aventureuse du pays qu'il
traverse.
Nous n'avons ni notes ni souvenirs sur Burgos. Rien qu'une
observation, dans une lettre à Goethe, à propos d'un détail
humoristique d'une sculpture du choeur de la grande et somp-
tueuse cathédrale. On avait hâte de quitter la Castille. Quelques
arbres, rares d'ailleurs, qui revêtent la colline de Ségovie, inter-
rompent la monotonie de ces plaines interminables. L'aqueduc
est sans contredit la perle de Ségovie. Il est grand et hardi; si
l'on n'avait pas muré des arches pour construire des cabanes il
offrirait un spectacle bien plus imposant. Tel qu'il est, parfaite-
ment conservé, avec la rangée d'arches qui relient deux collines
I. Lettre à Gœthe du 28 nov. 1799. Taine fait la même remarque dans
son Voyage aux Pyrétiécs, p. 129 : «rj'ai vu là (Vallée d'Ossau) des figures
comme celles d'Henri IV, avec l'expression sévère et intelligente, Tair sérieux
et fier, les grands traits de ses contemporains. »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 39
considérables, il s'élève majestueux au-dessus de la ville qui dort
à ses pieds. Un jour entier est consacré i la visite du palais de
Saint-Ildefonse, qui est détestable, selon Caroline, du jardin,
froid comme celui de Versailles, de la belle collection des antiques
qui remplit neuf ou dix chambres du palais, et dont le groupe
de Gistor et PoUux est sans doute la chose la plus belle et la
plus remarquable. Mengs en a fait une copie pour Dresde et
Cassel. Le chemin de Saint-Ildefonse à TEscorial est fort curieux;
il rampe sur la montagne, qui est d'une hauteur considérable,
et dont le sommet est couronné de neige la plus grande partie de
Tannée. Le 27 octobre, les Humboldt arrivent à TEscorial.
C'est ici, aux portes de Madrid, que les Humboldt durent res-
ter, bon gré, mal gré, une dizaine de jours. La cour y séjournait
à cette époque; il fallait attendre jusqu'au 4 novembre pour être
présenté au roi à l'occasion de sa fête. La cérémonie de la pré-
sentation, l'eflfet des « besamanos » à la reine, qui aurait dit,
une fois la chose faite : « A présent je m'en vais laver toutes ces
cochonneries, » et d'autres détails encore sont plaisamment
racontés par Humboldt dans une lettre à Gœthe. On comprend
que le monarque, qui avait témoigné une année auparavant
tant de bienveillance h Alexandre de Humboldt, ne manqua pas
de prodiguer ses faveurs à Guillaume. Le baron de Forell et le
ministre napolitain s'empressèrent aussi de féliciter l'illustre voya-
geur. Caroline, qui, en vertu de l'étiquette espagnole, ne pouvait
être présentée au monarque, étudie en revanche les innom-
brables trésors artistiques qui ornaient alors le célèbre mona-
stère, et dont elte dresse l'inventaire. Aujourd'hui, comme
chacun sait, la plupart de ces chefs-d'œuvre sont entassés
avec plus ou moins d'ordre dans les salles du Musée du Prado.
Dix matinées ont ;\ peine suffi pour explorer cette mine inépui-
sable de tableaux. Munie d'une permission royale, Ciroline tra-
verse en enthousiaste les appartements du cloître; elle étonne
tout le monde par son assiduité. Le cicérone qui l'accompagnait
prend congé d'elle les larmes aux yeux. A TEscorial, mieux
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40 ARTURO FARINELLI
qu'ailleurs, on pouvait étudier Técole nationale espagnole. Les
Titien, les Tintoretto, les Guido abondaient. Quatre grands
tableaux de Raphaël et un petit étaient parmi les trésors les plus
remarquables.
A côté de l'art, l'Escorial offrait à nos voyageurs une attrac-
tion tout à &it particulière. L'Escorial rappelait la mort tragique
de l'infant Don Carlos. C'est ici et à Aranjuez que Schiller avait
placé l'action principale de son drame. C'est avec les souvenirs
du Don Carlos de Schiller que les Humboldt pénétraient
dans le Panthéon et dans les salles mystérieuses du cloître. La
fiction poétique remplaçait alors Thistoire. L'Escorial offrait aux
Humboldt une sorte de commentaire à la pièce de Schiller qu'on
venait de relire. On sait, par les recherches de Gachard, de
Bùdinger et d'autres, comment la légende du prince infortuné
avait offusqué la vérité historique \ On connaît la portée idéa-
liste de Schiller, dépassant de bien des coudées celle du poète
espagnol Ximenes de Enciso qui avait dramatisé au xvii* siècle
l'histoire de Don Carlos * et celle d'autres poètes de Don Carlos,
Alfieri et Fouqué. Schiller, qui n'ose pas même tracer le
plan de sa pièce sans connaître l'histoire et les mœurs du
peuple espagnol ', lit tout ce qu'il peut trouver sur son sujet :
les histoires de S. Real, de Ferreira (traduite en allemand par
1. D'autres écrits ont confirmé les recherches de Bùdinger. Voir J. Loserih,
Die Reise des Er\her^og Karl II nach Spanien {jj68'is6ç), Ein Beitrag ^r
GeschichU des Don Carlos, dans les Miitheilungen des historischcti Vereinesjûr
Steiertnarky XLIV, 1 30 s. La relation du voyage, très intéressante parfois, est
due à la plume de Hans Kobenzl von Prosseg.
2. Le drame espagnol a été traduit récemment en allemand par J. Herzog,
Der Prini von Asturien, TrauerspUl in j Aufyûgen von Don Ximenes de Enciso.
Fur dUdeutscheBuhnehearbeitety Wien, 1894. On vient de le représenter avec
quelques succès à Prague. Quelques légères ressemblances qu'on a constatées
avec le drame de Schiller sont dues au hasard. Schiller n'a jamais connu, à
mon avis, le drame de Enciso.
3. J. Minor, Schiller^ II, 52.
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ESS
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 4I
Bertram en 1762), des notes de voyages *, peut-être aussi le
récit fantastique de Gregorio Leti; il ne réussit guère cependant
à donner à la pièce un coloris espagnol ni vrai, ni vraisemblable.
Il a donné dans son drame un reflet frappant de ses propres
idées, de ses sentiments patriotiques et généreux, de ses convic-
tions en matière de politique et de religion, mais son Espagne
n'a été qu'une Espagne imaginaire. Schiller est bien loin de
donner dans ses vers les descriptions locales, frappantes par
leur vérité, dont il ornera plus tard son Guillaume Tell. Le paysage
dans Don Carlos est un paysage de rêve, mêlé de souvenirs
de l'Allemagne; son Aranjuez, ce jardin de délices, que le roi
taciturne avait fait construire au milieu d'une contrée déserte et
sauvage, n'a fait que remplacer, dans l'imagination du poète, les
souvenirs du jardin de Ludwigsburg; de même que ce parc,
celui d' Aranjuez doit avoir son ermitage, où les dames peuvent
s'occuper à loisir des petits travaux de jardinage ^. Les tirades élo-
1. Ces notes amusaient le grand poète de même que sa femme Lotte.
Dans une notice insignifiante des Nachrichten ^um Nulien und Vergnùgett
(décembre 1781), Schiller rapporte des dates statistiques d'un voyageur en
Espagne. « On consomme à Madrid 600 millions d'oignons. Ccst peut-être la
raison pour laquelle les Espagnols ne baisent jamais leurs dames sur la bouche, a
Voir J. Minor, Schiller aïs Journaliste dans la Vierteljahrsch. f. deutsche Lit ter.
(Weîmar), II, 370. J*ai parlé ailleurs de la prédilection de Schiller pour les
récits de voyage. Lotte Schiller avait aussi lu quelques voyages en Espagne.
Elle écrit le 27 mars 1787 à Stein : <» Hier ist eine Grabschrift, die ich einst
auseiner Reise nach Spanien abschrieb ». Voir Charlotte von Schiller und ihre
FreundCy I, 419.
2. Qp*on lise à ce propos le chapitre Landsclxiftliches Colorit du livre.de
M. MôUer, Studien :^um Don Carlos, Greifswald, 1896, p. 48 s. D'après Schack,
Ein halbes Jahrhunderty III, 99, Schiller aurait dû étudier l'ancienne littérature
espagnole pour trouver l'atmosphère historique convenable à son drame.
Landwehr, Dichterische Gestalten in geschichtlicljer Treue. Ein Beitrag :^um
Verstândnis der classischen Dramen, Bielefeld, 1895, croit que Schiller n'aurait
jamais écrit un Don Carlos si, au lieu de Saint-Réal, il avait pu profiter des
sources telles que Maurenbrecher ou Bûdinger.
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42 ARTURO FARINELLI
quentes et fougueuses contre l'Inquisition espagnole, non moins
véhémentes que celles lancées par Saint-Simon, Montesquieu
et Voltaire, et qui exprimaient si bien les idées de Schiller, le
véritable marquis Posa de la pièce, s'accordaient parfaitement
avec les tirades des romans et des autres drames allemands
contre les cruautés inouïes de la noire Inquisition. Qu'on se
rappelle le Julius von Tarent de Leisewitz, la fin édifiante du
Raphaël de Aquillas de Klinger, où le grand inquisiteur, après
avoir torturé et supplicié sa victime pendant trois jours, enfonce
de ses propres mains le poignard dans la poitrine du malheu-
reux.
Fidèles ou non, les tableaux présentés par Schiller dans son
drame restaient gravés dans l'imagination des Humboldt : « Nous
avons emporté avec nous le Don Carlos^ écrit Caroline à la
femme de Schiller, le 25 novembre 1799, et j'en relis souvent
des parties. » Le Panthéon de l'église, avec ses froides parois
de marbre, avec ses niches et ses sarcophages, glaçait et terrifiait
l'âme des visiteurs. On s'empressa de voir les tombeaux de
Philippe II et d'Elisabeth : « Je croyais, écrit Caroline, avoir
devant moi les tombeaux de personnes connues. » Toute la peine
qu'on se donna pour voir un portrait de la reine qu'Alfieri avait
appelé : « Sublime ingegno e in avvenenti spoglie bellissima
aima » fut inutile '. « Nous avons appris bien des choses intéres-
santes sur la fin du malheureux prince Don Carlos; nous avons
même parlé à quelqu'un qui avait vu plusieurs fois son corps. »
Quelques années plus tard, l'Allemand]. G. Rist, qui laissa des
souvenirs fort curieux et fort dignes d'étude sur son séjour en
Espagne, visite l'Escorial avec le même recueillement mysté-
I. Caroline de Humboldt vit-elle ensuite à Madrid le beau portrait de la
reine Isabelle de Valois peint par Pantoja (i5S9)i qui est aujourd'hui au Prado
(No 925)? Voir sur les portraits de Don Carlos et de la reine, et sur le portrait
unique de la princesse d'Eboli, l'article de C. Jusii, SpaniscJjc MiscdUn. I. Ueber
Bildnisse des Don Carlos^ dans la Zeitscbr f. blîd. Kunsl., V, 54 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 43
rieux. On avait imposé alors , rapporte-t-il , un silence profond
sur la catastrophe de Tinfant Don Carlos : « Je cherchais long-
temps en vain l'endroit où il commit son crime et où il l'expia ;
le doigt d'un moine, qui m'accompagnait, me montra à la déro-
bée la chambre fatale '. »
A l'Escorial, les Humboldt visitèrent aussi le palais du prince
des Asturies, d'assez mauvais goût, mais qui renfermait une
charmante petite collection de tableaux. On passait ordinaire-
ment la soirée en bonne société, avec des diplomates et des
hommes de cour, qui furent bientôt de leurs amis. Ils assistèrent
une fois à la représentation d'une comédie espagnole. Qroline,
qui savait trop peu la langue du pays pour comprendre et goûter
la pièce, s'amusa à regarder la foule qui remplissait le théâtre et
en particulier les deux rangées des loges, où il n'y avait pas de
femme qui ne portât de diamants.
L'hiver approchait lorsque Guillaume de Humboldt et sa
femme quittèrent l'Escorial pour aller à Madrid, le soir du
5 novembre 1799. Au cœur de l'Espagne, le froid n'était pas
sensible. Cette terre, si souvent ensoleillée, gardait encore ses
rayons bienfaisants ; elle n'avait pas revêtu son deuil ; les journées
restaient splendides. A Madrid, on prit un logement dans une
maison bourgeoise, chez une Irlandaise, avec l'intention bien
arrêtée de quitter la ville après un mois de séjour. On se mit
tout de suite à parcourir les rues, à visiter les palais et les musées ;
on commença à étudier les arts et les mœurs. C'était un travail
véritable et un travail souvent pénible : « Je suis terriblement
occupé, » écrivait, vers la moitié de novembre, Guillaume de
Humboldt à Schweighaeuser. Il fallut prolonger le séjour d'un
mois, et encore Humboldt regrettait-il de n'avoir pas tout vu et
tout étudié.
I. /. Georg Rists Lebenserinnerungefty herausg. von G. Poel, I Th. (2* édit.).
Gotha, 1884, p. 296.
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44 ARTURO FARINELLI
L'aspect de la ville n'offrait rien de particulier à nos voya-
geurs. Elle n'est pas grande, elle a un peu plus d'extension que
Dresde, les rues sont larges, en général, les édifices grands
et beaux. Celui qui y arrive de Paris trouvera Madrid une
ville assez commune. Elle est, du reste, énormément chère;
c'est peut-être la ville la plus chère de l'Europe. Le Prado est
une promenade fort belle. C'est là que l'on peut commodément
étudier le type espagnol véritable, son extérieur surtout. Le
costume espagnol est peu varié : des manteaux et des « mantillas »
partout. Mais on les porte bien et avec élégance. Les femmes,
nobles et bourgeoises, riches et pauvres, portent toutes une
« basquina », c'est le costume national; on ne reconnaît
qu'à la qualité de l'étoffe l'habillement d'une femme distinguée.
Sous une mantille, la coquetterie féminine s'insinue ici comme
partout ailleurs et mieux qu'ailleurs. Caroline voulut avoir
aussi sa mantille : « Tu rirais bien, écrit-elle à Lotte Schiller,
si tu me voyais habillée de cette façon, à l'espagnole. » Trois
mois plus tard, elle achète une écharpe, une « faja » espagnole
pour Schiller : il fallait porter au poète quelque chose de vrai-
ment espagnol et utile en même temps.
Il n'y a pas de société à Madrid comme à Paris, mais on y trouve
quelques maisons particulières où l'on peut se distraire passable-
ment pendant la soirée : celle de l'ambassadeur danois, le baron
de Schubart, beau-frère du comte de Schimmelmann * ; celle de
l'Américain Humphrey; de l'ambassadeur français, Guillemardet.
Parmi les Espagnols qu'on visitait de préférence, Humboldt
nomme la princesse de Castelfranco et la marquise de Santa
I. Dans une lettre à Lotte Schiller (CAar/. v. Schiller und ihre Freundcy II,
578), datée de Copenhague le 5 octobre 1799, Charles Schimmelmann parle
du séjour de son frère en Espagne : « Jetzt lebt er cinsam in Spanien, wo er
mit dem Hof den ganzen Sommer hat herum emigriren mûssen, die heissesten
Monate in Madrid zubringend. Jetzt schreibt erausSt. Ildefonso, wodie Nalur
doch etwas gûnstiger sein soll. Aranjuez ist ein traurigcr Kunstgartcn. »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 45
Cruz, toutes deux allemandes d'origine : la première, com-
tesse de Stolberg ; l'autre, comtesse de Wallenstein ; puis, le
marquis Colomella et le marquis Granda. Ce dernier disposait
d'une grande fortune, 45 millions de livres à peu près, qu'il
employait dans le commerce, ne pouvant acheter des terres
considérables à cause des majorats, la peste industrielle du pays.
Ce marquis n'était point le premier venu : il avait joué, autrefois,
un rôle dans les affaires d'État, où il s'était distingué par son
bon sens et par sa prudence. Maintenant, on le négligeait, on
l'oubliait. Le ministre d'Urquijo, autrefois secrétaire d'ambas-
sade en Angleterre, jouissait d'une bonne renommée comme
littérateur et critique ; il était près de sa chute, lorsque Humboldt
le visita à Madrid. Il fut très aimable envers lui comme envers
son frère ; il l'invita même tout de suite à dîner, honneur fort
rare et considérable en Espagne, et qu'on n'accordait guère aux
étrangers.
Guillaume de Humboldt était resté néanmoins Allemand en
Espagne, comme partout ailleurs. Même lorsqu'on le croit tout
entier aux affaires, brillant dans la société, il a ses heures de
recueillement, ses heures vouées à l'étude, où il débrouille ses
idées et ordonne ses observations. Il ne déroge pas à ses habi-
tudes — on ne jouit du calme à l'intérieur que lorsqu'on s'im-
pose des règles et des mesures. A la chute du jour, le savant
se retire en famille autour d'un thé « à l'allemande » ; il lit alors,
avec Caroline, les poètes grecs \ de préférence Homère, comme
il le fera plus tard dans sa campagne d'Albano. Gœthe lui écri-
vait à Madrid : « Il est fort à louer qu'au milieu des grandes
distractions d'une vie à l'étranger, vous souteniez toujours le
1. a Ichgehe zum Thé einige Gcsànge Homers mit meiner Frau zu lesen.
Denn der Homer verlàsst uns nicht, und den Abend versammien wîr uns
immer zu einem sehr Deutsch-hàuslichen Thé mit einem Freund, der mit mir
reist und unsem } Kindern. » Lettre de G. de Humboldt à F. A. Wolf.
Madrid, 20 déc. 1799, Œuvres ^ V, 215.
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46 ARTURO FARINELLI
pilier du véritable idéal esthétique. » Humboldt veut connaître,
à Madrid comme à Paris, la vie et les hommes, le pays et la
nation; il s'occupe d'une foule de choses, peut-être de trop de
choses, comme il l'avoue à Gœthe : « Je suis très affairé, écrit-il
de Madrid à Schweighaeuser, je vois beaucoup de gens et beau-
coup de choses, je m'absorbe dans les questions qui m'inté-
ressent, je ne travaille que par pièces et par morceaux. »
Madrid, avoue Henriette Herz dans ses Souvenirs ^ intéressait
Humboldt infiniment plus que Paris. Les trésors de l'art, ceux de
l'Escorial surtout, l'enchantaient. « Quoiqu'il n'approuvât point
beaucoup des motifs qui remplissaient les églises de l'Espagne, il
trouvait néanmoins qu'ils inspiraient des sentiments plus nobles
et plus beaux que ceux qu'on prodigue dans les églises de la
France \ »
Humboldt est tour à tour philologue, philosophe, esthéticien,
mais surtout grand dévoreur d'hommes. L'homme, c'est la mine
la plus heureuse et la plus fertile, qu'il fouille incessamment.
Sous ce rapport, Madrid lui fournissait quelques types fort dignes
d'étude. Point de grands originaux aux idées vraiment pro-
fondes, point de savants qui aient fait n'importe quelle décou-
verte dans une branche quelconque de la science, mais des
hommes qui, malgré des obstacles infinis, avaient atteint un haut
degré de culture, des caractères aimables, affectueux et complai-
sants, dépourvus de l'écorce rude qui recouvre souvent la bon-
homie des savants et des grands hommes en Allemagne. Rist, qui
alla en Espagne peu d'années après Humboldt, trouvait dans ce
pays plus de véritables originaux qu'ailleurs. Il valait bien la
peine de faire un voyage en Espagne pour entrer en intimité
avec eux : « On trouve ici, assure-t-il, les contrastes les plus
I. J. Fûrst, Henriette Heri. Ihr Lehen und ihre Erinnerungen, Berlin, 1850,
p. 206 s. : « So sprach er (Humboldt) sich auch hierùber in seinen Briefen an
rnich aus». Ces lettres que Humboldt écrivait de Madrid à son amie ont,
paraît-il, complètement disparu.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 47
merveilleux, des mœurs grotesques, des traits de caractère que
la généralité de l'éducation sociale a depuis longtemps effacés
dans le reste de TEurope; on ne rencontre pas ici, comme en
Angleterre, un effort ridicule pour paraître un « gentleman », une
monotonie mortelle dans Thabillement, dans les mœurs, dans la
conduite ; on n'agit pas ici, comme en Allemagne, d'après des
modèles copiés dans les livres et dans les journaux ; tout le
monde obéit à ses inclinations et à ses goûts '. »
A part le nombre extraordinaire de tableaux qui remplissaient
les salles publiques et privées de Madrid, et dont les descriptions
de voyage ne donnent qu'une idée fort imparfaite ; à part les tré-
sors artistiques qui occupaient Caroline bien plus sérieusement
que son mari, tout, à l'exception de la politique du jour, entrait
dans le cadre des observations de Humboldt. Il approche autant
de monde que possible, il fait des études physionomiques, il
fouille dans les bibliothèques, il fait des recherches sur la littéra-
ture ancienne et moderne, il sait profiter de toutes choses, à tel
point que le diplomate suédois Brinkmann, qui n'était nullement
enchanté de l'Espagne, comme il résulte de ses lettres à Gœthe,
écrit malicieusement que Humboldt aurait sans doute trouvé du
talent môme chez les brebis espagnoles, ne voulant pas se mettre
en vain en rapport avec elles \
« Des jouissances artistiques très variées, la connaissance de
quelques hommes singuliers, la contemplation vivante de la nature
du Midi, voilà ce que je remporte de mieux de mon voyage en
Espagne », écrivait Caroline de Humboldt à Lotte Schiller.
Avec son penchant naturel et irrésistible à l'observation,
Humboldt avait en outre un grand avantage sur les autres voya-
1. Lfhensennnerimgeny II, 302.
2. Briefu'echsel iwischen Brinckniann umi Gœthe y dans le Gartfjejahrb.y XVII,
}2 (Lettre de Paris, 29 novembre 1799). C'est dans cette lettre que Brink-
mann écrit de 1 Espagne : « Wenn ich Ihnen aber nur redit deutlich machen
kônnte, was dièse grosse Nation fur ein jàmmerliches Ding sei. »
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48 ARTURO FARINELLI
geurs allemands en Espagne : c'est qu'il possédait la langue du
pays avec assez de perfection pour s'entretenir facilement et rai-
sonnablement avec les Espagnols. On ne pouvait parler aux
savants du pays que dans leur propre langue. Caroline assure que
son mari avait déjà appris l'espagnol avant son départ de Paris.
Un des enfants s'était familiarisé bien vite avec l'idiome de Cas-
tille ; malgré son jeune âge (il n'avait que cinq ans) il le parlait
avec une facilité surprenante et excitait l'admiration générale ; en
route, c'était toujours lui qui entamait la conversation avec les
muletiers. L'autre enfant, Théodore, avait moins de souplesse,
il s'exerçait dans trois langues en même temps et parlait d'une
façon très drôle, faisant un mélange de français, d'allemand et
d'espagnol ^ Plus tard, ce fut l'italien qui captiva l'âme du grand
savant, à tel point qu'il l'adopta, à Rome et ailleurs, comme langue
de la famille : « J'admire de plus en plus la langue italienne,
écrit-il à Gœthe, de Rome, le 25 février 1804. Elle est bien plus
poétique que la langue latine, et infiniment supérieure au fran-
çais et même à l'espagnol » '. A un penseur allemand de
la force de Humboldt, l'espagnol ne pouvait paraître assez
flexible pour se plier à toutes les exigences et aux nuances de la
réflexion. Humboldt avoua néanmoins à Schlabrendorf que l'es-
pagnol, sans être encore parvenu à la perfection d'un langage
philosophique^ avait de très bonnes dispositions pour le devenir,
et de grands avantages sur le français. N'oublions pas quelle
importance souveraine Humboldt attribuait à la langue dans
l'étude de la civilisation d'un peuple. Les particularités du
1. «Die Kinder sind gesund und munter... reden etwasspanisch », écrivait
G. de Humboldt à Schlabrendorf de Valence le 7 mars 1800. Briefe Humholdts
an Schlabrendorf . Suite aux Briefe an F. H, facobi. Halle, 1893, p. 130.
2. « In keiner dieser Sprachen nun, als in der Italiànischen, hat dieser neue
Geist, in voUstàndiger Unabhàngigkeit und in eigenihùralicheren Charakter
ireuere Anhànglichkeit an das Antike bewahrt ». Ueber Gœthe' s :(weiten
rômischen Aufenthalt^ Œuvres^ II, 240.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 49
caractère national sont révélées souvent par les particularités de
sa langue, par l'abondance ou la rareté de telle ou telle classe de
mots, par la manière directe ou indirecte dont les idées sont
exprimées dans la langue. La langue n'est pas seulement un
moyen sûr pour la comparaison des différentes nations, mais elle
donne des lumières pour étudier l'influence d'une nation sur une
autre '. Lorsque Humboldt entreprend son voyage en Espagne,
sa vocation linguistique n'était pas encore décidée. Il avait
embrassé toutes sortes d'études ; quelle branche particulière fel-
lait-il choisir ? A un certain âge de Li vie, le besoin de concen-
tration éperonne l'homme, même le savant le plus fertile, le plus
accoutumé aux inhabilités et aux revirements de la pensée.
Humboldt éprouva ce besoin plus fortement en Espagne qu'ailleurs.
II écrit à Wolf *, le 20 décembre, qu'il prévoyait bien qu'à l'avenir
il se vouerait exclusivement aux études linguistiques, 'qu'une
comparaison philosophique approfondie de plusieurs langues
serait sans doute le travail dont il chargerait ses épaules après
quelques années d'études sérieuses.
Les souvenirs de la promenade esthétique de Humboldt dans le
royaume d'Espagne, esquissés à la hâte dans des lettres confiden-
tielles, ne sont ni très riches, ni très profonds. Humboldt s'en
défiait lui-même ; il a soin de répéter à ses amis de ne pas prendre
comme paroles d'évangile tout ce qu'il leur communique sur le
pays qu'il vient de voir et d'étudier. Sa grande épître sur l'Espagne
achevée, il prie Gœthe de ne montrer la lettre à personne autre qu'à
Schiller; il ne voulait pas qu'on lui reprochât, dans la suite, des
jugements si prématurés ^ Le temps et la méditation, d'autres
1. Latium und HeUas, p. 148.
2. Sur Tintérêt que F. A. Wolf, le célèbre helléniste, gardait pour la langue
espagnole, voir F. BoU, Briefc von F. A. Wolf, H. Luden und F. Jacobs an
Ahar Augustin de Liagno, dans les Blàlterfûr d. Gymnasial-Schulweîcn ^ 1895, et
mon compte rendu, dans la Rtvista criiicay I», 137.
3. Il faisait la même prière à Jacobi à la fin de sa grande lettre sur la France
et les Français (p. 71 du recueil cité) : «Ich môchte um ailes in der Welt vor
RtvM htspan ique. 4
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50 ARTURO FARINELLl
recherches, d'autres études plus approfondies, la comparaison avec
d'autresouvrages sur TEspagne, ses mœurs et sa civilisation, auraient
mûri ses idées. Il se proposait d'écrire son voyage en Espagne.
Cevo)rage n'aurait pas été, sans doute, comme la plupart des
guides et des souvenirs en Italie, qui commençaient déjà à inonder
l'Allemagne, une simple description des édifices, des églises, des
tableaux, des curiosités des différentes villes. De tels livres causent
inévitablement un ennui mortel à ceux qui ne sont januis allés
dans le pays. U y a une autre manière, dit Humboldt dans une
de ses lettres à Charlotte Diede, de transcrire ses impressions de
voyage ', c'est de donner, plutôt qu'une description du pays,
une peinture individuelle de l'auteur dans ce pays. Une descrip-
tion vivante et individuelle de l'Espagne, voilà ce qu'aurait dû être
son récit de voyage. Il en parle très sérieusement à Goethe, dans
l'automne de 1800, fort content de ce que son article sur le
Montserrat avait plu au poète. Il désirait qu'on imprimât cette
première esquisse avec une note. Il fallait informer le public que
c'était un Essai d'un nouveau voyage en Espagne qui paraîtrait
bientôt, mais dont l'auteur n'avait point l'intention de répéter ce
que d'autres avaient déjà suffisamment décrit ; il préférait se bor-
ner aux choses qu'il aurait pu peindre mieux que les autres.
N'ayant séjourné en Espagne que peu de temps, ajoute-t-il, dési-
rant omettre dans son récit tout ce qui avait quelque rapport
avec la statistique, il devrait forcément écrire avec un peu d'art.
Il s'agissait de choisir quelques points essentiels (parmi lesquels
le Montserrat resterait toujours au centre), qui se grouperaient et
s'entrelaceraient de façon à offrir aux lecteurs une image pro-
gressive du pays. L'ouvrage devait être au fond une étude sur
l'individualité de la nation, ce qui est indispensable à toute des-
keinem andern Richterstuhl als vor der Nachsicht der Freundschaft mit diesen
flûchtig hingeworfenen Bemerkungen erscheinen . »
I. Lettre de Tegel, 2 décembre, 7 janvier 1834. Briefe an eitu Freunditty II,
246.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 5 I
cription de voyage. Pour ne pas nuire à la vivacité du récit et
pour donner aussi vite que possible une vue d'ensemble, il aurait
évité les détails inutiles : « Je ne connais personne, ditHumboldt,
qui ait voyagé actuellement en Espagne, et dût-il même y avoir
quelqu'un, je ne crains aucune concurrence, car je vise plus à
reproduire une idée individuelle des choses qu'à donner une des-
cription aride quelconque \ »
Aucun Allemand, en effet, n'aurait pu donner un tableau de
l'Espagne tel que Humboldt le concevait. Les livres sur l'Espagne,
qui sortaient des presses de Leipzig, n'étaient pour la plupart
que des traductions. Les hommes, sensés ou non, qui voyaient
l'Espagne de leurs propres yeux n'étaient pas prodigues de souve-
nirs ; s'ils se décidaient à écrire, c'était pour répéter des choses
dites et redites, usées jusqu'à la corde. On a exposé ailleurs
ce qu'il y avait de remarquable et de nouveau dans les descrip-
tions des voyageurs allemands en Espagne. Même les dithy-
rambes deC. A. Fischer, ses tableaux de Madrid, de Valence, ses
aventures dans les Pyrénées, ne s'élevaient pas trop au-dessus
d'une superficialité déplorable. Ce n'était pas, sans doute,
l'enthousiasme qui manquait, c'était la sérénité et la profondeur
du jugement. L'écrivain patriote C. F. D. Schubart loue quelque
part le comte danois Woldemar Friedrich Schmettow, qui
avait résidé deux ans à Madrid (1767-1769) en qualité de secré-
taire d'ambassade et qui en savait plus que Clarke et Baretti sur
l'esprit des Espagnols, sur le caractère du roi et de sa cour ^.
1. Gœtbe's Briefw. mit dm Geb, von Humboldt^ III, 169 s. (Paris, 10 octobre
1800). Voir aussi la lettre de Humboldt à Gœthe, écrite à Paris le 18 aoôt, à la
veille de partir pour l'Espagne. Humboldt promettait déjà alors de décrire son
voyage, p. 84: «...Da ich im Sinnhatte, in der Beschreibung meiner spanischen
Reise (denn nur dièse werde ich wol eigentlich beschreiben kônnen) ausfùhr-
liche Nachrichten ûber die Kunst in Spanien zu geben, und ich in dera Grade
ausfuhrlicher sein wùrde, als ich den Gegenstand fur unbekannter annehmen
kônnte. »
2. C. F. D. Schubart' s des Patrioten gesammelte Schriften und SchicksaU,
Stuttgart, 1839, vol. l. Schubart* s Leben und Gesinnungen von ihmselbst im Kerker
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52 ARTURO FARINELLI
Malheureusement, Schmettow ne communiqua ses observations
qu'à un cercle limité d'amis intimes. Il n'a imprimé sur l'Espagne
que deux articles assez insignifiants sur les Combats de taureaux
et sur r Inquisition, Grimaldi et Aranda, où il prouve que l'Inqui-
sition n'avait jamais été supprimée en aucun temps en Espagne.
Il était assez modeste pour reconnaître qu'un séjour de 17 mois
à la cour, un voyage à travers l'Espagne, depuis les frontières du
Portugal jusqu'aux Pyrénées, ne l'autorisaient point à croire qu'il
connaissait l'Espagne contemporaine; il avoue même qu'il ne la
connaissait guère, qu'il ne prétendait nullement corriger les
voyages de Clarke, de Plùer, de Baretti, et moins encore celui du
chevalier de Bourgoing ^ Aujourd'hui, quiconque a passé
quelques semaines en Espagne écrit un ou deux volumes de
mémoires qu'il lance au public comme des vérités irréfutables.
Humboldt, après avoir écrit quelques fragments de son voyage,
distrait par d'autres occupations, n'y songea plus. Encore au com-
mencement de septembre 1800, Schiller assurait à Kôrner que
Humboldt avait l'intention d'écrire et d'imprimer son voyage en
Espagne : « Il vient de nous envoyer par anticipation quelques
aufgesetity I Th., 1791, p. 165 : « So jung dieser edle Mann war, so grossund
reich waren doch die Erfahrungen, die er bereits in der Welt angestellt hatte.
Er war einige Jahre kursàchsischer Gesandter in Madrid, und wusste denGeist
der Spanier und den Karakter des Kônigs und seines Hofs weit treffender ku
schildern, als CIark(e) und Baretti. Was ich hernach in Bourgin (Bourgoing)
las, schien mir grôsstentheils eine Wiederholung desjenigen zu seyn, was ich
lange schon von meinem Grafen gehôrt hatte ». — Ce n'était point ce
Schmettow, comme Seuflfert l'a prétendu une fois, mais son père, qui était
l'ami de Heinse et de Wieland. Voir B. Seuflfert, fVielands Erfurter Schûler vor
der Inquisition^ Euphorion, III, 389, 723.
I. Des Grafen Woîdemar Friederich von Schnettow Kleine Schriftett, Altona,
1705, II, 338 s., dans l'essai : Inquisition^ Grintaldi undAranda; ein Commentar
lu dent Au/sat^e : Les ex t rentes se touchent ^ qui avait paru en 1793 dans le
Schleswigsch, Journal. L'article : Von den Stiergefechten in Spanien (II, 162 s.),
avait paru d'abord en 1781, dans le Briefivechsel dç Schlôzer, IX, 68 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 53
fragments qui se lisent très agréablement ^ » L'article sur le
Montserrat, celui sur le théâtre de Sagonte, les esquisses sur la
Biscaye, Tétude linguistique sur les Basques et leur origine, voilà
tout ce qui est resté de l'ouvrage que Humboldt pensait écrire
sur l'Espagne. On sait qu'il notait régulièrement ses impressions
dans un Tagebuch. Mais ces notes disparurent dans la suite ;
Humboldt les détruisit peut-être par caprice * ; peut-être aussi
ont-elles péri dans le pillage du château de Tegel par les Fran-
çais, en 1806.
La description du voyage en Espagne, l'étude de la civilisation
d'un des peuples les plus méconnus de l'Europe auraient donc dû
augmenter la liste des travaux projetés par Humboldt. Combien
d'autres projets fermentaient dans cette puissante cervelle à l'époque
de son séjour à Rome ! Une idée éveilkit d'autres idées, un rêve
produisait d'autres rêves, qui se détruisaient l'un l'autre, dans la
suite. Lorsqu'on s'y attend le moins, les événements entraînent
l'homme dans leur tourbillon aveugle, ils réduisent en poussière
ce qui semblait devoir rester comme un monument éternel. Parmi
tant de projets, Humboldt nourrissait celui d'écrire une histoire
de la décadence et de la chute des républiques grecques. Il avait
médité longtemps ce travail qui aurait dépassé en grandeur et en
profondeur de conception les travaux de Montesquieu et de
1. Lettre de Weimar, 3 septembre 1800. Scinllers Brùfwechsel mit Kônter,
IV, 191, et Schiîlers Briefe, hrg. v. Jonas, VI, 194. Quels sont ces « einzelne
Fragmente » nommes par Schiller ? Sans doute Tarticle sur le Montserrat, et
peut-être aussi la description du théâtre de Sagonte. M. Leitzmann(Introd. aux
Sechs ufigedr, Aufs.y p. XLi) est d*avis que l'article sur Sagonte, de m^me
que celui sur le Musée des Petits Augustins, ne parvint jamais à Goethe.
Comment expliquera-t-on la notice donnée par Schiller qui recevait directe-
ment de Goethe tout ce que Humboldt écrivait sur TEspagne?
2. De temps en temps Humboldt brûlait lui-même ses notes : «Ich habe oft,
fast von meiner Kindheit an, angefangen Tagebùcher zu halten, und sienach
einiger Zeit wieder verbrannt », Briefe an eine Freundin, II, 204 (7 avril
1853).
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54 ARTURO FARINELLI
Gibbon. 11 en parle à Schweighaeuser ; il croit élever avec cet
ouvrage un monument à l'intention de la pauvre Allemagne
bouleversée, parce que, dans sa conviction intime, l'esprit grec,
greflfé sur l'esprit allemand, produira quelque chose, lorsque
l'humanité reprendra sans obstacle sa marche progressive ; mais,
dans la même lettre, il ajoute mélancoliquement que son grand
projet sera peut-être, ainsi que toute chose aujourd'hui, une bulle
de savon, destinée à dbparaître au premier accident. Les accidents
survinrent ; il fallut quitter Rome et l'Italie, pour diriger ailleurs son
activité, débrouiller d'autres affaires. D'un coup, le grand édifice
construit à Rome croula. C'est ainsi que dans l'âme la plus
forte et la plus vigoureuse, la plus équilibrée et la plus active, par
la force du hasard et le changement perpétuel des choses de ce
monde, se glisse insensiblement un esprit dévastateur qui intro-
duit la ruine au milieu du travail et de la production.
III. — LE CARACrfeRE ET LES MŒURS EN ESPAGNE
Essayons dé recueillir quelques débris des ruines de l'ouvrage
projeté par Humboldt, voyons ce qu'il reste à glaner sur le carac-
tère et les mœurs de l'Espagne dans ses lettres et dans ses frag-
ments \ Le tableau, bien loin d'être achevé, ne dévoilera par
intervalles que quelques lignes et quelques contours; mais à ces
lignes, à ces contours, on reconnaîtra aisément la main intelli-
gente et habile qui les traçait.
Veut-on hasarder, après un séjour de quelques mois en Espagne,
une observation générale sur ce pays, c'est qu'il donne actuelle-
ment l'image de ce que devait être l'Europe au xvi* siècle. Cette
observation serait fausse, triviale môme si on la faisait par rap-
I . Le lecteur nous dispensera de donner ici, à chaque instant, Tindication
des leures qui contiennent tel ou tel jugement de Humboldt sur FEspagne.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 5 5
port à la condition morale arriérée ou barbare de ses habitants ;
elle est juste lorsqu'on la rapporte à la langue et aux mœurs qui,
en Espagne, sont restées les mêmes dans le peuple et dans les
classes supérieures. Il y a plus de simplicité, plus de bonhomie et
de naïveté en Espagne que dans le reste de l'Europe. Il faut
admettre que les classes sociales ne diffèrent entre elles que par
leur degré plus ou moins grand de culture. Plus la différence
dans le développement intellectuel est considérable, plus la sépa-
ration des différentes classes doit être sensible. Plus une nation
tarde à se développer, plus cette muraille de séparation devient
insurmontable. Or, cette séparation n'existe point en Espagne.
Elle ne peut exister, car l'Espagne a atteint son plus haut degré
de culture au xvi* siècle; elle est plus grande en France, car le
raffinement de la culture est fort ancien dans cette nation; elle
est infiniment grande en Allemagne, car là en effet il existe une
aristocratie intellectuelle. Celui qui n'a pas le bonheur d'apparte-
nir à la caste privilégiée n'est pas en état de comprendre même
l'écrivain le plus facile. Gœthe avait déjà dit la même chose, avec
une légère variante, en 1782, en quittant la classe bourgeoise
pour entrer dans la noblesse. En Allemagne, il n'y a que le gen-
tilhomme qui puisse acquérir des connaissances générales et
vraiment personnelles. Le bourgeois saura bien acquérir des
mérites, et même, au besoin, cultiver son esprit, mais, quelque
effort qu'il fasse, il ne parviendra jamais à faire valoir sa person-
nalité '. Humboldt regrettait, comme tant d'autres, l'abîme qui
séparait, dans sa patrie, le peuple des classes privilégiées. Tout en
déplorant le degré inférieur de culture en Espagne, il aurait désiré
pour l'Allemagne le contact, la communauté d'idées dans les
différentes classes qui existaient réellement au delà des Pyrénées.
La muraille qui sépare le peuple des classes cultivées est sans
cela trop grande, écrit une fois Humboldt à son amie intime, et
I. Voir J. Minor, Die Anfàttge des fViIMm Meisler, GcrifjeJaJjrh.^ IX, 18}.
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$6 ARTURO FARINELLI
il faudra bien redoubler nos efforts pour maintenir le lien princi-
pal qui les relie encore \ Les hommes les plus éclairés qui ont
vu l'Espagne au temps de Humboldt sont tous frappés de l'in-
telligence, de la culture originale et individuelle des classes
moyennes. Celui qui veut bien juger de l'Espagne, assure Rist,
doit connaître la petite noblesse, car noble, tout le monde l'est
en Espagne, un cocher autant qu'un domestique ^ A peu de dis-
tance de Humboldt, Beaumarchais, qui passe encore chez quel-
ques-uns pour avoir dénigré et raillé les Espagnols, loue l'es-
prit démocratique qui régnait dans toute la société espagnole,
malgré l'absolutisme dans l'ordre gouvernemental : « Dans le
haut État, dit-il, il n'y a pas d'autre considération que la person-
nelle; je n'aperçois pas que le rang en donne à ceux qui n'ont ni
crédit dans les affaires, ni ce qu'on appelle qualités transcen-
dantes » '.
Dans une lettre à Schlabrendorf, une des plus belles et des
plus instructives que Humboldt ait écrites sur l'Espagne, et qui
malheureusement ne nous est parvenue que mutilée, le savant
reproche aux Espagnols une certaine rudesse qui, même chez
ceux qui ont voyagé hors de leur pays, se cache encore sous le
vernis étranger, une rudesse ou pruderie qui n'est pas dans le
caraaère des Français. Dans les classes moyennes, cette pruderie
n'est, à vrai dire, que négative, elle n'est qu'un manque de
finesse de culture ; cette classe représente à peu près les bourgeois
des petites villes de l'Allemagne, bons, bienveillants, prompts à
rendre service, généreux, mais bornés et tout à fait dépourvus de
souplesse. L'autre partie, qui doit beaucoup à l'influence étran-
gère, est ordinairement superficielle; elle méprise sa propre nation
et adore la France, lors même que les Français, s'ils parlaient
1. Lettre de Tegel, 14 mars-4 avril 1834. Brie/e an eine Freundin, II,
265.
2. LôbenserinneningeHy II, 302.
3 Voir A. Morel-Fatio, Études sur PEspagw, Paris, 1895% I, 77.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 57
ouvertement, rappelleraient encore à demi barbare. Le fond du
caractère est cependant meilleur en Espagne qu'ailleurs. On est
franc et loyal ici, sans nulle prétention; on est très aimable et
courtois envers les étrangers; on Test sans affectation et par l'élan
spontané de Tâme. On trouve en Espagne des hommes avec les-
quels on entre volontiers en relations et avec lesquels on voudrait
passer toute sa vie \
Le développement du caractère importe à un Espagnol bien
plus que le développement de ses forces individuelles. Il y a
dans son naturel plus de penchant à s'approfondir qu'à s'élar-
gir. La nation n'étant pas suffisamment cultivée, on ne connaît
pas chez les Espagnols l'occupation fiévreuse de l'esprit qui est
particulière aux Français. L'isolement chez eux n'est pas un
sacrifice, mais souvent un besoin. Ils sont prêts à acheter l'indé-
pendance par la solitude. Ils sont plus sensuels, mais moins maté-
riels que les septentrionaux ; ils sont excessivement irritables ;
c'est pourquoi ils désirent vivre sans être importunés. On reproche
aux Aragonais une morne sévérité, de l'orgueil et du dépit. Les
relations de voyage enchérissent sur ces défauts qui, en fait, sont
excusables et s'expliquent par le souvenir des anciennes institu-
tions qui n'étoufiaient guère l'esprit d'indépendance. En société,
les Espagnols sont éveillés et spirituels, mais ils n'ont pas propre-
ment besoin d'une société ; ils ne la cherchent pas ; ils s'en passent.
De tels hommes montrent par nature de l'inclination à ce que
l'on pourrait appeler oisiveté et qui n'est souvent qu'une noble
occupation de la fantaisie par leurs propres sentiments. Attirés
par leur caractère seulement vers quelques points, mais avec
force, ils peuvent passer de la fainéantise à une activité bornée à
ces points, mais à une activité fiévreuse, tout le reste leur parais-
sant trop facile, simplement mécanique, indigne d'eux. Cette
X. Lettre à Wolf, Œuvres, V, 215 : « Ein Paar Menschen habe ich hier
(Madrid) gefiinden, mit denen ich ûberall gern leben wûrde und mit denen ich
gewiss in Verbindung auch kûnftig bleiben werde. »
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58 ARTURO FARINELLI
disposition d'âme convient fort bien pour Li vie solitaire. Les
Espagnols sont d'excellents ermites pour peupler le Montserrat.
Ils se passent du confort, des commodités de la vie. Les fatigues
corporelles ne les inquiètent point ; ils se sont endurcis par l'habi-
tude '.
Quoique la culture de l'esprit ne soit pas la règle en Espagne,
il se trouve cependant un nombre assez considérable de savants
qui, malgré des difficultés incroyables, sans même sortir de leur
pays, ont atteint un haut degré de culture et sont plus modestes,
moins disposés à condamner les autres que les savants français.
Par malheur, il faut toujours parler bas en Espagne, car l'oppres-
sion religieuse n'a pas encore cessé et le pays ne jouit presque
d'aucune liberté. G)mme un public éclairé et assez cultivé &it
défaut et que le commerce des livres est presque nul, la plupart
de ces savants ne se donnent pas la peine d'écrire, et ne réussissent
guère à se faire connaître hors d'Espagne. L'érudition a ici peu
de place. Impossible d'approfondir n'importe quelle recherche
dans les bibliothèques, mal pourvues ou mal ordonnées ; le phi-
lologue surtout ne peut guère travailler en Espagne. Il n'y a que
la bibliothèque de l'Escorial qui renferme des trésors remar-
quables, des manuscrits d'auteurs classiques. A Madrid, la
bibliothèque du duc de l'Infantado, dérivée de celle du cardinal
Mendoza, est la seule qui puisse intéresser le philologue. On y
trouve quelques douzaines d'éditions classiques du xv*' siècle, une
édition d'Homère, fort rare, de 1488. En revanche, les auteurs
espagnols abondent dans les autres bibliothèques. Mais ceux qui
n'ont pas eu le bonheur d'être imprimés restent tout à fait oubliés.
I . C'est dans l*article sur le Montserrat, adressé à Gœthe, que Huniboldt
parle du penchant des Espagnols pour la solitude, Œuvres y III, 207 : « Die
kôrperlichen Beschwerden schrecken den Spanîer weniger ab, da cr, wit ich
JJmen einmal kûnftig nàher auseinandersetien weidcy hârter gewôhnt ist. » Voilà
encore une promesse de revenir sur les qualités du caractère espagnol qui s'en
alla en fumée comme tant d'autres.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 59
Les éditions anciennes des poètes espagnols sont extrêmement
rares et fort chères. Un petit volume de comédies coûte
1.200 réaux. Les langues sont fort en décadence, le grec surtout.
Tous les professeurs de grec des Universités espagnoles se valent ;
à peine trouve-t-on ailleurs des hommes mieux instruits. Même
ceux-ci ignorent les publications nouvelles. Une partie du
Sophocle de Brunck, que l'on apporte ici d'Allemagne, est une
grande rareté. Quelques bonnes éditions anglaises des classiques
restent enfouies dans la bibliothèque du duc d'Ossuna : le public
les ignore. Il faut vraiment s'étonner qu'un des traducteurs nou-
veaux de Pindare se soit servi d'une édition de Heyne.
On a beau prodiguer de l'argent en Espagne pour les sciences
et les lettres, on le dépense aveuglément, sans réflexion, partant
sans profit. Le roi donne même de sa caisse. Quelques Univer-
sités sont fort bien dotées, celle de Salamanque dispose d'environ
60.000 réaux, ce qui est très considérable, vu le nombre limité des
professeurs. Malgré ces dépenses on n'aperçoit pas de progrès *.Les
Universités surtout sont mauvaises ; presque toutes les sciences
sont arriérées. Ce n'est que dans la chimie et dans la minéralo-
gie qu'il feut espérer quelques progrès. Encore a-t-il fallu appe-
ler des savants étrangers et confier des chaires à des Allemands.
On vient de traduire des manuels allemands en espagnol. Grâce
à Herrgen les musées d'histoire naturelle s'enrichissent; des
relations intellectuelles avec l'étranger sont inaugurées *.
1. Herrgen regrettait la même chose, deux années après Humboldt. Voir
MoWs Mittheilungen, II, 322. (Lettre de Madrid, 9 juillet 1801) : « Die
ungeheuren Summen, welche Spanien von jeher zur Aufnahme der Wissen-
schaften angewandt hat, sind noch nirgendswo angewandt wordcn und doch
ist man bis jetzt fast noch nicht um einen Schritt weiter gekommen. »
2. Dans une de ses lettres à ses amis de l'Allemagne (MoWs Mitth.y II,
315. 16 février 1801), Herrgen promettait de donner des nouvelles littéraires
sur l'Espagne qui n'était guère connue à l'étranger : « Ich bin niehr als irgend
jemand ûberzeugt, dass Spanien noch gar nicht richtig bekannt ist, und dass
man sich im Auslande ganz falsche Ideen davon macht. »
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60 ARTURO FARINELLI
Au sujet des femmes espagnoles qui fournissaient aux voya-
geurs de tous les pays une matière abondante pour des fantaisies
et des tableaux de mœurs d'une étonnante superficialité, les
lettres de Humboldt et de sa femme sont muettes. A peine
Giroline mentionne-t-elle les femmes de Madrid revêtues de la
mantille traditionnelle, coquettes comme partout ailleurs. Même
en traversant l'Andalousie, ce « sunny land of love », comme
Byron l'appelle, les Humboldt ne rapportent pas de souvenirs de
ces femmes ravissantes, célébrées par Byron quelques années
plus tard :
Their very walk would make your bosôm swell ;
I can't describe it, though so much it strikc,
Nor liken it — I nevcr saw the like :
An Arab horse, a stately stag, a barb
New broke, a canideopard, a gazelle,
No — none of thcsc will do '...
C'est à cette époque que l'on commençait, en France plus
qu'ailleurs, à divaguer sur la jalousie des femmes espagnoles,
enfermées comme des esclaves derrière leurs grilles. Quelques
Allemands enchérissent sur ce type conventionnel et ajoutent des
traits encore plus édifiants. Rist défend, dans ses Mémoires, le
beau sexe espagnol. Il avait admiré dans les « tertulias » des
femmes très intelligentes et alertes, frétillantes d'esprit, enjouées,
promptes à la répartie, des femmes incorruptibles, de sentiments
très élevés, d'idées très libérales ; si elles avaient pu agir, si c'eût
été leur affaire, elles auraient fait la révolution mieux que les
hommes ^.
1. Donjuauy II ($-6).
2. Lebenserinnerungetty II, 503. Je parlerai dans une autre étude des fantaisies
des Allemands à propos des femmes et de Tamour en Espagne, de quelques
romans et nouvelles de mœurs dont j'ignore encore la source, telles que :
Alonso nnd Leoiiora oihr die Enlfnhnmg ans Rache, tragédie en 5 actes, de
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i— ■gg.p-'- -^^
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 6i
Une autre particularité foncièrement espagnole, c'était la gui-
tare. Que de fantaisies et de divagations les romantiques n*ont-ils
pas entassées à propos des guitares et des « guitarreros » espagnols !
Guillaume de Humboldt, de même que son frère Alexandre,
n'avait ni goût ni compréhension pour la musique. A un certain
é^ard on pourrait l'appeler absolument antimusical. Mais jamais
il ne se piqua, comme d'autres Allemands, de savoir ce qu'il ne
savait pas, de sentir ce qu'il ne sentait pas. Il aura probablement
assisté à quelques opéras italiens, dans les théâtres de Madrid,
mais il n'en parle pas dans ses souvenirs. Il s'intéresse,
cependant, en philologue, aux chansons populaires, surtout à
celles des Basques. Il procura à ses amis de la musique du pays :
« Je vais vous procurer de TEspagne un paquet de musique
nationale, écrit-il à G. Kôrner; elle doit être curieuse, quoiqu'elle
ne soit pas trop agréable aux oreilles ». Il avait entendu quelque
part Garât et il demande de ses nouvelles aux amis de Paris. La
guitare ne devait point lui déplaire ; il en achète une en Espagne
pour la femme de Kôrner, sans doute de provenance anglaise,
car, assure-t-il, les prétendues guitares espagnoles de quelque
valeur viennent toutes d'Angleterre. Il promet au même ami de
lui décrire quelque jour les danses nationales d'Espagne « pour
l'amour desquelles, dit-il, nous avons passé une nuit entière
parmi les Tsiganes ' ».
Si, d'une part, nous devons savoir gré à Humboldt de s'être tu
sur des détails répétés à l'infini par d'autres voyageurs, sur l'In-
quisition d'autrefois et l'intolérance contemporaine, sur les tau-
reaux et les « toreros », qui de nos jours encore forment la pièce de
résistance de toute véritable peinture de mœurs espagnoles
Rost, Eisenacli, 1790; la Geschicbie des jnngen Grafen Fernando von Mendo^a,
Leipzig, 1794; Die Einsiedler von Mur^ia, Gotha, 1798; le dr ime Cava von
Consuegra, einOp/erder JVeiberrachey Dresden, 1794, etc.
I. Voir à ce sujet les deux premiers chapitres de l'ouvrage de G. Borrow, The
Zincali; or an acconnt of the Gypsies of Spain, London, 184 1, p. 37 s.
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62 ARTURO FARINELLI
(Humboldt ne paraît pas même avoir assisté à une « corrida », ce
qui est impardonnable) ; s'il s'est tu vraisemblablement sur bien
des choses qui auraient donné de fort belles pages de couleur
locale, il est très regrettable qu'il nous laisse dans l'ignorance
presque complète de ses idées sur la religion, sur la politique, sur
les institutions gouvernementales en Espagne. A en juger par
l'article sur le Montserrat, Humboldt ne paraît pas attribuer aux
Espagnols l'exaltation, le Êinatisme religieux, la sensiblerie
bigote que la plupart des voyageurs admettaient par tradition.
Les ermites qu'il visite sont pieux, mais nullement exaltés. On
ne voit pas qu'ils soient tourmentés par des rêves mystiques. Le
ciel et la terre les occupent avec la même intensité. Ils ont du
plaisir à contempler la nature, ils soignent leur petit jardin, ils
se plaisent à parer leur humble demeure. Rist, qui avait souvent
médité sur la religion des Espagnols, trouve qu'ils sont indiffé-
rents et distraits dans leurs exercices de dévotion, « quoique zélés
et ponctuels ; ils ont leur croyance dans la chair et les os, et point
dans le cœur : la religion n'est pour eux qu'un pur instinct et non
un sentiment élevé. »
Humboldt visitait l'Espagne à une époque de troubles et de
bouleversements intérieurs. On aimerait savoir ce qu'il pensait
des hommes d'État qui dirigeaient les affaires de cette monarchie
faible et pourrie ; il a fréquenté la cour au plus fort des ébranle-
ments qui agitaient l'Espagne ; il a vu le roi, il reçut de lui des
grâces et des faveurs et il ne parle nullement de sa politique
malheureuse ; il a été témoin des intrigues de la reine et du
ministre Godoy son favori \ Il ne fallait pas beaucoup de clair-
voyance et de perspicacité pour prévoir la ruine prochaine, irré-
médiable, de ce système gouvernemental absolu et lâchement
1 . Parmi la foule des romans politiques que personne ne lit plus aujourd'hui,
j'en connais un anonyme allemand : Doit Diego Godoi, oder Pudelnârrische
Avantûren eines Hans Ohusorge. Nicht ^um Nachdenhen ; sondern ^ur UnUrhal-
tung niedergeschriehmyVon einem dergUicheit Goldsôhne, Leipzig, 1802.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 63
despotique. Humboldt s'était fait en Espagne, comme jadis en
France, un devoir de ne point parler de politique.
Le grand mallieur de l'Espagne gît, à son avis, pour étrange que
cela puisse paraître, dans la situation géographique du pays. De
tous les peuples de l'Europe, ce n'est qu'avec la France que l'Es-
pagne est unie par terre. Tout, même les produits de l'Angleterre
et de l'Allemagne, n'y arrive que par l'intermédiaire de la
France, et c'est précisément la civilisation française qui est
la plus dangereuse pour les Espagnols. On a beau maudire cet
ennemi juré de l'Espagne, c'est vers la France qu'on se tourne
toutes les fois qu'on veut des lumières «t du progrès. On se
nourrit, bon gré, mal gré, de sa littérature, de sa philosophie, de
sa morale ^ Passe encore si la plupart des idées qui viennent
de France étaient bien saisies et bien digérées, mais on les déna-
ture souvent et on en tire plus de poison que de profit. C'est
ainsi qu'au lieu d'abattre des préjugés, les lumières de la France
servent à en engendrer de nouveaux non moins dangereux. Vous
trouvez en Espagne des hommes qui nient et combattent les
miracles prétendus pour sauver les véritables. Vous en trouvez
d'autres qui sont encore des Jansénistes complets, et ce sont pré-
cisément les plus éclairés; d'autres enfin qui ont une religion
purement philosophique. Toutes les nuances qui existaient jadis
en Allemagne se rencontrent maintenant encore en Espagne. Dans
ces nuances, l'esprit français glisse à la surface, il ne pénètre pas.
On imite aveuglément ce qui s'impose au delà des Pyrénées.
Il faudrait à l'Espagne d'autres modèles, une autre sève. Il
faudrait d'autres doctrines, d'autres livres, une éducation plus
sensée. Si Ton permettait une étude plus libre et plus approfon-
1. Le comte de Schmettow disait dans son essai sur a l'Inquisition et
Aranda/>, Kleine Schriften, II, 349, à propos des livres de Voluire qui s'intro-
duisaient en Espagne : « Es gab einige, die fur schweres Geld fremde Bûcher
anschafften, und sic in verborgcnen Schrànken nicht ohne Gefahr aufbe-
wahrten ».
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64 ARTURO FARINELU
die de l'exégèse et de l'histoire ecclésiastique, si Ton répandait la
connaissance de l'anglais et de l'allemand, on aurait indubitable-
ment, en peu d'années, des fruits très précieux. Le fond de
l'homme dans ce pays est excellent ; il s'agit de le développer au
moyen d'un guide sûr et intelligent. L'esprit de l'Espagnol, disait
Schubart vers 1790, est saturé de phlogistique, il prend vite feu
et il le communique aussi vite. « Si l'on bannissait une fois le
pouvoir funeste des prêtres, l'Espagne parviendrait d'un seul
bond aune hauteur inconcevable » \
Humboldt, lui aussi, a voulu dire son mot sur l'avenir de
l'Espagne. Ce mot nous échappe par malheur; la lettre à Schla-
brendorf qui le contenait s'arrête précisément à la question :
« Qu'adviendra-t-il des Espagnols, de leur nation en général? »
Personne ne saura jamais remplir cette regrettable lacune. Ce qui
est sûr, c'est que Humboldt était parfaitement convaincu de
l'affinité du caractère espagnol avec le caractère allemand. Il
écrit à Schlabrendorf : « Parmi les peuples méridionaux, les
Espagnols occupent une place tout à fait particulière. Ils ont
sans doute des qualités de caractère qu'on pourrait appeler sep-
tentrionales et qui les rapprochent sensiblement de nous autres
Allemands ». Sur cette ressemblance, réelle ou imaginaire, les
Allemands de notre siècle n'ont cessé d'enchérir : ils ont écha-
&udé de charmantes fantaisies ; l'enthousiasme a donné des ailes à
l'imagination ; le romantisme a aidé de son côté à découvrir des
dispositions d'esprit d'une analogie frappante entre l'Allemagne
et l'Espagne. Humboldt, qui n'était ni enthousiaste, ni roman-
tique, qui n'éprouva, après ses voyages, aucun attachement
I. Gesamtneîte Scljriften, VIII, 212. Ce n'est que par ouï-dire et à la suite de
lectures fort imparfaites que Schubart jugeait TEspagne. Sachons-lui gré au
moins de son optimisme : « Jetzt verbreitet sich das Licht der Aufkiârung
immer mehr in Spanien. Wolfs lateinische Schriften haben daselbsi schon
fûnf starke Auflagen erlebt und solchen Eindruck auf den Geist der Nation
gemacht, den aile finstre Inquisitoren wohl nie werden vertilgen kônnen. »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 6$
véritable pour l'Espagne, reléguée tout au fond, même au delà
de Thorizon de sa pensée, a été, par un caprice du hasard, un
des premiers à proclamer la fraternité d'esprit et de sentiment
des deux nations, un des premiers à pousser, du fond deTEspagne,
h cri : « Somos hermanos », qui éveille encore de nos jours
dans le cœur des Allemands tant de souvenirs et d'émotions \
I . a Deutsches Gemûth und spanische Phantasiein kràftiger Vereinigung, was
kônnen sie nicht hervorbringen ? Was der Spanier, seiner Abkunft nach,immer
gem dngedenk, von den Deutschen sagt ; Somos hermanos, kônnte auf eine
ganz neue Art in der deutschen Poésie wahr werden » . Bouterwek, GeschichU
der schônen Literatur in Spanietty Gôttingen, 1804, p. viii s. — « Spanien bildete
den gerinanischen Charakter in seiner unvergleichlichen, Poesieam reinstenund
unabhângigsten aus. » Adam H. Mûller, Vorîesungenûber die deutscheWissenschaft
und Literatur, Dresden, 1807, p. 22; et dans une autre conférence : Vont
Charakter der spaniscUn Poésie {Phôhis. Ein Journal fur die Kunst., VII, St.,
1808, p. 12): « ...es heisst... nurdie ungewôhnliche Vortrefflichkeit dieser
Uebersetzungen (de G. Schlegel) erkiàren, wenn man bemerkt, dass die innercn
Genien der deutschen und spanischen Nation, und der beiden Sprachen, einander
wo môglich eben so nahe verwandt und âhnlich sind, als ihre gegenwârtigen
beiderseitigen Schicksale. » Die wunderbare Aehnlichkeit des deutschen und
spanischen Charakters wùrde dabei, aller anscheinenden Ungleicheit zum
Trotze, sich auch in diesem poetischen Repràsentanten {Alarcos de F. Schlegel)
ahnungsvoll behaupten ». Fouqué, Ge/ûbUf Bilder und Ansichten^ Leipzig,
1819, U, 151. — L'histoire de la littér. espagn. de Bouterwek, écrivait F. Wolf
en 185 1 a erscheint uns wie einc Erneuerung des geistigen Bûndnisses zweier
nicht bloss dem Stamme, sondern mehr noch ihrem innersten Wesen nach
verbrùderten Nationen; wie eine Erneuerung des altherkômralichen Grusses
der Spanier an die Deustchen : Somos hermanos! ». F. Wolf, Sttidien ^ur
Geschichte der spanischen und portugiesischen Nationalliteralury Berlin, 1859, P- 5»
— tt So unendlich verschieden auch Spanien und Deutschland immerhin sein
môgen, in bedeutungsvoUer und grossartiger Weltstellung sind beide sich
vollkommen gleich. Sie beruht dort auf einer abgesonderten, scharfbestimmien
und kraft vollen Nationalitàt, welche aile àusseren Einwirkungen und die
verschiedenartigsten Elemente selbstàndig in sich gestaltet und beherrscht,
hier auf der Vielseitigkeit der Volksanlagen, der ôffentlichen Stellungen und
Verhàltnisse, welche fur aile allgemeinen Bewegungen des europàischen
Vôlkerlebens empfanglichsten Sinn und Zugànglichkeit bewahrt. » A. Flegler,
Rtxme hispanique. $
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ARTURO FARINELLI
rV. — LES LETTRES
Les bouleversements politiques qui agitaient l'Europe à la fin
i siècle n'ont point troublé la paix du philosophe allemand en
spagne. Au milieu des orages qui grondaient de toute part, au
lilieu du tumulte et de la révolte, Humboldt reste calme et imper-
irbable. Il est à peu près de Tavis de Herder qui, dans ses
Htres d*hufnanite\ prétendait que Ton apprend bien mieux à
mnaître les temps et les nations par leur histoire littéraire que
ir rétude peu commode et trompeuse de l'histoire politique et
lilitaire *. Tous les événements humains, avoue Humboldt à
>n amie intime, ne peuvent nous intéresser que par les senti-
lents et les pensées qu'ils produisent.
anien und Deutschîand in geschichtUcher Vergleichungy Wintcrthur, 1845, P- 287.
« Bel aller Sonderbarkeit, die Spanien charakterisirt, und die uns scheinbar
sselbe zu entfremden geeignet ist, geht ein dem deuischen Geist und Gemûth
f verwandter Zug durch dièses Land und Volk hindurch, der vielleicht mehr
le jeden anderen dort den Deutschen sich heimisch fûhlen lâsst. » Lorinser,
iseskiiien ans Spanien, Regensburg, 185$, I Th. p. 2. — « Wir werden
îUeicht fînden, dass es eine gewisse Verwandtschaft des Nationalcharakters,
i vicier und grosser Verschiedenheit ist, dass gerade das germanische Elément,
fiches die alte Volkspoesie Spanîens, ganz im Gegensatz zu sciner unter dem
nfluss romanischer Schwestervôlker entwickelten Kunstdichtung, durch-
ingt... was uns Deutschen gerade zu dieser Dichtung (la poésie espagnole)
hingezogen hat. » A. Ebert, Literarische Wechselwirkungen Spaniens und
utschlandSf dans la Deutsche Vierteljahrs-Schrifly Stuttgart und Augsburg,
57, II, 121. — « lu der Hùlle der âusseren Einfachheit zeigt sich und wirkt
1 so unwiderstehlicher die innerc Kraft der alten Liebe zu Religion und
iterland und das macht auf das vcrwandte Gemùth der Deutschen einen
waltigen Eindruck. » Albert, Gedanken ûher Gott, IVelt und MenschenUben in
I Autos sacramentaks des Don Pedro Calderon de la Barca. Passau, 1874-75,
ni.,p. 19.
I. Humanitâtsbneff, dans \qs Œuvrer, éd. Suphan, XVIII, 137.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 67
L'histoire littéraire de l'Espagne a été quelque temps une de ses
occupations favorites. Il écrit, le 15 novembre 1799, à son beau-
père : a Je m'occupe sérieusement de littérature espagnole, que
l'on ne peut guère étudier qu'ici en Espagne, car les livres de ce
genre manquent partout ailleurs ». De même i Wolf : « Ce qui
m'intéresse le plus, c'est la littérature et la langue espagnoles, et
j'espère écrire quelque chose là-dessus à mon retour. Mon but
étant d'expérimenter par des exemples pratiques la théorie de
l'esthétique, la poésie d'une nation qui m'est encore inconnue
doit m'intéresser par elle-même. En effet, lorsque je la compare
à la poésie française et à la poésie italienne, je démêle des faits
curieux. J'ai étudié avant d'arriver ici l'ancienne littérature fran-
çaise, et si jamais je devais écrire quelque chose sur l'Espagne, je
voudrab bien étudier à fond son histoire littéraire du xv« et du
XVI* siècle. » Il manifeste pareillement à Goethe le dessein d'élabo-
rer ses notes de voyage et de comparer l'esprit des différentes
littératures dans les différents siècles, convaincu que l'esprit de la
langue d'une nation détermine foncièrement l'esprit de sa litté-
rature. S'il assure une fois que les poètes français des xv* et
xvi* siècles, tout en restant au-dessous même des poètes espa-
gnols, ont parfois des côtés humains, des sentiments purs que
l'on chercherait en vain chez les Italiens et les Espagnols, on
est tenté de croire qu'il a beaucoup lu et médité les auteurs espa-
gnols du bon vieux temps. Il n'est resté aucune trace de ses études.
Il a assuré à Rome en 1806 que le Cid (sans doute le
Poema del Cid) avait été toujours son livre favori '). A part
ceb, pas un souvenir, pas une citation de n'importe quel poète
espagnol antérieur à Virués et à Cervantes dans ses lettres et dans
ses nombreux écrits. Humboldt passait pourtant pour érudit en
cette matière. îl devait être assez bien pourvu de livres espagnols.
I. Lettre à Caroline von Wolzogen du 23 juillet 1806, que nous rappelle-
rons plus loin.
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68 ARTURO FARINELLI
Guillaume Schlegel, qui était en train de publier son Florilège
de poésie italienne, espagnole et portugaise, et un almanach poé-
tique, s'adresse à Tieck en le priant de fouiller parmi les livres
de Humboldt et de Burgsdorf pour voir s'il y trouverait, par
hasard, des « Cancioneros » ou « Romanceros », ou des vieilles
chansons et romances dans d'autres collections ' .
On ne doit guère s'étonner si Tami intime de Goethe et de
Schiller préférait la poésie du Nord à celle du Midi. Il avouait
cependant ouvertement que toute poésie étrangère est hérissée
de mille diflScultés. Les finesses, les nuances de la pensée nous
échappent. Dans un essai esthétique sur la nature de la poésie en
général, écrit en 1799, une année avant le livre bien connu de
M"* de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les insti-
tutions sociales *, Humboldt concède à l'enthousiasme le pouvoir
de réveiller et de maîtriser à lui seul l'imagination. C'est peut-être
là, ajoute-t-il, la raison pour laquelle il est impossible de sentir
entièrement un poète étranger : « L'enthousiasme se compose
d'une infinité de rapports que les objets ont avec nos sentiments
et notre caractère ; et il faut être élevé dans l'habitude d'une
langue, avoir pensé et senti avec elle, pour que chaque phrase et
chaque mot se présente à nous avec toutes ses nuances, qu'il
réveille tous les souvenirs capables de renforcer l'idée qu'il nous
oflFre. Les mots d'une langue étrangère ressemblent véritablement
à des signes morts; au lieu que ceux de la nôtre sont vivants,
pour ainsi dire, parce qu'ils se lient à tout ce qui respire autour
de nous. Quoique telle expression étrangère nous soit parfaite-
ment connue, et que nous l'ayons souvent entendu prononcer
1. Lettre de Berlin, 28 mai 1803, dans K. Holtei, Brûfe an Tieck, III, 286.
— Ce n*est que dans le Mithridates, IV, 559, que Humboldt a nommé les
romances espagnols à propos du rythme d'un chant populaire basque.
2. On vient de le réimprimer. Voir A. Leitzmann, Ein vergessener fran^o^
sischer Aufsati W. von HumhldtSy dans la Zeitschr. f. vergL Litter., N. F., VII,
270 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 69
dans le pays même auquel elle appartient, elle n'est jamais entrée
dans le fond de nos pensées, elle ne nous a jamais servi à décou-
vrir une idée neuve et intéressante, elle ne nous est jamais
échappée dans un moment d'émotion ou de douleur ; en voilà
assez pour qu'elle nous reste toujours étrangère jusqu'à un cer-
tain point. » Humboldt revient ici à un thème favori : l'abîme
qui sépare la poésie des anciens de celle des modernes. « Tout,
chez les premiers, est plastique ; il n'y a que des formes, des
figures, des tableaux; leurs poésies nous laissent à peu près la
même impression que produisent en nous les beaux morceaux de
sculpture que nous avons sauvés des injures du temps. La poésie
moderne, au contraire, nous fait plutôt l'effet d'une musique
sonore et touchante, et souvent les objets disparaissent à nos
yeux, dans l'émotion profonde que ses accents doux et mélan-
coliques causent à notre âme... La poésie ancienne est la seule
dont l'imagination puisse se nourrir entièrement... elle rester:^
toujours un modèle qu'il sera impossible d'égaler ». La poésie
moderne a pourtant ses avantages et ses mérites, elle offre « le
tableau plus intéressant encore de l'homme et pénètre les replis
les plus secrets de notre cœur », elle est intime, elle nous saisit
avec une plus grande force, « elle touche plus profondément
notre sensibilité, elle intéresse davantage notre esprit, mais elle
frappe moins notre imagination, elle parle moins à nos sens...
elle est moins poésie en un mot, et tient moins du caractère
véritable de l'art. »
Quelle nation parmi les modernes pourra se vanter d'une pré-
éminence incontestable en poésie ? Humboldt paraît hésiter en
posant cette question : « Ce serait un travail digne d'occuper un
auteur philosophe que de décrire le genre et la variété des carac-
tères dont la poésie des différentes nations modernes nous trace
le tableau, l'idée que, selon chacune, si elle en était le seul
modèle, on pourrait se former de l'humanité ». Cette comparai-
son intéressante « montrerait du moins laquelle aurait su se
nourrir davantage des leçons de la philosophie et de l'expérience.
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70 ARTURO FARINELLI
en pénétrer ses idées et ses sentiments, en faire reparaître les
effets jusque dans les ouvrages de l'art, et il ne serait pas difficile
de prédire quelles nations remporteraient la victoire dans cette
lutte aussi glorieuse que difficile à soutenir. » Évidemment,
Humboldt, de même que M™*^ de Staël, donnait la préférence à
la poésie des nations germaniques sur celle, beaucoup moins phi-
losophique, des nations romanes ; il n'ose pas le dire ouverte-
ment ici, mais il le laisse bien entrevoir : l'Allemagne, sa patrie,
la patrie de Goethe, est sur ses lèvres. Il paraît faire abstraction
des Espagnols dans cet essai, lorsqu'il ajoute : « Les poètes fran-
çais, italiens et anglais sont trop généralement connus pour qu'il
soit nécessaire de rien ajouter à leur sujet. Tout le monde peut
juger par soi-même jusqu'à quel point ils ont réussi à allier les
avantages des anciens aux progrès des siècles modernes. La poésie
allemande, au contraire, est encore ignorée de la plus grande
partie de l'Europe. »
Dans son essai sur Hermann et Dorothà, Humboldt élève Goethe
fort au-dessus des autres poètes d'autres nations, qui peignent
plus les éclats de la passion que l'âme, qui ont plus de véhé-
mence et de feu que de sentiment et de chaleur, et qui n'at-
teignent jamais l'équilibre admirable, l'harmonie des anciens '.
On se souvient des fines réflexions de Humboldt sur le théâtre
français ; dans sa grande lettre d'octobre 1798, à Jacobi, il avoue
explicitement que les Français ne sentent, dans ce qu'ils appellent
poésie, qu'une certaine forme extérieure. Plus il avançait en âge,
plus cette conviction s'enracinait en lui. Encore en novembre 1832
il écrit à Charlotte Diede que les nations septentrionales ont une
poésie plus profonde et plus émouvante que celles du Midi,
quoique ces dernières disposent d'une langue plus harmonieuse.
C'est la nature qui nous environne, qui exerce sur nous une
influence décisive, incalculable, c'est elle qui éveille en nous les
I . Ueber Gccthe's Hermann und Dorothea^ Œuvres ^ IV, 137.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE yi
sentiments plus durables, qui règle et détermine notre activité.
Le fond des lectures espagnoles de Humboldt nous échappe. A la
tête des poètes de l'Espagne il plaçait, comme de droit, Cervantes,
l'auteur divinisé par les Allemands et par les Anglais. Humboldt
le nomme une fois avec Dante et Shakespeare, pour opposer les
modernes aux anciens *; il goûtait le Don Quichotte comme la
peinture la plus fidèle et la plus caractéristique de l'Espagne. Le
monde fantastique et réel que le chevalier errant traversait, et
les figures, les images drolatiques dont il était le centre revenaient
souvent à la mémoire de Humboldt comme à celle de ses con-
temporains. On jurait alors en Allemagne par Don Quichotte
et son écuyer. On émettait des sentences sur le modèle des
grands héros de Cervantes ^ Toute amante idéale s'appelait Dul-
cinée. Charlotte de Wolzogen est nommée une fois Dulcinée
dans une lettre de Schiller à Reinwald '. Jacobi devient sous la
1. Geschichte des Verfalïs der griechischen FreistaaUn^ p. 177.
2. Il est fort curieux de voir que dans les petites querelles entre poètes et
critiques on s*injuriait tout bonnement Tun Tautre avec des gros mots emprun-
tés au roman de Cervantes. De même, déjà en 1746, à l'occasion de quelque
« Lieder » de Lange, Kàstner répondait à son adversaire Sulzer, qui Tavait
appelé « einen poetischen Don Quichotte », par cette phrase : « Jedweder,
der Herm Thyrsis Lieder unpartheyisch ansieht, findet darinnen, dass er seinen
Freund eben so ausschweifend verehrt, als ein Verliebter seine Prinzessin, und
wcil er nach Art aller irrenden Ritter mit jedem auf Todt und Leben zu
kâmpfen bereit ist, der seine Dulcinea nichtfûrdie schônste unter der Sonnen
erkennen will,so werde ichdieFreyheitanderervernùnftigerLeutehaben »,etc.
Freuttdscfjafiîicfje Lieder von I. J. Pyra und S. G. Lange y Heilbronn, 1884 (Vol.
XXII, des Deutsche Lilteraturdenkniale des 18 und iç JaJjrh. hin Neudrucken),
p. XI s.; XVI.
}. Minor, Schiller, II, 94. On connaît l'influence du Don Quichotte sur
ks Ràuber. Il y a même des réminiscences du roman de Cervantes dans les
lettres de Schiller. Voir Boxberger, Zum Schiller- Kôrnerschen Brlefwechsel,
Arch.f, Litter , IV, 402. — C'était bien par amour de Cervantes que Schiller
écrivait à Gœthe à propos de Tieck, qui l'avait visité en juillet 1799 : <clch
habe ihm, da er sich einmal mit dem Don Qiiixote eingelassen, die spanische
Literatur sehr empfohien, die ihm eiiicn gcistreichen StotT zufùhren wird, und
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72 ARTURO FARINELU
plume de Schiller un demi Don Quichotte. On jouait même
entre amis des farces empruntées au roman de Cervantes, de
véritables Don Quichotiades ^ La nuit, on rêvait même de Cer-
vantes. M"* Dorothée Schlegel vit une fois notre Espagnol avec
un chapeau à trois coins et une grande dague, causant avec
Meister, le héros bien connu de Goethe '. Le Don Quichotte
ihm, bei seiner eigenen Neigung zum Phantastischen und Romantischen,
zuzusagen scheint. » ScJnlîers Briffe^ éd. Jonas, V, 60. — On sait d*après son
Cakftder (Schillers Caltnder, Nach detn imjafjre 186$ erschienenen Texty ergân^t
und bearbeiUt von /> MùïUr, Stuttgart, 1893) qu'il trouvait plaisir à la lecture
du Portrait des Cervantes, pastiche traduit du français, etqu'il lisait même Persiks
et Sigismonde (26 avril et 21 juin 1800). — Notons encore, à titre de curiosité,
une ressemblance très frappante du parrain de Schiller, Johann Friedrich
Schiller (173 1- 18 15), avec la figure de Don Quichotte, constatée par Reinhold
Forster. Celui-ci écrit à Boie en date du 12 novembre 1776 : «...Dadurch ist
nun seine Gestalt der à^ Don Qpixote so âhnlich geworden, dass man ihn
nicht unterscheiden kann ». {Mitth. ûb. ungedr. BrieJeG. Forsters,Arcl), /. das
Stud. derneueren Sprachen u. Litter,, XC, 32.)
1. Cest ainsi que, vers 1776, Reichardt jouait avec ses amis un tour très
innocent qu'il raconte dans ses souvenirs : H. A. O, Reichardt (17S1-182S)
seine Selhsthiographic ùberarb. und herausgeg. von H. Uhde. Stuttgart, 1877,
p. 63 : «So hatten die Fusswanderungen nach den romantisch gelegenen
Ruinen der Kienitz, und der Lobedaburg fur uns die grôssten Reize ; als wir
nun einst in frôhlichster Laune von der ersteren, wo wir in Cervantes gelesen
hatten, zurùckkehrten, fuhr uns die Schnurre durch den Kopf ! den Rhter Don
Quixote von La Manchazu spielen. Gedacht, gethan. Zufàllig begegneten uns
zwei sogenannte « Gnoten » nànilich Handwerksburschen ; mit eingelegten
Lanzen, d. h. mit Hopfenstangen, sprangen wir auf sie zu und riefen mit
Donnerstimme : « Sie sollten sofort laut bekennen, dass Dulcineavon Toboso
die allerschônste sei ». Die Aermsten, welche es wissen mochten, dass ihres
Gleichen von den Studenten mit Vorliebe gehànselt wurden, zitterten, fielen
auf die Knie und fiehten klâglich um Gnade, doch nicht eher wurden
sie frei gelassen, als bis sie laut die ihnen natûrlich unverstàndlichc Floskel
wiederholt hatten. »
2. Dorotlxa von Schlegel Briefwechsely hrg. v. Raich, Mainz, 1881, I, 74
(Lettre de décembre 1801, A Fr. Schlegel) : « Weisst Du, was mir hçute
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 73
devint bientôt une arme formidable pour la critique. Les écrits
parsemés de citations du Don Quichotte sont légion. Bien plus
que le Candide de Voltaire, la Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau
et les romans de Richardson, le chef-d'œuvre de' Cervantes
savait inspirer les romanciers de l'Allemagne; il enfanta toute
une génération de nouvelles et de romans qui répétaient à l'infini,
et dans les variations les plus absurdes, les exploits et les expé-
getràumt hat? Du wârst wieder angekommen, da wâre nun die ganze Stadt
in Aufruhr, und es wùrden grosse Feste angestellt und aile Hàuser, aile Baume,
mit allen gelehrten Leuien, Cervantes, Meister und ich weiss nicht mehr
ailes... Ich weiss auch noch, wie Meister und Cervantes ausgesehen haben.
Meister hatte einen runden H ut mit einer goldenen Schnur, einen rothen
Schleier und einen kleinen Sàbel, Cervantes aber einen dreieckigen Hut mit
grossen goldenen Klunkern daran, ebenfalls einen rothen Schleier, eine
eiserne Rûstung und einen langen, langen Sâbel. » Toute comparaison de
n'importe quel événement avec des situations du Don Quichotte, était alors
monnaie courante en Allemagne. Dorothea Schlegel écrivait p. ex. à ses fils,
octobre 1808 (Lettres, I, 506) : « ...Ueberhaupt verhaltensich die ôsterrei-
chischen Douanen und andre Polizei-Einrichtungen gegen die franzôsischen,
wie Don Quixote gegen Ginesillo Diebsfingcr. » Autre comparaison assez
édifiante {Aus Dorothea's Tagebuch, I, 86) : « Friedrich (Schlegel) glaubt, die
Versuche ûber die Religion die er schreiben will, werden sich gegen die Reden
ûberdieReden(Schleiermacher)ausnehmen, wie Cardenio gegen Don (iuixote. »
— Caroline Schlegel en faisait de plus sensées (Lettre à Julie Gotter, mars 1802,
Waitz, Caroline^ II, 221) : «Die dortige Médisance ist also recht wie das
hôlzerne Pferd vom Don Qpixote. » — Wieland, dans une lettre à Bôttiger
(JJiter. Zustàndeund ZeitgettosseUy Leipzig, 1838, II, 174, févr. 1798, appelait
sa paisible retraite de Osmannstedt « sa petite ile Barataria. » — L*aventure des
moulins à vent adonné à l'allemand un verbe assez original. Bùrger écrit une
fois à L. Leonhart (Strodtmann, BrUfe von und an G, Bûrger, Berlin, 1874,
III, 161) : « Pfui, schàme dich, du alter Don Opixote, dass du dich so bewind-
mûUem liessest. » — C'est bien une expression prise au roman de Cervantes,
celle que Gleim emploie dans une lettre à Heinse du 8 janvier 1778 : « Wie
Laidion in einem Schwarm von unsern Maritomen », et que Schûddekopt
(Briefwecbsel ^wischen Gleim und Hdnse, voL IV, Weimar, 1897) n*a pas su
expliquer.
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74 ARTURO FARINELLI
riences du chevalier de la Manche '. Jean Paul avait dressé un
autel particulier à son dieu Cervantes. Ses romans, surtout Us
Comètes^ Fibel, le Titan même fourmillent de souvenirs de Don
Quichotte. Dans ses cahiers, où il amassait des notes pour ses
créations, revient à chaque instant le nom du célèbre héros.
Sa Vorschule der Aeslhetik est parfois une apothéose de l'esthé-
tique de Cervantes. Don Quichotte n'était pas moins applaudi
au théâtre, où il chantait souvent des airs et des duos; dans une
opérette de Soden, le héros finissait par un mariage très pratique
avec une brave jeune fille ^ Sans parler des romantiques, Tieck
en tête, qui portaient le grand nom de Cervantes écrit sur leur
drapeau littéraire et vouèrent un culte enthousiaste et durable à
leur idole, il n'y eut pas un écrivain de valeur en Allemagne
depuis Lessing, Herder, Wieland qui n'ait eu des dettes plus ou
moins considérables envers Cervantes. Nous parlerons plus loin
de Goethe. Même cet étrange Kotzebue, le plus heureux parmi
1. Voir C. Heine, Der Roman in Deutschland von ijj 4-1^^8, Halle, 1892.
p. 53 (étude qui est bien loin d*ôtre complète). — En 1754 parut un Don
Quixote im Reifrock^ de H. Andréas Pistorius. — En 1773 : Der geistliche Don
Quixote^ oder GoUfried Wildgoosey etc., de J. G. Gellius, traduction de
Tanglais ; de même que le récit paru en 1776 : LusHges Abenteuer eines geistb'chtn
Don Quixotte Pater Gassners, etc.; en 1789 : Wendelin von Carhherg oder der
Don Quixote des 18. Jahrh. de J. Gottlob Scliulz (H. Ringwald). La meilleure
imitation et parodie du roman reste toujours le Siegfried v. Lindenberg, de
G. Mûller. — Les intrigues et les cabales à propos des traductions du chef-
d'œuvre de Cervantes où figurent comme protagonistes Tieck, Soltau, Eschen,
les deux Schlegel, ont fait époque en Allemagne et méritent leur histoire.
Bcrtuch, qui traduisit le roman avant Tieck, gagna à ce travail 2.000 écus qu'il
employa à bâtir sa maison. C'est pourquoi Bôttiger disait malicieusement
{Liter. Zust, u, Zeitg,^ I, 183) : « Sonderbar ist's dass der ehrliche Cervantes,
der in seinem undankbaren Vaterlande fast Hungers starb, einem Deutschen,
eincr thùringer Heringsnase, ein Haus erbauen musste. »
2. J'ai indiqué ailleurs une dizaine de pièces allemandes sur les exploits de
Don Quichotte. Le Don Quixotte de K. Dieterich Ekhof, qui a été souvent
représenté, est encore manuscrit à Berlin.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 75
les talents médiocres, avoue que le Don Quichotte était l'ouvrage
qui lui avait laissé l'impression la plus durable dans sa jeunesse.
Vieux et jeunes, tout le monde en Allemagne s'abreuvait aux
sources de la saine invention poétique, de la simple philosophie
de Cervantes, et il est bien touchant d'apprendre que pour quel-
qu'un le Don Quichotte a été le dernier livre qui réconfortât
encore ses derniers moments. Ce fut, paraît-il, le cas du philo-
sophe Schlabrendorf à qui Humboldt, comme on sait, avait
adressé de Valence une de ses plus belles lettres sur l'Espagne ^
Je ne doute guère que Humboldt ait connu la Numancia de
Cervantes puisque Goethe lui-même l'avait lue à l'époque du
voyage en Espagne de son ami. On sait que Fichte, dans la pre-
mière rédaction de ses célèbres Discours à la nation allemande^
s'était inspiré de la Numancia, Fouquéen fit une traduction alle-
mandequ'on publia en 1809 et en 181 1 , et beaucoup d'Allemands,
aveuglés et fascinés par les dithyrambes patriotiques de cette faible
tragédie, la proclamaient un chef-d'œuvre de l'art dramatique '.
Humboldt a jugé avec indulgence la littérature contemporaine
de l'Espagne ; il a même loué les poètes et les écrivains avec les-
1. Voir la relation détaillée et émouvante du curé Gopp, sur la mort du
philosophe dans Dorow, DenkschrifUn und Briefe lur Clxirakterislik der Welt
uttd Litteratur, Berlin, 1838, II, 5. — Il existe une lettre fort peu connue de
Henri Voss (Heidelberg, 24 octobre 1813), qui est une des plus belles apo-
théoses du chef-d'œuvre de Cervantes. Voir Briefe von Heinrich Voss an Chri-
stian von Trttchfels, hrg. v. A. Voss, Heidelberg, 1834. — Le petit recueil de
jugements des Allemands sur Cervantes, par E. Dorer, Cervantes und seine
Werhe nach deutschen Urtheilen, Leipzig, 1881, qui a encore de nos jours
Thonneur d'être cité, n'est qu'une sottise. Ce travail est à refaire.
2. Matthison écrit, le 4 mars 1827, à Fouqué (Briefe an Baron de la Motte-
Fouqué, hrg. V. Alb. Bar. de la Motte-Fouqué, Berlin, 1848, p. 264) : «Die
Numanda meines Lieblings Cervantes habe ich mit Hntzûcken im Originale
gelesen und wieder gelesen. Jetzt habe ich ein heisses Verlangen nach Jhrer
Uebertragung des Meisterwerks, der ich hier (Stuttgart) vergeblich auf die
Spurzu kommen suche. »
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j6 ARTURO FARINELLI
quels le hasard l'avait mis en rapport. Parmi tant de voix pessi-
mistes qui criaient à la décadence irrémédiable, condamnant
et flétrissant la poésie espagnole tout entière, et ne sauvant de la
réprobation générale que ce qui était sorti du moule étranger
(les Espagnols n'étaient pas les derniers à lancer des accusations
contre leur patrie), il fait bon entendre la voix du grand esthéti-
cien allemand qui avait pratiqué les hommes dont il se faisait
juge : « Il y a de très bons poètes parmi les modernes, écrit-il à
Goethe. Il n'est pas vrai du tout, ce que l'on croit ordinairement,
que l'âge d'or de la littérature espagnole soit passé. » Que nous
sommes loin des injures venimeuses lancées contre les écrivains
espagnols par un Français, après un séjour de quinze ans à
Madrid, dans certaines £e//r^5 écrites vers 1792, à peu près à la
même époque que le Voyage du marquis de Langle ; ces lettres
qui, sous prétexte de redresser des erreurs, de détruire des men-
songes débités par des voyageurs peu instruits, renversaient tout
dans la fenge et assuraient que, à l'exception de quelques traduc-
tions, toute la littérature espagnole était plongée dans la plus
profonde barbarie et y resterait longtemps encore * ! Moratin le
I . Lettres écrites de Barulom à un léîateur de la liberté qui voyage en Allé-
magne, par M. C**. (Pierre-Nicolas Chantreau), Citoyen François , Paris, 1792.
Voir p. 344 : « Il est môme des ouvrages à peine sortis de la presse qu'on croi-
rait écrits par le secrétaire de Charlemagne ou de quelque roi Vandale ». —
J'ai dit ailleurs ce que les Allemands, au xvii« siècle, pensaient de la littérature
espagnole contemporaine. J'ajoute ici que Schubart était tout enthousiasmé
des Portugais qui, selon lui, devançaient, en bonnes espérances, toutes lesautres
nations : « Man glaubt gewôhnlich der Geist dièses Volkes sey durch geistliche
und weltliche Gewaltherrschaft so tief herabgewûrdigt, dass er kaum mehr die
Aufmerksamkeit andrer aufgeklàrten Vôlker verdienc. AUein, cben dièse von
uns mit kaltem Gleichsinne betrachteten Portugicsen machen indess betrâdit-
liche Fortschritte in allen Kùnsten und Wissenschaften. Sieh aben Wellweise, die
unsere Lambert, Baumgarten, Mendelssohn, Sulzer, Kant kennen und prûfen ;
sie schreiten mànnlich vor in der Naturlehre, Arzneikunst, Schiffahrt, Mechanik,
in der Gcschichtc und schôncn Wissenschaften. » Suit une tirade sur les
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 77
jeune était peut-être le poète que Humboldt connaissait le mieux.
Sa pièce Comedia nueva venait d'être traduite en allemand; il
avait du goût pour la littérature du Nord, surtout pour la poésie
anglaise. En 1799, il risqiie une traduction de Hamlet; c'était
s'attaquer à forte partie ; la rime étant difficile à manier pour son
but, il écrit en prose, et soumet son travail au jugement de
Humboldt* : « Moratin, écrit celui-ci, a traduit Hamlet, Il
m'a prié de le comparer avec l'original et de lui faire mes
observations là-dessus. Je me mettrai aussitôt à ce travail. »
Humboldt examina réellement cette traduction, mais on peut
douter qu'il en soit resté édifié, puisqu'il n'en dit ni bien, ni
mal. Shakespeare n'était pas du goût des Espagnols : Humboldt
le savait fort bien. Tout étant soumis à l'adoration aveugle de
la France, il fallait au public, gâté, des drames à la française avec
leurs inévitables unités. Le grand psychologue, qui n'avait en
tête de règles que celles qui régissent la nature et l'âme humaine,
avait contribué en Espagne à déconcerter les esprits plutôt qu'à
les éclairer et à les stimuler. Humboldt, qui avouait qu'en
Espagne on était injuste envers Shakespeare comme envers tout
autre génie qui ne suivait pas strictement les règles', aurait pu
ajouter que l'Espagne, à cette époque, oubliait ses grands hommes
du xv" et du xvi* siècle, et s'éclipsait elle-même volontairement
dans l'imitation obligatoire de l'étranger.
grands avantages de Tacadémie de Lisbonne sur les académies allemandes. Voir
C. F. D. Schubarfs des Patriotm gesammeîte ScJjriften, Stuttgart, 1840, VIII,
28}.
1. Voir Q. Biller, Ein spauischer Shakespeare-Kritiker, dans le Jahrhuch der
detUschen Shakespeare-Gtselhchaft, Weimar, 1872, VII, 301 ss., où il n'est point
question des conseils donnés par Humboldt à Moratin. Moratin note une seule
fois|dans son Diario, le 12 décembre 1799 (pbras pôst., III, 260) : « Aquf
Humboldt ».
2. M. D. Lopez avait commencé, dans la Revista Inspam-mnericanay t. VIII
(Madrid, 1872), une étude sur Shakespeare en Espana, qu'il n'acheva pas, à ce
qu'il paraît. Voir aussi F. W. G)sens, Shakespeare in Spain, Atï^enaeumy 1865,
no 1986.
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78 ARTURO FARINELLI
Dé Jovellanos, l'écrivain espagnol le plus éclairé de son temps,
le prosateur le plus pur, nourri de la science et de Tart de son
pays, presque autant que de ceux d'outre-Pyrénées ', grand ama-
teur de l'Anglet^re surtout, Humboldt n'a cité qu'une fois
(Œuvres y m, 230) le mémoire Sobre la ley agraria. Du père
Isla il ne cite que la traduction du Gil Blas de Lesage (III, 231).
Il ne nomme ni Iriarte, ni Gidalso, ni Samaniego, ni Cienfue-
gos, ni Capmany, ni d'autres qui jouissaient alors d'une grande
renommée; mais, en revanche, il apprécie Quintana, dont il
entrevoyait la verve et l'élan lyrique : « J'ai connu ici (à Madrid)
un poète, dit-il, dont le nom a difficilement retenti au delà des
Pyrénées, un certain Quintana, qui parait être une fort bonne
tête; j'ai lu de lui quelques morceaux vraiment excellents. »
Quintana, en effet, tarda quelque temps à se frayer un chemin hors
d'Espagne; il a dû sa renommée à ses fougueuses odes patriotiques,
qui venaient à propos, au plus fort de la lutte opiniâtre et
héroïque contre le joug de Napoléon. De Meléndez Valdés, qui
avait été dénoncé à l'Inquisition pour avoir lu Rousseau et Mon-
tesquieu, quelques années avant que Humboldt arrivât en Espagne,
balancé souvent entre des sentiments opposés, ni catholique, ni
athée, avec ses velléités de libéraHsme et de patriotisme qui ne
l'empêchaient guère de chanter l'oisiveté champêtre et le bonheur
suprême d'être bercé par les grâces naïves de la nature et de la
solitude, charmé des Bucoliques de Théocrite, de Thompson, de
I. Jovellanos était ce que l'on appelait alors « Wolfien ». Il s*était enfariné
tant soit peu de philosophie allemande, qui entrait alors péniblement, goutte à
goutte et bien trouble, en Espagne. Il écrit dans une lettre (Obras, II, 360 ;
BibL de autor. esp. L) : « Siendo yo muy amante de las doctrinas del célèbre
fîlôsofo aleman Crisiiano Wolf, pudiera aconsejarle que estudiase à fondo la
filosofia moral, y que haciendo de ella un extracto acomodado al uso de la
escuela, ensenase por él d los disc/pulos. Pudiera tambien aconsejarle que para
excusar aquel trabajo, les ensenase los elementos de la fîlosoBa moral del sabio
Heinecio », etc.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 79
Gessner, le chef de Técole salmantine', de ce Monti espagnol
Humboldt ne mentionne aucune poésie : il le nomme une fois,
en ajoutant que c'était, avec Moratin, un des rares écrivains que
Ton connût aussi hors d'Espagne*.
Comme ailleurs et même, à une certaine époque, plus qu'ail-
leurs, la poésie champêtre était en vogue en Espagne. Les
rimeurs de ces riens naïfs, comme les appelait Voltaire, les
effusions doucereuses des idyllistes faussaient le génie national.
Il fallait aux poètes une nourriture plus forte pour les empêcher
de mourir d'anémie. On avait beau accuser en Espagne les
poètes français de froideur, plus on les accusait, plus on se lais-
sait entraîner par eux. Les Espagnols, observe Humboldt,
regrettent la pauvreté du sentiment, et ils s'enthousiasment
néanmoins pour les idylles de Gessner. Ils aiment Werther^
mais dans la traduction française. Là où les poètes modernes
sont sentimentaux, ils sont faibles, et même languissants. Il semble
que chez toutes les nations du Midi la fantaisie nuise au senti-
ment. Caroline de Humboldt, dans une lettre à Lotte Schiller,
souhaitait une traduction espagnole de Hennann et Dorothée^
de Goethe, qui aurait pu être goûtée par quelques hommes intel-
ligents. Les Espagnols ne firent point cette traduction et conti-
nuèrent à lire l'épopée de Gœthe dans la traduction française de
Paul-J. Bitaubé'.
1 . Voir une étude sur Meléndez Valdés, par E. Mérimée, dans la Revue hispa-
nique, I; 217 s.
2. C'est grâce à la Biblioteca espahola de los mejores escri tores del reynado de
Carlos m, Madrid, 1789, connue aussi à Fétranger, que le nom de Meléndez
Valdés pénétra pour la première fois en Allemagne. — Platen écrivait à Fugger,
le 29 février 1820 : a Valdés ist einer der neuesten Dichter, die zu uns nach
Deutschland gelangt sind. » -^ Je trouve dans le Musenalmanach fur iSoo, de
J. H. Voss, Neustrelitz, 1800, p. 66^ une traduction allemande insignifiante :
Meitte Kinderjahre. Ans dem Spanisclnn des Don Juan Meletide^ Valdés^ faite par
Soltau.
}. En 1879 P^^"^ cependant cette traduction espagnole si désirée. Jen*cn con-
nais que le titre : Gœtbe. Herman y Dorotea, traduccion de Manuel Gil Maestre^
Salamanca, 1879.
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80 ARTURO FARINELLI
Les ravages exercés par l'esprit français étaient encore plus
considérables dans la philosophie que dans les lettres. Quelques
bribes de la pensée allemande avaient pénétré tout de même en
Espagne. Kant est connu à Madrid, au moins de nom, assure
Humboldt à Goethe : « Si je ne craignais pas d'être décrié par
vous, je vous dirais que je viens de prêcher aujourd'hui à un
Espagnol la seule doctrine qui mène au salut. »
Si Humboldt avait appliqué sa méthode esthétique, ses vastes
connaissances, sa finesse de jugement à l'étude du théâtre
espagnol, comme il les avait appliquées quelques années aupara-
vant à l'étude du théâtre français, il aurait détruit sans doute
nombre de préjugés qui s'insinuaient dans la critique allemande
de son temps et qui sont pour une bonne part dans la décadence
rapide du théâtre national en Allemagne. Malheureusement,
durant son court séjour en Espagne, le théâtre n'intéressait
guère Humboldt que comme moyen pratique pour apprendre
l'espagnol : « Je ne fréquente le théâtre, avoue-t-il lui-même,
qu'à cause de la langue. » C'est ainsi que l'Allemand, qui à la
fin du siècle avait le mieux jugé Corneille, Racine, Molière,
ignora toujours les chefs-d'œuvre de Lope, de Tirso,. de
Moreto, d'Alarcon. Il n'eut jamais, à coup sûr, une idée des
trésors de l'ancienne Thalie espagnole. A Paris, à la veille de
partir pour l'Espagne, il lut par hasard, paraît-il, un drame de
Calderon, YAlcalde de Zalamea, et il en traduisit pour Gœthe
un fragment d'une scène du i*^' acte, celle entre Don Mendo et
Nuno : « Cette scène d'une comédie espagnole vous fera sans
doute rire, vous et Schiller, » écrit-il. Humboldt ne savait pas
que YAlcalde était déjà connu en Allemagne depuis trente ans,
que Lessing avait trouvé ce drame très recommandable pour la
scène, qu'il figurait avec le titre : Die bestrafte Entfûhrung^ dans
la traduction des pièces espagnoles de Linguet et dans le Théâtre
espagnol de Zachariae, que le célèbre acteur Schrôder avait lui-
même joué le rôle de l'Alcalde dans sa traduction ou adaptation
de la pièce espagnole Amttnann Grautnann oder die Begebenheiten
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L*ESPAGNE 8l
aufdem Marsch (tragédie en 5 actes*) : « C'est une comédie, dit
Humboldt de VAlcaldCy mais cela n'empêche pas qu'un des person-
nages principaux meure étranglé à la fin de la pièce. » Il appelle
Doq Mendo un pauvre hidalgo espagnol, une sorte de Don
Quichotte. Nuiio, c'est Sancho, son écuyer.
L'enthousiasme et l'entralnenient qu'avait produits en Alle-
magne la connaissance de quelques pièces de Calderon,
traduites, exaltées par G. Schlegel, représentées avec éclat sous
le patronage de Gœthe, avaient laissé Humboldt froid. Il était
heureusement à Rome lorsque cette épidémie littéraire éclata.
Au mois de novembre 1808 il écrit à Jacobi une de ses lettres
fines et profondes où il donne deâ lumières sur l'idée sym-
bolique dans la tragédie. Le symbole est, seloti lui, la caractéris-
tique de tout ce qui est grand et beau dans la science et dans
l'art. Toute tragédie doit avoir une unité d'idée, elle doit donc
se concentrer à la fin dans un symbole, c'est-à-dire dans l'idée
du combat que l'homme doit soutenir contre la destinée. On
aimerait savoir ce que Humboldt pensait de l'idée symbolique du
théâtre de Calderon. Il n'en dit rien. Il était évidemment fâché
du pouvoir exclusif que le catholicisme dogmatique exerçait sur
l'imagination du poète espagnol. Schlegel n'a pas connu de
i)ornes dans son admiration aveugle pour Calderon : « L'idée d'une
I. J'en ai dit quelque chose dans mes Études sur l'Espagne et rAUemagne.
Voir G. Fr. v. Vincke, Spanische Schanspieh in Deutschlandy dans les Theatei-
gesch. Forsch.f VI, 150 ; B. Litzmann, F. L, Schrôder, Hamburg, Leipzig, 1894,
II, 286. — Tieck, Kril. Schr., II, 356 s. : « Schrôder hat das Stùck wol nur
nach Linguet*s spanischera Theater kennen gelernt und niemals im Original
gelesen.... Freilich ist Schrôders Stûck immer nocli bei weitem der Arbeit
Stephani vorzuziehen, der den grossen Gegenstand noch viel mehr entstellt. »
— Dans un livre que je prépare : Calderon und der deutsche Calderonismus^ je
donnerai Thistoire des drames caldéroniens en Allemagne. Sur la traduct ita-
lienne de VAlcalde de Pietro Andolfati, imitation très libre de la pièce espagnole
{Teatro moderno, Venezia, 1799, vol. XXXIII), voir E. Teza, Riv. criticn délia
ûtier.HaL, II, 183.
Rtim* hispanifve 6
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82 ARTURO FARINELLI
tragédie religieuse, observe Humboldt, l'exaltation sans réserve
de Calderon, la maxime que toute tragédie doit être l'expression
de l'idée, de la Providence divine, tout cela est bien absurde. »
Pour détruire ces préjugés, il fallait lire la belle préface de
Schiller à son drame : Die Braut von Messina * .
Quant aux pièces espagnoles modernes, Humboldt ne les
aimait pas trop sans doute; celles qu'il vit jouer à Madrid lui
donnaient une idée bien pitoyable des pastiches goûtés par le
public : « Ces représentations, dit-il, portent encore les traces
évidentes des premiers et rudes commencements du théâtrie ; au
lieu d'être vraiment jouées, les pièces ne sont que récitées devant
le public. » Voilà qui est fort dur et qui laisse supposer qu'au
lieu d'acteurs véritables, tels qu'il en restait encore en Espagne
à la fin du siècle % Humboldt n'a vu que de misérables manne-
quins déclamant leur rôle à regret. Les Lettres malveillantes sur
l'Espagne de Chantreau, que nous avons mentionnées tout à
l'heure, assuraient que le théâtre espagnol en général, dans la
capitale comme dans les villes de second ordre, était encore dans
la barbarie : w La modeste Thalie des bluettes où les servantes
parisiennes allaient rire de si bon coeur, était au-dessus de ce que
l'Espagne pouvait offrir en fait de mœurs. » Mieux que dans la
tragédie et dans le haut comique, mieux que dans la représenta-
tion de sentiments héroïques et de grandes passions, les acteurs
espagnols réussissaient dans le bas comique. Sur ce point,
Humboldt est d'accord avec la plupart des voyageurs qui ont
1. Cétait à Caroline de Humboldt que Goethe écrivait le 7 avril 1812 :
« Um ein Caldcron'sches Stûck : das Leben ein Traum, haben sich Einsiedel
und Riemer verdient gemacht. »
2. M. E. Cotarelo y Mori consacre une série d'études aux acteurs et aux
actrices espagnols les plus célèbres du xviiic siècle : Estudios sobre la hisioria del
arte escénico en Espaha. Deux petits volumes ont paru : Maria Ladvenant y Qui-
ranley Madrid, 1896; Maria del Rosario Fernàftde{, La Tirana, Madrid, 1897.
Deux autres suivront sur Rita Luna et Isidoro Maique^.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 83
écrit sur le théâtre moderne de l'Espagne. La scène espagnole,
dit Humboldt, offre de véritables avantages dans le bas comique;
j'ai vu une pièce de « gitanos », gracieuse et coquette; aucune
actrice d'aucune autre nation n'aurait pu égaler le jeu de la
« gitana ».
Il est fâcheux que ce génie si clairvoyant, ignorant la richesse
inépuisable du théâtre espagnol de l'ancien temps, n'ait pas,
comme tant d'autres illustres écrivains, donné son opinion sur
l'adaptation des pièces espagnoles à la scène allemande et sur la
manière de tirer profit des inventions ingénieuses de Lope et
d'autres poètes. 11 n'était pas ami des traductions; il aurait
voulu sans doute des « rifacimenti ». Toute traduction, à son
avis, était un dénigrement de l'œuvre originale : « Celui qui
entreprend une traduction quelconque s'efforce à résoudre un
problème insoluble. » Lorsque Humboldt errait parmi les ruines
de Sagonte, la tête et le cœur remplis de souvenirs de l'antiquité,
il n'oublie pas qu'on avait donné, quelques années auparavant,
sur ce théâtre, une pièce espagnole. Cette grande scène, digne
jadis du cothurne grec, se prêtait maintenant à une représenta-
tion toute moderne : « C'était sans doute un beau spectacle que
de voir le peuple de la petite ville actuelle s'asseoir à la même
place où , tant de siècles auparavant, la foule se réunissait dans
le même but. »
V. — LA PEmTURE
Pour les arts, pour la peinture surtout, Guillaume de Hum-
boldt avait bien moins d'intérêt et de goût que sa femme
Caroline. Il ne manqua pas, sans doute, de visiter assidûment
les collections et les musées, il avoua même qu'il valait la peine
de s'exposer aux désagréments d'un voyage en Espagne rien que
pour y admirer les chefs-d'œuvre de l'art, mais il s'abstint de
donner des jugements particuliers sur l'art espagnol, de rensei-
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84 ARTURO FARINELLI
grter les amis sur lés tableaux de telle où telle école qu'il voyait ;
c'était là l'affaire de sa femme. Il faut le croire sur parole lors-
qu'il affirme qu'il ne prit presque aucune part au travail pénible
de droline, qui notait et classifiait soigneusement tous les
tableaux de l'Espagne : « J'ai trop bien appris, écrit-il à Goethe,
combien il est difficile d'avoir un jugement sûr en matière de
poésie pour donner des conseils en fait de peinture et de
tableaux. »
En général, les étrangers qui visitaient l'Espagne au siècle
dernier, Anglais, Français, Allemands, Italiens, se souciaient fort
peu de l'art, ou du moins ils n'en parlaient que très superficielle-
ment dans leurs récits de voyage. Raphaël Mengs peuplait depuis
longtemps, à Madrid, les salles du palais royal de ses grands
tableaux froids et académiques, que les Allemands étaient encore
parfaitement ignorants de ce que l'Espagne renfermait en fait de
trésors artistiques ^ Le volumineux Fiage de Espaha de Ponz,
quoique riche en détails intéressants, était fort incommode à
xronsulter; l'extrait qu'en fit Conca dans sa Descri:^ione odeporicay
Jes Vies de Palomino, les Letierc piltoriche de Preziado, les
Letterè du Fago italien ne firent pas grande fortune à l'étranger.
Le Dictionnaire historique de Cean Bermudez ne parut qu'en
1800. Humboldt était d'avis qu'un tableau consciencieux de
l'Espagne aurait dû s'occuper en premier lieu des richesses
artistiques du pays. Pouvait-on passer sous silence ce qu'il y avait
de mieux en Espagne? Déjà, avant de quitter Paris, les Humboldt
s'étaient partagé leur travail : « Vous aurez, de la plume de ma
femme, écrit Guillaume de Humboldt à Gœthe (18 août 1799),
une description détaillée des tableaux de l'Espagne les plus
curieux, particulièrement de ceux des provinces méridionales.
I. On traduisit cependant de l'italien la lettre de Mengs à Ponz sur les
tableaux du palais royal de Madrid. Anton Raphaël Mengs Schreiben au Anton
Pons» Aus dem itaîienischen (par Prange), Wien, 1778. Voirie TeulscJjerMerkur^
.de Wieland, 1779 (^^ril), p. 93.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L*ESPAGNE 85
qui sont peu connus. » Il désirait savoir s'il y avait une traduc-
tion allemande de la Vie des peintres espagnols de Palomino, pour
que sa femme allongeât la description à mesure que le sujet
offrirait plus de nouveauté \ Dans une autre lettre à Goethe,
écrite de Madrid, le grand savant rendait justice au travail de
Caroline : « Tout ce que les voyageurs ont écrit sur les
vastes collections de tableaux en Espagne, surtout de TEscorial,
est fort imparfait, fort au-dessous de la vérité. Caroline décrira
et enregistrera tous ces tableaux, et c'est à vous qu'elle dédie ce
travail. L'idée de vous faire plaisir redouble son application et sa
patience. Ce labeur est en effet extrêmement pénible; sa santé
ayant déjà souffert à plusieurs reprises, elle pourrait à plus forte
raison dire d'elle-même ce que feu le roi de Prusse avait dit :
in doloribus feci. Je suis convaincu que vous approuverez ce tra-
vail. Plusieurs tableaux, les Raphaëls surtout, me semblent très
bien décrits. Ma femme ajoutera encore à la fin quelques obser-
vations générales sur l'école espagnole et les traits les plus sail-
lants de la vie des peintres espagnols, d'après Palomino et
d'autres auteurs. Ce sera sans doute un ouvrage très considé-
rable; rien que pour l'Escorial et le nouveau palais, ma femme
a déjà réuni plus de 250 articles. Une partie de ce travail
pourrait très bien figurer dans les Propyleen; nous déciderons
ensemble de l'emploi qu'on pourra faire du reste *. » Dix
jours auparavant Humboldt avait écrit à Schweighaeuser : « A
1. Il existait en effet une traduction allemande de Palomino, ignorée de
Humboldt : Don Antonio Palomino Velasco, Leben aller spanisclKn und fremden
Maler, Bildhauer und BautneisUry welcJ)c sich in Spanien dnrch ihre fVerke herùlmt
getnachl hahen; in s Deutsche iiher$et:^ty und mit dern^ Leben des berûhmten Rapljoel
Mengs vermehrt. Dresden, 1781.
2. Encore au mois de mai 1800, Humboldt, après avoir indiqué à Goethe un
médiocre ubleau du Montserrat, écrit à son ami (Œuvres^ III, 192) qu'il en
saura davantage : « Wenn ich Jhnen die ausfûhrliclie Beschreibung aller
merkv^û^digen Gemàlde Madrids^ der kônigl. Lustschlôsser, und des ganzen
niittâglichcn Spaniens schicke, von dcr ich Jhncn schon einigeniale sprach. »
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86 ARTURO FARINELLI
Madrid et à TEscorial, les innombrables trésors artistiques nous
ont procuré un plaisir infini. Ma femme et Gropîus sont fort
occupés à en rédiger une description, afin d'en conserver pour
eux et pour les autres un souvenir durable. Ce serait ce que
nous rapporterions de mieux de notre voyage. »
Il y avait dans le caractère de Caroline quelque chose
d'héroïque qui lui faisait supporter sans regrets et sans plaintes
les désagréments infinis du voyage. Forcée de se traîner pénible-
ment avec ses enfants à travers les grands déserts de l'Espagne,
où l'on ne rencontrait souvent, pendant toute une journée de
route, aucun endroit propice pour s'arrêter, heureuse encore
lorsqu'elle pouvait passer la nuit dans une misérable chaumière \
prête à accoucher d'un enfant, sacrifiant néanmoins son propre
bien-être au but qu'elle s'était proposé, elle observait, elle étu-
diait, elle travaillait sans cesse à un ouvrage destiné à disparaître
sans laisser presque aucune trace. Moins douée que cette brillante
Rahel, la femme la plus passionnée et la plus intelligente de
l'Allemagne de son temps, elle nourrissait dans son cœur des
sentiments élevés; elle ajoutait à l'harmonie, au calme qui
caractérisait Guillaume, un attachement touchant pour ses amis,
attachement qui menaçait parfois de se transformer en passion '.
Elle était de ce cercle de femmes d'esprit qui savaient captiver
l'âme des plus grands poètes, tels que Goethe et Schiller.
Tout, chez elle, jaillissait spontanément du cœur; elle
se vouait tout entière à ce qu'elle entreprenait, sans connaître
aucun obstacle, sans reculer devant aucun sacrifice. Elle savait
subordonner l'étnde à l'amour, l'enthousiasme pour l'art au culte
de ses enfants '. Elle écrivait comme elle pensait, comme elle
1. Voir la lettre de G. de Humboldt à G. Kômer (Paris, 50 mai 1800), dans
les Ansichieii ûher Aesthetik utid Literatur^ etc., p. 106.
2. Voir ses lettres à Gustav Schlabrendorf, publiées par Wentzel, Im neuen
Reichy 1878, II, 497 s.
3. a In den Kindern lebt meine Seele », écrit Caroline à Rahel le 25 mars 1798.
Briejiv. ^iscfxn Karoliiu von Humboldiy RaJjeî und Varnhagen, p. 19. — « Es
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 87
sentait, dans un style clair, qui réfléchissait nettement ses idées ;
ses lettres sont parfois aussi riches en observations, aussi char-
mantes que celles de son mari.
Pour son ouvrage sur les tableaux de TEspagne, elle avait un
auxiliaire précieux dans la personne du graveur Gropius, qui
surveillait l'éducation de ses enfants, en remplacement de
Schweighaeuser. Nous ne savons pas exactement la part qu'il a
prise à la rédaction des différents articles, mais il faut bien sup-
poser qu'en fin connaisseur de l'art, en homme du métier, il
collaborait surtout aux détails techniques, à la détermination des
différents styles et des différentes écoles, travail essentiel, indis-
pensable à toute judicieuse classification de tableaux. Peut-être
existe-t-il, quelque part, des dessins, des croquis de Gropius
des contrées et des monuments de l'Espagne qu'il put connaître
et étudier à merveille dans d'autres voyages. Il vécut jusqu'à l'été
de 180 1 dans l'intimité de Caroline, plutôt en qualité de con-
seiller et d'ami qu'en qualité de précepteur de ses enfants; il
s'éloigna ensuite au moment où la sympathie allait se convertir
en amour; il accepta une offre très avantageuse de Don Manuel
Gonzalve Salomon, alors adjoint à l'ambassade de Saxe, plus
tard secrétaire et ministre des affaires étrangères en Espagne,
qui l'engageait à l'accompagner dans un voyage artistique et
archéologique en Espagne et en Italie : « La visite de l'Italie,
écrit Caroline à Schweighaeuser (13 juin 1801) devait lui procu-
rer, au point de vue artistique, des avantages inappréciables pour
son instruction et pour son avenir; il m'a été impossible de lui
opposer la moindre objection. » Vers l'automne de 1802,
Caroline le revoit à Florence, fraîchement revenu de son voyage
en Sicile. Il est probable que Gropius correspondait encore de
behagt mir nur was stiller, reiner, aber vor allem niilder und innig liebender
mit dera vorschreitenden Altcr wird » (Lotte Schiller, II, 171, 15 décembre
181 }).
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88 ARTURO FARINELLI
temps en temps avec les Humboldt '. En 1835, Guillaume de
Humboldt le retrouve à Hambourg père d'une nombreuse
famille.
L'ouvrage de Caroline ayant complètement disparu, on ne
saura jamais la valeur des études et des recherches artistiques de
cette femme supérieure. La jouissance qu'elle éprouvait à la vue
des trésors innombrables cachés dans cette terre oubliée
d'Espagne, était souvent troublée par les difficultés qu'il fallait
vaincre avant d'être admis à visiter tel ou tel musée. Outre les
permissions royales que l'on exigeait partout, il fallait à tout
moment vider ses poches en pourboires. La plupart des palais et
des châteaux étaient fermés pour tout le monde; ceux qui étaient
accessibles ne l'étaient qu'à des heures fort incommodes. Autre
embarras non moins désagréable : le désordre dans lequel on
laissait en Espagne la plupart des objets d'art. Faute de connais-
sances véritables, ils restaient négligés, mêlés à des tableaux de
nulle valeur : « Figurez-vous écrit Guillaume de Humboldt à
Goethe, que des charmants tableaux de Rubens, de Titien, de
Guido Reni sont relégués ici dans des chambres noires, sans
lumière, parce qu'on les trouve indécents. Ce sont pourtant des
tableaux moins dévergondés que ceux que l'on expose ailleurs.
Une Venus divine de Titien, la plus belle peut être qui existe,
meilleure sans doute que celle de Dresde, a failli être livrée aux
flammes il y a quelques années : c'est à peine si l'on a réussi à
la sauver ^. » On passe sur ces inconvénients et sur d'autres; on
1. Voir Briejwechsd ^wis. KaroL v. Httmh.^ RaJxl und Varnh., p. 50 (Lettre
de Caroline, Paris, 5 juillet 1801).
2. Cette Vénus est maintenant au Prado. Voir Mad razo, CaM/cj^o descriptivo
è Jnstôrico del Mtiseo del Prado de Madrid. Madrid, 1872, n» 459, et Crowe und
Cavalcaselle. Ti^ian. Leben und Werke(trad. p. Jordan), Leipzig, 1877,11, 495.
— Quelques lettres et documents sur les tableaux de Titien en Espagne sont
donnés par Zarco del Valle, Utiverôffentlichte Bcitrâge \ur GeschichU der Kunstbe-
strehungen Karl V und PbUipp II. Mit hesonderer Berùchichtigung Ti^ians, dans
\QsJal7rb, d. kunstInsL Samml, des aller h, Kaiscrh.^ VII, 221 ss.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'hSPAGNE 89
est bien récompensé de ses peines par le plaisir que l'on éprouve
à contempler des tableaux dont on ne se fait pas une idée à l'étran-
ger. Humboldt, toujours en parlant de l'œuvre de sa femme, que
Goethe appréciera sans doute un jour, ajoute : « Lorsque vous
la veirez, vous éprouverez peut-être le désir de visiter ce pays
où, dans cette saison au moins (en hiver), ni le ciel ni la terre
ne sourient. » Goethe, tout en lisant et en admirant sans réserve
le travail de droline, n'éprouva jamais de « Sehnsucht » pour
l'Espagne. L'Italie suffisait à ses rêves et à ses désirs.
Le temps nécessaire pour connaître avec quelque exactitude
les tableaux de telle ou telle collection déterminait d'ordinaire
h durée des arrêts des Humboldt dans telle ou telle ville de
l'Espagne '. Dix jours à TEscorial, écrivait Caroline à ses
parents et à Lotte Schiller, étaient à peine suffisants pour voir
et étudier tous les trésors que le monastère fameux renferme.
Quatre grands tableaux de Raphaël et plusieurs petits, des
Guido, des Titien, des Tintoretto en grand nombre, des chefs-
d'œuvre de l'école espagnole, que l'on ne peut guère con-
naître ailleurs qu'en Espagne, voilà de quoi ravir nos voya-
geurs. Caroline croyait même que , exception faite pour la
Madonna délia Seâtùy l'Escorial possédait les meilleurs Raphaëls
et les meilleurs Titiens. Au palais de Saint-Ildefonse, dans
la chambre de l'infante Marie, elle avait vu une Madone de
Raphaël avec l'Enfent Jésus et saint Jean ^ ; à l'Escorial, elle
admira, entre autres tableaux, la célèbre Madonna del Pe^
1. A Vitoria, dans le palais du marquis de la Alameda, ils avaient admiré
une sainte Madeleine de Titien, une des nombreuses reproductions du tableau
original de TErmitage de Saint-Pétersbourg. Guillaume en dorine une fort
belle description dans ses Esquisses sur le Pays basque (II, 238). Voir Crowe cl
Cavâlcaselle, rt>mw, II, 616.
2. Voir le seul fragment de Tôuvrage de Caroline qui parut imprimé i.Rafdeh
Geniàlde in SpanUn, dsins la Jenaische Allgenieine Ulleratur-Zeitmig (iSô^), vol. I
(Janv. Févr. Mars), Jcna, 1809, p. v.
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90 ARTURO FARINELLI
et la Perlai Nous n'avons pas de renseignements sur les
tableaux que les Humboldt examinèrent à Madrid. Dans une
lettre à Kôrner (Paris, 30 mai 1800), Guillaume observe incidem-
ment qu'il avait reconnu, avec sa femme, dans les Fileuses de
Velazquez ce que c'était que la nature et la vérité dans la
peinture. Dans les tableaux de Murillo et de Juan de Juanes * , il
voyait a une révélation du caractère espagnol : des figures origi-
nales mais point nobles chez le premier; des figures idéales,
raphaélesques chez le second. » Ce n'était un jugement ni profond,
ni exact, sans doute. Caroline, elle aussi, n'admirait pas sans
restriction les chefs-d'œuvre de l'école espagnole. Témoin cette
lettre qu'elle écrivit de Cadix, le 26 janvier 1800, à Schweig-
haeuser, et que je reproduis ici dans la traduction de Laquiante :
« Séville est une grande cité aux rues étroites et sombres; nous
y avons passé six jours à examiner les œuvres d'art, conservées
dans des collections trop disséminées. Ces six jours, pendant les-
quels nous n'avons pas perdu un instant, cnt à peinesuflS pour
voir les œuvres les plus remarquables des peintres espagnols. On
ne contemple pas, sans une attention respectueuse, ces témoi-
gnages de l'incroyable étude de la nature à laquelle ils se sont
livrés. Il y a des tableaux de Murillo qui inspirent, à cet égard.
1. Sur Inexécution de la Perla par Raphaël, CavalcascUe (JRajfaeUo, la stta
vita e le sue opère, Firenze, 1890, II, 260) a exprimé des doutes fort sérieux.
De même la fameuse Madonna M Pesce, tout à fait raphaclesque dans le
type, a été peut-être exécutée partiellement par Giulio Roraano. Voir G. Friz-
zoni, / Capolavori délia pinacoteca del Prado in Madrid, Raffaello e la sua scuola,
dans VArch. stor, delV arte, VI, 316 s. Caroline de Humboldt a connu sans
doute une longue description de ce tableau reproduite dans le vol. II du Viii^e
de Espana, de Ponz, p. 173 s. : Sobre unapintura de Rajael^ que esta en elEscofiaJ,
llamada la Madonna, 0 nueslra Senora del Pe^, por Mr Henry, cahallero irlandes,
estando en el Escorial ano i'jS4y con ocasion de haher dicho el pintor del Rey
N, Amiconi que no era origitml de Rafaël de Urbino » (trad. esp. de J. Henay.)
2. Voir Tétude de Vilanova y Pizcueta, Biografia de Juan de Juanes, su vida
y ohras, sus disciptilos ê injîuencia, Valcncia, 1884.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 9I
un étonnement profond. Mais je ne reste pas moins convaincue
que les peintres espagnols les plus éminenis n'ont jamais conçu
un type idéal du beau et que le sentiment des côtés élevés de la
nature humaine leur a manqué. A Madrid, j'avais vu plusieurs
fois une Vénus endormie du Titien ;je n aurais pas cru qu'il fût pos-
sible d'allier une telle pureté à un charme pareil. Je suis restée
pendant des heures devant cette toile : la tête, avec les yeux
fermés, et le corps sont merveilleux. Vénus est couchée au
premier plan, sans aucun voile; jamais le pinceau de Titien n'a
trouvé un coloris plus brillant ni plus délicat. Et cependant, je
ne pense pas qu'il existe d'homme assez grossier pour que la
noblesse d'inspiration de cette figure céleste ne l'emporte, chez
lui, sur les sentiments de la beauté physique. Cette Vénus pour-
rait, ce me semble, être honorée et invoquée comme une sainte.
Aucun peintre espagnol n'a jamais approché, même de loin,
d'une conception de ce genre. Si riche que soit la Galerie de
Paris, elle est incomplète à ce point de vue : on n'y trouve pas
une grande toile de chacun des maîtres espagnols, et l'on ne peut
cependant se faire une idée de cette école qu'après en avoir vu
les plus beaux spécimens. »
Qroline n'était pas femme à oublier les impressions reçues
dans son voyage. Elle se rappelait vivement, en Italie et
ailleurs, les trésors artistiques de l'Espagne. A Florence, le
II novembre 1802, elle donne des renseignements à Goethe sur
un crucifix qui ornait le maître-autel de l'église de San Lorenzo,
et qui, assurait-elle, était autrement conçu et travaillé que la
grande figure du Christ de marbre à l'Escorial. Celui-ci aurait
été plus humain que le Christ de Florence, le visage du Sauveur
gardait dans la mort une expression noble et élevée. Dix jours
plus tard, c'est au tour de Guillaume à disserter sur ce crucifix :
(c II n'existe, écrit-il à Goethe, aucun document qui en prouve
l'origine. On ne savait pas s'il fallait l'attribuer à Jean de Bou-
logne, à Cellini ou à d'autres. Il devait y avoir, au contraire, un
document sur le Christ de l'Escorial, imprimé dans le Voyage de
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92 ARTURO FARINELLI
Ponz *. Goethe aurait dû consulter l'édition originale espagnole :
«J'ai laissé celle-ci, ajoute Huraboldt, avec tous mes livres espa-
gnols chez M. de Burgsdorf à Ziebingen *. » Il se demande si le
Père Norberto Giimo, que Ton appelait le Vagott qui n'aimait
guère l'Espagne, n'avait rien écrit là-dessus dans ses Lstires '.
L'enthousiasme de M"' de Humboldt pour les beaux tableaux
1 . Ponz, qui parle de ce CruciBx dans le vol. II de son Viage de Espaha^
p. 66 (3c édit.)> ne reproduit aucun document; il ne fait que rappeler ce que
Cellini lui-même en avait dit dans la Vita et dans le Tratlato délia scuUura. —
La similitude du nom de Saint-Laurent de TEscorial et Saint-Laurent de Flo-
rence a fait naître sans doute une confusion déplorable. Il n'existe pas de Cru-
cifix de CelKni dans l'église de Florence, mais seulement à l'Escorial. Des
documents diplomatiques, des lettres retrouvées dans les archives de Simancas
sur ce Crucifix fameux sont reproduites par E. Pion, Benvenuto Cellini^ orfivre^
Paris, 1883, 2c partie, p. 223 ss.
2. Je parlerai ailleurs des rapports de Burgsdorf avec l'Espagne. Burgsdorf a
vécu dans l'intimité des plus grands hommes de l'Allemagne ; il a joué un rôle
considérable comme intermédiaire et conseiller, sans rien produire lui-même ;
il a brillé dans les cercles les plus éclairés, les plus spirituels et les plus galants
de son temps. Je doute fort, quoi qu'en dise Kôpke, L. Tieck^ I, 300, qu'il soit
réellement allé en Espagne. Burgsdorf et Tieck étaient presque les seuls qui
eussent fréquenté le cours d'espagnol de Tychsen. Voir sur lui, Gakrievoti Bild-
nissen ans RalxVs Umgang und Briefuechely hrg. v. K. A. Vamhagen von Ense,
Leipzig, 1836, I, ICI s., et H. Hettner, dans VAllg. dent. Biogr., article Burgs-
dorf. Schiller était particulièrement enchanté de lui. Il écrit à Kômer (Jena,
21 nov. 1796), SchilUrs Briefef V, 1 14 : « Er (BurgsdorOgefàllt mir eben su sehr
durch seine Bescheidenheit und Ruhe, als durch den Gehalt, der in ihm zu
liegen scheint. » Et un mois plus tard (V, 137) : « Sein Umgang war uns redit
angcnehm ; ich liebe so ruhig empfangende Naturen sehr. » A la même date, à
peu près (30 nov. 1796), Gœthe écrivait à Schiller : « Burgsdorf hat mir in
seinem Betragen und in dem wenigen was er spracli recht wohl gefallen. » Le
2 févr. 1799, Caroline de Humboldt écrivait à Rahel (Briefwechsel, etc., p. 21) :
« Burgsdorf war bereiis ini September mit dem Vorsatz abgereist die Pyre-
nàen zu durch wandern und Anfang Noveniber wieder hier zu sein... er kam
nicht zurûck... erschrieb er ginge nach Madrid. » ,
3. Norberto Caimo, dans ses LetUre di un vago ilaliam ad un suo amicOy Pitt-
burgo (Milano), 1759-1767, n'a guère décrit le Crucifix célèbre.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 93
de Ràphad eh Espagne dut nécessàireîhetit se refroidir à Rom€,
où les chefs-d'œuvre du maître divin brillaient dans tout leur
éclat. Elle écrit de Rome à Schweighaeuser le lo janvier 1803 :
« Malgré tout ce que Ton peut admirer à Paris et en Espagn<e,
c'est ici seulement que l'on apprend à connaître Raphaël et que
Ton comprend que, chez lui, l'homme s'élève divinement au-
dessus de l'artiste. »
Gœthe, n'en déplaise à sa mémoire, est bien coupable à nos
yeux si l'ouvrage de M™* de Humboldt sur la peinture en Espagne
a irrémédiablement disparu. Puisque son journal \qs Propyleen
avait cessé de paraître en 1800, pourquoi ne songea-t-il pas à le
publier dans une autre revue? Pourquoi, tout en l'appréciant, en
le consultant môme souvent, permit-il qu'il s'égarât sans que le
public en prît connaissance, sans que lés amis de l'art pussent
jamais en profiter? N'a-t-il pas d'ailleurs permis, surchargé de
travail comme il l'était, que la poussière du temps ensevelît des
essais admirables que Humboldt lui envoyait, dans l'espoir, sans
doute, qu'il se chargerait de leur publication? Avant le départ des
Humboldt pour l'Italie, le manuscrit de Caroline était entre les
mains de Gœthe : « Vous m'avez laissé par la lettre (i/r) sur les
tableaux de l'Espagne, écrit Gœthe à Guillaume de Humboldt, le
29 janvier 1803, un trésor dont je ne vous serai jamais assez
reconnaissant. » Elle est souvent consultée lorsqu'il s'agit de
savoir où ont émigré quelques-uns des chefs-d'œuvre décrits.
Encore en 1807, dans ses souvenirs autobiographiques, Gœthe
rappelle l'ouvrage de Caroline, si savamment conçu, si riche en
détails curieux, d'une nouveauté si imprévue, faisant vraiment
époque dans l'histoire de l'art '. En 1804, Benito Pardo de
Figueroa, ambassadeur et ministre plénipotentiaire à la cour de
I . « UnerwarteteUebersicht bedeutender Kunstschâtze, wiesie sich von allen
Zeiten her in Spanien aufgehàuft hatten, gab uns ein Manuscript, welches
Herr v. Humboldt und seine Gemahlin auf der Reise in Spanien im Jahre
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94 ARTURO FARINELLI
Prusse, bien connu de Goethe et de Wolf ', publia à Paris son
petit livre sur la Transfiguration de Raphaël^ suivi de quelques
observations sur la peinture des Grecs, qui eut quelque succès et fut
même traduit en allemand *. Il est regrettable que Goethe n'ait
point confié à cet Espagnol éclairé l'ouvrage de Caroline sur Tart
de son pays. En 1806 parut le volume IV de V Histoire de Fart, de
Fiorillo, consacré à l'histoire de la peinture espagnole, qui n'était
pas grand'chose, mais qui offrait, en bon ordre et avec clarté, le
suc d'autres livres, tels que Palomino, Caimo, Preziado, Ponz,
Conca, Bourgoing, Cean Bermudez, etc. ^ Henri Meyer, que
tout le monde connaît comme le conseiller de Goethe par
[1799] mit grosser Umsicht uiid Keiimniss verfasst hatlen, und insofern
Geschichte der Sammlungen und Localitâten der Kunstwerke als ein wûrdiger
Theil der Kunstgeschichte mit Recht angesehen werden, wurden wir in der-
selben hôchlich gefôrdert. » Tag und Jahreshefte (1807). Gctthe's fVerke, éd.
Weimar, Ab. I, vol. XXXVI. 390.
1. Wolf écrivait de Berlin, le 17 mai 1807, à Hirt (Gœlbe Jahrb., XV, 55):
« Vorzuglich mit dem span. Gesandten bin ich viel und mein Hierseyn scheint
ihn zu noch mehreren griech. Versen zu verleiten. »
2. Examefi analitico deî quadro de la Tramfiguracion de Rafad de Urbino
seguido de àlgunas ohservaciones sobre la pintura de los griegos, Paris, 1804. La
traduction allemande, faite par Fr. Greuhm, parut à Berlin en 1806. Voir un
compte rendu dans les HeidelbergiscJje Jahrbûcher der Literatur (1808), I, 204 s.
M. E. Sulger-Gebing, en parlant de Tarticle Vom Raphaële de F. Schlegel
{Europa\ dans son livre qui vient de paraître : Die Brûder A. ÎV, und
F. Schlegel in ihrem Verbal tnisse ^ur bildenden Kunst (Forsch. i. tteueren Lit ter a-
turg,, III), Mûnchen, 1897, p. 121, aurait pu consulter avec profit l'étude du
diplomate espagnol.
3. Geschichte der ^eichnenden Kùnste. Vol. IV. Geschichte der Mahlerey in Spa-
nien, Gôttingen, 1806. On sait en quelle estime Goethe tenait les ouvrages de
Fiorillo. Deux années après, Rehfues, dans son voyage en Espagne, que Guizot
a traduit : Spanien nach eigener Ansicht im Jàhre 180S und nach wtbekannten
Qiiellen bis aufdie neueste Zeit, Frankfurt a. M., 181 3, II, 1 196-1244, consacrait
un chapitre considérable à Thistoire des peintres espagnols : Kur^e Nachrichien
ùber die Lebensumstànde der vorif4glichen spanischen Maler. Trente-cinq ans après
l'ouvrage de Fiorillo parut la Storia délia pittura in Ispagna, de Montecuccoli
(1841).
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 95
excellence, en matière d'art, eut le bonheur de comparer le livre
de Fiorillo avec Tétude manuscrite de Qroline de Humboldt. Il
écrit là-dessus à Gœthe le 22 janvier 1807 : « Je viens de lire ces
jours-ci VHistaire de la peinture en Espagne de Fiorillo, qui aide
à mieux comprendre le manuscrit de M"'« de Humboldt *. »
Meyer lui non plus ne se soucia pas de faire connaître au public le
trésor qu'on lui avait confié. On ignore si c'est sur son conseil
qu'un tout petit fragment de la description de Qroline, la partie
consacrée aux tableaux de Raphaël en Espagne, vit enfin le jour,
en 1809, dans la Galette littéraire de Jena ^ L'année suivante,
Gœthe, en causant avec Guillaume de Humboldt, louait encore,
et plus que jamais, l'ouvrage de Caroline; il l'appelait un trésor,
un véritable chef-d'œuvre ^
Pendant nombre d'années, ce manuscrit resta enseveli sans que
1. Voir aussi l'article de O. Harnack, Ausdetn Nachlasse H. Meyers, dans la
Vierteljaljrs, f, deutsch LiUr, (Weimar), III, 575.
2. C'est le fragment indiqué dans une note antérieure : Rafaels Getttâîde in
Spanien, — Comme il avait paru sans signature, Guillaume de Humboldt tenait
à ce que le public sût que sa femme en était l'auteur. Il écrit à Welcker le
25 avril 1809 (fT, von Humboldt Briefe an F, G. tVelcker^ hrg. v. R. Haym,
Berlin, 1859, p. 10): « Die Beschreibung von Raphaers Bildem im Januar-
stûck i8o9der Liit.Zeii ist von meinerFrau ; es wâremirlieb, wenndiesin irgend
einer Zeitung ohne anderen Zusatz gelegentlich gesagt wûrde. » Henri Meyer
avait lui-même écrit en 1798 une étude assez étendue sur Raphêl : Rafaels
Werke besonders im Vatikant pour les Propylem de Goethe. Voir Kleine SchrifUn
lur Kunstvon Heinrich Meyer y Heilbronn, 1886, pp. 167 ss. (Deutsche Literatur-
denkmaU des 18 und i^Jahrh., vol. XXV.)
5. Guillaume de Humboldt écrivait, en janvier 1810, à sa femme :
(Gœlhes Gesprâche hrg, v. Fr. v. Biedermann, Nachtràge^ Leipzig, 1896, X, 63) :
« Er (Gœthe) hat auch lange ûber Deine Beschreibung der spanischen Bilder
gesprochen. Er nennt es nie anders, wie : einen Schatz, und die der RafTael-
schen Bilder : ein wahres Meisterstûck. Und das sind sie auch. Er sagt : er
habe nie eine Beschreibung gesehen, die einem so ailes geben, das Bild zu
beurtheilen. Die der Madonna del Fez hat ihn vor allem erfreut. Er hat nun
auch die Farben daraus kcnnen gelemt, und ihre Wahl passt in seine
Théorie. »
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^6 ARTURO FARINELLl
personne s'en souvînt. Ce né fut qu'en 1823 que Guillaume de
Humboldt osa le réclamer dans une lettre à Goethe (3 novembre) :
« Je vous prie de me céder pour quelque temps la descrip-
tion des tableaux de l'Espagne de. ma femme. Je sais que vous
gardez tout en bon ordre : il vous sera donc facile de retrouver ce
manuscrit. » II était trop tard. Le manuscrit avait disparu, on ne
sait comment. Humboldt n'obtint pas de réponse à sa demande \
VT. — LE RETOUR. — DE MADRID A BARCELONE. — SIERRA
MORENA. — LES RUINES DE SAGONTE.
Guillaume de Humboldt était à Madrid en plein hiver et il
parle déjà du printemps qui approche, de la nature qui revêt
ses charmes, des arbres qui se couvrent de bourgeons et de fleurs.
Les brumes et les neiges du Nord n'avaient pas de place dans le
Midi, caressé par le soleil doux et bienfaisant. Mais il fallait
quitter la capitale et retourner en France en traversant d'autres
provinces et en remontant les côtes de la mer depuis Cadix,
jusqu'à Valence et Barcelone. Le 26 décembre 1799 on se mit en
route. Quelles qu'eussent été leurs jouissances en Espagne, la
pensée du retour souriait à Guillaume de Humboldt comme à sa
femme Caroline. Cette joie, cependant, était mêlée à de vifs
regrets. L'Espagne, ce pays si déchu de sa grandeur primitive,
avait gagné leur cœur; les ruines se ranimaient et s'embellissaient
à leurs yeux. On les traversait vite, ces villes du Midi, on
voyageait à grandes étapes et fort péniblement. Maintes fois les
pluies avaient défoncé les routes ; entre Cordoue et Séville la
voiture verse. Caroline fait à cheval une partie du chemin, ayant
le petit Théodore devant elle, et l'autre enfant, Guillaume, en
croupe. Le confort manquait partout, mais la nature était si
I . « Karolinens Beschreibung der spanischen Gemàlde ist verschollen und
weder in Tegel im Humboldtschen, noch hier (Weimar) im Gœtheschen
>Jachlass vorhanden », m'écrit mon ami Leiizmann, que je remercie des ren-
seignements qu'il a bien voulu me donner à plusieurs reprises.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 97
belle, le climat si doux, la végétation si luxuriante; les cyprès,
les plus beaux arbres de l'Espagne, élevaient vers le ciel leur
taille svelte; la mer, avec son mouvement perpétuel, peuplait
l'imagination d'idées : w Le ciel et le pays, écrit Guillaume à
Schlabrendorf, de Valence (20 mars 1800), sont vraiment divins
et si je regrette quelque chose c'est d'être obligé de quitter l'Es-
pagne avant le plein printemps. » Caroline elle aussi eût prolongé
volontiers son séjour en Espagne ; toutes les villes lui offraient
de nouveaux trésors artistiques à admirer et à étudier; mais il
feUait se hâter; on perdait un temps infini sur les grands
chemins; Caroline était grosse et pensait accoucher dans la
première moitié de mai. On se borna donc à l'essentiel. Tolède
fut, par malheur, laissé de côté. Les jardins d'Aranjuez, chantés,
immortalisés par Schiller, laissèrent froids nos voyageurs, à ce
qu'il semble ; ils n'en parlent pas. Après Cordoue, on quitta les
plaines stériles; la nature étalait tous ses charmes, tout son
luxe. Les orangers et les citronniers se couvraient de fruits, les
palmiers élancés balançaient leurs panaches au soufHe de la brise
printanière, les oliviers, disséminés partout dans ce sol fécond,
les myrtes, les grands et noirs cyprès donnaient un charme par-
ticulier à ces contrées méridionales. On sentait le contraste
immense entre la végétation du Nord et celle du Midi. Jamais,
avoue Caroline, elle n'avait observ-é l'effet des fruits dorés ressor-
tant sur le feuillage sombre; ce n'est qu'en Espagne qu'elle avait
compris dans sa belle simplicité la chanson de Gœthe :
a Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent. » « Lorsque
je vis les premiers orangers près de Cordoue, écrit Caroline à
Lotte Schiller, je commençai à chanter : « Connais-tu le pays... »
Guillaume lui aussi se rappelait les plaintes émouvantes de Mignon
lorsqu'il dicta, dans le pays des citronniers, ses distiques :
Sierra Morena ^
I. Témoin ce vers : « Unter der Mirthe Dach, umblùht vom Duft der
Orange. » Goethe avait chanté : « Im dunkeln Laub die Gold-Orangen
Rnme hitfaniqtu. 7
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98 ARTURO FARINELLI
Séville ne captiva point les Humboldt. « Cest une grande ville
aux rues étroites et sombres, » dit Caroline dans une de ses lettres.
On y passa six jours fiévreusement occupés à examiner les œuvres
d'an '. Cadix, au contraire, les ravit; c'est ici qu'ils revoient la
mer, et leurs premières émotions se renouvellent. « Cadix, dit
encore Caroline, est une ville des plus gracieuses et des plus
charmantes que l'on puisse voir. Elle est gaie, attrayante, remar-
quablement propre, d'une propreté sans exemple. La mer l'en-
tourant de tous côtés, elle est enserrée dans une île et n*a qu'une
seule promenade. » Il y avait alors à Cadix toute une colonie
d'Allemands, comme C. A. Fischer le fait observer dans sa des-
cription de voyage. Dix jours passèrent bien vite dans la plus
glûhn,.... Die Myrthe still und hoch der Lorbeer steht. » — Vincke, qui
traversa l'Andalousie deux ans après Humboldt (octobre 1802), n'était nullement
enchanté de cette province; toutes ses beautés n'existaient que dans Timagina-
tion des poètes : « Die Reise durch Andalusien war eine der traurigsten und
entbehrungsreichsten... Aile hiesigen Baume liaben ein krûppelhaftes Ansehen,
die Pomeranzen und die Citronenwâlder sind bloss eine Schôpfung der
Dichter. » Voir son Voyage en Espagne dans C. von Bodelschwingh, Lehen des
Oher-Pràsideiiten Freiherrn von Fiticke, I, Berlin, 1853, p. 193 s. — On connaît
les soupirs vers l'Espagne, d'Albano, le héros du Tïtowdejean Paul. L'Espagne
est le pays de ses rêves, le pays au printemps étemel, aux nuits douces,
embaumées du parfum dos orangers : « Da wàre er gern durch den schônen
Himmel hingeflogen ». Les orangers de l'Espagne exerçaient un attrait puis-
sant sur l'imagination de Clemens Brentano. Il écrit une fois à sa sœur Bet-
tina {Clemens Brentano' s Frûhlingskrani ans Jugendbriefeny Charlottenburg,
1844, I, 118) : « Ach die Welt ist gross. Esgiebt mildere Sonnenhimmel I —
Spanien wo die Orangen Dir in den Schooss roUen, ich muss Dich hinfôhren
wo die ganze Natur Dir bestàtigt was Du ahnest, was Du suchst und glaubst »,
et Bettina lui répond (p. 121) : « Von Spanien! Ach erst hat mir die de
Cachet davon gesprochen... Sie sprach von einem grossen Welttheil, von
Oliven und Orangen wàldern, von blauen Fernen, von heissem Mittag und
kùhlen Abendlûften, und dass Du mitgehen werdest », etc.
I . Une lettre de ce temps, de Guillaume de Humboldt, et dont on ignore le
contenu, adressée à son frère Alexandre, porte la date de Utrera {Briefe AL von
Humboldt an seiuen Brader IVilhelm, Stuttgart ^ 1880, p. 24).
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wai3
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 99
aimable société; on commença ensuite à remonter la côte sous
un ciel presque éternellement pur et sans nuages, jusqu'à Malaga,
ville splendidement située, et jouissant d*un climat divin.
Grenade allait cependant offrir aux Humboldt bien d'autres
avantages. C'est la ville d'Espagne qui a laissé dans leur âme
les émotions les plus profondes. Caroline décrit Grenade à Lotte
Schiller, à Schweighaeuser, à sa tinte. M"** de Goltz. Elle ne se
lasse pas d'admirer les montagnes couronnées de neiges per-
pétuelles qui entourent la ville, la plaine fertile, dont les nuances
délicates contrastaient avec la bkncheur des montagnes, les
jardins qui se paraient de la tendre verdure des peupliers et des
bouleaux, parmi lesquels se dressaient avec orgueil d'immenses
lauriers et des cyprès séculaires. Le printemps faisait éclore
partout des germes et des fleurs. Dans les jardins de l'Alhambra les
citronniers, les orangers, surchargés de fruits dorés, les amandiers
fleurissaient ; des haies de myrte s'entrelaçaient en berceaux et
les gigantesques cyprès reflétaient leurs sommets dans l'eau du
bassin. D'après le témoignage d'un artiste qui avait séjourné dix
ans à Rome, Grenade est peut- être la seule ville qui ressemble à
la ville éternelle. Elle s'élève sur de petites collines dominant la
plaine, et est elle-même dominée par l'Alhambra, le palais des
rois maures, splendide, merveilleux et presque intact.
De Grenade à Murcie, les Humboldt emploient sept pénibles
journées. Murcie est une petite ville, riche et florissante, qui
fournit d'oranges et de figues la moitié de l'Espagne. De Murcie,
en traversant souvent des forêts de palmiers, ils passent à Alicante,
ville renommée par son vin, mais qui ne possède de beau que le
voisinage de la mer. Huit jours sont consacrés à Valence. Les
richesses de l'art, la beauté de la nature, sont aussi ravissantes
ici qu'à Grenade. Qu'on se rappelle le projet primitif de Guillaume
de passer tout un hiver à Valence, projet qui avorta bien vite,
comme Ton sait, aussi vite que celui d'un voyage en Portugal.
Qu'on se souvienne des éloges accordés par la plupart des
voyageurs à cette ville de délices, qui jouissait en tout temps d'un
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100 \RTURO FARINELLI
cKmat -divin. Les Humboldt durent s*en détacher à regret :
« Nulle part, dit Caroline, je n'ai respiré un air plus doux et plus
moelleux qu'à Valence. On se surprend à l'aspirer plus vivement,
afin d'absorber en plus grande quantité cette atmosphère
embaumée. La mer se trouve à une demi-lieue de la ville et la
route qui y conduit est la promenade habituelle des habitants;
c'est une des plus belles que je connaisse. Jamais on n'y soufire
du froid; de lo à ii heures du matin, souffle régulièrement la
brise fraîche de la mer qui adoucit la chaleur. La ville plaît sans
être jolie ; ses rues n'ont pas de pavés, mais elles sont propres ; si
étroites et irrégulières qu'elles soient, elles ne manquent pas
d'agrément. Tout cela tient à la beauté de l'atmosphère. La
culture du pays de Valence est extraordinairement riche et
soignée; elle est cependant trop morcelée et trop divisée. »
De Valence, le chemin longe presque toujours la mer en
remontant la côte, jusqu'en Gitalogne. Le paysage, surtout près
des ruines de Sagonte, est d'une beauté ravissante. Rien n'égale
la grandeur de ce vaste bassin que la vue embrasse depuis Sagonte
jusqu'au cap de Dénia, qu'on aperçoit à une grande distance, au
milieu des flots. Rien n'approche la beauté de cette plaine tapissée
de verdure qui s'étend vers la mer. Au milieu des forêts
d'orangers et d'oliviers on voit poindre les sommets des villes et
des villages; une chaussée somptueusement établie court au travers
en capricieux méandres; à l'horizon brillent les sommets des
tours de Valence. Plus on avance vers la colline, plus on perd de
vue la plaine féconde. Le fleuve serpente dans le bas, passant à
travers des bancs de sable et de pierre avant de se jeter dans la
mer. C'est ici, en face des ruines de Sagonte, que les souvenirs du
monde antique et de sa civilisation se pressent en foule dans
l'imagination du grand philhellène, c'est ici qu'il reconnaît et
qu'Usent plus vivement qu'ailleurs l'abîme qui sépare les peuples
anciens des modernes ; c'est ici qu'il rêve, avec sa douce mélan-
colie, au changement perpétuel des choses humaines, à la
poussière que les siècles entassent sur d'autres poussières.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 10 1
Sagonte avait décidé de la chute de Carthage et de la grandeur
de Rome. Pour heureuses qu'aient été les suites de la destruction,
elle amena la perte complète de la liberté des colonies grecques.
Humboldt, qui interrogeait les pierres de Sagonte d'après ces
souvenirs, éprouvait sans doute, dans ce coin de l'Espagne, un
sentiment de regret et d*amertume. A côté de ses murs, des tours
tombées en ruine, Sagonte offrait encore les débris d'un vaste
théâtre qui invitaient à l'étude et à la contemplation. Humboldt
s'arrête un jour à Murviedro, l'ancienne Sagonte ; il se promène
en savant, en archéologue, au milieu des ruines et des décombres;
il s'efforce de reconstruire dans sa pensée le théâtre ancien d'après
les ruines conservées. Il prend des notes, et, à son retour à Paris,
dans l'été de 1800, il écrit, sous forme d'épître, son beau
mémoire sur Sagonte qu'il destine à Gœthe et qui resta enseveli
jusqu'au jour où M. Leitzmann put l'imprimer avec d'autres
essais non moins précieux.
Aucune partie de la cité n'offrait autant d'avantages pour la
fondation d'une ville que celle où l'ancienne Sagonte était placée,
à peu de distance de la mer, au milieu de la plaine la plus fertile
de l'Espagne, jouissant d'un doux climat, défendue naturellement
et aisément contre les invasions des ennemis. La colline, à
laquelle la ville actuelle est adossée, constitue l'extrémité de deux
chaînes de montagnes d'une hauteur considérable qui, venant de
l'intérieur du pays, se rejoignent ici et descendent ensuite gra-
duellement jusqu'à la mer. On ne sait rien des origines de
l'ancienne ville qui se perdent dans la nuit des temps ; elle devait
être située au sommet de la colline, puis peu à peu elle s'étendit
aussi vers le bas, comme le prouvent les restes des édifices
romains ; les Maures vinrent placer leurs châteaux sur les points
les plus élevés ; le temps ne cessa ensuite d'exercer ses ravages ;
les ruines s'amoncelèrent et l'abandon et l'oubli régnèrent pendant
des siècles. La ville de Murviedro, qui remplace l'ancienne
Sagonte,, est petite, mais propre; elle est joliment bâtie; elle
compte, d'après Cavanilles, plus d'un millier de familles; ni
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Î02 ARTURO FARINELLI
l'industrie, ni le bien-être n'y font défaut. Lorsqu'on y arrive de
Valence, on aperçoit les restes des murs ébranlés qui couronnent
le col; des tronçons de tours en surmontent les créneaux.
De toutes les ruines, celles du vieux théâtre offrent le plus
grand attrait. Le théâtre et le cirque de Sagonte avaient été
décrits, sept ans avant la visite de Humboldt, par Enrique Palos
y Navarro, dans un petit mémoire, clairet érudit, qui valut à son
auteur le titre de conservateur des antiquités de sa petite ville
natale. * Un siècle auparavant (1705), le doyen d'Alicante,
I . Diserlacion sobre el teatrOy y circo de SaguntOy ahora villa de Murviedro.
Compuesta por Dofi Enrique Palos y Navarro, Ahogado de los Reaies ConsqoSy
natural de la propia, y Conservador nomhrado por S. M, de todas las Antigtudades
que hay en ella. En Valencia, 1793 (52 pp.). Elle porte en tête une dédicace à
Don Manuel Godoy et une censure ou approbation de Don Juan Antonio
Mayans y Siscar, qui savait fort bien flatter à l'occasion : « Todos los
adelantamientos que se han hecho en Europa en las Artes y Ciencias de quatro
siglos d esta parte, se deben à este estudio, etc. » Elle est ornée d'une planche :
Plan del Teatro Sagwttino, peut-être le même plan que Humboldt avait joint à
son étude et recommandé â Goethe. Voir Ueber das antihe Theater in Sagunty
p. 81 : « Wie Sie auf beiliegender Zeichnung mit einem Blick ùbersehen wer-
den », p. 99 : « Wie Sie auf dem Plane sehen. ., etc. » Fiorillo, dans sa Geschichte
der Mahlerey in Spanien, p. 9, assurait encore en 1806, ignorant sans doute le
mémoire de Humboldt, que la meilleure description du théâtre de Sagonte était
celle de Palos. Il est bien étonnant que Humboldt n'ait communiqué à aucun
artiste ou archéologue de l'Allemagne le fruit de ses recherches. La description
de Palos est rappelée aussi dans le Voyage de Amsterdam, etc., de G. A.Fischer,
que Humboldt avait lu avec intérêt et plaisir (p. 451). Voici ce que Fischer écrit
sur Sagonte et ses ruines (42* lettre, p. 450. Je n'ai point consulté la traduction
française de Cramer) : « Wir gingen durch den stillen Flecken.. und stiegen bey
dem offenen Proscenium hinein. Das Amphitheater senkt sîch gross und kùhn
an einem Berge hinab, dessen Gipfel die Ruinen eines alten Castels bedecken.
Der Mond stand gerade darùber, und der Wolkenschatten schwebte sanft auf
den Graden. Unsere Phantasie versammelte die Bilder des Alterthums um
uns hcr ; die todien Sitze schienen sich zu verwôlkern, und mitten aus der
Stille der Nachl tônten die Stimmen und das Getùmmel von Sagunt herùber.
Aber vvas ist die Grosse der Menschen ? Was ist der Ruhm der Nationen ?
Dièse Ruinen, die von dem Glanz des alten Sagunt allein noch ûbrig sind,
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE IO3
Manuel Marti, avait adressé au nonce apostolique Antoine
Félix Zondadari, archevêque de Damas, une épître latine sur
l'état du théâtre de Sagonte*. En 1716, avait paru à Rome une
autre description latine du même théâtre, sous forme de lettre,
que ni Palos ni Humboldt n*ont connue \ Humboldt, tout en
profitant de la description de Palos qu'il corrige en plusieurs
endroits, donne une étude définitive, pleine de profondeur, de
science et d'originalité, indispensable désormais à tous ceux qui
voudront connaître Sagonte et l'organisation des théâtres de
l'antiquité K
werdcn vielleicht nach einigen Jahrhunderten in Staub zerfallen, und ihr
Gedàchtniss nur in dem kleinen Raume weniger Druckblàtter fortieben. » Le
Nuevo Plan del cèUbre teatro de la auligua Sagunto aJjora Murviedro, que
Fischer mentionne p. 291 de son Voyage, est sans doute le plan indiqué ci-
dessus. — Voir dans le Mémorial literario, 1794, janvier, p. 251, un compte
rendu du travail de Palos.
1 . Don Manuele Marlitii Epistola de TlyeatroSagnnlinoad Zondadarium (1705).
Elle est imprimée en espagnol : Carta del Dean D. Manuel Marli al Ill^o^
S. D. Antonio Zondadari ^ etc., dans le ViagedeEspaha, de Ponz, IV (2* éd. Mad.
1779), p. 200 s. Montlaucon la traduisit en français (Antiquité expliquée, ï^ans,
1722, III, 237 s.). En 1790 parurent, de William Conyngham, les: Observations
on the description on iJje théâtre ofSaguntum as given hy Emanuel Marti, dean oj
Alicanty in a letter adressed to D. Antonio Félix Zondadario, dans les Transactions
ofthe Royal Irish Academy, III, 21 s. — L'auteur de cette épître est bien connu
par ses polémiques littéraires contre Sergardi (Quintus Settanus). Monseig^
Zondadari, ambassadeur du pape Clément XI à Philippe V, vint en Espagne en
1702. Il y resta jusqu'en 1705. On sait que Niccolô Forteguerri, l'auteur du
RicciardettOy l'accompagnait en qualité de secrétaire.
2. De Tljeatro Saguntino, epistola, auctore Joachimo Alcara^io, Romae, 1716.
Elle est dédiée au cardinal Gualtieri. D'autres mémoires sur Sagonte sont indi-
qués par E. Hûbner, Corpus inscr., II, 512 s.
5. II est regrettable que ni MM. Dôrpfeld et Reisch, Beitrag \ur Geschichle
des Dyonysostheaters in Atl>en und anderer griechiscffen Thealer, Athen, 1896, ni
G. Kôrting, Geschichle îles griecbischen uml rômischen Theaiers, Paderborn, 1896-
97, n'aient profité des observations de Humboldt sur les théâtres de l'antiquité,
renfermées dans l'étude sur Sagonte. — Je ne connais malheureusement que
/
J
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104 ARTURO FARINELLI
On comprend fort bien, à Sagonte, combien la beauté de la
nature peut rehausser et doubler les beautés de Tart. L'art
moderne, observe Humboldt, dédaigne les moyens d'augmenter
son effet, en profitant d'une heureuse position, ofierte par la
nature. Humboldt connaissait par ses études d'autres théâtres
anciens, ceux de Pompéi, de Viterbe, de Taormina, d'Orange,
d'Arles, de Catane ; il les compare à celui de Sagonte et il conclut
que nul théâtre n'est plus intéressant, pour la connaissance des
dispositions intérieures de l'édifice, que celui de Sagonte; nul
autre n'offrait une idée aussi complète des différentes parties,
car c'était le seul des théâtres anciens de l'Espagne, de la France, de
l'Italie et de la Grèce qui laissât voir encore complètement les
gradins, et qui permît de juger de la scène d'après les fondements :
« Lorsque l'on considère que d'autres monuments de l'antiquité,
dans d'autres pays, sont couverts de décombres et disparaissent,
pièce par pièce, on se réjouit vraiment de voir cette ruine si bien
conservée, dégagée de tous les côtés, soignée à l'intérieur et don-
nant par ses murs, par ses arcs, ses portes et l'hémicycle de sièges
resté intact, une idée parfaite de son ancienne grandeur. » De
même que Palos, Humboldt rappelle que le théâtre, depuis 1785,
servait encore de temps en temps à des représentations *. Comme
le modeste archéologue espagnol, Humboldt décrit l'état actuel
du théâtre et tâche d'en étudier les moindres débris, d'en recon-
struire dans son imagination les parties manquantes. Il disserte
sur l'âge du théâtre qu'il suppose d'origine grecque et existant
déjà aux temps d'Annibal, sur la disposition et l'arrangement des
le titre d*une autre description du théâtre de Sagonte, parue sept ans après le
voyage de Humboldt : José Ortiz, Viage arquitectànicch-anliquario de Espana,
Madrid, Imprenta Real, 1807.
I. Palos n'indique pas le titre de la pièce représentée en 1785, qui doit être
La destruccion de Sagunto (anonyme), mais il ajoute (p. 35) : « Cuya funcion
no vista hasta entonces se publicô en una de las Gacetas de Espana. » Voir aussi
Nie. delà Cruz, Viage de Espana^ Frauda é Ilalia^ Madrid, 1806, 1, 68.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I05
degrés, sur les 33 rangs de gradins où se plaçaient les specta-
teurs, sur la scène et Tavant-scène qui tombait dans son prolon-
gement, sur la place réservée aux décorations, sur l'emplacement
du chœur dans l'orchestre, sur la destination des niches du milieu
et de quelques ouvertures énigmatiques, et sur maint autre détail
technique. Les lumières qu'il donne, ses considérations générales
sur le théâtre grec et romain, sur les spectacles et les représen-
tations grecques, qui n'étaient, à l'origine, que des fêtes popu-
laires, trahissent la main du maître, le talent et la force
d'imagination d'un savant qui savait comme personne se trans-
porter dans le monde des anciens, sentir et penser avec eux. Aussi
a-t-il souci d'appuyer ses recherches et ses conjectures de passages
d'auteurs classiques; il fait revivre ce qu'il décrit, il sait ranimer
cette terre des morts parsemée 4p ruines.
Pour voir des ruines véritables, il faut monter jusqu'au
château. Tout gît ici dans un pêle-mêle déplorable; tout est ici
en proie à la dévastation. Impossible de voir clair parmi les
débris de colonnes, d'autels et de pavés. Les fortifications dispa-
raissent; la tour du sommet ne montre que deux pauvres frag-
ments, à demi écroulés ; elle est fendillée comme un tronc frappé
par la foudre. Qu'on est loin ici de la grandeur grecque et
romaine qu'on respire encore en bas, à côté du théâtre ! Dès
qu'on passe le portail du château, on est en pleine barbarie.
Tous les peuples qui s'arrêtèrent à Sagonte ont ajouté leurs mon-
ceaux de ruines, les Goths d'abord, puis les Arabes vaincus
par le Cid et de nouveau vainqueurs après la mort du héros,
puis les Aragonais. Chaque siècle a eu sa part au grand ravage \
I . On pourra comparer les notes historiques sur Murviedro données par
Humboldt avec Tétude de Viccnte Boix (historiographe de Valence), Meniorias
deSagunlo^ Valencia, 1865, et Touvrage de A. Chabret, SaguntOy su historia
y sus monumentoSy Barcelona, 1888. — « Con màrmoles de nobles inscripdones
I Teatro un tiempo, y aras en Sagunto | Fabrican hoy ta bernas y mesones »,
avait déjà chanté avec quelque emphase, en parlant des ruines de Sagonte, le
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I06 ARTURO FARINELLI
Heureusement pour Humboldt, il avait vu Sagonte avant 1808,
avant que Ton employât une partie du théâtre à construire
des fortifications nouvelles. Replongé dans ses méditations, ce
grand adorateur de l'antique dut quitter Sagonte et poursuivre
son voyage. Il avoue cependant que la vue de la mer, de la plus
hospitalière des mers, la vue de la plaine verdoyante et fertile
ont soulagé son cœur. Le sentiment de regret produit par tant de
dévastations se dissolvait dans une mélancolie tendre, et la fan-
taisie, après avoir erré à travers les temps, revenait à un doux
repos.
C'est à cette époque, sans doute après avoir vu Sagonte et avant
de quitter les plages de l'Espagne, que Humboldt éprouva une
sorte d'exaltation, une attaque de fureur poétique, une des pre-
mières qui l'ait engagé à écrirç des vers. C'est dans la première
moitié de mars 1800 qu'il écrivit ses distiques : In der Sierra
Morena * . Il attendait la naissance d'un fils et il voulait le saluer
d'avance; il voulait lui rappeler son origine, ses parents, sa patrie,
sa destinée, son but dans l'avenir et le moyen de l'atteindre; il
voulait inculquer à son futur descendant, qui reposait encore
dans le sein de sa mère, l'amour pour le travail, pour l'étude et la
réflexion. Il écrit, dans le mètre préféré de Schiller, des vers qui
poète Bartolomé Leonardo de Argensola. — Sur le voyage du roi Philippe IV
aux ruines de Sagonte, voir Doaimentos ine'diios para h hist. de Espana, LXIX,
252.
I. La date de sa composition, donnée dans les Œuvres, I, 379 (Anfang
Januars, 1808), doit être corrigée. Pourquoi le titre Sierra Mornta} Cest un
caprice. Il résulte de ses lettres qu'au commencement de mars il était encore
à Valence ; le 1 5 mars il était à Barcelone. Entre temps, il avait vu Sagonte
qu'il rappelle dans la troisième strophe :
Batica sah sie, und Gades, Italica's klageode Trunimcr,
Und dich, 6d und verwaist, zweimal zerslortes Sagunl.
M. Leitzniann promet une étude sur les poésies de Humboldt, surtout sur
celles écrites pendant son séjour i\ Rome (Secbs unged. Aiifs., p. XLV.)
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE IO7
sont plutôt de la philosophie versifiée, comme le fameux Spa-
xUrgang de son grand ami. Les idées étouffent l'inspiration, elles
sont trop à l'étroit dans son petit poème; elles débordent. Le
titre Sierra Morena n'a rien à faire avec le contenu de la pièce.
L'Espagne est dans la coulisse. Humboldt la rappelle comme le
pays qui, par son doux climat, aida à féconder les germes non
encore éclos, le pays des myrtes et des orangers, où les bises
glaciales du Nord ne soufflent jamais; il rappelle aussi l'Espagne
des ruines, l'ancienne Betica, Gades, les ruines plaintives d'Italica
et de Sagonte, orpheline, déserte, deux fois détruite. Puisse son
fils, échauflfé par le soleil bienfaisant du Midi, croître, mûrir et
se fortifier au Nord, et devenir un homme.
On sait que Caroline accoucha le 17 mai, à Paris, d'une fille
qu'on nomma Aurora-Adelheid-Rahel pour rappeler à la fois
TEspagne, l'Allemagne et la France. Mais le poète ne s'inquiète
guère d'être trompé dans ses espérances; une fois que les pre-
miers accords de sa lyre ont vibré, il se livre à son inspiration
avec l'adoration de l'idée qui le caractérise, avec toute son âme.
Il fait couler dans ses distiques toutes les sources qui nourrissaient
sa vie intérieure. Si l'image poétique en souffre, tant pis pour les
vers, Humboldt ne voulait pas écrire de beaux vers, mais
exprimer de belles et profondes pensées. Son mérite, c'est
de donner, de montrer en toutes choses l'intimité de son être.
Il atteint ainsi des profondeurs dont d'autres poètes, d'autres
savants n'ont pas même approché. L'âme des choses lui importait
bien plus que leur surface. Humboldt cherche à démêler la force
secrète qui unit le monde intérieur au monde extérieur; mieux
encore, il veut conformer l'intérieur à l'harmonie du dehors. La
nature n'est pour lui qu'un signe vital, en correspondance avec
nos sentiments; elle n'est qu'un symbole. La nature a une forme
immatérielle, dit Humboldt dans son essai Ueber die Aufgabe des
Geschichtsschreibers, l'esprit de l'humanité est le même au fond
que celui de la nature. Mais la nature écrase souvent l'homme
par son étonnante majesté. Rappelons ici encore comment, à son
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I08 ARTURO FARINELLI
entrée en Espagne, Humboldt avait été presque ébranlé par la
vue de la mer : a Ce qui, en présence de TOcéan, tend Tima-
gination jusqu'à Tépou vante, c'est la redoutable mobilité qui se
propage de tous côtés à la fois avec une rapidité infinie; qui, par
un choc presque insensible, soulève l'horrible profondeur de
l'abîme et menace d'engloutir la planète tout entière. D'un côté
la mer, de l'autre les Pyrénées : ces prodigieuses masses de
rochers dont nulle verdure n'adoucit l'austérité, ces masses
offrent l'image du repos éternel, de l'inertie absolue, d'un poids
qui, pesant toujours sur son centre de gravité, ne menace de
s'écrouler que pour s'asseoir encore avec plus de solidité. Ce repos
éternel des montagnes, cette éternelle agitation de la mer, l'un et
l'autre soumis à des lois aveugles, s'exerçant tous deux dans des
masses énormes et continues, informes éléments du chaos, sont
les manifestations où la nature inanimée déploie sa sublimité :
une force ténébreuse et incompréhensible y domine, et devant elle
toute force intellectuelle se tait et s'évanouit'. » De même que
I. Je reproduis ce passage de Humboldt (Œuvres, III, 215), d'après la tra-
duction donnée par Challemel-Lacour, La philosophie individualiste^ etc., p. 112.
L'immuable inertie des montagnes, qui contraste avec la mobilité perpétuelle
de Tâme, agissait puissamment sur l'imagination de Humboldt : « Auf meine
Einbildungskraft wenigstens wirkt nichts so schrecklich, als die rohe Masse
ohne Leben, ohne Organisation, ein blosser Haufe formlosen, ungebildeten
Stoffs-Gebirge » (Lettre à Goethe, 28 nov. 1799). Voir aussi Fode à son frère
(1808):
Zwiefach ist die Gewalt. vor der mit Zîttern
Das Dasein flicht ; des Meers, das rastlos eilet,
Des Felsen, der in trâger Masse starrt.
Taine, dans son Voyc^e aux Pyrénées (Paris, 1858, p. 337), pensait autre-
ment que G. de Humboldt : « Ces squelettes de montagnes nous semblent
inertes parce que nos yeux sont habitués à la mobile végétation des plaines ;
mais la nature est éternellement vivante et ses forces combattent dans ces
sépulcres de granit et de neige, autant que dans les fourmilières humaines ou
dans les plus florissantes forêts. Chaque parcelle de roc presse ou supporte ses
voisines; leur immobilité apparente est un équilibre d'efforts; tout lutte et
travaille; rien n'est calme et rien n'est uniforme ».
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE IO9
pour Guillaume de Humboldt, la vue de la mer remplissait
Tâme de Caroline d'un recueillement secret : « Ce qui m'attirait
uniquement ici, à Cadix, écrit-elle, la vue de l'Océan sans limites,
avec ses majestueux et perpétuels mouvements de flux et de reflux,
me fascine exclusivement. Nul autre spectacle n'est plus propre à
porter Tâme à se recueillir ou à se lancer dans les espaces illi-
mités : il n'en est pas qui fasse mieux pénétrer dans l'esprit l'idée
de l'infini. »
Rechercher et saisir l'analogie qui existe entre les forces de la
nature et celles de l'homme, créer, d'après elle, une sorte de
cosmogonie, voilà un sujet grand et nouveau, digne d'inspirer un
véritable poète. La plume de Schiller aurait à peine suffi. Si
l'imagination poétique n'avait pas été chez Humboldt infiniment
inférieure à sa puissance d'analyse et d'investigation, nul doute
qu'il aurait tenté lui-même ce poème grandiose dont il esquisse
quelques lignes dans son ode sur Rome, dans les stances à son
frère '. Le symbole étant pour lui, comme pour Goethe, pour
J. Bôhme, Saint-Martin, Schelling et les romantiques qui en ont
outré la signification, le mystère, l'essentiel de la nature, de l'art,
de toutes choses d'ici-bas, il s'efforce de trouver en tout le lien
qui unit le fini à l'infini : « Le symbole a ceci de particulier qu'il
invite l'esprit à persister sur la chose qu'on veut représenter, à
la creuser jusqu'au fond *. L'écorce doit être percée pour que
ridée jaillisse et rayonne dans toute sa splendeur. Les Grecs
n'ont-ils pas tout traité d'une manière symbolique? En transfor-
1. Il écrit à Welcker, le 20 octobre 1808, à. propos de ces stances (Brie/e, etc.,
hrg. V. R. Hayni, p. 7) : « Ich habe gesucht, die aile und die neue Welt und
in beiden, die Kunst und den Menschen, und die rohe blinde Natur in Contrast
einander gegenûber zu stellen und Blicke auf die Schicksale der Nationen und
Welttheile zu werfen. Aber der StofF war fur meine Krâfte zu widerstrebend,
und ich fûrchte, er ist nicht genug poetisch geworden. » Sa crainte n'était que
trop fondée.
2. GeschichUdes VerfàlU der griech, FreistaoUn^ p. 208.
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IIO ARTURO FARINELLI
mant tout ce qui les approchait en symboles, ne sont-ils pas
devenus eux-mêmes le s5^mbole de l'humanité la plus pure et la
plus parfaite?
n faut se souvenir de cet article de foi de Humboldt lorsqu'on
lit n'importe quelle poésie de lui. C'est ainsi que dans son élégie
à Rome, il donne l'image symbolique des siècles, des époques de
culture qui se superposent, pour conclure au changement
perpétuel, à l'inéluctable décadence de toute chose d'ici-bas. Dans
ses graves distiques Sierra Moreruty qui roulent majestueux comme
les grands flots d'une mer menaçante, Humboldt veut montrer
à son fils, qui sera bientôt lancé au milieu des orages de la vie,
comme il doit concevoir le monde qui l'entoure et diriger ses
regards scrutateurs dans les abîmes de l'espace infini. Les orages
grondent de toute part. Il s'agit de trouver dans la nuit obscure
de cette mer profondément agitée, au delà des nuages qui la
couvrent, l'étoile polaire qui est notre guide. Il s'agit de lutter et
de poursuivre audacieusement notre but. Il s'agit d'écouter en
tout la voix divine qui retentit en nous. Heureux encore, mille
fois heureux, celui qui a pour patrie le Nord, le pays des
Germains. En France et au Midi, la sève humaine s'éner\T et
s'affaiblit. Nos combats exigent la plénitude de nos forces. La
plante homme, d'après Humboldt, croissait en Allemagne robuste
et forte, comme nulle part ailleurs. Lui, le penseur allemand,
voué sans relâche à la spéculation, il aura soin d'élever son enfant
dans là langue de ses pères, de le nourrir d'un lait bien pur, de
lui inspirer des sentiments et des idées tout à fait allemands *.
Le voyage approchait de sa fin. Le 15 mars 1800 on avait
atteint Barcelone. La nature, écrit Guillaume, et sa femme le
I . Il y a dans les Nachgdassene Dichtur^en des Grafen Adolf Fried, v. Schacli,
hrg. V. G. Winkler, Stuttgart, 1896, p. 21 s., une poésie : Sierra Morerm, une
des plus faibles du recueil, qui n'a aucun rapport avec la Sierra Morena de
Humboldt. — Je ne connais que le titre d*un fragment élégiaque Sierra Morena
(1819), de Ferd. L. K. Freih, v. Biedenfeld.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE III
répète, s'est montrée plus généreuse en Catalogne que dans les
autres provinces de l'Espagne. La campagne est parfaitement •
cultivée. L'activité et l'industrie des Catalaas ressemblent à celles
des Hollandais, et c'est à bon droit qu'on a appelé cette province
la Hollande du Midi. Près de Martorell, des femmes et des jeunes
filles s'assoient aux portes des maisons et fabriquent des dentelles.
On rencontre souvent des familles entières, la mère et quatre ou
cinq enfants occupés ensemble à ce travail. Les voyageurs français
considèrent la Qtalogne comme le prolongement de la France.
En effet, les mœurs françaises, l'aisance française se conservent
jusqu'à Barcelone. La langue du pays n'est qu'une variété du
dialecte du Midi de la France. Toute cette côte de la Méditer-
ranée a partagé pour longtemps le sort de la France. « On connaît,
écrit Humboldt à Goethe, les charmes de la Catalogne, ces
collines boisées qui alternent agréablement avec des vallées
fertiles, la culture soignée et point minutieuse du pays, la pro-
preté, l'élégance même des villages et des maisons de campagne
aux environs des villes, qui respirent partout la gaieté et le bien-
être. »
Sur Barcelone, nous n'avons pour tout souvenir que deux
lignes de Caroline : « Barcelone, dit-elle, est une ville très
agréable, je dirai même charmante, bâtie au bord de la mer,
entourée de montagnes verdoyantes et d'innombrables villages. »
Comme son frère Alexandre, Guillaume ne renoncera pas au
beau pèlerinage au Montserrat. Avant d'entreprendre le voyage
de Paris, il quitte sa femme et ses enfants pour trois jours, le
26 mars, et, avec le recueillement pieux d'un philosophe solitaire,
épris de la vie contemplative, qui visite d'autres ermites rebutés
par les âpretés de la vie et séparés pour toujours du monde, il
commence son ascension.
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112 ARTURO FARINELLI
Vn. — LE MOXTSERRAT. LE DÉPART
La palette des couleurs dont se servait Guillaume de Humboldt
pour peindre la nature n'était pas aussi riche que celle de son frère
Alexandre. Son pinceau n'avait pas à reproduire l'éclat d'une
végétation tropicale luxuriante, les spectacles infiniment variés
qui avaient charmé la vue de Tauteur du Cosmos, Il traçait des
tableaux modestes et de préférence des tableaux intimes. Guil-
laume peint la nature et ses phénomènes avec l'âme sensitive
d'un adepte de Rousseau. Il néglige la couleur pour cultiver la
forme. Il voit au dehors une merveilleuse correspondance avec
les sentiments de l'homme. On s'attend à ce qu'il écrive en
artiste, et il écrit, il juge en philosophe. S*il décrit une montagne,
c'est pour poursuivre et résoudre un problème de psychologie.
Le Montserrat, cet archipel d'écueils au milieu de la plaine de
Catalogne, n'est au fond qu'un symbole de la vie solitaire de
l'homme. Schiller, après avoir lu la description de son ami, disait
fort bien qu'elle transportait le lecteur du monde extérieur
dans le monde intérieur. A vrai dire, Humboldt ne veut pas
décrire, il veut caractériser. Il n'est pas un trait, si insigni-
fiant qu'il paraisse, qui ne puisse servir à dévoiler tel ou tel
caractère. Il n'est pas une différence de langage à peine percep-
tible qui ne révèle une différence d'esprit chez différents peuples.
L'emploi de l'espagnol « desengafiar » et du français « désabuser »
diffère par suite de la différence de culture et d'esprit des deux
nations. Le mot espagnol a presque toujours un sens pathétique
et solennel. Le poète s'en sert pour exprimer le retour de l'âme
au ciel après les illusions des vains plaisirs d'ici-bas ou le déchi-
rement du voile trompeur de l'amour. Le mot français, c'est la
mort de tout état poétique, de toute inspiration ; il exprime
l'état d'une âme refroidie.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE II3
Dans son excursion au Montserrat, Humboldt prit évidem-
ment des notes plus abondantes qu'ailleurs. A son retour à
Paris, il les revoit, les corrige, les compare avec d'autres descrip-
tions, d'autres études, et il écrit ainsi, dans l'été de 1800, son
épitre fameuse à Gœthe, qui ne manqua pas son effet \ C'est
un fragment sauvé du grand ouvrage sur TEspagne, qui fit nau-
frage dans l'imagination de Humboldt. Celui-ci voulait repro-
duire ses impressions à lui, peindre l'état de son âme devant
cette montagne isolée de la Catalogne et ses ermitages adossés
aux rochers. Il a renoncé au luxe inutile des recherches scienti-
fiques. Il a consulté cependant, en philologue curieux, d'autres
livres sur le Montserrat : « J'ai eu soin, dit-il, de consulter les
écrivains de la nation pour ne point négliger ce qui aurait pu
servir à ma caractéristique. » Il a donc lu les documents sur le
Montserrat contenus dans VEspaha Sagrada de Florez, dans le
Limes hisp. {De origine ac Progressu cultus B. M. Virginis in Monte
Serrato) de Petrus de Marca, dans la Crônica gênerai de la Ordende
San Benito de Antonio Yepes ^ Il a même lu, ce que bien peu
d'Allemands avaient fait avant lui, le poème épique sur le Mont-
serrat de Cristôbal de Virués, qu'il ne trouva pas aussi beau que
le voulait Cervantes et qu'il promet de décrire à Gœthe, ce qu'il
oublia de faire dans la suite ^ Enfin il a consulté d'autres voyages,
1 . Ce long article, en forme de lettre à Gœthe, Der Montserrat bei Barceîona,
devait paraître dans les Propylun. Ce journal de Gœthe éunt mort d'anémie,
on rimprima au mois de mars 1803 dans le journal de Gaspari et Bertuch :
Allgemeitu geo^raphiscbe Ephemeriden, XI, 265 s., et ensuite dans les Œuvres y III,
175 s.
2. Ce n'est que tout récemment qu'on a publié la Historia de Montserrat por
il Ahad D, Migtul Muntadas, continuada por un mon je del mismo monasteriOy Bar-
celona, 1894.
3. J'ai dit ailleurs (Boîlett. stor, delta Svin. itaL^ 1893, voir aussi E. Dorer,
Nacljgelassene Schrtjten, Dresden, 1893, p. 79 s.) que Virués avait un sentiment
de la nature plus vif que les poètes de l'Espagne de son siècle. Il y a des traces
de ce sentiment dans son poème, réimprimé aussi dans la collection : La verda-
dira ciencia espanola^ vol. XLIl, Barcelona, 1884, qui le sauvent parfois de la
Kfvmt hispanique, 8
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114 ARTURO FARINELLI
un itinéraire portugais fort ancien et fort rare aujourd'hui *, le
voyage en Espagne de Dillon ^, celui très connu de C. A. Fischer
et quelques autres.
£sideur, de la monotonie et du prosaïsme. — On a assez bien étudié le senti-
ment de la nature dans la poésie de différentes nations (voir une critique de
ces études par A. Biese, Das Naturgefûhl im MitteldUr wid in der Neu^eit, dans
la ZHtsch.f. vergl, IMerat., XI, 211 s.) : pourquoi ne Tétudierait-on pas dans la
poésie espagnole? — Sur le poème de Francisco de Ortcga, Origen^ antigûedad
è invencion deNuestra Senora de MontserreU, voir Ticknor, Hist, of Spati. Lii,,
London, 1863, II, 475. Sur le poème de F. Bracciolini dell' Api, il Mouser-
ratOy imitation du poème de Virués, voir l'introduction de M. Menghini à la
Psiche de Bracciolini. Scella di curiosità letterarie, Bologna, 1889, disp. 234.
1. Le titre de ce voyage n*est pas correctement indiqué dans les Œuvres ^ III,
186 : Chorographia de alguns lugares que stam em hum caminho, que }e\ Gasfxir
Barreiros 0 amto de M.D.XXXXVI começàdo na cidade de Badajo:( em Caslella, te à
de Milam em Italia, cô algùas outras obras,,. Coimbra, 1561. Je ne connais ce
livre que par un extrait fort étendu que je dois à Tamabilité inépuisable de
Mme Carolina Michaêlis de Vasconcellos. La dédicace porte la date du 20 sep-
tembre 1560. Les feuillets 106-123 contiennent le chapitre : Nossa Senhora de
Monserrat : « Porque esta montanha de M. é hua das cousas de sua qualidade
de mor espanto e admiraçâo que a meu juizo pode a ver em gram parte do
mundo, nam deixarei de screver o sitio d'ella o melhor que poder. » Barreiros
donne en effet une description détaillée et exacte de la montagne, du monastère
et des douze ermitages. Les rochers aux formes étranges qui se dressent vers le
ciel le ravissent : « Parece serem fabricados pella naturcza de proposito para
espanto e admiraçam dos homes... » Le travail des hommes a vaincu ici des
difficultés presque insurmontables. Cest à force d'échelles qu'on gravit souvent
les escarpements les plus abrupts. De temps en temps des rochers se détachent :
celui qui s'écroula au mois de mars 1546 tua 9 hommes et en blessa 40. Les
douze ermiuges intéressent bien plus que le monastère. Barreiros les visita tous ;
plusieurs « stam postas no meo das dictas rochas como ninhos de andorinhas
pegados no meo de hûa mui alta torre, porque assi parecem aos q. de fora as
vem. » Ils n'ont pourtant pas l'aspect sauvage lorsqu'on les approche :
« Porque tem oratorio, refectorio, camara» studo, cisterna, jardira... com pateos
eentradasq. faz muito mor admiraçam, tudo mui bem lavradode pedrae cal
ou ladrilho com boos retavolos, boas vidraças, boas forros, em muita perfeiçam
e limpeza ». Barreiros renseigne aussi sur le nom ei l'état des ermites, et paraît
lui-même pencher pour la vie solitaire et contemplative.
2. Journey jrom Barcdma to the mountain of Montserrate^ dans les Travels
through Spain, etc. London, 1780, p. 382 s. (Humboldt cite la 2« édit. de
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE II5
Tout étranger qui arrivait en Gitalogne, dévot ou non, savant
ou simple touriste, s'il n'était pas pressé par le temps, faisait son
pèlerinage au Montserrat. Plus on remonte le courant des âges.
Londres, 1782). Humboldt nomme aussi dans ses Baskische Shi:^ien (III, 234) le
voyage en Espagne de Townsend, mais cet Anglais ne paraît pas avoir fait
Tascension obligatoire du Montserrat. Il n*en dit rien dans sa Journey through
Spain in Ihc years ij86 and 1787, London, 1791. Parmi les voyageurs alle-
mands qui ont fait leur pèlerinage au Montserrat, je rappellerai Peter Rieter,
dont Titinéraire remonte à Tannée 1428 : a ...in dem acht und zwainzigisten jar,
und rait durch Istories (Astorga) gehn Salvator (Saragosse) unser lieben frauen
und wider reiien gehn Muntzenrai unser lieben frauen in Kattellania... » {Das
Reisebuch der Familie RieUr, hrg. von R. Rôhricht und H. Meisner, dans la
Bibl. des îitter. Vereins in Stuttgart^ Tùbingen, 1884, vol. 168, p. 9). 34 ans
plus tard, Sebaldt Rieter visite le Montserrat sans décrire ni le sanctuaire, ni la
montagne dans son Rdsdfuch (p. 14 ; 34 du même Itinéraire). — Le voyage en
Espagne de Hieronymus Munster (llimrarium sive peregrinatio accuratissimi
doctoris medicinx Jeronimi Monetarij per Hispaniâ, Frâncid et Allemanià altà et
bassà cum descriptione locorum civitatum et Castellam, anno salutis 14^4), qui con-
tient des détails fort curieux et intéressants et qui est encore manuscrit à la
« Hofbibliothek » de Munich (Cod. lat. 431) (M. Foulché-Delbosc se propose
de le publier) contient un chapitre consacré au Montserrat (ft. 116-118), D^
Monasterio Moutis Serrati. Munster y arrive le 26 septembre 1494 : « Est inter
varios et multiplices colles maximus et eminentissimus mons ad nubes elevatus
etaparetacsi esset sceza scissus et divisus... Sunt 12 heremitaria per totum
montem in altissimo et bassiori loco sita. Et sunt valde amené et exquisite
edifîcate. Habet unaque pulcram capellam optime ornamentis decoratam.
Item ortulos pulcerrimos alique duos alique très pro commoditate et inpari-
tate loci... Elegantissimus locus est pro heremitis... Contemplator et soliurius
nobiliorem locum vix posset eligere, etc. » — Lukas Rem fit son ascension au
Montserrat au printemps du 15 10 : « Daz ist ain ûberlobliche kirchfart, ain
Closter, auf einem hohen berg. Vil heremiten noch hocher. Geschehen on
Mas grosse wunderzaichen. » (Voir V. Hantzsch, DeutscJje Reisende des secbs-
\ehnten JahrhundertSy Leipzig, 1895, p. 13.) — Dans Titinéraire du voyage en
Espagne de Sebald Oertel (qui vient d'être imprimé par Th. Hampe, dans les
Milteilwigen ans dem gennaniscJjen NatiotiaJmuseuni^ 1896), Das Reisetagehuch
des Sebaid Oertel, 1521, on lit la description suivante du Montserrat (p. 75) :
« Gen Munserat was 3 meil, da blicben wir ij tag, und wir besahen auff dem
berg wol 10 armittes oder cinsiedcl, die wonen in den felssen, gar wunder-
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riA
ARTURO FARINELLI
» récits des ascensions à cette montagne sacrée sont dépour-
intérêt et surtout de couleur, plus ils se rapprochent de
ding, vnd wir besahen gar viel ding im Closter. Und die Mutter
thut gar grosse Zaîchen, vnd sind da viel grosse wâchsine Kârtzen,
ler kaum vmbgreiffen kan, vnd wol 43 silbeme lampen, die tag vnd
>rennen, vnd sonst wol bey 100 silberne lampen, die nit brennen. Da
:h 5 Real in den stock. Da gibt man eînem jeglichen Reich oder
brot wein ôU vnd essig bevor. Aber was man Rir die Ross und essel
mus man bezallen. Da verzerten wir 8 Reall, vnd lies mess lessen
leal. Und daselbst wurd mir mein 2 pferdten die schwentz abge-
;n. » — Vers 1 560, après force aventures, Bartholomâus Khevenhûl-
nanqua pas de faire sa visite aux ermites du Montserrat. Je n'ai pas
lanuscrit de son voyage qui est conservé à Tarchive de Thumau. —
5, après un séjour de 14 années en Espagne, Raphaël Geizkofler revient
[iiagne en passant par la Catalogne et le Montserrat. Il décrit tout au
visite au sanctuaire dans un livre manuscrit que conserve le Ferdinan-
le Innsbruck, Raphnel Geiiko/Ur^ Btich vont Gei:(koJUrischen Geschlechte^
idy pp. GS s. Il parle de Taspect sauvage de la montagne, du cloître
an dergleichen kaumb andres wcder in noch ausserhalb Europa finden
» Les douze ermites perdus au sommet de la monugne, leur demeure,
tites distractions, leur genre de nourriture, Tétonnent : « Ich hab kain
Berg im Teutschland geschen... Dieweil dass dièses Closter ain so
urdiges Ding, hab Ich dise klaine Relation zu thuen nit unterlassen
wiewol Sollicher mein Raiss aus Hispanien in Teutschland in meinen
Unkosten Buchhins aile nach làngst begreiffen, und am 14}»» Blat ange-
worden ist. » Personne n'a vu ce petit livre qui devait contenir des
brt curieux et qui semble être irrémédiablement perdu. — Dans une
ion des voyages de Nikolaus Schmid en Espagne et en Portugal,
'ite à la bibliothèque de Munich (Cod. gm. 3008) et qui fait suite à
hrnbung diss PortugaksiscJjen Kriegs en vers ...mit angeheftem ver:^aichnis
lise von Lisahona^ bis gen Regensburg^ le Montserrat n'est pas oublié : « So
;ter und wallfarth ist, auch aida 13 Ainsidl hat » (1582). — En 1583,
^ochreiter décrivait son ascension au Montserrat dans un récit de
en Espagne, qui est conservé manuscrit à la bibliothèque des Ser-
Innsbruck (B. N*> 4), et qui m'a été indiqué par mon ami le Prof. See-
Mein Adamen Hochreiters Spàmsche Raiss mit dem Preticipe Gio : Andréa
\nd seinen uudergebnen Galereii voti Genoua mis ûber Môrr^ heschehen
>eptember ijSj. « Monserrat, ist ain wenig ab dem weg, ligt aufF ainem
len berg, lauter Felsen, so in einer freien eben steht, aida ain gross-
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE II7
l'état de squelette. C'est seulement 'dans la seconde moitié du
siècle, que, la nature austère et sublime agissant puissamment sur
mechtige Andacht unnd Kirchfart hin ist, zu Unser lieben Frauen, und
geschehen grosse mirad... Auff der Jôch dises bergs, sein hin unnd wider 13
Ainsidl alte Leût, und aines heiligen Wanndls, hat ein yeder sein Capellen, Dor-
mitorium oder Zellel, auch ain gârtl unnd brunnen darbey. Speiss und trank
wird Jnen aile tag vom Kloster aus auff ainem Esele one ainzige Person zuege-
schickt, der geht allain den berg auff von ainer Zell zu der andern, Darvon
nimbt ain yeglicher Ainsidl sein portion. Under andem ist dises zu verwun-
dem, das disen Ainsidln die Vôgel des Lufts zufliegen, und essen Jnen die
bressle aus detn maul und bart. » — « Es tan alta y pedegrosa esta montana que
parescen sus riscos ser nues puestas en el ayre cerca del cielo de la luna. Y
aunque da gran trabajo subiendo a ella, quittase con el delcyte de mirar y
contetnplar a la orden y conipostura que ay. Es cosa maravillosa ver entre estes
riscos y piedras las frescuras y arboladas que ay, que no parecen sino unos
jardines muy compuestos. Parescen los riscos y penas tan hermosas como si se
mirasse una ciudad edificada en grande altura y muy cercada de torres y
rourallas. » Cest ainsi que Diego Cuelvis décrivait le Montserrat, en 1599,
dans son voyage en Espagne et en Portugal, manuscr. au British Muséum.
Harl. 3822. : Tbesoro chorographico de las Espannas por d Senor Ditgo CtuiviSy
fol. 595 s. : Nuestra Senora de Montserrat (M. le D«^ Barwick a eu l'obligeance
de me transcrire une partie de ce voyage). — M. Foulché-Delbosc, dans le
Supplément qu'il prépare à sa Bibliographie des Voyages en Espagne et en Portugal,
mentionnera sans doute les voyages des Vénitiens en Espagne, assez nombreux
au xvie siècle. Celui de Francesco Janis da Tolmezzo (1519) (5MWiirM) tfi
TlUnerariodi Domino Francesco da Toîme\o. Voir R. Fulin, Viaggio in Spagnadi
F. J. da T. compendiato da Marino Sanudo, dans YArch, Veneto, XXII, 63 ss.)
contient une description du Montserrat intéressante et que j'aime à reproduire
ici : « A di 22 Octobrio (1519) andoe al Monte Serato, a veder il tempio di la
Madona, et in la Spagna molto honorato ; quai ë un monte, dal pian lontan
una liga, zoè 4 mia. È difîcile andar; via tortuosa e va cavalli. Fo edifichà da
fra Zuane Gari za anni nongentis, quai feva penitentia 11, et questo per uno
stupro per lui comesso in una puta del conte di Barzelona, a la soa fede et
sanctimonia recomandata. El quai 7 anni, come animal di 4 piedi, stete in
quelle selve; et tutto peloso trovato da li cani cazadori. In quello loco prima
habitavano monache, quai poi fo traslate in S. Piero in Barzelona. Et in questo
roonasterio montuoso fo posto monaci di l'ordine di S. Benedetto, i qualli la
chiesa et monasterio optimamente rezcno, e danno a li pelegrini vi, vanno.
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Il8 ARTURO FARINELLI
les âmes, les descriptions revêtent des couleurs. Le natura-
liste de profession trouvait au Montserrat matière abondante
pan, vin, ojo, ajuto e da dormir per 3 zomi. A assa*bona intrada; ma assa'
elemosine. Sono frati sacerdoti li numéro 50, novizi X, sacerdoti seculari che
mancha di confesion esacramenti 6, puti chierisi 16^ donati seculari ex voto di
star \\ 24, altri ministri et negotiatori in gran numéro, mulli et asini da 40 et
più. Il cenobio, benchè sia in îoco arcto, tamen è di mirabil struction ; li frati
habitano seperati, non se mesiando con li altri, servando certa dignità. Non H
mancha carne, pesce, frutte et altre cosse che li venditori H portano. Sopra il
monistero sono 15 oratorij, dove stanno li heremiti ; e il primo accesso è
difficiliimo. Vassi-per uno mio alto, per via alta, comeper unascala di legno si
andasse in una tore, ma li saxi è tajadi dove si fermano li piedi. Ê di là e di
qua affixi i palli e haste longe ligate, che chi va su si tien. Vête do di diti
horatorij, et parlô con quelli heremiti affabili. Vene la pioza, e non senza
pericolo vene zoso. Staio la note al monasterio, li frati li monstrono le reliquie,
vasi di arzento, vestimenti preciosi, tutti belli e di gran valor. » -— Vers Noël
de 1 604, Barthélémy Joly faisait son ascension au Montserrat, qu'il décrit dans
son Voyage en Espagne ^m2innsc. à la Bibl. Nation, de Paris. Fr. 24917. 18".
(Je dois à M. le D»^ Degtn un extrait de ce voyage) Joly y arrive en bonne
société, muni de lettres de recommandation pour l'abbé du couvent. Il passe à
G)llbatô, « village au pied de la Montagne, où Ton prend d'ordinaire un doigt
de vin pour avoir courage de monter en hault, a quoy pendant que nos gens
s*exerçoient nous nous metionsa considérer les pointes admirables de ces Roches
arrenges a guise de forte Tours dune grosse ville. Il fust question de monter...
les chemins sont faictz exprès avec le plus de commodité possible pour le
soulagement des pèlerins, leur largeur est par endroictz comme pour passer
deux ou trois a la fois ; en d'autres il n'y a place que pour un, a gauche est la
roche verte et allège (?) remplie d'herbes, d'arbres et d'oyseaux, a droict les
précipices, merveilleux que ces Rochers soient si aspres et plains d'herbes et
odorantes fleurs mais plus merveilleux encore comme on a peu faire ce chemin
a travers ces précipices croissant davantage l'estonnement plus on continue a
monter et des buttes (?), il fallust un peu prendre halene aux reposoirs que les
Croix dressées comme sur les petits Carefours nous ofroient benignement sur
les degrés, enfin après une bonne heure de chemin arrivâmes au Mont de
Montserrat. S. Mont Scié pour la crean (créance) quilz ont que les hommes ny
pouVans trouver chemin les Anges y firent la voye avec le marteau et la scie ».
— D'autres descriptions imprimées du xvu« siècle que je viens de lire sont
encore moins intéressantes. James Howell dans ses Fainiliar Letlcrs. Domesiic
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE II9
pour ses observations ' ; nulle place au monde n'offrait plus de
merveilles au voyageur curieux et ne charmait davantage l'âme
du philosophe solitaire. Baretti ^, Swinburne \ Thicknesse,
Peyron ont tous exalté dans leurs livres les beautés étranges du
Montserrat. Thicknesse surtout, que Humboldt n'avait pu lire,
est tout enthousiasme et admiration pour le Montserrat. Il décrit
ermitage après ermitage, la montagne merveilleuse crevassée,
déchiquetée, éboulée en mille endroits, aux crêtes et aiguilles
innombrables, première ébauche informe de la main de Dieu,
qui surpasse, d'après lui, toute description. Il fallait, pour peindre
dignement le Montserrat, quelque chose de la puissance divine.
Nulle part l'homme ne peut trouver une retraite plus favo-
rable à la méditation, aux exercices de piété. Nul autre asile n'est
plus propre que le Montserrat au recueillement, à la solitude.
La vue de ces rochers, des masses gigantesques qui se dressent
écrasantes au-dessus de l'homme, dispose involontairement l'âme
à la prière ; il n'y a pas d'homme si profane qui ne reconnaisse
ici la révélation de la Divinité, Thicknesse n'était pas catholique :
and Forreii. London, 1655, p. 81 (lettre de Barcelone à J. Crofts, 24 novembre
1620), assure que Barcelone étant infestée de pirates : « The safest way to
passe, is to take a Bordon in the habit of a Pilgrim, wherof ther are abundance
that perform their vows this way to the Lady of Monserrat, one of the prime
places of pilgrimage in Christendom ; it is a stupendous Monastery, built on the
top of a huge Land Rock, whither it is impossible to go up or corne down
by a direct way, etc. »
1 . L* Anglais Guillaume Bowle fut un des premiers à admirer les richesses
minéralogiques et botaniques du Montserrat. Voir le chapitre : De la montana
de Monserrate, dans la Introdticcion à la historia natural y à la Geografia jisica de
Espanay Madrid, 1775, p. 406.
2. Voirie chapitre : A famotis Sanctuary in Spain, th history of Us origin
and Us romantic sUmlion, dansTouvrage : A Journeyfrom London toGtnova^ etc.,
London, 1776, p. 55 s.
3 . Joumey to Montserrat-arch of Hatimbal-abbey-Church-treasure-story of brotijer
John, etc., dans ses Traitls through Spain, in the ycars 777/ and 1776, London,
1779» P- 49 s.
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120 ARTURO FARINELLI
« Si je devais renoncer à ma croyance, avoue-t-il, ce serait sans
doute dans un pèlerinage au Montserrat. Jamais écrivain ne fati-
guera sa plume en décrivant la beauté extraordinaire de cette
montagne. Treize petits volumes ne sauraient épuiser la
matière » '.
Sachons gré à Humboidt de n'avoir point écrit ces treize
volumes et d'avoir condensé en peu de pages le fruit de ses
observations. — Pendant deux heures environ, le chemin qui con-
duit au Montserrat est le même que celui de Valence. On tra-
verse une des parties les plus fertiles du pays, on aperçoit le
Llobregai qui roule ses eaux dans son large bassin ; une fois le
pont passé, on a toujours la rivière à sa gauche. D'un côté la
route du Montserrat est presque toujours flanquée de montagnes.
Ce n'est que près de Martorell que s'ouvre une vallée roman-
tique ; le Montserrat s'offre alors pour la première fois à la vue.
G)mme il se dresse tout seul dans la plaine et comme il s'élance
I Voir plus loin Tappendice : Gœthe et V Espagne, — Je ne connais le voyage
de Thicknesse que d'après la traduction allemande : P. Tbicknesses Reisen
durch Frankreich und einen Theil von Catalonien, Leipzig, 1778, p. 98 s. Ce
voyage contient aussi un : Prospect vom Montserrat in Catalonien, très fantai-
siste. Humboidt qui, dans sa lettre à Gœthe, déplorait de n'avoir pu lire la
description de Thicknesse, « la plus détaillée de toutes », se souvenait sans
doute de ce que Volkmann assurait dans sa compilation : Keueste Reisen durch
Spanien yor:(ûglich in Ansehung der Kûnstey Hattdlung, etc., Leipzig, 1786, II,
374 : « Thicknesse*s Reise enthàlt die ausfùhrlichste Beschreibung des Mont-
serrat ». Sans avoir jamais vu TEspagne, VoHcmann assurait que le Montserrat,
c'était « in gewissen Betrachtungen, zumal fur einen Liebhaber der Natur und
ihrer Schônheiten, das einzige in der Welt». — D'autres descriptions du
Montserrat, postérieures de quelques années au Tableau fameux de Bourgoing,
comme celle du marquis de Marcillac, Nouveau voyage en Espagne^ Taris,
1805, p. 85, p. 313; celle de Suchet, duc d'Albufera, Mémoires du maréchal
Suchet sur ses campagnes en Espagtie, depuis 1808 jusqu'en 1814, Paris, 1829, II,
122 s., intéressent tout au plus pour les souvenirs des campagnes, et l'histoire
des modifications successives du sanctuaire célèbre. Marcillac trouvait que
l'ensemble de la montagne et ses contrastes « plongent l'âme dans une douce
rêverie et lui font éprouver des sensations toutes divines ».
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r
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 121
solitaire, sans être suivi d'autres montagnes, il a un aspect vrai-
ment majestueux. Il est coupé en scie et présente une foule
d'aiguilles. A l'entrée de Martorell, on voit le pont à une seule
arche qui traverse le fleuve, le « pont du diable », comme l'ap-
pellent les gens du pays. C'est un reste de construction ancienne
qu'on voudrait Élire remonter à l'époque des Romains. La route
monte de plus en plus au delà de Martorell, et le Montserrat
apparaît de plus en plus sous sa forme véritable. A mesure que Ton
approche, des centaines de dentelures deviennent visibles, des
points blancs brillent au milieu : ce sont les ermitages collés aux
sommets et au-dessus des fentes des rochers. On avance et l'on
traverse tantôt des vergers, tantôt des prairies tapissées de ver-
dure et des broussailles; au loin apparaissent des bouquets de
bois de sapins, avec leur tête arrondie, sans branches, le tronc
semblable aux palmiers. Quelques parties de ce chemin sont par-
ticulièrement belles. Entre les rocs s'ouvre un défilé que les per-
venches couronnent à son sommet d'une feçon pittoresque; à
un certain endroit de la route, on découvre soudain, en
bas, la vallée tortueuse du Llobregat avec ses charmantes prai-
ries, ses belles campagnes et ses broussailles. Le printemps était
en pleine floraison, étalant partout ses fleurs et ses couleurs.
Partout des bourgeons qui éclosent, des arbres verdissants
répandant un fin parfum, l'air pur, la rosée abondante s'évapo-
rant légèrement au soleil : tout révèle ici une fi-aîcheur volup-
tueuse, tout est trempé dans une lumière éclatante qui ravit
instantanément les sens et frappe l'imagination pour toujours.
Après CoUbatô il faut deux heures de montée pour atteindre le
couvent. Le sentier, parfois escarpé, serpente sur le flanc de la
montagne. On quitte les mules pour avancer à pied, sans que la
vue change et grandisse ; tout à coup on a devant soi une gorge
de montagne très vaste, et le spectacle nouveau charme la vue.
Deux gracieuses collines couronnées de buissons descendent des
deux côtés de la montagne, vers la plaine ; à leurs pieds, au
fond de la vallée, le Llobregat roule ses eaux jusqu'à la mer que l'on
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122 ARTURO FARINELLI
aperçoit à l'horizon. Rien n'égaie en beauté et en grandeur cette
partie du paysage. Les flancs de la montagne sont sauvages^
escarpés; des pics ou des rochers en cylindre, en pyramide, les
surmontent. Après une courte descente qui conduit au milieu de
ce replis, la route monte de nouveau, elle contourne une saillie
et Ton a devant soi le couvent.
Ce n'est qu'un bâtiment vaste et solide, situé au milieu
d'autres édifices qui le font ressembler à une petite ville. Il est
d'une hauteur considérable, et percé d'une foule de petites
fenêtres. L'entrée est sombre, étrange. Il ne faut pas chercher ici
des prodiges d'architecture ; l'ensemble a un aspect bien curieux,
qui est d'autant plus en harmonie avec la nature environnante.
La montagne parait s'être ouverte à dessein à cette place pour
accueillir dans son sein des habitations pour l'homme. Du côté
de la plaine le couvent surplombe d'affreux précipices. L'entrée
principale est du côté de la montagne ; le devant est occupé par
une petite esplanade, étroite, entourée de toutes parts de rochers
formidables. On promène le regard sur ces grandes parois lisses et
à pic, on ne trouve pas d'entrée aux ermitages adossés aux rocs et
qui paraissent suspendus dans l'air. Une sorte d'oppression crain-
tive s'empare de nos sens ; on se voit soudainement enserré entre
des masses primitives de la nature et les murailles d'un cloître
sombre et mélancolique. Sur deux cent cinquante personnes environ
qui peuplent cette solitude, soixante-dix sont des moines, les autres
sont des frères lais, enfants de choeur, gardiens et domestiques.
L'origine du couvent se perd dans la nuit des temps. Hum-
boldt abrège le récit de la légende de Garin qui ne manquait pas
dans toute description de voyage au Montserrat *. Lui-même
trouve dans cette tradition un mélange absurde et sin-
I . Le Père Caimo disait dans ses LeUerCy p. 94 : « Non è fuori del probabile
che suUa Storia di Fra Guarin abbia il Boccaccio fabbricato la sua novella
10 (111 gior.) nella quale Rustico ammaestra Alibec a mettere il Diavolo nell
Inferno. »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I25
gulier de crudité et de volupté. L'intérieur du couvent n'offre
rien de particulier ; tout disparaît et s'efface ici devant la gran-
deur et l'étrangeté de la nature. On est bien reçu par l'abbé et
les moines ; l'hospitalité exercée envers les voyageurs est admi-
rable. Un des moines, le père Schilling, est Allemand ; il avait
servi dans l'armée espagnole et s'était retiré au couvent sans
regretter nullement sa patrie '. Les moines sont des bénédictins;
ils ne peuvent s'éloigner du couvent sans la permission de
l'abbé, mais deux fois par an il leur est permis de sortir, de
quitter même la montagne et de voyager. L'église est spacieuse,
elle est formée d'une voûte aplatie mais très large, on l'a dorée
somptueusement et revêtue d'arabesques sans goût, mais l'en-
semble a un aspect magnifique et solennel. C'est en grande
pompe et avec l'accompagnement d'une excellente musique reli-
I. Dans la description de son excursion au Montserrat (décembre 1802),
Vincke raconte un trait fort curieux de ce père (il rappelle le père Miguel de
Erfurt), qui servait de guide aux voyageurs allemands au Montserrat. Voir :
C. von Bodelschwingh, Ltbeu des Ober-PrÔsidetiUn Freifjerrn l'on Vincke, I,
Berlin, 1853 (Spattische Reise), p. 207 : « Unser neuer Landsmann, welcher in
dem Kloster keine unwichtige Rolle spielte, mochte der Fùhrer der deutschen
Fremden sein. Er war nach vielen Irrfsriirten Lieutenant in spanischen Dien-
sten geworden, hatte dann, nach einem ruhigen Leben sich sehnend, die
Kapuzze genommcn, und liess sich*s in der reichen Abtei wohl sein. Nur den
deutschen Sauerkohl konnie er nicht vergessen, und hatte sich, ihn wieder zu
kosten, im vorigen Jahre auf dem Weg nach Erfurt gemacht, war aber in
Strassburg, — auf die Nachricht, dass die Vaterstadt einem ketzerischen Kônigc
zugefallen, und es dann wohl mit den Klôstcrn ein Ende nchmem werde —
umgekehrt ». — Ce père, sorte de factotum, au monastère, est mentionne aussi
par Fauteur des Lettres écrites de Barcelone p. 110 (c'est en 1792 que Pierre-
Nicolas Chantreau se trouva au Montserrat) : « Un moine allemand, dont la
franchise n'était pas celle d'un être renfrogné, voulut absolument être mon
guide dans ce voyage. » Nous connaissons l'humeur de ce Français qui trouvait
tout mauvais en Espagne, même les moines du Montserrat : v Les moines de
cette abbaye sont les buveurs les plus intrépides de l'Espagne; après la mal-
voisie, dis-je, les bonnes gens se déboutonnèrent et me parlèrent de notre
Ré\-olution, â peu près comme on peut en parler à la chaire. »
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124 ARTURO FARIKELLI
gieuse qu'on y célèbre les offices '. Une grille de bronze sépare
le maître-autel du reste de l'église ; au-dessus, une niche renferme
l'image sacrée. Des rois et des empereurs ont fait en tout temps
des pèlerinages pour la voir. Madrid, Venise et Rome ont des
églises du Montserrat. Il n'y a pas ici de véritables trésors artis-
tiques. Les figures du chœur sont bien dessinées, mais la
richesse d'invention qu'on admire dans les autres églises de
l'Espagne manque ici. On ne trouve au Montserrat d'autres
tableaux remarquables qu'un Jugement dernier suspendu à l'entrée
de la bibliothèque. L'imagination débridée du peintre a su repré-
senter et multiplier les peines de l'enfer, chrétiennes et païennes,
avec un effet vraiment épouvantable.
La matinée du lendemain est consacrée à la visite des ermi-
tages. Le temps est douteux ; on s'empresse d'atteindre le som-
met de la montagne dans l'espoir de jouir d'une belle vue. Du
côté gauche de la petite esplanade, devant le couvent, un petit
escalier élève ses gradins taillés dans le roc. C'est par là que
Ton monte à l'ermitage de Sainte-Anne. Depuis Sainte-Anne
jusqu'à San Gerônimo, qui est près du sommet, le chemin est
assez long, la montagne se présente sous ses aspects multiples.
Six ou sept étages, c'est-à-dire des parois à pic qui s'échelonnent
entre six ou sept petites terrasses, forment le Montserrat. La
vigne croît encore à l'étage inférieur, et toutes les terrasses,
même celles du sommet, offrent une végétation variée; des
arbres, des genêts, des herbes apparaissent partout ; au creux
des rochers s'enchevêtrent des buissons. Du milieu de ces
broussailles grimpantes, vertes et épaisses, s'élèvent les faîtes nus
et polis des cônes gigantesques, des colonnes de rochers. Plus on
approche du sommet, plus l'armée de ces rochers devient nom-
breuse. On les aperçoit en groupes étranges, changeant de forme
I. Voir les Ohra^ musico-religiosas del P. Gu\manO. 5. B, Primera colecciôn,
tome II (1894).
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m^
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 125
à chaque tournant du chemin. S*il fallait vivre en ermite dans
cette montagne, on n'aurait peut-être pas de plus agréable
occupation que d'apprendre à distinguer ces crêtes, de leur don-
ner des noms, de les saluer au lever du soleil et de les saluer
encore au soleil couchant. Le Montserrat n'a pas le caractère
sérieux, grave et solennel des montagnes du Nord, des Alpes, ni
même des Pyrénées. C'est un îlot isolé, déchiqueté en rochers
innombrables, un chaos d'arêtes sauvages et escarpées. U est
merveilleux et extraordinaire, sans être grand et sublime. Les
immenses parois, les sur&ces étendues, où le regard plane dans
l'infini, font défaut. Point de chutes d'eau qui grondent dans
les abîmes, aucun groupe de sapins mornes et sombres, point de
chênes aux troncs robustes, aux branches tordues qui trahissent
la lutte séculaire avec les éléments. Les arbres que l'on aperçoit
ici sont faibles et rabougris. Mais ce que cette montagne perd en
grandeur, elle le gagne par son mélange merveilleux de grâce et
de sauvagerie, par le silence solennel qui y règne. Une vallée
charmante et en fleurs s'étend à ses pieds, et, d'un seul regard
jeté vers les hauteurs, vous apercevez un chaos d'écueils semblable
aux écroulements d'une ville de rochers.
Les demeures des ermites sont basses; elles n'ont qu'un étage,
et changent de style selon leur position. Elles ont toutes une
chapelle à leur côté. Pour petites qu'elles soient, elles renferment
plusieurs chambres, une cuisine, une citerne ; la plupart ont une
colonnade au-devant et un ou plusieurs carrés de jardin sur les
terrasses dans les anfractuosités de la roche. Toutes sont propres
et bien soignées. Ce doit être un spectacle bien étrange que de
voir ces ermites descendre en hiver, presque en pleine nuit,
à 4 heures du matin, une torche à la main, les sentiers escar-
pés et se rassembler à l'office dans ces hauteurs affreusement
solitaires. De tous les ermitages du Montserrat, celui de
San Gerônimo est le mieux et le plus romantiquement situé.
Le temps était brumeux, mais le brouillard restait au fond de la
vallée. Le soleil rayonnait du haut de la voûte bleue et pure du ciel.
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126 ARTURO FARINELLI
Au premier plan, dans la direction du couvent, on voyait émer-
ger les crêtes des montagnes, baignées dans la mer humide et
vaporeuse qui couvrait toute la contrée. Un groupe de rochers
visible de partout, et qui semblait s'élever derrière et au-dessus du
couvent, flottait comme un îlot immense. A sa gauche, les pics
se détachaient plus isolés, plus crevassés, Cest de ce côté que les
nuages de brume, épais et silencieux, couvraient la montagne
comme une mer. Ils s'avancent peu à peu par un mouvement
continu, s'enfoncent dans les golfes dentelés, atteignent le
sommet en face, et leurs flocons flottent au-dessus comme une
gaze subtile, déchirée çà et là par la surface lumineuse. A droite
de cet ermitage, s'ouvre un abîme épouvantable, en forme de
cratère; les pierres que l'on y jette retentissent longuement et
sourdement. Une petite chapelle dédiée à la Vierge est accrochée
aux flancs de cet abîme. Autour d'elle, un passage étroit, muni
d'une rampe, permet de jouir d'une vue admirable sur une
immense étendue de pays, sur la mer au loin, sur une partie de
la périphérie de la montagne isolée. Le temps n'est pas assez
clair pour embrasser du regard toute cette vaste étendue, mais on
en est consolé parle spectacle imposant et magnifique des masses
de brouillard qui s'élèvent de tous côtés. Le soleil monte, le
bord de l'horizon, coupé par les montagnes du Roussillon et par
les Pyrénées, est parfaitement pur, et l'on aperçoit toute la grande
chaîne avec ses cimes blanchies par la neige ; mais tout près du
Montserrat et dans la plaine environnante, la mer des nuages plane
et s'élève. Ces nuages s'entassent vers l'Ouest plus qu'ailleurs,
c'est de là qu'ils commencent leur mouvement graduel; à nos
pieds, ils se groupent en cercle, ils roulent lourds et lents
tout au fond; plus haut, la vapeur fine s'échappe par les fentes
des rochers; à l'Orient et au Midi, on ne distingue qu'un chaos.
La montagne, la mer et les nuages se pénètrent, se fondent à
un tel point que toute limite disparaît. De cette mer de brouil-
lard, des flocons délicats et diaphanes s'envolent vers le ciel.
Peu à peu les essaims de nuages augmentent et grossissent ; deux
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE llj
d'entre eux, l'un au fond, Tautre en haut, se rapprochent de plus
en plus, jusqu'à engloutir Tazur du ciel. La vapeur subtile
s'étend au-dessus, le soleil s'obscurcit, tout annonce le mauvais
temps.
On s'empresse de descendre jusqu'à l'ermitage de Saint-
Onofre, qui est du côté opposé de la montagne, mais on avance,
toujours enveloppé dans le brouillard; toute vue a disparu, on
n'aperçoit que des pics isolés qui paraissent et disparaissent
tour à tour à mesure que l'on s'approche d'eux, et leur appari-
tion instantanée ajoute encore à l'étrangeté de leur aspect.
D'autres ermitages offrent d'autres curiosités. Saint-Onofre,
Saint- Jean sont suspendus aux rochers comme des nids d'aigle.
Une paroi abrupte, tombant à pic, cachait peut-être une fente
semblable à une caverne : on en a profité pour construire un ermi-
tage, la roche nue pouvant servir comme muraille principale. De
la fenêtre de Saint-Onofre, on jouit d'une vue splendide qui
embrasse tout le pays environnant et s'étend jusqu'à la mer. Le
ciel s'éclaircissait de nouveau, mais on ne pouvait cependant pas
distinguer l'île de Majorque comme à d'autres jours.
Les douze ermites sont des moines comme ceux du couvent,
mais ils ne sont point ordonnés prêtres ; ils ont des règles plus
austères. La montagne, qu'ils ne peuvent jamais quitter, est leur
seul domaine. Ils diffèrent dans leur caractère, dans leur manière
de vivre. Il y en a de plusieurs provinces, et même de plusieurs
nations. Il y en a de bienveillants et il y en a de bourrus. Celui de
Sainte-Anne est un bel homme, aux traits doux et agréables. Le
front petit, mais ouvert, le regard tranquille et serein, le nez
droit sans courbure, la barbe longue, tout révèle une gravité
tendre, une gravité qui se suffit à elle-même, la paix de l'âme.
Il est de Valladolid, il a passé i8 ans dans la montagne, et ces
i8 ans, il l'avoue, lui ont paru aussi courts que i8 jours. « Rien
n'a troublé mon repos, disait-il, que le souvenir de mes fautes. »
Un autre ermite, Aragonais de naissance, se montre bien moins
gracieux. Il reçoit les visiteurs d'une façon peu aimable, achève
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128 ARTURO FARINELLI
sa prière d'un air sombre et refuse même de leur montrer son
habitation. A en juger par son extérieur, on dirait, avec une
exp-ession espagnole, que c'est un genio aduslo. U était grand et
maigre, son crâne avait une forme étrange, le front était élevé,
les lèvres retroussées avec une expression de dépit, les joues
enfoncées, les yeux grands et mornes. L'ermite de Saint-
Onofre était un Français, homme aimable et agréable, qui
n'avait pu effacer les traits du caractère de sa nation. A pre-
mière vue, la vie de ces ermites nous paraît charmante. Une
solitude que rien ne trouble, une nature superbe, une indépen-
dance absolue en apparence. Cette vie est bien différente lors-
qu'on la contemple de plus près. La plus grande partie de la jour-
née se passe en exercices de piété. Deux ou trois heures tout au
plus doivent suffire pour soigner le jardin et accomplir les tra-
vaux manuels. A deux heures du matin. Termite se lève; il prie, il
médite, il lit jusqu'à sept heures. Il vaque alors aux soins de son
ménage. Puis, de nouveaux exercices de dévotion jusqu'à midi et
ainsi toute la journée. A chacune de ces heures, sa clochette doit
accompagner les cloches du couvent. Il ne peut s'éloigner beau-
coup de son ermitage. Il ne peut communiquer que très rare-
ment avec les autres ermites. Les fatigues corporelles auxquelles
il se soumet sont accablantes. En hiver, il est exposé au froid très
sensible, et de tout temps, des vents désagréables sifflent à tra-
vers les fentes de sa demeure. Hiver et été, il parcourt de grand
matin, une torche à la main, un chemin pénible; il tombe par-
fois. II fait maigre toute l'année; il n'a souvent d'autre nourri-
ture que du poisson séché et des olives. Il ne descend au cou-
vent qu'à certains jours pour de grandes fêtes ou lorsqu'il est
vieux ou malade; c'est au couvent que meurent tous les ermites,
sans exception. Pour pénible et dangereuse que soit cette vie,
elle est néanmoins ardemment recherchée. Lorsqu'une place est
vacante, les aspirants sont très nombreux et le choix est embar-
rassant. On croirait à un fanatisme religieux qui pousse l'homme
à souhaiter vivement une telle vie solitaire : en feit, les ermites
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I29
actuels, comme ceux que d'autres voyageurs décrivent, sont pai-
sibles, taciturnes, apparemment ou réellement dévots, mais, à de
i^ares exceptions près, il n'y a chez eux aucune ombre d'exalta-
tion ou de fanatisme. Ils font tous leufs petits travaux avec infi-
riimént de soin, avec une grande propreté et avec amour. Pas un
qui montre un penchant décidé :à la rêverie, à la méditation sub-
tile, à l'oisiveté. Ils ont toutes les curiosités et tous les petits
soucis des nuîrtels ordinaires. On oublie facilement, lorsqu'on
connaît leurs préoccupations^ que leur -vie est retirée du monde
terrestre et n'appartient qu'au ciel. L'ermite, de même que le
sauvage, vit continuellement avec la nature; soq jardin est son
unique délassement, son petit territoire autour de sa cdlùle est
son monde à lui ; dans ce monde, il ne' laisse rien de caché, rien
dont il ne fesse son profit. Conlnle lé sauvage, il doit lutter
contre la furie dés éléments; comme lui,' il grimpe avec hardiesse
et agilité le long des parois de ces rochers perpendiculaires, heu-
reux de n'avoir jamais de sentiments hostiles qui troublent la
paix de son âme.
Il est bien étrange, sans doute, de renfermer toutes ses forces
et tous ses désirs dans quelques pieds de terre, quand otî a
devant soi une province fertile; des sommets de montagne qui
s'élèvent majestueusement au-dessus de la plaine et la mer infi-
nie; de renoncer à tout, excepté à cette solitude et au ciel. Même
une imagination constamment repliée sur le même objet,
comme celle de J.-J. Rousseau lorsque, étendu dans sa nacelle,
il se promenait des demi-journées autour de l'île de Saint-
Pierre ', même l'occupation la plus absorbante, les idées les plus
1 . 5* Promeftade : « J'allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au
milieu du lac, quand Teau était calme; et là, m*étendant tout de mon long
dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver
lentement au gré de Teau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans
mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bieo^
Rexiie hitpanitiue. ^
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130 ARTURO FARINELLI
abstraites, ne sauraient produire le sentiment qu'éprouvent ici
des hommes ordinaires sans nul fanatisme religieux. Ce phéno-
mène psychologique ne se comprend que sur place, au milieu
de ces hommes. Le penchant à la solitude est moins rare du reste
en Espagne qu'ailleurs. La vie d'ermite convient fort bien au
caractère espagnol peu expansif, peu actif, peu soucieux de dis-
traction, replié sur lui-même, qu'aucune privation, aucune
fatigue corporelle n'efrra)e. Dans la solitude de l'ermite, le bour-
donnement des prières, les exercices de dévotion ne sont qu'un
besoin inconscient de l'âme qui couve au-dessous des sentiments
habituels. Bien plus que l'exaltation religieuse, c'est le désir assez
terrestre d'un revenu assuré, d'une vie tranquille et indépen-
dante qui pousse l'Espagnol à choisir l'ermitage pour asile '. Plu-
sieurs causes auront sans doute produit cette détermination, et
la dévotion peut bien en avoir été le premier mobile. Mais la
dévotion aurait difficilement suffi, si, inconsciemment, l'âme
n'avait point incliné à une telle vie. Des malheurs réels, des
déceptions, des troubles et des erreurs de la conscience ou de
l'imagination poussent aussi l'homme à la solitude, mais cela
n'arrive que dans des cas exceptionnels.
Une anecdote qui montre sur le vif l'énergie des ermites
du Montserrat et que Humboldt emprunte à une lettre de son
frère Alexandre, des données sur la configuration minéralogique
et physique de la montagne, puisées à la même source, terminent
la description dont nous n'avons donné ici qu'une idée fort impar-
déterrainé ni constant, ne laissaient pas d'être à mon gré cent fois préférables
à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de
la vie. Ji»
I . Le Vago italien, le Père Caimo, en parlant des ermitages du Montserrat
(LetterCy p. 86), raconte le fait d'un converti « che aveva volenteroso cambiato
il suo impiego in una di quelle celle, perciocchè niuna cosa è tanto desidera-
bile quanto l'essere provveduto del bisognevole senza cura, passando i giornî
senza affanno, tra le varietà di molti oggetti piacevoli. »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I3I
faite. S'il y avait un endroit au monde qui pût convenir au
recueillement de ce grand solitaire qui pensait, qui agissait, qui
vivait seulement pour le perfectionnement de son être, c'était
certainement le Montserrat. Cette montagne isolée lui offrait
assez d'images applicables à la vie et à la destinée de l'homme.
La grandeur de la nature, dit-il, et la profondeur de la solitude
remplissent le cœur d'émotion. Dans l'hiéroglyphe le plus vide
vous trouvez alors renfermée une pensée éloquente. Dans
notre vie tumultueuse, nous oublions souvent que l'homme
est le médiateur entre nous et nos croyances ; nous passons rapide-
ment et h la légère sur cela, mais dans la paix de la solitude nous
jugeons mieux et nous nous attachons avec tendresse à tout ce
qui est humain.
Il en coûtait à Humboldt de quitter le Montserrat. Ses regards
restèrent longtemps fixés, tantôt sur l'immense étendue de
pays, bornée d'une part par la mer et par les montagnes nei-
geuses, tandis qu'elle se perdait insensiblement de l'autre, tantôt
sur le fond des vallées boisées où le tintement d'une clochette
d'ermite était la seule chose qui interrompît le silence sépulcral :
« Je n'ai pu m'empêcher, dit-il, déconsidérer cette place comme
la retraite la plus silencieuse, éloignée du monde, où le désir de
vivre pour soi et pour la nature, désir que presque tout le monde
partage, est parfaitement satisfait. » Que de souvenirs poé-
tiques, que d'émotions la vue de cette montagne et de ces pai-
sibles ermites éveillait dans l'âme de Humboldt ! En montant sur
la croupe du Montserrat, Humboldt pensait à Gœthe. Gœthe
est, au Montserrat, son compagnon imaginaire. Quelques vers des
Geheimnisse l'avaient surtout frappé. Humboldt avait toujours
aimé passionnément ce fragment dans lequel, selon lui, régnait
un accord merveilleux et sublime; mais ce ne fut qu'après son
ascension au Montserrat que les Geheimnisse s'attachèrent à
quelque chose qu'il avait lui-même éprouvé ; il les aima alors et
les comprit davantage. Il écrit à Gœthe : « A peine montais-je le
sentier qui mène au couvent et qui serpente légèrement sur les
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132 ARTURO FARINELLI
pentes du rocher, que les cloclies retentirent avant mêrae que je ne
m'en aperçusse; je croyais voir devant moi votre dévot pèlerin
et, lorsque du fond des crevasses profondes couvertes de verdure,
je jetais mes regards en haut et que j'apercevais des croix que des
mains hardies et sacrées avaient élevées à des hauteurs vertigi-
neuses, sur les pointes nues des rochers qu'aucun homme ne
semblait pouvoir atteindre, mon œil ne glissait pas avec indiffé-
rence sur ce signe si répandu dans toute l'Espagne ; je crus vrai-
ment que :
Zu deni viel tausend Geister sich verpflichtet,
Zu dem viel tausend Herzen warm gefleht. »
Rien d'étrange à ce que Humboldt, en montant au cloître de
Montserrat, se soit souvenu du frère Marcus de Gœthe, qui monte
aussi son chemin tortueux, taillé dans le roc, et, avant d'at-
teindre le sommet de la montagne mystérieuse, avant même de
savoir ce qu'il va rencontrer dans cette solitude, entend tout à
coup le tintement d'une cloche qui ranime ses forces épuisées et
lui donne presque une vie nouvelle \ Ce qui étonne, c'est que
Gœthe ait appelé lui-même son fragment, en 1816, « une sorte de
Montserrat spirituel ». C'est que le poète, longtemps après avoir
écrit ses strophes symboliques et énigmatiques, avait mêlé les
souvenirs de la description du Montserrat de Humboldt aux sou-
venirs de sa création. La montagne imaginée par Gœthe n'avait
rien de commun avec le Montserrat que la solitude qui régnait
dans ses gorges; elle était aussi vague que la plupart des paysages
inventés par la Êintaisie capricieuse du poète ; elle n'avait pas les
sommets et les flèches bizarres du Montserrat. On ne parvenait
au couvent des « Rosenkreuzer » qu'après avoir gravi le sommet
Er steigt und horcht und ist wie neu geboren :
Ein Glockenklang erschallt in seinen Ohren.
(Die Geheimnisse ^ 3* st.)
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I33
et après être descendu dans une vallée verdoyante. Il n*y avait
là ni ermitages, ni ermites. En dehors du couvent, on ne ren-
contrait ni moines, ni pénitents, aucune autre habitation
humaine. Les douze frères demeuraient dans le même édifice, où
ils se rassemblaient chaque jour. Goethe néanmoins, à l'âge de
60 ans, voulant orienter ses lecteurs sur la place représentée
par les Geheimnisse et caractériser le contenu de son fragment,
avait écrit : « Que le lecteur s'imagine être conduit dans une
sorte de Montserrat idéal, et parvenir à des plaines vastes et fer-
tiles après avoir gravi les masses de rochers * ».
Dès lors, la merveilleuse île rocheuse de la Catalogne, grâce
à la plume de Humboldt, devint le symbole de toute retraite
solitaire *. On disait le Montserrat de Tâme pour exprimer le
repos, la tranquillité de Tâme, l'isolement paisible et bienheu-
reux. Humboldt n'avait-il pas souhaité lui-même, tout au com-
1. Voir l'article de H. Dûntzer, Gœihe's Gtheimnissey dans la Zeitsch,/, deut.
PhUoL (1896), p. 484.
2, Jariges (Beauregard Pandin), qui était allé au Montserrat deux ans après
Guillaume de Humboldt, éprouva à peu près les mêmes émotions. Voici ce
qu'il dit dans ses Bruchstûcke einer Reise durch das sûdlicfje Frankreich, Spanien
und Portugal y Leipzig, 18 10, p. 260 : « Ein ganz eigenes Gefûhl erweckt die
wilde Felsenôde, dièse an den Klippen schwebenden Hûttchen mit ihren
alten Bewohnem, welche selten oder nie ins Kloster zurûckkommen, dièse
schauerlichen Abgrûnde, ûber die hinweg der Blick auf das romantische Thaï
in der Tiefe fallt ; gcwiss man kann die Abgeschiedenheit von der Welt, das ûber
das Irdische erhabenc Leben eines Heiligen im Bilde wohl nirgends so lebhaft
anschauen, als hier auf diesem wunderbarli.hen Montserrat ». — Jariges,
écrivant ses souvenirs longtemps après son voyage, avait évidemment consulté
larticle de Humboldt sur le Montserrat. Humboldt parle des ermitages « im
eigentlichen Sinne des Worts in den Lfiften schwebend « {Œuvres, III, 185, et
III, 200). « S. Onofrc und St Juan hàngen gleich Adlernesten am Felsen », et
Jariges répète (p. 258) : « Dîese kJeinen Hùtten, gleichsam in den Lûften
schwebend, nehmen sich aus wie Ncster von Raubvôgeln. » — Apres la
dévastation française de 1808 tout changea dans la vie et dans la demeure dts
solitaires du Motitserrat.
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134 ARTURO FARINELLI
mencement de son article sur le Montserrat, un endroit particu-
lièrement favorisé de la nature, où l'imagination de l'homme
aurait trouvé en tout temps son refuge ? Pouvait-on se figurer
un meilleur asile idéal que le Montserrat '? Gœthe, à l'âge où le
recueillement et la méditation solitaire lui étaient de plus en plus
chers, avoua que « Thornme ne trouve le bonheur et la paix
que dans son propre Montserrat ». On comprend que le poète
ait, inconsciemment peut-être, mêlé des souvenirs de la descrip-
tion du Montserrat à la seconde partie du Faust *. Schiller ne
manqua pas de lire le manuscrit de l'article de Humboldt. Il l'ad-
mirait, mais avec réserve. En le renvoyant à Gœthe le 5 sep-
tembre 1800 % il disait que le tableau était intéressant, car il
montrait la vie d'une classe isolée de l'humanité, qui, de même
que la montagne où elle réside, est séparée du reste du monde.
La description aurait pu être un peu plus animée et plus diver-
I . « Ich habe mich nicht erwehren kônnen, diesen Platz (le Montserrat)
als den Zufluchtsort stiller Abgeschiedenheit von der Welt anzusehen, wo
die gewiss nur wenigen ganz fremde Sehnsucht, mit sich undder Natur alleîn
zu leben, voile und ungestôrte Befriedigung genôsse ; und sollte nicht billiger-
weise jeder rein menschlichen Empfindung auf Erden ein von der Natur
besonders fur sie begùnstigter Ort geheiligt seyn, zu welchem der Mensch,
wenn nicht sich selbst, doch wcnigstens seine Einbildungskraft und seine
Gedanken retten kônnte? » (Œuvres, III, 178). — Virués avait dit dans son
poème (ch. V) :
Los riscos, cuyas cimas hasta el delo
En forma de pirdmides subidas,
Bastan d divertir y dar consuelo
A las mas tristes aimas y afligidas.
Al fin, alli extremô naturaleza
Todo lo mas suave y mas hermoso
Y todo lo que mas mueve y aviva
La santa soledad contemplativa.
2. Je parlerai ailleurs de cet emprunt fort discuté.
3. Schiller s Briefe y éd. Jonas, VI, 197.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I35
tissante, mais elle n'était nullement aride. « On désirerait de la
même plume, ajoute Schiller, à côté de ce tableau, son revers :
un tableau de la vie mondaine agitée. L'effet en serait alors dou-
blé. »
Humboldt n'eut guère à se plaindre de l'effet et du succès de
sa description. On ne la lisait pas seulement, on s'en inspirait.
La fantaisie y ajouta ses ornements. Le Montserrat, idéalisé,
devint pour les Allemands une montagne à la mode, le rêve des
solitaires. Dans les contes et les nouvelles, le Montserrat ne
manqua pas de jouer son rôle. Tout au commencement du
siècle, avant que Humboldt n'imprimât son essai, C. A. Fischer
insérait dansson Choix de nouvelles espagnoles l'histoire d'un ermite
du Montserrat, qui, après force illusions, après un mariage des
plus aventureux et une séparation tragique, le cœur saignant,
renonce au monde et finit ses jours dans le refuge sacré de la Cata-
logne \ La première nouvelle traduite en allemand du Recueil des
nouvelles de Dona Maria de Zayas y Sotomayor (traduite d'après
l'indication du titre par Sophie Mereau Brentano, mais en réalité
par Clemens Brentano ') déroule son action sombre et tragique
au milieu des rochers silencieux du Montserrat ^ Au Montser-
1 . C. A. Fischer, Der Einsiedler vom Montserrat, dans les Spanisch Novdletty
Berlin, 1800, pp. $8 ss. Cest une traduction libre de la nouvelle bien connue
de J. Ferez de Montai van.
2. « Ihr liebt wohl die Madonna von Montserrat, und woUt siebesuchen »,
disait Porporino à Ponce dans le drame de C. Brentano. Ponce de Léon (Ile acte,
dernière scène).
3 . H^er sich wagtgeht xu Grand, dans les Spaniscfje und Italienisch Novellen, hrg.
v. Sophie Brentano, Penig, 1804, p. 11 ss. — En 1808, parut à Leipzig une
nouvelle de J. A. Fessier, Alonso oder der IVanderer nach Montserrat, ans Don
Bareos Papieren, — Peu d*années après, Caroline Pichler publiait sa nouvelle :
Der Einsiedler aus dem Montserrat (la nouvelle D^r Grafvon Barcellotia, de la
même Pichler, insérée d'abord dans VJgJaja de 181 5, p. 230 s., rappelle aussi
parfois le Montserrat.) — Charlotte von Ahlefeld se souvenait sans doute de la
description du Montserrat de G. de Humboldt lorsqu'elle écrivait son roman :
D-r Mohrenkmbe oder die IVallfahrt tiacb dem Montserrat, public à Altona
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136 ARTURO FARINELLI
rat encore, rimagination enfentine nourrie des contes tels que
Lélixir de la w, La fille du roi dans la montagne du Moniserraty
plaçait un château mystérieux, des fantaisies enchantées, une
princesse qui attendait du Nord son époux'.
Une princesse véritable, une des plus nobles et des plus ravis-
santes que TAllemagne ait jamais connues, Caroline Louise de
Weimar, l'amie de Herder, de Gœihe, de Wieland, de Zacharias
Werner, née, comme disait Caroline de Wolzogen, Tauteur du
roman Agnes von Lilienthaly pour s'attacher à tout ce qui est
grand et beau, âme délicate et profonde, exerçant une sorte de
fascination sur les meilleurs esprits de son temps, rêvait aussi,
dans la fleur de son âge, un séjour de tranquillité et de repos au
Montserrat. Elle avait vu, vers la fin de 1809, les gravures vrai-
ment admirables qui ornaient le Voyage pittoresque et historique
en 1821. — La nouvelle D^r Einsiedler au f Montserrat, parue dans le Panthéon,
vol. XVn, Stuttgart, 1830, est une traduction libre de Monulvan. — Une
nouvelle « originale » de Torcuato Tarrago y Mateos : El Ermitano de Montserrat
parut en deux volumes, à Madrid, en 1848. — Je ne connais le roman décadent
Montserrat ôqIA. André (Paris, 1895) qued'après une note de la Rèv.criticûy 1, 197.
— Une étude sur le Montserrat dans Thistoire et dans Timagination des poètes
et des voyageurs serait extrêmement intéressante et curieuse. Comme on le sait,
V. Balaguer s'est occupé à plusieurs reprises du Montserrat, en en décrivant
à sa manière, poétiquement et fantastiquement, les légendes et les souvenirs :
Leyetidas de Montserrat. — Montserrat, Recuerdos tradicionaks é histàricos de
este Santuario y montana, Barcelona, 1853, ^'vre qui a même eu Thonneur
d'une traduction allemande : Montserrat, Sagen, Legenden und Geschichten. Ans
dem Spanischen ûherset^t von D, A, Rosentlxd, Regensburg, 1860. Verdaguer
a imprimé en 1880 àçsCansons de Motitserrat aranovameut dictadas. Voir encore
J. G}llet, La musa latina en Montserrat en les siglos XVI y XV II, Des
Cohles à la Perla de Cataltmya, Nostra Senyora de Montserrat (jtiproàMcXoti de
quelques stances du xve siècle) ont paru à Barcelone, en 1896. Voir aussi une
description intéressante, Los Castelis de Montserrat, ensaig criticb bistoricb,dt
F. drreras-Candi, dans la Coleccià de monografias deCatalunya, Barcelona, 1891.
I . Voir J. W. Wolf, Die Kônigstochter im Berge Muntserrat, dans les Deutsche
HansffMrchen, Gôttingen, Leipzig, 1851, p. 54 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I37
de r Espagne, de Laborde*, ouvrage connu aussi de Goethe %
et dont le premier volume, qui contenait la description du
Montserrat, venait alors de paraître dans une traduction
allemande K Elle en fut frappée, exaltée. Les souvenirs de la
description de Humboldt restaient gravés dans son cœur. Le
6 janvier 18 10, Henriette Knebel écrit à son frère Charles que
la princesse avait projeté depuis quelque temps un voyage au
Montserrat; c'était là que ses désirs les plus ardents la transpor-
taient sans cesse; un séjour au Montserrat était son ambition
suprême ♦. Six ans après, la princesse mourait comme une jeune
1. Planches xix-xxxvii. Je suis parfaitement persuadé queLaborde connais-
sait la description du Montserrat de Humboldt. Il suffit de comparer le texte
de son voyage avec le Montserrat de H., qui parut dans un journal assez connu
en France, pour s'en convaincre. De même que Humboldt, Laborde décrit
réut d*âme des ermites {Voyage, 1806, I, 17 : Description de la montagne et
du couvent de Montserrat) : « Quel que soit le motif de leur résolution, il règne
bientôt dans leurs idées et dans leur aspect la même uniformité que dans leurs
costumes et leur pénitence : on voit rarement en eux cette imagination sombre
et hardie des soliuires du désert, ce zèle religieux. Les ermites du Mont-Serrat
ont des vertus plus douces et habitent des lieux moins sauvages ; ce sont des
hommes simples et droits, de ceux qui craignent Dieu et fuient le mal; la paix
r^ne sur leurs visages. » L'apostrophe finale ne devait pas manquer son effet
sur les lecteurs (p. 18) : « Philosophes, hommes d'État, artistes, voyageurs
enfin de toute espèce, venez faire un pèlerinage au Mont-Serrat, vous y trou-
verez chacun dans vos idées un tribut d'hommage à lui rendre. »
2. Gcethe connaissait sans doute aussi la description du Montserrat dans les
Délices d* Espagne et de Portugal, de J. Alvarez de Colmenar (Amsterdam, 1741^
111,128 s.).
3. Mahkrische und historisclje Reise in Spanien, Atis dent Fran:(ôsischen Ùberset^L
Mit 77 Kupfem (par J. A. Bergk, Leipzig, 1809-1811). Elle est malheureuse-
ment incomplète, mais elle est maniable, ce qui n'est pas le cas de la volu-
mineuse édition française.
4. a....denn dahin (au Montserrat) gingen eigentlich ihre Gedanken, und
dieser Aufenthalt wâre das Ziel ihrer Wûnsche, das sic immer im Herzen bei
sich bewegte. » Aus Karl Ludwig von Knebels Brie fwechsel mit seitur Scbwester Hen-
riette, hrg. V. H. Dùntzer, Jena, 1858, p. 400. — Humboldt, comme on sait,
était en bonnes relations avec la princesse. Voir Briefe an Motherhy (Berlin,
7 mai 1810), p. so.
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138 ARTURO FARINELU
fleur repliée sur sa tige, et ses rêves descendirent avec elle dans
la tombe.
Je ne sais si Humboldt est pour quelque chose dans les pèleri-
nages au Montserrat que les Allemands de notre siècle ont entre-
pris. Plus d'un, sans doute, qui écrivit ses souvenirs, n^ignorait
pas le tableau tracé par Humboldt. Les descriptions du Montser-
rat se multiplièrent. Elles répétèrent à l'infini des choses dites
et redites, et que le philosophe solitaire, le confident de Goethe
et de Schiller, avait exprimées mieux que personne \
Celui-ci n'oublia pas si vite l'impression reçue dans sa
visite aux ermitages du Montserrat; il ne l'oublia jamais. Dans
un des sonnets qu'il dictait pour ranimer ses souvenirs, pour
épancher son âme saturée d'émotion, Humboldt célèbre encore
une fois le Montserrat. Il répète des idées, des sentiments, des
images bien connues. Il décrit la montagne qui s'élève vers le
ciel, ces grandes colonnes de rochers qui se superposent à d'autres
colonnes. Il rappelle les ermites qui ont trouvé ici leur refuge,
et jouissent du repos de l'âme que rien ne trouble, sans que la
nacelle de leur bonheur fasse jamais naufrage. Il croit cependant
que l'homme peut fort bien se passer des rochers du Montserrat
I. J'en ai lu dernièrement plusieurs, et, je l'avoue, sans aucun profit, ni
aucun agrément. Lorinser, le traducteur de Calderon, a dit peut-être le moins
de banalités sur le Montserrat dans ses Reiseski:(^en aus Spanieny R^ensburg,
1855,1, 84 s. D'autres, comme E. v. Cuendias, Span'uit uttd die Spanier, Brûssel
1847, p. 570, s. ; C. A. Rossmàssler, Reise-Erinnerungen aus Spattiett, Leipzig,
1854, I, 40; K. Freih. v. Thiencn-Adlerflycht, In dos Lattd vdl Sonnenschein^
Berlin, 1861, p. 148 s. ; H. Ischckk^^Reise-Erinnerungen aus SpanUn. Von Bar-
ceîona tiach Cadii^ Wùrzburg, 1879 (P- 3^^)*» G» Strobl, Bine Sommerreise
nachSpanien^ Graz, 1880, p. 62 ss. ; J. Grauss,£i«^ Ruttdreise inSpaniett, Wien,
1893, n'étant pour la plupart que des simples guides, ne font qu'orienter assez
superficiellement le lecteur, et sont dépourvus de toute originalité. — Voir un
chapitre, bien pensé et bien écrit, sur le Montserrat, dans les notes de voyage
de Th. Bernhardi, Reise-Erinneiungen aus Spanien, Blàtter aus eitum Tagébuchey
Berlin, 1886, p. 543 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I39
pour purifier son intérieur. Même au milieu de la société tumul-
tueuse, rhomme qui sait puiser dans le sanctuaire de sa pensée
trouve la solitude et le repos '. C'était son expérience à lui.
Lancé au milieu des affaires, au milieu des passions frémissantes,
dans le tourbillon de la vie, ambassadeur, ministre, il a porté
toujours son Montserrat dans son cœur; il a eu toujours la
force de se séparer du monde pour vivre confiné dans ses études
chéries, dans sa méditation. Sa solitude au milieu du tumulte
des affiaires a été sa ressource infaillible ; même quand les orages
grondaient au dehors, il n'a pas eu son repos troublé, il est
toujours resté inébranlable.
Après bien des hivers passés dans le monde, le besoin de s'en
écarter le plus possible devint plus pressant : « Chaque année,
dit-il dans une de ses eff"usions à Charlotte Diede, augmente
mon penchant à la solitude, à une vie vouée à mes pensées,
à mes souvenirs. Il n'augmente pas seulement, il porte de plus
en plus ses fruits bienfaisants » (1833). « Il n'y a rieri au monde
de plus sublime qu'une vie simple, tranquille et paisible » (1828).
Comme des images chéries qu'on aime à caresser et à retenir au
plus fort des émotions, la montagne solitaire de la Catalogne lui
I . Donnons ici le sonnet tel qu'il est et dans sa langue : Der Montserrat
(Œuvres, III, 422).
Im Berg, von kûhner Adler Flug umschwcbt
Wo zu des Himmels dunkelblauer Heitre,
Dass sich der Blick auf Land und Meer erweitre,
An Felsensaule Felsensaulc su-ebet ;
Geweihte Zabi von edlen Klausnern lebet,
Gewiss, dass nicht das Schiff des Glûcks mebr scheitre,
Und jeder Tag die reine Bnist nocb lautre.
Ein Leben, still von Seelenruh gewebet.
Doch nicht des Montserrate Felsenzacken
Bedarf die Brust, dass von der Erde Schlackcn
Sich heilge einsam strenggeûbter Wille.
Auch in der Menschen larmcnden Gewimmel
Schafft selger Ruhe ungetrubten Himmel
Sich dem Gcdanken zugcwandtc Stille,
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140 ARTURO FARINELLI
apparaissait dans ses rêves d'ermite telle qu'il l'avait vue à
l'époque de son voyage. Encore au mois de novembre 1833 il la
décrit à son amie intime à laquelle il avait tant de fois chanté
le « Beatus ille » d'Horace ' :
« Il y a en Espagne une montagne parsemée d'ermitages;
c'est le Montserrat près de Barcelone. J'ignore si vous en avez
jamais entendu parler, ou si vous avez lu quelque chose là-
dessus. Je l'ai visité lors de mon voyage en Espagne, et il doit
exister, imprimée quelque part, une description détaillée que
j'en ai faite. Les ermites ne sont pas des prêtres, mais des
hommes qui ont vécu dans le monde jusqu'à un âge souvent
très avancé, et occupant parfois des places de haute importance.
Le site est d'une beauté merveilleuse. La montagne, toute en
rochers, couverte d'arbres et de broussailles, s'élève, semblable à
une île isolée, au milieu de la plaine. D'innonibrables sentiers
se croisent en tous sens à travers ses gorges et ses escarpements.
Comme trait particulier du paysage, se dressent de toutes parts,
ainsi qu'une forêt d'arbres gigantesques, des rochers de 70 à 80
pieds de haut. Aucun d'eux ne ressemble à l'autre, et ils affectent
souvent les formes les plus étranges. De l'extrême sommet, la
vue embrasse la contrée environnante et s'étend jusqu'à la côte
de la mer. On trouve là douze ermitages, les uns complète-
ment isolés, les autres très rapprochés. Par des procédés presque
puérils on a mis des obstacles à la possibilité de voisiner. C'est
ainsi que deux solitaires habitaient une même grotte, formée par
la crevasse d'un rocher tombant à pic. Une cloison naturelle de
la grotte séparait la demeure des deux ermites. Aucune porte de
communication n'avait été ouverte, ce qui eût été facile, et ces
vieillards, qui vivaient côte à côte, avaient à descendre puis
à gravir plus de cent marches, quand ils voulaient se voir. Beau-
I. Briefe an eine Freundin^ II, 235 s. Je reproduis ici, avec quelques légères
modifications, la traduction donnée par Laquiante, Append, aux lettres de
Humboldt à Schvveighaeuser, p. 201 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I4I
coup d'autres pratiques et dévotions des cénobites étaient aussi
bizarres et aussi maussades. Et cependant le sentiment qui les
portait, sur la fin d'une existence active, à vivre d'une vie soli-
taire et désabusée en face de la nature de Dieu, dans un site
admirable, avait certainement sa source dans les profondeurs de
l'âme. Ces hommes-là n'éprouvaient peut-être pas des senti-
ments aussi purs ; mais leur genre de vie et leur montagne avec
ses ermitages exprimaient fort bien qu'il fallait sentir ainsi. En
laissant de côté son caractère religieux, on n'en était pas moins
agréablement surpris de rencontrer, sur sa route, cette image
symbolique des aspirations idéales. »
De l'ascension au Montserrat, Humbold avait rapporté les
impressions les plus profondes et les plus durables de son
voyage. Quoiqu'il n'ait pas laissé de notes sur son retour à Paris,
en passant par les Pyrénées et par Toulouse, quoique le désir et
le besoin de repos, l'espérance de revoir bientôt l'Allemagne l'in-
vitassent à se hâter, il ne pouvait se détacher sans r^ets de ce
pays où il avait connu de vrais caractères, des hommes char-
mants, où il avait considérablement enrichi ses expériences.
U n'aura pas donné à l'Espagne un adieu douloureux
comme d'autres voyageurs, comme Byron dans Childe Harold
(Ch. I), mais il n'aura pas non plus quitté cette terre si riche
en souvenirs avec le dégoût et le dédain de quelques Français et
Allemands qui n'y voyaient qu'un monceau de ruines, une civi-
lisation irrrémédiablement déchue, le fléau de l'Inquisition sub-
juguant les esprits, entretenant l'ignorance, la crédulité supersti-
tieuse, la fainéantise *. Toute réelle et sensible qu'était la déca-
I . Le mépris de quelques voyageurs français pour la nation espagnole se
comprend trop bien par les rivalités politiques très vives à la fin du siècle. Il y
eut néanmoins des Allemands plus injustes envers FEspagne que les Français
eux-mêmes. Tel Kauthold qui prenait congé de Madrid comme un oiseau
pourrait prendre congé de sa cage. Il respire à pleins poumons lorsqu'il a T Es-
pagne derrière lui, ce pays « wo geistlicher und weltlicher Despotismus die
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142 ARTURO FARINELLI
dence en Espagne, le pays n'en était pas moins digne d'étude
aux yeux de Humboldt. La destinée des nations change et roule
perpétuellement comme Teau du fleuve qui coule de la mon-
tagne à la mer. Essayez, si vous pouvez, d^en arrêter le cours. La
destinée de l'Espagne n'a-t-elle pas d'ailleurs quelque ressem-
blance avec la destinée de l'ancienne Grèce ? « Lorsqu'un cratère
s'écroule et qu'un volcan se soulève, disait Humbolt dans ses
Considérations sur Fhistoire universelle^ ses formes revêtent une
beauté et une grandeur inconnues jusqu'alors; lorsqu'une nation
Menschheit im eiseme Fesseln geschlagen hat, die nun ihre Niedertràchtigkeit
und ihre Schande im schwelgerischen Vergnûgen zu vergessen sucht » ( Spa-
nien wie es gegenwàrtig ist^ Gotha, 1797, II, 384). J. G. Rist est plus calme et
moins déclamateur. Voilà comment il salue TEspagne en la quittant après un
séjour de quatre ans (Lebenurinnerungen, II, 373) : « Jener Sirenenrausch der
sùdlichen Natur hat sich lângst in heitere Erinnerung aufgelôst ; ich habe es
erfahren, dass nicht die Temperatur der Lûfte, die Blâue des Himmels, das
Grûn der Erde, die Sonne am Himmel das Gluck der Menschen macht, son-
dern jene innere Sonne, die den Geistern ûberall leuchiet, wo Glaube, Liebe,
Hoffnung in den Herzen wohnen. Der Norden hat mir gegeben, was ich nim-
mer im Sûden hâtte fînden kônnen. » La différence plus ou moins frappante
entre Thomme du Nord et Thomme du Midi occupait alors sérieusement les
esprits en Allemagne. Voir à ce propos un petit livre assez curieux, mais très
peu lu, de Chr. Victor von Bonstetten, Der Mensch im Sûden und im Norden oder
ûher den Einfluss des Climas (Deutsch v. Friedr. Gleich), Leipzig, 1825. Il y est
rarement question de TEspagne (à la p. 13, on parle cependant de la bra-
voure espagnole irréfléchie et mal dirigée). — Vinckc, que Humboldt connais-
sait fort bien, n*a pas quitté TEspagne sans regret (Bodelschwingh, Leben desPr,
F, V. Vincke, p. 209) : « in die Freude . . unserem Vaterlande schon um so
viel nàher zu sein, mischte sich doch auch die, von jedem Abschiede uns theu-
erer Menschen, selbst Gegenden unzertrennliche wehmùtliige Empfindung.
Ich hatte beinahe 9 Monate in dem Lande zugebracht, welches jetzt mein
letzter Blick begrùsste, ich hinterliess doch mehrere Menschen, deren Andenken
mir immer theuer sein wird ; ich fand meine Erwartungen von dem Lande
nicht befriedigt, aber die Reise bleibt mir doch in vieler Hinsicht nûtzlich und
wichtig, ich môchte sie um keinen Preis noch einmal machen, aber es ist mir
auch nicht leid, sie gemacht zu haben, und wenn es mir zuweilen schlimm
genug erging, so werde ich doch stets mit Vergnûgen daran zurûckdenken. »
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r
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I43
se développe, des formes nouvelles de Tesprit, des sons qui
émeuvent Tâme et frappent la fantaisie revivent dans sa langue.
Cest ainsi que, dans chaque chute, vous trouvez une consolation,
et dans chaque changement, une compensation » \ La plupart des
historiens affectent, de nos jours encore, une certaine répu-
gnance à l'étude de la décadence d'un peuple ou d'une civilisa-
tion. Humboldt est d'avis que l'histoire de la décadence des États
offre, en général, plus d'intérêt que l'histoire de leur grandeur ;
cette prospérité même ne commence à nous intéresser vivement
que lorsqu'on la contemple au point de vue de la décadence.
Lorsque l'organisation artificielle d'un État vient échouer à
recueil du malheur, ses différentes parties frappent d'un coup
nos r^ards ; nous commençons alors à méditer sérieusement, la
sympathie cède à un sentiment poignant de mélancolie ; avec la
chute d'un État nous croyons que tout est en train de chanceler
et de tomber *.
Des pensées, des sentiments pareils agitaient peut-être l'âme
de Guillaume de Humboldt au moment où il quittait l'Espagne,
si malheureusement déchue de son ancienne grandeur, Hum-
boldt ne cachait pas cependant sa joie d'appartenir à une nation
qui marchait à voiles déployées dans la voie du progrès. Il était
fier d'être Allemand. La vie à l'étranger, le séjour en Espagne,
loin d'affaiblir son amour pour l'Allemagne l'avait accru et for-
tifié ^ « Les neiges de Gistille, dit-il dans un sonnet qui a été
1. Bdrachiungett ûber die JVeltgeschichte ^ p. 61 s.
2. GeschichU des Ver f ails der griechisclnn Freistaaten, p. 135 s.
3. Henriette Herz écrivait à propos de Humboldt dans ses Souvetiirs :
« Aber dennoch sehnte er sich . . . auf *s lebhafteste von Spanien hinweg
und wieder nach Deutschland. Er war durch und durch Deutscher. » J. Fûrst,
Henriette Herx, Berlin, 1850, p. 257. — G. Schlesier dit fort bien dans ses
Erinnerungen von IVilhelm von Humboldt, Stuttgart, 1845,11, 39 s., en parlant
deTinâuence du voyage en Espagne sur le caractère de Humboldt: « ...wienur
ein Jahrzeheod spâter von den Wellen Saragossa's ein Zeichen der Befretung
ûber Europa ging, so ist uns mitten unter diesem sùdlichen Naturvolk ein
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144 ARTURO FARUŒLU
peut-être composé en Espagne ', les fleurs odoriférantes de
l'amandier ne remplaceront jamais la tendre bonté de mon doux
pays. «Plus Humboldt restait à l'étranger, plus il voyait de
monde et apprenait à connaître d'hommes, plus il avait d'estime
pour sa patrie, plus il savait en apprécier les avantages tout en en
regrettant les dé&uts. Il est resté Allemand en France, Allemand
en Espagne, Allemand en Italie ^ Les premières années qu'il
passa à Paris, il se plaignait (lettre à WolQ de vivre si loin des
accents chéris du langage allemand ; et sa maison était pourtant
devenue le point de ralliement des Allemands. En octobre 1798
il écrit à Jacobi que, dans le cœur de la France, il est devenu
encore plus profondément Allemand (a ein noch eingefleischterer
Deutscher als vorher »). C'est à cette époque que Schiller écri-
vait à Gœthe : « Notre ami Humboldt reste, au milieu de Paris,
fidèle à ses idées et à son sentiment allemands » (a seiner alten
Charakter durchgebildet worden, der mâchtîg und ^ukunftvoll fur die Emeue-
rung Deutschlands und Preusscn wirkte, ein Held, der wie seine Kinder die
entmuthigsten Landsleute zu grossen Thaten anspomte. » — Voir aussi sur le
haut sentiment patriotique de Humboldt, B. Gebhardt, Wilhélm von Humboldt
als Siaaismann, Stuttgart, 1896, p. 91 s.
1. Rei^ der Heimalh, Œuvres^ III, 421.
2. Cela étonnera sans doute ceux qui connaissent l'habileté, la souplesse
extrême avec laquelle Humboldt savait démêler les traits caractéristiques des
peuples étrangers. Voir aussi O. Harnack, Goethe und îVilhelm von Humboldt,
dans la Vierteljahrs. f, Liter. (Weimar), I, 227. — Cest du reste une parti-
cularité bien frappante des Allemands qui ont le plus étudié la vie intellec-
tuelle des nations étrangères, d'avoir gardé partout, en tout temps et dans toute
son intensité, l'amour de la patrie. Cest à bon droit que Guillaume Schlegel
chantait de lui- même :
Frenide Sitten, fremde Zungen, Stârkten sie den Dcutschen Sinn.
Lemt* ich ûbea her und hin, L^uig ein umgetriebner Wan Irer
Kicht im Herzen angeklungen Wurd' ichniemalsdoch ein Andrer.
A, W. Schle^eU poetische Werke, I u. II, Th. Heidelberg, 181 1, n© 75. Voir
aussi B. Schultheiss, GeschichU des deutschen NationalgefitlAs, Eine historische psy-
choU^tscJje Darstellwtg, I, Weimar, 1893.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I45
Deutschheit »). Peu avant sa mort, Schiller écrivait directement
à Humboldt (avril 1805) : « L'esprit allemand a de trop pro-
fondes racines chez nous pour que vous cessiez un instant de
sentir et de penser à l'allemande. » Qu'on se rappelle la fin de
ses distiques In der Sierra Morena. De quels accords puissants
vibre sa lyre lorsqu'il s'agit de célébrer les vertus du peuple
allemand! Il a oublié qu'il est encore en terre d'Espagne;
il exalte cette langue germanique, noble et énergique, qui, de
même que le grec, se prête aux envolées les plus hardies de la
pensée; il chante les louanges du peuple qui, méconnu autrefois,
poursuit son chemin en silence et plein d'ardeur. Un temps
viendra où ce peuple servira d'exemple aux autres; il régnera
alors, non pas par les armes et les guerres sanglantes, mais par
la parole et par la pensée '.
Vin — DEUXIÈME VOYAGE EN ESPAGNE. ESQUISSES SUR
LE PAYS BASaUE
Une fois rentré avec sa famille à Paris (18 avril 1800), de
nouveau plongé dans ses études, Guillaume de Humboldt ne
désirait pas autre chose que de les achever au plus vite pour
regagner l'Allemagne. Mais d'autres distractions survinrent. Dans
l'horizon immense qui s'ouvrait toujours devant lui, dans la
fourmilière de ses idées, aucun projet pour l'avenir ne pouvait
se fixer d'une façon absolue. Il fallait enfanter et détruire, au
hasard des études très disparates qui l'occupaient momenta-
I. Voir aussi soq sonnet DieEiche, Œuvres^ IV, 352.
Denn Stârke, die mit dem Gefûhle ringet,
Bis aile Tiefen sie der Brust durchdringet,
Und Phantaste, die sich im Aether wieget,
Dem Zartesten sich an in Milde schmieget,
Und sich in neuen Blûthen stets verjûnget,
Von Urzeit her in Thuiskons Volke lieget.
Rtvnt hispanique. to
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146 ARTURO FARINELLI
nément. Humboldt était alors occupé à ordonner et à compléter
les matériaux rassemblés dans son voyage en Espagne : a II faut
encore que je consulte quelques livres espagnols très rares qui ne
se trouvent qu'ici à Paris. Je suis surchargé de travail », écrit-il à
Wolf, le 28 juillet 1800. Il poursuivait en même temps des
recherches linguistiques fort pénibles, avec un acharnement nou-
veau, avec une passion fiévreuse qu'il n'avait pas connue
jusqu'alors. Désonnais il n'étudiera plus les langues comme
simple auxiliaire de l'histoire ; il les étudiera pour elles-mêmes,
comme science à part, et ce sera l'étude, l'occupation maîtresse
de sa vie.
Le basque l'avait déjà vivement intéressé dans sa courte visite
aux provinces d'Alava, de Guipuzcoa et de Biscaye. Il lui
offrait des problèmes linguistiques et ethnographiques de la plus
haute importance à résoudre. Il s'agissait de remonter aux
premières sources des langues européennes; de connaître dans
son organisation celle qu'il croyait, à tort ou à raison, la plus
vieille des langues de l'Europe, l'ancienne langue de toute
l'Espagne et du Midi de la France. Il commence par se feiire,
pour son propre usage, comme nous l'apprenons par Schlesîer ",
une sorte de dictionnaire espagnol-basque à l'aide de livres fort
rares et des manuscrits de la Bibliothèque Nationale '. Il reçoit
quelques raretés bibliographiques du savant helléniste, le baron de
Sainte-Croix. D'autres savants lui fournissent d'autres informa-
tions. Tel sans doute ce Lorenzo del Prestamero * auquel, comme
1. Erinnerungen an W. von Humboldt y JI, $4.
2. En 1745 avait paru à Saint- Sébastien \t Diccionario trilingue del Castellano^
Bascuence y Latin du père Larramendi (2« éd., 1853). C. A. Fischer qui le
nomme dans son Voyage (^tf/5^ von Amsterdam, etc., 2«éd., p. 127), avec VArte
de la lengua Bjscongada, El impossible vencido du même savant (Salamanca,
1729), ajoute que ces deux livres étaient alors extrêmement rares.
3. C'est ainsi que s'appelait le cicérone de Humboldt à Vitoria et non
Lorenzo Trastumero, comme on lit dans les Œuvres de Humboldt, III,
^39, et comme le répète Haym, W. von Humboldt , p. 193.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I47
Humboldt l'avoue dans ses Esquisses sur le pays basque^ il devait,
même après son retour d'Espagne, mainte notice précieuse, surtout
au sujet de la langue basque. « C'était un investigateur modeste,
actif et consciencieux de l'histoire de son pays, occupé depuis
nombre d'années à recueillir, pour une description de l'Alava,
des matériaux qu'il cédera un jour, s'il reste fidèle à ses inten-
tions, à l'Académie de l'Histoire de Madrid pour le Dictionnaire
qu'elle prépare '. » « Il a tout embrassé, dit Humboldt, l'état
physique et politique de sa province; il connaît Thistoirc de
chaque endroit, de chaque ville, de chaque cloître ; il a rédigé des
tables de statistique sur les revenus du pays, la topographie des
différents districts; il a copié les privilèges et les décrets inédits;
il a fait des recherches étymologiques sur les noms de lieu ; son
I . Il les donna, en effet, et les deux volumes du Diccionario Geogràfico-
Histôrico de Espaîm par la Real Academia de la Historia (Seccion I, Comprende
eî Reyno de Navarra, Seùorio de Vi\caya y prcvincias de A lava y Guipu:^coa)y
Madrid, 1802, se sont enrichis en plusieurs endroits des précieux matériaux de
Prestamero. Celui-ci était secréuire de la « R. Sociedad Bascongada ». On le
remerciait de ses services dans le Prôîogo du vol. 1, p. xxx : a El Senor D.
Lorenzo del Prestamero, presbitero, résidente en Vitoria, que habia auxiliado
los trabajos del Senor Alava, bien que la Junta encargada del Diccionario le
insinué que completase las descripciones de las 36 hermandades que faltaban, se
dedicô à practicar quantas diligencias fuesen necesarias,... fomiô y remitiô
todas las descripciones y algunas otras noticias muy utiles... copiando ks
muchas inscripciones que todavia se conservan. La decidida aficion del Senor
Prestamero al estudio de nuestras antigûedades, su preciosa coleccion, zelo
patriotico, de que ha dado grandes pruebas en la Real Sociedad Vascongada, y
sus prendas personales hacen muy recomendable el mérito de este eclesiâstico,
etc. » Prestamero est encore nommé à l'article Vitoria (vol. II, p. 475) :
« Existe en casa de este erudito un gabinete de historia natural, monetario y
coleccion deplanus delà provincia de Alava». Les Descripciones de Alava de
Prestamcra sont rappelées dans le Pràlogo du vol. I de Touvrage de LIorente,
Nolicias hislâricas de las très provincias vascongadaSy Madrid, 1805, p. xxrv. Le
premier travail de Prestamero fut la publication d'une inscription romaine de
Asa, Alava, 1785. La plupart de ses manuscrits sont encore à l'Académie de
l'Histoire de Madrid. Voir Munoz VI, 17; Hûbner, Corp, inscript. , II, 397.
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148 ARTURO FARINELLI
domaine pféféré, c'est l'étude des antiquités. Il m'a montré deux
volumes in-folio d'inscriptions des temps anciens et modernes
que l'on trouve dans la seule province d'Alava. » Il n'est resté
nulle trace des lettres que Prestamero et d'autres Espagnols ont
écrites à leur grand ami d'Allemagne % nulle trace non plus des
lettres de Humboldt à ses amis d'Espagne \
A la fin d'avril 1801, sans beaucoup de préparatifs et presque
à l'insu de ses amis, Humboldt part une seconde fois pour
l'Espagne K « J'apprends, écrivait Gaillard à Schûtz, le 26 juin
1801, lorsque Humboldt avait déjà regagné Paris, j'apprends que
M. de Humboldt, au lieu de partir pour nos contrées, s'est
décidé subitement à diriger de nouveau ses pas vers l'Espagne. »
Ce voyage, exclusivement scientifique, se limita aux provinces
basques de la France et de l'Espagne. Il ne dura que quelques
semaines; le 13 juin, Humboldt avait rejoint sa femme et ses
enfants à Paris ^.
Pour compléter par des rapports et des communications orales
ce qu'on savait à l'étranger sur la langue, l'histoire et les mœurs
des Basques, pour poursuivre ses recherches sur les habitants
primitifs de l'Espagne, Humboldt avait voulu séjourner quelque
temps en Biscaye : a Un des buts principaux de mon voyage, dit
.1. Nous savons, par une lettre de Caroline à son père (Paris, 29 mai 1800),
que le marquis Granda écrivait de temps en temps aux Humboldt.
2. Toutes mes recherches à ce sujet, en Espagne et ailleurs, ont été infruc-
tueuses; M. José M* de Bernaola, bien connu par les basquisants, a eu Tobli-
geancp de faire des recherches pour moi à Durango, où son aïeul, Pedro José
Bernaola, tenait « fonda » au temps du séjour de Humboldt dans cette ville, mais il
m'écrit n'avoir trouvé « nicartas, ni correspondenda alguna».
1 3. C'est sans doute par mégarde que Gregorovius, dans son essai sur les
frères de Htiqiboldt, p. 149, fait dater ce. second voyage en Espagne de
KjiMtomne 1800.
: 4. J. Ç. Adelung, Mithr idoles oder dîgemeine Sprachenkunde, vol. IV,
Berlchtigitngenund Zttsàiie ùber dit Cantahrische oder Baskische Spracht, v. W. v.
Humboldt, Berlin, 1819, p. 351 ; 271.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I49
Humboldt dans ses Additions au Mithridates de Adelung, était de
découvrir dans les vieilles traditions et dans les chansons natio-
nales du pays les vestiges qui auraient pu subsister de l'ancienne
histoire et de Tancien état du peuple basque. » Nulle distraction
ne devait interrompre cette étude précipitée, cette marche rapide
au centre de l'ancienne Ibérie. Nous ne savons pas exactement
quelles villes et quels villages il visita de préférence; aucune
lettre écrite pendant ce séjour ne nous a été transmise. Les
recherches, longues et pénibles, durent l'absorber complète-
ment. Il n'était pas toujours seul cependant. Il avait fait le
voyage de Paris à Saint- Sébastien avec un ami de Rahel, un
jeune commerçant de Hambourg, G. Guillaume Bokelmann, qui
allait à Cadix se charger des affaires de son beau-frère Simon. A
Sarnt-Sébastien, à Bilbao, Humboldt et Bokelmann restèrent
quelque temps ensemble. Une lettre de Caroline à Rahel *,
d'autres de Rahel à Bokelmann * le prouvent amplement :
« Profitez comme bon vous semblera et en toute circonstance du
Émtasmagorique (Guillaume de Humboldt) », écrit Rahel à
Bokelmann, le 20 avril 1801, et un mois après : « Vous me
parlez admirablement et en vrai sage du « fantasmagorique ». Une
autre lettre postérieure de Rahel nous montre que les deux
Allemands s'étaient brouillés quelque peu en Espagne ^, De
1. Briefwechul x^schen Karolinev. Humboldt, Rahel und Varnljoqen (Paris, 12
mai 1801), p. 28 : a Humboldt schreibt zuletzt aus S. Sébastian, aus den
Briefen merle ich, er hat Bokelmann lieber aïs Bokelmann ihn. »
2. Aus RahtVs Her^ensleben. Briefe und Tagéhuchhlàtter ^ hrg. von Ludmilla^
Assing, Leipzig, 1877, p. 127, 134, 137 (29 avril) : « Schreiben Sie mir etwas,
aber auch ziemlich Ordentliches durch Humboldt, das unsere Korrcspondenz
bedeckt », p. 143, 146 (le 13 juin, Rahel répète ce que Giroline de Humboldt
venait de lui écrire, p. 15 1).
3. Le voyage de Bokelmann de Paris à Cadix, et les descriptions de
TEspagne que celui-ci envoyait à Rahel (R. à B., 2 juillet 1801, p. 161 : « Die^
Beschreibungen, die flûchtigen, die Sie vom schmutzigen Spanien machem
gefallen mir ausserordentlich.Es ist alssàhe ich*s ». — R. à B.,le 25 août 1801»
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IJO ARTURO FARINELLI
Saint- Sébastien et de Biibao comme centres, Humboldt faisait sou-
vent des excursions dans les villes et les villages environnants. Il
n'aura pas manqué de rendre visite à son ancien cicérone
Prestamero et de proâter de ses riches collections. Il dut se
rencontrer souvent à Marquina avec le curé Moguel y Urquiza,
modeste savant, mais grand travailleur, qui lui fournit des ren-
seignements précieux sur le basque. Dans ce même village de
Marquina, il reçut l'hospitalité de Pedro Valentin de Mugartegui,
qui mit à sa disposition les 14 volumes in-folio de vieilles chansons
nationales basques, rassemblées par Juan Iniguez de Ibargûen
dans les archives de Simancas et de Biscaye ' . Il profita à Durango
des collections manuscrites, des nombreuses recherches sur les
p. 169 : « Mit der Prozession, das muss ein schôn Spektakel gewesen sein.
Dabei wàr ich zur Katholikin geworden,... Sic leben superbe in Cadix!...
Zum comble haben Sie italienisches Theater, etc.) ont été une sorte de prélude
aux relations que Rahel noua, quelque temps après, avec l'Espagnol Don
Raphaël de Urquijo, relations mêlées de larmes, d'angoisses et de délires de
la pan de cette femme passionnée et ardente, véritable « incendie dans son
sein », comme elle les appelle. Le brasier d*amour que Rahel préparait à
Urquijo n'était pas moins ardent que celui que M^* de Lespinasse avait préparé
au marquis de Mora, fils aîné du comte de Fuentes et gendre du comte de
Aranda. Les liaisons amoureuses entre Allemands et Espagnols auront un
chapitre à part dans mon ouvrage sur V « Allemagne et TEspagne ». Disons
d'avance que ces passions n'ont été heureuses en aucun temps. Comme revers
de la médaille des amours de Rahel et d 'Urquijo, rappelons les amours du
secrétaire d'ambassade Scholz avec une ravissante Espagnole de Cadix, amours
qui finirent par un mariage des plus désastreux. Voir Vamhagen von Ense,
Dtnkwûrdigkeiten, N. F.. II, p. 285 s. — Pour ne pas vivre séparée de Bokel-
mann, Rahel rêvait déjà en 1801 son voyage en Espagne (Lettre du 20 août);
ff Wenn sich's irgend thun lâsst, und warum sollt'es nicht, ich habe ja auf
der Gotteswelt keinen Plan, keinen Gedanken, keine Aussicht, so reis'ich
einmal mit Jhnen nach Spanien. »
I. MUhridates, IV, 352. — D'un manuscrit du curé Moguel de Marquina,
publié dans V Etiskal-erria de Saint-Sébastien, il résulte que ce savant avait vu
les mêmes documents en 1786. C'est dans cette collection sans doute que
Moguel, de même que Humboldt, a pris connaissance du fameux chant de
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I5I
noms de lieu de D. Pablo Pedro Astarloa, l'auteur de la célèbre
Apologia de la lengua vascongada. Dans ses Recherches sur les
habitants primitifs de FEspagne, Humboldt rappelle les pro-
menades fréquentes et très instructives qu'il avait faites à Durango
avec le savant curé '. Des Risques, interrogés par M. W. Webster,
se souvenaient encore d'avoir connu Humboldt à l'époque de son
voyage en Biscaye. D'après le témoignage de feu le prince
L. L. Bonaparte, Humboldt avait une connaissance très solide de
la langue basque et il la parlait à l'occasion *. S
Bruni par le soleil du Midi, heureux et content de son voyage^
comme Caroline l'écrit à Schweighaeuser et à Rahel ^, chargé
d'un butin scientifique qui, après d'autres études et d'autres
investigations, le mettra en état d'ériger ce monument étonnant
de sagacité et de science qu'est son livre : Recherches sur les
Lelo, qui était cité du reste par Iturriza dans son Hisiaria gênerai de Fi^caya^
de 1785, et publiée à Barcelone en 1884, avec une préface du Père Fita et une
élude sur le « Senorio de Vizcaya » par M. Arist. Artinano.
1. Prufung der Untersuchungen ùber die Urbewohner Hispaniens vermittebt
der Faskiscben Sprache^ Œuvres^ II, 22 : « Wie ich auf mehreren Spatziergângen
mit ihm (Astarloa) selbst Zeuge gewesen bin. » Voir aussi les additions au
Miiljridates, IV, 340. De l'ouvrage manuscrit d' Astarloa : Plan de Lenguas^ à
Gramdtica Bascongada en el dialeclo Vixcaino, Humboldt assure qu'il avait fait en
Espagne un copieux extrait : « Ich besitze genaue und vollstàndige, bey dem
Vcrfasser selbst gemachte Auszùge aus demselben ». Voir p. 339, le titre des
manuscrits sur la langue basque que Humboldt étudia pendant son voyage en
Biscaye.
2. Voici ce que mon ami le Rév. W. Webster m'écrit de Saint-Jean-de-Luz :
« Dans les premières années de mon séjour dans le Pays Basque, j*ai vu
quelques personnes qui avaient connu M. von Humboldt. J'ai même vu
quelques-unes de ses lettres entremêlées de basque. Feu le prince L. L. Bona-
parte m'écrivait une fois que Humboldt savait le basque beaucoup mieux que
la plupart des personnes qui voudraient en faire la critique. » — On sait par les
Recherches^ p. 39, combien Humboldt prêtait attentivement l'oreille aux parti-
cularités dialectales dans les différentes villes de la Biscaye.
3. Lettre à Schweighaeuser, 13 juin 1801, et Rahel, du $ juillet (« Hum-
boldt revient, paraît-il, heureux et content de son voyage »).
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152 ARTURO FARINELU
habitants primitifs de l'Espagne^ à Faide de la langue hasqtUy
Humboldt continue pendant deux mois encore sa vie parisienne
active et laborieuse. M"* de Staël lui en voulait, paraît-il, à cause
de son voyage en Espagne, entrepris dans le seul but d'appro-
fondir ses connaissances linguistiques. Le 24 octobre 1801,
Humboldt écrivait de Berlin à son ami Schweighaeuser : « Je
crois que j'ai un peu perdu dans la faveur de M"* de Staël, à
cause de mon voyage basque; ce serait payer cher un des fleurons
de ma couronne de martyr espagnol. » Au mois d'août 1801,
Humboldt revoyait l'Allemagne, où ses amis l'attendaient avec
impatience : « Je me réjouis de voir Humboldt, écrivait G. Kômer
à Schiller (Dresde, 20 juin 1802); il doit avoir recueilli beaucoup
de choses curieuses sur les habitants de la Biscaye '. »
Les Esquisses sur le pays basque qui parurent, assez mal impri-
mées, dans les Œuvres^ à côté de la description du Montserrat,
ne donnent pas les impressions du second voyage de Humboldt
en Espagne, mais celles du premier, lorsqu'il avait parcouru, avec
sa femme et ses enfants, les provinces basques au delà des
Pyrénées aussi vite que le permettaient les moyens primitifs de
transport. Elles furent rédigées, selon toute probabilité, à Paris,
pendant l'été de t8oo, avec les autres fragments du grand ouvrage
projeté sur l'Espagne '. Comme pour le Montserrat, Humboldt,
1. SchiUers Briefwechsel mit Kôrner, Berlin, 1847, IV, 286.
2. C'est ce que Schlesier avait déjà supposé dans les Erinnerungen, II, 32.
D'unelettre de G. de Humboldt à Gœthe, datée de Rome, 12 avril 1806, il
résulte seulement que les Esquisses avaient été composées bien avant cette
époque. Gœtfje Jahrb, VIII, 72 : « So ist der Agamemnon fertig; auch seit
lange die Baskenreise, und beides soU gewiss jetzt bald zum Druck bcreit
seyn. » Si Humboldt avait écrit les Esquisses après 1802, il se serait sans doute
servi des 2 vol. du Diccionario geogràfico-hislôrico de Espana (provinces basques)
qui avaient paru cette année-là. Comme Humboldt lui-même l'a fait observer,
ces Esquisses ne devaient être à l'origine qu'une partie intégrante de l'ouvrage .
projeté sur les Basques. D'après une lettre à Schweighaeuser (2 nov. 1803 :
x^ une esquisse du pays et du peuple sous forme de récit de voyage... On peut
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I55
en décrivant les villes, les villages et la nature du pays basque,
ne voulait autre chose que fixer ses souvenirs, reproduire ses
impressions immédiates. Mais, de même que pour l'article sur le
Montserrat, il ne négligea pas de consulter des ouvrages histo-
riques et des mémoires pour compléter ses observations person-
nelles. C'est ainsi qu'il s'est servi de VHistoria natural de Espaha^
de Bowles, des sources telles que Florez, Risco, Oihenart (Notitia
utriusque Vasconiaé)y de V Essai sur la nohlessedes Basques y rédigé sur les
Mémoires d'un militaire basque par un ami de la nation (1785) S des
Investigaciones histôricas de las antigûedades de Navarra, de Moret,
de la chronique d'Henri IV qu'on venait d'imprimer chez Sancha,
de certains Mémoires sur la guerre entre la France et r Espagne, que
je regrette de ne pas connaître. D'autres livres, des descriptions
de voyage, celles de Fischer, de Bourgoing, de Dillon * que
Humboldt connaissait évidemment, lui ont fourni peu d'obser-
vations utiles.
On reconnaît aisément dans ces esquisses son style, son procédé.
Ses descriptions ne sont que de petites caractéristiques. La nature,
moins grandiose dans le pays basque qu'ailleurs, mais toujours
riche et variée, est toujours vivante pour lui. Partout, môme au
milieu de la dévastation, se manifeste la vie tenace de l'organisme.
Il n'y a pas jusqu'au moindre détail, insignifiant pour d'autres
observateurs, qui ne serve à Humboldt à l'étude psychologique.
Le bruit strident, assourdissant des lourdes roues des chariots de
dire que le voyage est terminé), comme d'après son Attkûndigung einer Schrift
ûber die Vaskische Sprache. DetUscJjes Musenmf Wien, 181 2, III, 493, elles en
auraient formé le commencement : (« In dera ersten (Theile) werde ich die
Bemerkungen miulieilen, die ich bey meinem Aufenthalt in dem Spanischen
und Franzôsischen Vaskenland niedergeschrieben habe. »)
1. M. Vinson, dans sa Bibliographie de la langue basque^ Paris, 1891,
p. 240 s., donne le titre de deux traductions espagnoles de cet ouvrage.
2. Travels throngh Spain, London, 1872. Voir les lettres XVI et XVII,
p. 153 s.
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154 ARTURO FARINELLI
la Biscaye^ le proverbe qui en dérive, fournissent un trait particu-
lier à la physionomie morale du pays ; le récit émouvant d'un
vieillard qui traîne péniblement ses pas une fois par an jusqu'à la
chapelle au delà de la frontière, aide à comprendre le caractère du
peuple. Par des comparaisons, Humboldt arrive à la caractéris-
tique. Il compare les Basques espagnols aux Basques français, les
Basques aux Qtalans et aux Castillans; il ne cache point sa
sympathie pour les premiers, le peuple le plus actif et le plus
laborieux de l'Espagne, qui vivait encore indépendant, retranché
dans ses montagnes ; il s'intéresse à son organisation intérieure, à
son histoire politique ; il montre comment le climat et la végéta-
tion ont influé sur le caractère et les mœurs. Le passage de la
frontière franco-espagnole l'amène à des considérations sur la
prédominance des forces morales, sur les forces physiques dans le
développement d'une nation. Il rappelle les faits saillants de l'his-
toire des villes telles que Vitoria, des lieux tels que l'île des
Faisans, où jadis Henri IV de Casiille et Louis XI de France
s'étaient rencontrés ; il annonce dès lors un travail spécial sur les
noms de lieu basques; en attendant, il note des ressemblances
entre quelques noms basques et des noms allemands; il explique
l'origine et la transformation successive du nom de la forteresse
de Fontarabie, Tétymologie du bourg de Oyarzun.
Dès qu'on a franchi la frontière espagnole, à la Bidassoa, le
paysage perd en grandeur, mais il gagne en variété. On est
toujours entouré de grandes et de petites montagnes qui ont
adouci leurs escarpements; on aperçoit toujours les Pyrénées
devant soi, on entrevoit la mer çà et là, par intervalles, à travers
les fentes des collines les plus basses. L'aspect des habitants,
leur démarche surtout, trahissent leur origine. Les siècles
écoulés, les événements politiques ont produit une scission
remarquable dans la population basque. Les Basques français ont
davantage de la légèreté française, les Basques espagnols davan-
tage de la gravité espagnole. Les premiers se sont assimilés peu à
peu, par des transitions graduelles, au caractère général des
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&»■
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I55
Français du Midi ; les classes supérieures, notamment, ont tous les
traits de caractère des Gascons ; les Basques espagnols, au con-
traire, tout en montrant une originalité plus remarquable dans
leur crvilîsation successive, penchent néanmoins, même pour la
langue, dû côté de l'Espagne. Les Basques espagnols jouent un
rôle comme nation; leur pays, assez vaste, a presque échappé à
toute dépendance politique; des personnes du pays les gou-
vernent, ils jouissfent de franchises et de libertés qu'ils ont bien
soin de garder et de défendre. Par leur industrie, par leur posi-
tion favorable au commerce, ils ont atteint un degré de bien-être
qu'on ne rencontre nulle part ailleurs en Espagne, si ce n'est en
dtalogne et à Valence. Ils aiment tous passionnément leur
pays ; ib ont tous le sentiment de l'indépendance ancré au fiînd
du cœur. Même les nobles, même ceux qui ont été élevés dans
les collèges espagnols et qui ne savent pas le basque ou l'ont
oublié, aiment leur patrie avec orgueil et enthousiasme. Les
Basques français n'habitent que des territoires insignifiants; ils
se perdent dans la masse de la nation '.
Partout où l'on voyage dans les Pays basques on est surpris
par des effets imprévus. Ni la Biscaye, ni la Catalogne n'appar-
tiennent peut-être aux provinces les plus curieuses de l'Espagne :
elles n'ont rien de vraiment nouveau qui étonne l'étranger qui y
arrive du Nord, mais elles sont de beaucoup les provinces les plus
gaies, les plus variées et les plus confortables de l'Espagne.
L'Aragon, qui est au centre, même une partie de la Navarre, ne
sont, d'après la plupart des descriptions, que des pays mornes et
pauvres. La Biscaye et la Catalogne sont fort bien peuplées, fort
bien cultivées; elles offrent une variété, une vie, une activité
qui contrastent sensiblement avec la monotonie de la nature et
I. Voir Tétude Basqttes français et Basques espagnols, dans la Revue d^ anthropo-
logie, 1875, IV, 25 s., par P. Broca, quî a su profiter des observations de
Humboldt. Voir aussi E. Reclus, Les Basques, un peuple qui s'en va, dans la
Revtu des Deux-Mondes , 15 mars 1867.
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IS6 ARTURO FARINELLI
la paresse des habitants du reste de TEspagne. Montagnes et
vallées s'y succèdent presque toujours avec un efiet charmant, la
végétation est fraîche et abondante partout. Toutes les villes et
toutes les bourgades attestent laisance et les progrès de l'industrie
et du commerce. Les habitants qui passent leur vie au milieu de
leurs montagnes et sur le littoral de la mer sont à la fois souples
et hardis ; leur physionomie révèle du courage et de la fermeté.
Le Biscayen a plutôt la hardiesse d'un montagnard; le Catalan
plutôt la bravoure de l'homme qui a atteint et consolidé son bien-
être par une industrie et un commerce développés. Le premier
reste encore heureusement à l'état primitif; il est rude et inculte,
mais, en revanche, il n'est ni gâté, ni corrompu ; le second est
bien le descendant d'un peuple de trafiquants, considérable,
autrefois puissant par la prépondérance politique et par la richesse
à l'intérieur. Au contraire de la Catalogne, pareillement située
entre la France et l'Espagne, la Biscaye ne penche, dans le
caractère de ses habitants, ni vers la France, ni vers l'Espagne.
Les mœurs, les physionomies sont différentes. La langue basque^
originale dans ses formes et dans ses sons, est tout à fait incom-
préhensible aux étrangers qui n'en ont pas fait une étude spéciale.
Après Oyarzun, peuplade qui montre, d'une façon très
curieuse, l'uniformité dans laquelle la langue basque s'est con-
servée à travers les siècles, la mer disparaît à la vue. Si l'on
tempère l'aspect sauvage, la grandeur accablante d'une contrée
montagneuse en l'entrecoupant de montagnes et de vallées char-
mantes, si l'on adoucit la rudesse du climat par une fraîcheur
fortifiante, si Ton prête à la végétation du Nord une croissance
plus rapide, une sève plus vigoureuse, si l'on mêle à la gravité
froide, parfois sombre des habitants du Nord, une parcelle de la
vivacité et de la gaieté méridionales, on aura une image d'une
grande partie de la Biscaye. On s'aperçoit fort bien qu'on est
dans une province septentrionale de l'Espagne : déjà au commen-
cement de l'automne l'air n'est plus doux; on rencontre ici les
mêmes produits qu'en Allemagne et que dans la France du Nord ;
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I57
il n'y a en Biscaye ni orangers, ni palmiers, ni amandier^, ni
oliviers. C'est ce qui distingue ce pays de la Catalogne. Mais ce
Nord est bien le Nord de l'Espagne ; la végétation, abondamment
irriguée, résiste au froid continu et rigoureux.
Les montagnes et les vallées semblent s'ordonner dans le
Guipuzcoa pour le plaisir des yeux ; nulle part elles ne sont plus
belles. A chaque détour, l'aspect varie; la vue n'embrasse qu'une
partie limitée du pays. Point de larges vallées, point de montagnes
qui s'allongent considérablement comme en Catalogne. Les
pentes sont adoucies pour la plupart. De petits ruisseaux rapides
coupent les prairies en mille replis tortueux ; l'eau glisse impé-
tueuse dans son étroit bassin, elle tombe çà et là sur des moulins
qu'elle met en mouvement. La démarche vive et hardie du
peuple montre qu'il est bien accoutumé à grimper agilement
sur ses montagnes. On n'aperçoit que très rarement des rochers
nus et stériles; une riche verdure couvre les montagnes presque
jusqu'à leur sommet. Les champs, les prairies, les forêts de
chênes et de rouvres alternent tour à tour. La végétation exubé-
rante, qui donne un charme particulier aux bords de la Garonne,
a cessé ici; vous ne trouvez plus de vignes qui entrelacent leurs
sarments aux branches des oliviers élancés, mais vous ne les
désirez point; les troncs robustes des arbres, l'herbe, le blé
hérissé et crépu donnent au paysage une beauté virile qui con-
vient davantage à un pays montagneux.
La Biscaye ne connaît guère la grandeur démesurée des
domaines, si dangereuse à la culture et à la population. En
Guipuzcoa surtout, comme le remarque Jovellanos, la division
des terres a presque atteint son plus haut degré. On respecte la
propriété d'autrui, et la campagne n'est point livrée, comme dans
les autres provinces de l'Espagne, aux dévastations des troupeaux
et aux dégradations des passants. Les fruits de l'activité infa-
tigable des habitants sont visibles partout ; rien ne pourrait les
distinguer plus avantageusement de leurs voisins les Castillans.
Il fallait cette activité vraiment prodigieuse pour rendre fertile un
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I5S ARTURO FARINELLI
terrain naturellement ingrat et soumis aux inclémences du
climat. Le terrain en effet présente partout des difficultés
incroyables ; il est pierreux et argileux ; sans une culture spéciale
des plus soignées, il ne produirait que des ronces et des brous-
sailles; sans la « laya », impossible de le labourer. De cet instru-
ment, muni de tenailles, est dérivé le proverbe espagnol : « Son
de una misma laya '. »
Malgré cette activité, les Basques sont la nation la plus
aimable et la plus gaie qui existe. La musique et la danse inter-
rompent souvent le travail le plus rude. Les Basques ne vivent
pas dans la misère et l'oppression, comme les Castillans. Ils
vivent commodément, se réjouissant de leur bien-être. Si Ton
rencontre des mendiants dans leur pays, ce ne sont généralement
pas des indigènes, mais des étrangers. Ils sont fiers des privilèges,
de l'antiquité et de la gloire de leur nation. A leur allure
dégagée, à la confiance hardie qu'inspire leur regard, on voit
bien qu'ils n'ont guère à se plaindre d'eux-mêmes et qu'ils ne
conçoivent pas d'autre pays au monde qui surpasse en aisance
le leur. Là-dessus ils ne manquent pas d'instruire les étrangers ;
ils louent leurs vertus et leurs privilèges. Ils avouent que Madrid
et la Castille ont bien des avantages; mais là-bas les hommes,
disent-ils, ne sont pas aussi bons et aussi nobles qu'en Biscaye. Tous
ceux dont le caractère national n'a pas été altéré par l'éducation
en dehors de leur pays partagent ces sentiments. Ils se trans-
mettent de génération en génération et lorsqu'ils régnent dans un
pays qui jouit d'un bien-être intérieur, d'une constitution qui
n'entame point son libre développement, d'une égalité presque
complète, on comprend aisément qu'un sang clair et pur doive
couler dans les veines; que l'homme soit aussi disposé au travail
qu'à l'aisance et au plaisir *.
1 . Humboldt explique aussi ce proverbe dans le Mithridates^ IV, 298.
2. Les études sur le caractère et les mœurs, les fueros et les institutions
basques sont légion. Tout récemment a paru une étude de A. Maria Fabié,
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GUILLAUME DE HtMBOLDT ET l'eSPAGNE 159
Villes et villages ont partout le même aspect d'aisance. Les
villes, surtout, sont propres et bien bâties. Les soubassements
des maisons, les encadrements des portes et des fenêtres sont
presque toujours en pierre de taille. Presque toutes les villes ont
des trottoirs pour les piétons. L'architecture, aussitôt qu'on a
franchi la Bidassoa, n'est plus du tout française, mais complè-
tement espagnole. Les toits sont plus aplatis qu'en France ; les
maisons sont plus profondes, elles forment souvent un carré
parfait ; les fenêtres sont plus rares, on voit partout les balcons
qui jouent un si grand rôle dans les comédies et dans les romans
espagnols. Tolosa, charmante petite ville aux bords de l'Oria,
offre déjà ce caractère particulièrement espagnol. Près de Salinas,
à mi-chemin entre Mondragon et Vitoria, on quitte le Guipuzcoa
et on entre dans TAlava. On gravit une haute montagne et l'on
parvient à un plateau ; les montagnes et les vallées, que l'on
côtoyait jusqu'ici, se perdent dans une contrée fertile et bien
cultivée, non moins agréable à la vue. Vitoria, qui doit sa fonda-
tion au roi Don Sancho de Navarre, a tout à feit le caractère
d'une ville de province, florissante par le commerce et l'industrie '.
Elle est riche et animée; elle possède plusieurs grands édifices
de construction nouvelle, parmi lesquels ceux de la place du
Marché, la « casa consistorial » notamment, sont les plus consi-
dérables. Les ^lises et les collections privées sont riches en
tableaux de valeur. Une superbe Sainte Madeleine, de Titien,
noble et digne, est parmi les trésors du marquis de la Alameda.
Estudio sobre la organi^aciàn y œstumbres de! pals vascongado^ dans le BoJetin de la
Real Academia de la Historia, voL XXIX, et à part, Madrid, iS97< — Deux ans
après Humboldt (1802), le président Vincke, qui joua un rôle politique en
Allemagne, visiu FEspagne et s'arrêta de préférence dans les pays basques. Il a
assisté à une assemblée populaire près de Bilbao, qu'il décrit dans ses souvenirs
de voyage. Voir le chapitre : Die spanische Reise, dans le livTe dté de Bodel*
schwing, Làfen des Ober-Pràsidenten Vincke, I, 177 s.
1. Voir Coli y Goiti, La ciudad de Vitoria, Vitoria, 1885. M. J. Labayru
vient de commencer une Historia gênerai de Vi^caya, I vol. Bilbao, 1895.
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l60 ARTURO FARINELLI
Le palais de réunion de la Société patriotique^ bien connue par les
relations d'autres voyageurs % renferme une précieuse mosaïque
et des inscriptions romaines, trouvées dans la province d'Alava.
Avec les souvenirs de Lorenzo del Prestamero, Taimable et
savant ecclésiastique qui connaissait comme personne l'histoire
et les antiquités de sa province natale, Humboldt achève ses
esquisses. Nulle part l'Espagne ne lui avait paru si belle et si
intéressante qu'en Biscaye, au milieu d'une population qui avait
résisté aux rudes attaques des siècles, qui était restée étrangère
aux bouleversements des empires. La nature y avait prodigué ses
charmes, elle avait perdu sa violence, tempéré sa grandeur acca-
blante; l'homme offrait une physionomie originale et frappante,
il était actif, souple et fort, et pouvait se développer en pleine
indépendance; la langue offrait au penseur et au savant un sujet
d'étude du plus haut intérêt. Humboldt qui, malheureusement,
renonça bientôt à son projet d'un ouvrage sur l'Espagne, acheva,
à travers mille vicissitudes, le livre qu'il avait promis sur les
Basques. En 1812 il rappelle avec émotion ses deux voyages
en Espagne, l'excursion aux Pays basques surtout, ce pays si
plein d'activité et de courage, ce pays qui avait captivé son
cœur, qui, avant les désastres de la guerre avec la France,
jouissait encore d'une organisation indépendante et formait une
sorte de ligue fédérative de petits États, ayant chacun ses usages
nationaux particuliers. Par sa position, par son gouvernement,
par la vivacité du caractère, le Pays basque rappelait à Humboldt
les petits états libres de l'ancienne Grèce*. Les souvenirs des
Pays basques évoquaient les souvenirs de la Grèce. Voilà
pourquoi l'attachement pour ce petit peuple de l'Espagne, can-
1. La <c Sociedad vascongada de Amigos del Pais», fondée en 1764, comp-
tait dans ses beaux temps des membres illustres, tels que le comte de Peiia-
iiorida qui en fut le président. Elle se réunissait tantôt à Bilbao, tantôt à
Vergara, tantôt à Vitoria et publiait des Extractos de la Real Sociedad Fascongada.
2. Ankûndigung einer Schrift fiber die Vasken, Deutsches Muséum, II, 494.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE i6i
tonné dans ses montagnes, ce peuple « qui saute et danse au
haut des Pyrénées », comme disait Voltaire, où « la joie
commence avec la vie et n'y finit qu'avec la mort », comme
prétendait Boileau, jeta des racines profondes dans le cœur de
Humboldt et porta ses fruits *.
IX. — LES ÉTUDES LINGUISTIQUES ET ETHNOGRAPHiaUES
SUR LE BASaUE
Ces études que Humboldt venait de promettre dans ses
Esquisses sur le Pays basque ont une longue histoire. Humboldt
méditait d'abord une monographie complète des Basques. Les
recherches sur la langue basque devaient faire corps avec les
recherches sur la civilisation, la religion, les mœurs et le déve-
loppement successif du peuple basque, la langue n'étant qu'un
i . Presque tous les Allemands qui ont parlé des Basques et de leur pays,
après Humboldt, Font fait avec des sentiments de sympathie et d'admiration.
Ainsi, J. Rehfues, Spanien nach ei^ener Ausicht im JaJjre 1808, Frankfurt a.
Main, 181 3, I, 15 s.; W. v. Lùdemann, Znge durch die Hochgehirge und
Thâler der Pyrenàen im Jahre 1822, Berlin, 1825. (Dans le dernier chapitre,
p. 281 s., Das Land der Basken, après une description du paysage et des obser-
vations très naïves sur la langue basque, Lùdemann conclut, p. 527, que les
Basques devaient être fiers d'avoir eu « so ehrenvolle Besuche, als sie ihnen der
Aufemhalt Wilhelms von Humboldt, im Jahre 1795 (sic), verschaffte ») ;
A. Ziegler, Reise in Spanien. Mit Berticksichtigwig der national-ôhonomischen Inte-
ressen, Leipzig, 1842, II, 544; E. Baron v. Vaerst, Die Pyrenàen, II Th.,
Breslau, 1847. Die haskischen Provin^en, p. loi s.; M. Willkomm, IVanderungen
durch die nordôstUchen und untralen Prùvin^en Spaniens , Leipzig, 1852, I, 164 s.
(Ce dernier qui publia son livre cinq ans avant le Voyage arcIMogique et Itisto-
rique dans le Pays basque, Le Labour et le Guipuicoa^ de Cénac Moncaut, et le
livre très connu de Francisque Michel, Le Pays Basque, a su profiter des travaux
linguistiques de Humboldt, qu'il appelle « classiques ») ; Lorinser, Reiseski^en
aus Spanien, Regensburg, 185$, II, 307, et Ncue Reiseskinen, Regensburg,
1858, I, 3ï s., etc.
Rfvue hispatiique. tt
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>2 ARTURO FARINELLI
xiliaire et l'auxiliaire le plus puissant de l'histoire. Humboldt
nonçait ces recherches à Schweighaeuser, le 2 novembre 1803 :
Mon travail, dit-il, fera la matière de deux volumes. Sous le
re les Basques, il contiendra : 1° une esquisse du pays et du
uple sous forme de récit de voyage; 2° une grammaire;
un vocabulaire établi d'après mon système personnel; 4** des
rherches sur l'origine de ce peuple. » La première partie, le
:it de voyage, était rédigée depuis longtemps; le reste n'était
'un projet destiné à subir de nombreuses modifications. En
12, Humboldt annonce ses études basques dans la Revue de
id. Schlegel^ Il y promet une description des Basques d'après
irs mœurs, leur langue et leur histoire, pour résoudre cette
estion : formaient-ils un peuple à part ou étaient-ils
iplement une partie d'une tribu plus vaste? A la même
3que, il avoue dans ses additions et corrections au Mithridates
^delung* que ses recherches sur la langue basque avaient été
ijours mêlées à d'autres recherches sur le pays et sur la nation,
• les populations de l'ancienne Espagne, sur les traces que les
res avaient laissées hors de la péninsule. Mêlé aux aflFaires,
ingeant continuellement de demeure et d'occupation, éloigné
\x longtemps en Italie du centre de ses études, toujours à la
Lsse pénible et souvent infructueuse de nouveaux documents,
mboldt retarda d'année en année sa publication; plus d'une
;, assure-t-il dans le Mithridates, il voulait renoncer à l'idée de
•er au public ses recherches incomplètes,
îon voyage aux Pays basques lui avait procuré des désillu-
[is inattendues. Ses explorations ne furent pas toujours cou-
nées de succès. Une source fondamentale pour ses études,
légendes, les chansons nationales basques, était bientôt tarie.
DetUsches Muséum, Wien, 18 12, II, 487.
Ces additions, destinées au 2c vol. du Mithridates, étaient achevées en
t, mais elles ne parurent qu'en 181 7, dans le 4* vol. Voir p. 277.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE l(
Nulle part, le zèle des chrétiens primitifs n'avait si parfaiteme:
réussi à éteindre tout vestige de l'antiquité païenne. Impossib
de se faire une idée approximative de la religion et des mœu
des anciens Basques; à peine en trouve-t-on quelque faib
trace dans les documents peu anciens de leur langue.
Nous avons rappelé que le premier souci de Humboldt à Pari
à son retour de la Biscaye, fut de composer pour son usage, sur
modèle du lexique espagnol-basque de Larramendi, un dictio
naire basque-espagnol qu'il augmenta et amplifia peu à peu,
l'aide d'autres livres et d'autres lexiques \ Il profita des étud
basques fort peu considérables qui parurent dans la suite. Rei
tré à Berlin, il s'occupe surtout des rapports du basque avec 1
autres langues. Il approfondit ses études, mais il les complique,
les mêle à d'autres ; le problème des origines* devient de plus (
plus difficile à résoudre : « Je vais toujours plus au fond dans m
recherches linguistiques, écrit-il à Wolf, le 12 décembre 180
et je découvre toujours plus de grec dans le basque, ce qui étj
d'abord resté caché à mes regards aveugles. » Il suppose aussi d
analogies du basque avec l'étrusque. Il prie son ami de luienvoy
des livres qui l'aideraient à poursuivre ses recherches, à s'orie
ter sur l'origine du grec et sur les anciens habitants de la Grè(
Il reste en correspondance avec quelques savants basques, et
a peut-être déploré ce que nous déplorons aujourd'hui à to
instant : la paresse épistolaire des Espagnols.
Une amitié profonde le liait à Astarloa. Humboldt d<
plus à Astarloa qu'à tout autre bascophile. C'est à ses ricli
collections qu'il se pourvut abondamment pendant son séjour
Biscaye. C'est à ses travaux manuscrits, à la grammaire biscayen
I. Voir Mithrid.y IV, 333. J'ignore si le manuscrit de ce dictionnaire
Humboldt est encore conservé quelque part. Humboldt ne parait pas av
connu le dictionnaire « basque-espagnol » de Larramendi, qui est conseï
manuscrit, mais incomplet, à Loyola.
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164 ARTURO FARINELU
plus qu'à sa fameuse Apologia de la lengua bascongada \ qu'il doit
quelques idées fondamentales pour sa thèse ibérique, même une
partie de sa méthode d'investigation de la langue basque, à l'aide
des noms de lieu patiemment collationnés par Astarloa. Ces
savants, Humboldten tète, ont fait justice des élucubrations et des
enfantillages de Astarloa et de Erro, de leur prétention puérile
de faire dériver du basque toutes les langues de l'univers, le
basque étant la langue que l'Éternel avait enseignée à Adam et à
I. Dans le MithridaleSy IV, 340, Humboldt donne le titre de cette grammaire
qu* Astarloa ne publia jamais, mais qui a copieusement servi aux études prépa-
ratoires du livre célèbre de Humboldt : Prufung^ etc. : Plan de Lmguas^ à Gra-
màtica bascongada en eldiaUcto vîicayno, 2 vol. : « Der Verfasser dieser als ich
sie sah zum Druck bestimniten, aber noch nicht herausgegebenen Hand-
schrift ist derselbe Astarloa von dem die Apologie herrùhrt ». — D'une
lettre que D.Juan Antonio Moguel écrivit à Vargas Ponce, le 30 mars 1802
(Carias y diserlaciones de D. Juan Antonio Moguel sobre la lengua vascongada^ dans
le Mémorial histôrico espanoly VII, 713), il résulte qu'en 1802 Astarloa avait
achevé d'autres travaux sur le basque : un Diccionario del idioma, un Diccionario
de apellidos y arte extenso « asi, ajoute le savant curé de Marquina, que nada
queda que desear ». Moguel parlait avec quelque défiance des mérites d' Astarloa,
p. 714 : « Yo conozco mucho à este sugeto ; es hàbil y ha hecho mucho estu-
dio del idioma. Nada quiero quitarle de su talento y dones; pero no quiero
ocultar d Vmd (Vargas Ponce) que no gistardn d los crfticos de buenas narîccs
sugenio sistemitico y su pasion acalorada, y que no hard olvîdar d Larramendi.
Es demasiado metafisico, y serd un galimatias mucha parte de su escrito. He
conversado varias veces con él ; me ha hablado de sus trabajos y ofrecidome
prestdrmelos para que los vea. Mas nunca ha llegado el caso, y no puedo for-
mar juicio de sus manuscrites, en los que no dejard de haber cosas buenas.
Para hacer cotejo con tantas lenguas como cita, es preciso saberlas y no supcr-
ficialmente ; el no s.ibe otras que latin, castellaio, vascuence y traducir fran-
ces. » 11 existe dans 1* « Archivo manual del Senorio de Vizcaya », le manu-
scrit de l'ouvrage d' Astarloa : Discursos filosàficos sobre la primitiva lengua con
su version francesa (publié en partie à Bilbao, en 1883 : Discursos filosôficos sobre
la lengua primitiva, 0 gramàlica y anàlisis ra^oiiada de la euskara 0 bascuence), une
Coleccion de voces bascongadas, une autre de silabas radicales bascongadas et de
adagios bascongados. Voir LaVinaza, Bibl. hislâr. de la filologia castellana, Madrid,
1893, p. 121.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 165
Eve, et qui fut transmise ensuite à Noé par nos premiers parents * ;
mais ils n'ont pas tous reconnu, comme Humboldt, les germes
féconds qui se cachaient dans le champ inculte des recherches de
Astarloa : « Astarloa, dit Humboldt dans ses Recherches sur les
habitants primitifs de l'Es pagne (p. 13, 39,- 334), a été sans doute
le premier à étudier le basque avec un esprit vraiment investi-
gateur, le premier et le seul qui ait découvert Tordre systéma-
tique de la conjugaison basque; il a beaucoup travaillé, surtout
dans la partie grammaticale; il a parcouru avec un zèle admi-
rable tous les coins de son pays, pour découvrir les vestiges de
la langue ancienne. Même là où Ton ne peut guère le suivre, on
est sûr de trouver chez lui quelques observations nouvelles et
intéressantes. » Astarloa mourut le 2 juin 1806, et ses manu-
scrits passèrent dans les mains de Erro, l'auteur de VAlfabeto de la
lengua primitiva, Humboldt s'étant une fois adressé à Erro pour
les examiner, celui-ci lui répondit qu'il avait lui-même l'intention
de les publier.
Humboldt a dû évidemment échanger des lettres avec le
cure dë^ Marquina, D. Juan Antonio Moguel y Urquiza, qu'il
appelle « un des linguistes les plus savants de la Biscaye », esprit
fin et sagace, moins fanatique que la plupart de ses concitoyens
enthousiastes et visionnaires, prudent et scrupuleux dans ses
recherches, extrêmement travailleur, comme le prouvent fort bien
les 58 volumes in-folio de ses ouvrages que l'Académie de l'His-
toire de Madrid garde parmi ses antiquailles, et qui ont presque
I. « La lengua bascongada es una de las setcnta y dos de la confusion de la
torre de Babilonia, y la que traxeron à Espana Tubal, etc. » Garibay, Refranes
en basctuitce, dans le Memor. histôr. espanoî^ VII, 165. — Astarloa en voulait
encore aux langues modernes, bien pauvres, selon lui, ù côté du basque. Voir
Apologia, Madrid, 1803, p. xviii : « Pasé despues d reconocer las lenguas
Inglesa, Alemana, Olandesa, Sueca y Dinamarquesa, y aunque halle en eljas
muchfsimas perfecciones de que carecian las que llevamos cotejadas, adverti.....
que ninguna de las cinco podia competir con la Bascongada. »
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l66 ARTURO FARINELLI
exclusivement rapport à la langue basque des habitants primi-
tifs de l'Espagne et à la diffusion du peuple ibérique hors de la
péninsule. Il a donc été un précurseur de Humboldt; même
dans ses lettres il se plaisait à faire dériver du basque la plupart
des noms de villes et de villages de l'Espagne. Moguel, qui n'est
malheureusement connu aujourd'hui que par quelques livres de
dévotion basques qu'il a publiés et traduits, avait promis à
Humboldt un Dictionnaire complet des trois dialectes basques^ que
Humboldt attendait, et qui ne parut jamais. Dans ses addi-
tions au Mithridates (IV, 349), Humboldt avait inséré une tra-
duction basque du discours de Qtilina à ses soldats, de Salluste,
que le savant curé avait eu l'obligeance de lui communiquer'.
C'est dans les premières années de son séjour à Rome que
Humboldt travailla sérieusement sur les Basques. Son penchant
pour la linguistique s'était prononcé en Espagne ; en Italie, il
peut suivre à son aise son inclination et développer ses éton-
nantes facultés. Il étend ses recherches à plusieurs branches du
I. Cette traduction avait paru du reste dans les Versiones hascongadas de
varias arengasy oraciones seîectas de los mejores aulores latinos du même Moguel,
Tolosa, 1802, p. XIII s. — Moguel, qui faisait grand cas de Hervasy Panduro
et de Masdeu, n*a nommé nulle part Humboldt dans ses lettres imprimées dans
le Ment, hist, espan. Pensait-il à Humboldt lorsqu*il écrivait à Vargas Ponce, en
février 1802 : « Yo deseo mucho que hombres sabios, no paisanos mios, apren-
dan nuestro idioma vascongado con todo fundamento y de raiz. Estos taies
darian un voto imparcial y fundado sobre la fecundidad 6 pobreza, elocuencia
6 tosquedad del vascuence. » Dans une lettre postérieure au même savant
(24 mai 1802), Moguel parle des recherches étymologiques avec un bon sens
fort rare : « V. conoce la gran dificultad de sacar légitimas etimologias. Yo no
quisiera enganar à Vmd dindoselas desgradadas... El secretario de la Acade-
mia me escribiô tomase el trabajo de remitirle las etimologias de los nombres
de todos los pueblos vascongados. Contemplé este trabajo como el mis arduo
y expuesto d censura, asi porque sabia las muchas alteraciones causadas por los
amanuenses, como porque en voces equfvocas no podia acertar siempre con
la verdad... No me atrevf à meterme en este caos. » Assurément, ce savant si
modeste et si discret valait bien les bascophiles espagnols des temps postérieurs.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE î6j
langage humain ; il noue et renoue ses fils multiples avec une
habileté souveraine ; il croit avoir découvert dans l'emploi de la
langue un véhicule 'au moyen duquel il peut parcourir le monde
dans toute son étendue. La langue devient bientôt pour Hum-
boldt la source la plus féconde des idées, le pivot autour duquel
tournaient la philosophie et la science. Il voudrait composer une
encyclopédie pour l'étude des langues, mais il n'aborde pas
cette tâche. Il commence une dissertation sur la véritable
méthode à suivre dans l'étude générale des langues, et il donne
partout des aperçus nouveaux. Il vit à Rome, avoue-t-il, dans
des dispositions au travail qui n'avaient jamais été meilleures ni
plus heureuses. Rome lui fournit des matériaux exceptionnelle-
ment précieux. Il fouille à son aise au Collège de la Propagande.
Il paraît que vers la fin de 1803 Schweighaeuser lui avait offert
de publier, dans je ne sais quel journal, ses recherches sur le
basque. Humboldt répond le 2 novembre à son ami d'Alsace :
« Je vous remercie cordialement de votre proposition relative à
mes Basques. Vous me pardonnerez si je ne puis me résoudre à
en faire l'objet d'une communication dans un journal ; ce serait
nuire à mon travail et à moi-même. Je n'en ai encore rien
divulgué, bien qu'il soit achevé en grande partie. Ce qui
retardera l'impression, c'est qu'il vient de paraître en Espagne
un mémoire espagnol sur la langue basque; il faut que je
l'utilise, et il se passera plusieurs semaines avant qu'il ne me
par\'ienne *. » Il donne ensuite le plan de son travail, que nous
avons reproduit plus haut; l'ouvrage devait comprendre deux
volumes : « Tout cela, voyez-vous, demande encore un labeur
considérable, quel que soit celui auquel je me suis déjà livré.
On peut dire que le voyage est terminé ; la grammaire est
rédigée en majeure partie ; pour le surplus, les matériaux sont
I. VApologia de la lengua bascottgada, 6 ensayo critico filosàfko de su pfrfeccion
y antigùedad, dt Pablo Pedrode Astarloa, venait alors de paraître, Madrid, 1803.
On en a publié une seconde édition à Bilbao en 1881.
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l68 ARTURO FARINELLI
réunis. J'ai misa profit mon séjour ici; on croyait que le
basque et le maltais se ressemblent; or, le dernier est tout à fait
oriental. J'étudie maintenant des fragments étrusques et osques
très remarquables au point de vue du basque. » Dans une lettre
inédite de la même époque (22 octobre 1803), à Brinkmann,
le diplomate et littérateur suédois bien connu, Humboldt parle
aussi de son travail sur le basque, qui exigeait une refonte, d'après
les matériaux de VApohgia de Astarloa. Le livre paraîtrait néan-
moins à la Saint-Michel de l'année suivante '. Une autre lettre à
Brinkmann, pareillement inédite, nous informe que Humboldt
avait envoyé à l'éditeur Sander, le 4 février 1804, une
« Annonce » de ses études basques ^. Le 21 juin 1804, Humboldt
écrit à Schweighaeuser qui séjournait alors à Paris : « Les
Basques avancent maintenant sérieusement. Vous avez certaine-
ment l'occasion de voir des Basques à Paris ; peut-être même
voyez-vous le chanteur Garât et une certaine dame basque que
1. H. G. Wachtmeister dans sa thèse : Bidrag till Cari Gustaf von Brink-
mahs hiografi och Karakieristik, Lund, 1 871, ne fait que mentionner (p. xu)les
131 lettres inédites de G. de Humboldt à Brinkmann et les 46 de Gu'oline de
Humboldt au même diplomate, conservées à Trolle-Ljungby. Mon ami Leitz-
mann, qui publiera bientôt les papiers inédits de Brinkmann, a eu l'obli-
geance de me transcrire le passage : « Wenn Sie Sander sehen (réditeur bien
connu de Berlin, ami de Gœthe et de Schiller, et rédacteur infortuné du jour-
nal Der Freimûiige) y so sagen Sie ihm doch, dass ich die Vasken nicht vergesse.
Aber es ist eben erst jetzt eine Schrift in Spanien erschienen, die ich nothwen-
dig in meine verwandeln muss, und so dauert es noch. Allein zu Michaelis,
1804, sollessicher erscheinen. »
2. C'était probablement la même Ankûndigung qui parut en 1812, dans la
revue de Fr. Schlegel. Voici l'extrait de cette lettre inédite que Leitzmann
m'envoie (4 fév. 1804) : « Ich habe mit voriger Post eine Ankûndigung mei-
ner Vasken an Sander geschickt, mit Auftrag, wenn erdarin etwas abgeândert
wûnschen sollte, nur mit Jhnen darùber zu reden, und ailes zu thun, was Sie
wollten, aber nichts weiter. Aendem Sie also, wo es Jhnen nôthig scheint, ab,
nur sorgen Sie ja, dass auch kein Wort hineinkommt das einem Buchhândler-
lobeàhnlich sehen kônnte, »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 169
je n'ai jamais rencontrée, mais que vous connaissez, je crois. Si
vous pouviez me procurer des chants populaires basques, vous
me feriez infiniment plaisir; il me faudrait aussi la musique que
Garât m'a toujours promise, sans tenir parole. Ce n'est pas une
mission que je vous impose ; je n en parle que pour le cas où
vous y penseriez à l'occasion \ »
Au plus fort du travail, d'autres soins viennent le distraire.
Ses amis ont beau attendre le livre, Humboldt n'a pas encore
mûri ses idées ; il n'a pas encore réuni tous ses matériaux. Il se
plaint, mais à tort, dans une autre lettre à Schweighaeuser
(2 juillet i8oé), qu'il est devenu paresseux, que, depuis qu'il
est à Rome, il n'a « véritablement rien fait en matière de
recherches linguistiques », qu'il lui était souvent dur de rester
au Ic^isdans ce pays et sous ce ciel : « Toujours, dit-il, revient la
pensée : Carpe horam quant minimum credulus posterae^ et les
Basques eux-mêmes sont ensevelis dans un profond oubli. » Il
venait d'écrire ses stances sur Rome. L'idée qu'il devrait bientôt
prendre congé de la ville éternelle troublait son repos. Une fois
parti, ces jouissances auxquelles il se livrait si doucement en
Italie ne lui seraient-elles pas refusées à jamais ? Pendant l'été
I. J'ignore qui était cette dame basque que Schweighaeuser devait connaître
à Paris. Laquiante, p. 103 de son recueil, suppose, à tort je crois, que c'était
Mî'« Duchamp, cantatrice, qui devint M™* Garât. Garât, après ses brillants suc-
cès, ne se faisait entendre que dans des salons privilégiés, et c'est là sans
doute que Humboldt le connut à Paris. Ni lui ni Schweighaeuser n'ont
jamais pu fournir des chansons basques à Humboldt. On se plaignait alors
d'être très peu orienté sur la musique basque, mais nous ignorons encore par-
faitement aujourd'hui les anciens rythmes des Basques ; nous ne savons pas
s'ils avaient une tonalité particulière. Le recueil de Iztueta, les collec-
tions de chant et de danse basques, par Francisque Michel etSallaberry, dont on
faisait grand cas autrefois, sont, examinés de près, dépourvus de toute originalité
et montrent des emprunts constants à l'art cultivé des grandes villes environ-
nantes. Voir A. Loquin, dans la Revue de linguistique y XXI, 160 s. Foîk-Lore et
musique y article basé sur des Notes sur la musique basque y de Brambach, dans
VEnskara (1888).
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170 ARTURO FARINELLI
de 1807, des recherches nouvelles sur une partie inexplorée de
la littérature grecque l'absorbent complètement. La linguistique
elle-même cédait devant le charme de la lecture de Démos-
thène et d'autres orateurs grecs : « Je me suis éloigné peu à peu
des études barbares basques et autres, » écrit Humboldt à son
ami d'Alsace, le 18 juillet de cette année-là. Tout le monde sait
que Humboldt revint bientôt à la linguistique pour ne la quitter
jamais. Les études « barbares » étaient son délassement unique,
même lorsqu'il était entré au ministère, lorsqu'il dirigeait la
barque chancelante des affaires de l'État.
En attendant, après YApologia d'Astarloa (1803) ' et Y Alfa-
beio de Erro (1806), deux autres études assez insignifiantes sur
le basque avaient paru. La première est une dissertation latine
de G. A. F. Goldmannn, couronnée par l'Académie de Gottingue
(1807), qui s'occupe de quelques détails de la langue basque
sans jamais approfondir, ainsi que Humboldt l'observe dans ses
additions au Mithridates ^. La seconde est un chapitre d'une
vingtaine de pages sur la langue basque, son caractère, ses dia-
lectes, ses documents littéraires, placé par Adelung en tète du
2* volume du Mithridates (Berlin, 1809). Ce résumé bien
maigre, fait aveuglément d'après le Caiàlogo de Hervas, était
plus qu'insufiisant pour un ouvrage de dimensions aussi vastes
1 . Deux ans avant VApologia, avait paru â Madrid un Plan de antigûedades
espanolaî,,, cuyo principal ohjeto se dirige à prdbar que las monedas, insçripciones y
medallas antiguas espaholas de caractères cellibéricos y hélicos estan escritas par lo
comun en lengita bascongada, du curé de Escalonilla, D. Luis drlos y Zùniga
(Madrid, 1801). Moguel parle très défavorablement de cet ouvrage dans les
Carias (p. 708, février 1802). En i8o4,Tomas de Sorreguieta publia à Pampe-
lunesa Seniana Hispano-Bascongada, et en 1805 une réponse aux attaques de
Astarloa : Triunfo de la Semanay del Vascuence contra varias ceusores hispano-bas-
coftgados enmascarados.
2. CommentatîOy qm trifiarum lingiiarum Vasconum, Bdgarum et Celtarum,
quarum Reliquiae in Linguis VascofUca, Cyniry et Galic super sunt, discrimen et
diversa cnjusqite iiidoles docetur. Gottingae, 1807. Voir Mithridates^ IV, 337 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I7I
que le Miihridates; Humboldt, paraît-il, s'était déjà spontané-
ment offert, pendant son séjour à Rome, à imprimer des addi-
tions et corrections dans le supplément que Vater venait
d'ajouter avec la collaboration d'autres savants \ En 1812, ces
additions étaient prêtes ; Humboldt s'était enfin décidé à com-
muniquer au public une partie de ses recherches sur le basque.
Il venait d'être nommé ambassadeur à Vienne, ce qui ne l'em-
pêchait guère de suivre à loisir le cours de ses études. A son
arrivée à Vienne, il déballe ses livres, et, comme il fera plus tard
pendant son ambassade à Londres, il se préoccupe davantage
de linguistique que des manœuvres et des intrigues de cour ; il
travaille à une dissertation sur les langues américaines ; il
étudie le hongrois, le basque, d'autres langues encore ; il écrit à
Schweighaeuser qu'il ne s'occupera désormais d'aucun autre
genre d'étude : « cela me donne l'espoir d'aboutir à un résultat. »
n avoue à Wolf que, de même que Rubens qui trouvait du
plaisir à peindre plusieurs grands tableaux à la fois, lui aimait à
étudier beaucoup de choses en même temps.
La matière du 3* volume du Mithridates s' étant démesurément
accrue dans les maigs de Vater, il fallait attendre le 4* volume
pour que le travail de Humboldt trouvât sa place convenable.
En février 18 12, Humboldt croyait cependant encore qu'on
l'imprimerait au printemps suivant, puisqu'il écrit à Schweig-
haeuser (26 février 18 12) : « Si la troisième partie du Mithri-
dates de Adelung, continuée par Vater, vous tombe sous la
main, — elle paraîtra cette année à la foire de Pâques, — vous
y verrez un article de moi sur le basque. Ce ne sont guère que
des fragments, mais ils suffisent pour le moment à ceux qui
s'occupent de linguistique : l'essentiel de la grammaire et un
I. Voir la pré&ce au 2« voL du Mit!yridates oder allgemeim Sprachkunde de
Joh. Chr. Adelung... fortgcsetzt und bcarbeitet von Joh. Sev. Vater, Berlin,
1809, p. X.
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172 ARTURO FARINELU
vocabulaire de six à sept cents mots au moins, avec des indica-
tions permettant de se guider, moyennant quelques règles, dans
le labyrinthe que présente à première vue tout vocabulaire. »
Le retard imprévu le décida à publier dans un journal de
Kœnigsberg * la fin de son article, la transcription et la traduction
de quelques textes basques, et ensuite une sorte d'annonce de
ses investigations sur la langue et la nation basques, dans le 12*
cahier du 2* volume de la revue de Fr. Schlegel ^.
Cette annonce, qui contient en germes les idées fondamentales
de Humboldt sur la science du langage, développées plus tard
dans la grande préface sur la langue du Kaviy a été sans doute
sollicitée en partie par Frédéric Schlegel. Elle se ressent çà et là
des idées qui agitaient le cerveau du dogmatiseur de l'école roman-
tique ; elle montre parfois une incertitude d'expression, étran-
gère aux autres écrits de Humboldt, si débordants de lumière; elle
n'est pas éloignée de tout écart mystique, elle devait plaire, en
un mot, aux lecteurs de la revue de Schlegel ^ Le basque ayant
1. Kônigsherger Archivfùr Philosophie ^ Thologiey Sprachkutide und GeschichU,
Kônigsberg» 1812, III, St., p. 277 s. Probett Vaskischer Schreibart und Dichtuug.
Ces fragments reparurent tels quels dans le MiihridaUs,
2. Ankùtidigung einer Schrift tiberdie VashischeSpractyetmd Nation y fubstAngahe
des Gesichtspttnktes uni InJxiUderselbenf dans le DentscJjes Muséum, Wien, i8i2,II,
485-502. On la retrouve dans le recueil bien connu de Mahn, Denkmàler der
baskiscJjen Sprache, Berlin, 1857, p. x-xix. Les idées fondamentales sur la philoso-
phie du langage exprimées par Humboldt dans cctic Ankûndigung sont données
dansle grand ouvrage de H. Steinthal. Die sprachphilosoplnscf)en fVerke fVilhehnvon
Humboîdty hrg. u. erklârt, Berlin, 1883, p. 15 s. — Cet article sur le basque
de Humboldt et celui indiqué dans la note précédente manquent dans la
Bibliographie de Vinson et dans les additions érudites de E. Spencer Dodgson,
dans la Union Vasco-'Savarra, Bilbao, 30 mars 1892, et dans la Revue des
biblioilxqueSy II, 216 s.
3. On est surpris de ne rencontrer aucun souvenir de la collaboration de
Humboldt au Deuisches Muséum , dans les lettres souvent bavardes de
F. Schlegel. Voir O. Walzel, F. Schlegels Briefe an seinen Bruder A. fVilljelm,
Berlin, 1890. — Dans une lettre à Stein, du 3 janvier 181 2, après avoir
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I73
trop peu excité jusqu'alors la curiosité des savants, il fallait auda-
cieusement se frayer une route nouvelle au milieu de ronces et
de broussailles. Humboldt promet une monographie complète sur
les Basques et leur langue, une élude approfondie sur les mœurs,
la civilisation et l'histoire de ce petit peuple perdu au fond de
l'Europe, étude qui n'aurait pas manqué d'embrasser des considé-
rations toutes particulières sur la parenté plus ou moins probable du
basque avec le gaélique et le kymrique, des recherches étymolo-
giques nécessaires et presque indispensables à l'étude des langues
du Midi de l'Europe, surtout à l'investigation des sources primitives
de l'espagnol. Dans dix-huit mois, au plus tard, cet ouvrage
sur les Basques paraîtrait. Il devait s'amplifier et se compléter
autant que possible. Il devait comprendre trois parties distinctes,
quoique enchaînées l'une à l'autre. La première contiendrait,
sous forme de récit de voyage, les observations faites pendant le
premier voyage en Espagne dans les provinces basques, espagnoles
et françaises. La seconde s'occuperait essentiellement de l'analyse
grammaticale et lexicologique de la langue basque, des relations
du basque avec les autres langues, en sorte qu'elle aurait pu for-
mer un chapitre de cette encyclopédie générale des langues, que
Humboldt avait méditée depuis nombre d'années. La troisième
rappelé la ressemblance illusoire dans la structure grammaticale du basque
et dés langues améiicaines, et Fimpossibilité d'en tirer des conclusions cer-
taines pour Tétude de l'origine de ces peuples, Humboldt ajoute : « Ueber-
haupt ist die Art wie sich aus der Beschaffenheit der Sprachen auf die
frûhesten Schicksale und Wanderungen der Vôlker schliessen làsst, noch lange
nicht vollkommen in*s Reine gebracht... Immer aber wùrden dièse philoso-
phischen bei einer solchen Arbeit zum Grunde zu legenden Ansichten die
Hauptsache dabei ausmachen». G. H. Periz, Dos Leben des Ministers FreiJjeirn
von Steitiy Berlin, 1851, III, $95. — On vient de rassembler et d'ordonner
avec infiniment de soin les lettres de Gœthe et de Schiller; pourquoi ne
ferait-on pas un travail semblable p)our les lettres de Humboldt qui sont par-
fois mieux écrites et offrent presque autant d'intérêt que la correspondance
des deux grands poètes ?
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174 ARTURO FARINELLI
enfin donnerait le suc de se$ propres idées et convictions, elle
résumefadt les deux autres, elle éhibrasserait des recherches histo-
riques et philosophiques sur la nation et la langue basques, dans
le but de déterminer, d'après leur origine et leur valeur, quelle
place elles occuperaient dans l'histoire du genre humain. Ce petit
peuple, cette langue originale auraient reçu ainsi la lumière de
tous côtés et l'auraient réfléchie sur d'autres points non moins
dignes d'observation et d'étude. Des problèmes du plus haut
intérêt se rattachent à l'étude du basque. Quels ont été les habi-
tants primitifs de l'Espagne et du Portugal ? D'où sont-ils venus ?
Quels mélanges, quelles séparations ont-ils éprouvés ? Dans quels
rapports sont-ils avec les populations originaires de la France et
de l'Italie ? On reconnaît aisément la méthode que Humboldt
veut suivre dans ses recherches. Cette méthode est fondée prin-
cipalement sur l'étude étymologique. La langue basque s'est con-
servée pure, presque intacte, à travers les siècles. Les racines de
beaucoup d'anciens noms de lieu et de personnes sont restées
invariables. Et, puisque chaque ferme porte sa dénomination
particulière qui dépend de sa position, ou même des arbres qui
l'environnent, tout le pays peut s'appeler une sorte de document
vivant du langage.
En 1817 parurent enfin les premières véritables recherches de
Humboldt sur la langue basque. Telles que Humboldt les avait
conçues cinq ans auparavant, ces additions et corrections furent
incorporées au 4* volume du Mithridates \ Elles se bornent à des
observations grammaticales et lexicologiques qui rectifient les
I . Berichiigungen und Zusàt^e i^um ersten Abschttiite des ^weyien Bandes des
Mithridates ûber die cantahrisclje oder haskische Sprache, dans le Mithridates^ IV,
277 s. Ces additions parurent aussi à part à Berlin, chez Voss, tout au com-
mencement de 181 7, car le 27 janvier de cette année, Humboldt écrivait à
Welcker : « Ich habe mit Vergnùgen gesehen, dass meine kleine Baskische
Schrift Sie nicht ohne Interesse gelassen hat. Ich lebe und webe jetzt in dem
Griechîschen. »
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^ ^ ^^ t . — . - . - -. .^, - ,^..^ .^^,^ ^^ . , . _ ^ ..^^-^^.^^I^^^^jp-J^.,
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I75
notes insuffisantes de son devancier et qui ne sortent pas des
limites prescrites à un traité sur les langues du monde entier.
Humboldt lui-même n'a point voulu entamer et morceler le
travail sur le basque qu'il préparait depuis une quinzaine d'années
et qu'il annonce dans la préface. Nous n'entrerons guère dans les
détails de ces notes, qui offrent bien peu d'attrait pour les linguistes
d'aujourd'hui, mais qui, à une époque où les études basques
étaient encore dans leur enfance, montrent, surtout dans la par-
tie concernant le verbe basque, un progrès très sensible sur les
travaux antérieurs et dénotent la profondeur et la s^acité des
recherches de Humboldt. Ces notes donnent un aperçu des dif-
férents dialectes du basque, des avertissements sur la façon dont
les mots basques devraient être étudiés d'après leur origine, un
choix de mots basques rangés par ordre alphabétique, sans doute
d'après le lexique que Humboldt avait commencé à Paris, choix
qui aidait à découvrir l'origine de plusieurs mots basques et leur
affinité avec les mots d'autres langues, qui montrait la richesse
considérable d'expressions du langage basque, la grande simpli-
cité de plusieurs mots primitifs et qui devait donner, comme
Humboldt le voulait, une idée un peu moins superficielle d'une
langue presque complètement ignorée en Allemagne '. Après ce
vocabulaire, viennent des remarques sur le caractère de la langue
I. Humboldt désapprouve ici la méthode suivie par Hervas y Panduro dans
son Vocabolario PoUglotto qu'il appelle «sehr unzuverlâssig ». Ailleurs, Hum-
boldt est plus indulgent envers Tex-jésuite espagnol, dont la science étonnante
n'était que trop chaotique. Le chanoine Cosimo Mori exagérait cependant le
désordre des idées de Hervas dans une lettre au philologue Vater, de Halle
{MithriàaUSy IV, 270) : « Stravagante ed irragionevole è troppo questa opéra
del Sig«" Abate Hervas, per poter aver Tonore di esser sottoposu ad una
critica; simile appunto a quel gran deserti délia Libia, dove periscono misera-
mente di sete le gran caravane de* passaggeri, perché o sterili afFatto d'açque,
o questa in ben piccola quantità, etc. ». Voir Humboldt à Wolf (Rome, 15
avril 1803, Œuvres, V, 258): « Der al te Hervas ist ein verwirrter und
ungrûndlicher Mensch. Aber er weiss vielerlei, hat eine unglaubliche Menge
Nôtizen und ist daher immer brauchbar. »
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176 ARTURO FARINELU
en général, sur la composition et les différentes racines des mots.
Les apologistes et adorateurs superstitieux du basque n'avaient
pu résister à la manie singulière d'attribuer un sens déterminé et
symbolique à chaque voyelle de n'importe quel mot basque.
C'est surtout dans les notes sur la conjugaison basque,étudiée
avec un soin particulier par le prince L. L. Bonaparte et tout récem-
ment par M. Schuchardt, queHumboldt s'est abondamment servi
des recherches d'Astarloa; mais il étend, il approfondit, il corrige
les études du savant espagnol ; il indique des analogies avec d'autres
langues, avec l'hébreu, le hongrois, etc. ; il rappelle la richesse
et la souplesse déployées par le basque dans cette partie de la gram-
maire, surtout dans l'emploi de quelques formes de participes.
Un des derniers chapitres contient de copieuses additions à la lit-
térature de la langue basque; il comprend les travaux imprimés et
les manuscrits. On reconnaît que Humboldt était toujours à
l'affût des nouveautés sur la langue et le pays basques, qu'il
fouillait dans tous les dépôts des bibliothèques pour enrichir ses
études. Dans la catégorie des manuscrits il note entre autres le
Catâlogo de voces bascongadas con las correspondencias castellanaSy
compilé par Aizpitarte, simple essai d'un dictionnaire que la Société
« vascongada » préparait par ordre de son président, le comte de
Penaflorida; \e Plan de lenguas de Astarloa, qui devait être une
exposition complète de la grammaire et du lexique basques, et
dont on aimerait savoir ce qu'il est devenu ; le recueil de proverbes
de Oihenart, que Francisque Michel publia plus tard en 1847.
Comme appendice, Humboldt ajoute les trois fragments basques
qui avaient paru cinq ans auparavant dans la revue de Kônigsberg,
et une illustration assez ample, avec la traduction à côté, d'une
chanson basque dont l'antiquité et l'authenticité, soutenues
aussi par Fauriel et d'autres, ont été fortement contestées par des
savants modernes *.
1. Voir Vinson, Hovelacque et Picot, Mélanges de linguistique et (Tanthropo^
lo^ity Paris, 1880, et Tarticle de Vinson, Excentricités euscarieunes, dans la
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 177
« Le rapprochement des études historiques et linguistiques
exerce sur moi une grande attraction, écrivait Humboldt à Goethe
le 15 mai 1821, d'autant plus grande qu'il nous transporte au
milieu de la vie reculée et obscure des peuples, où les événements
individuels ne ressortent pas encore, mais où les émigrations
pacifiques des peuples préparent les siècles de l'avenir. L'action
du genre humain ressemble alors à l'activité de la nature elle-
même, c'est le passage du développement successif à Hndividua-
lité; la langue n'est que le lien qui unit les deux états, le milieu
dans lequel ils se réfléchissent. » « Cette partie de l'histoire,
antérieure â toute tradition, qui ne permet de reconnaître l'état
d'un peuple que d'après ses noms et ses documents, exerce sur
moi un charme particulier. » C'est ainsi que, dans une lettre du
7 mai 1821, Humboldt avoue à Welcker son penchant pour l'his-
toire primitive. Quelques semaines après, Goethe et Welcker rece-
vaient l'ouvrage de Humboldt sur le basque : Recherches sur les
habitants primitifs de l'Espagne y à l'aide de la langue basque '.
Malgré les soins prodigués à cet ouvrage, longtemps mûri et
préparé, Humboldt éprouvait un sentiment d'hésitation pénible
à le lancer dans le public savant. Les résultats inattendus auxquels
il arrivait, la hardiesse et la franchise avec lesquelles ils étaient
exposés, le surprenaient lui-même. Il avait pris conseil de
Ritter % qui examina son manuscrit et le trouva digne d'admi-
Rnme de linguistique, XVI, 72 s., où la Chanson de Lelo apparaît comme une
fabification grossière.
1 . Il est réimprimé dans les Œuvres, II, i s. Je me sers de l'édition origi-
nale de 182 1, qui me semble plus commode et même plus correcte. D'après
une lettre à Wolf, faussement datée dans les Œuvres, V, 309 (il faut lire
5 juillet 1820, et non 1821), Humboldt paraît avoir demandé conseil à son
ami sur le titre qu'il faudrait donner à son travail. — Goethe a enregistré dans
sa a Bûcher Vermehrungsliste », le livre de Humboldt (« W. von Humboldt,
Baskische Sprache »), sous la date du 5 juin 1821. Voir Gœthe*s îVerke,
édit. Weimar, UI Abt., VIII, 312.
2. C. Ritter, à cette époque professeur d'histoire au gymnase de Francfort-
sur-le-Mein, un des géographes les plus illustres de l'Allemagne, venait de
Rtvae hispani^ut. I2
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178 ARTURO FARINELLI
ration; il éclairait, disait-il, le problème encore chaotique et
plein d'obscurités des premiers habitants de l'Europe occiden-
tale, la question de la langue celtique et de ses relations avec les
langues modernes, il montrait fort bien la route qu'on aurait dû
suivre pour épuiser la matière, Humboldt ne l'ayant envisagée que
d'un seul côté. Par sa méthode excellente, ce travail aurait pu
servir de modèle à d'autres investigations du même genre '•
Mais Humboldt hésitait encore ; il exige de Wolf une revision
du manuscrit ; il veut un jugement sur l'ensemble qui le rassure
et le tranquillise, et lorsque l'ouvrage est enfin livré à l'im-
primerie il ne cache point ses doutes et ses scrupules : « C'en
est Élit, dit-il, tout doit suivre sa destinée. Je n'ai pas de bons
pressentiments pour cette œuvre ; la résignation est la seule chose
qui me reste ^ »
Les bornes assignées à cette étude ne permettent de donner
qu'un simple résumé des recherches de Humboldt sur les habi-
tants primitifs de l'Espagne, d'exposer, en négligeant toutes les
questions de détail, les idées fondamentales de Humboldt, qui
sont aujourd'hui encore courantes parmi les linguistes. La science
a bien marché depuis Humboldt, l'érudition moderne travaille
avec d'autres ressources que celles qu'on possédait de son
temps ; l'étude des langues a ouvert des horizons nouveaux;
mais dans le champ purement ibérique, malgré le flux et le reflux
des dissertations nouvelles, malgré des découvertes réelles, des
progrès positifs dans les procédés de dissection linguistique, on
publier sa Vorhalle Europàiscljer VôlkergeschichUn vor Herodotm um den Kaukasns
und an den Gesladen des PontuSy Berlin, 1820, où il partage Topinion de
Humboldt que les Ibères étaient les habitants primitifs de l'Espagne.
1. Lettre à Wolf, sans date, dans les Œuvres^ V, 315 (fin de 1820 ou
commencement de 1821): «Meine Arbeit ûber die Urbevôlkerung Spaniens îst
seit einigen Wochen vollendet. »
2. Autre lettre à Wolf, sans date (commencement de 1821), Œuvres^ V,
Î16.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I79
peut bien dire que les résultats des investTgations de Humboldt
n'ont guère été dépassés; la théorie de l'ibérisme, quelle que soit
l'importance des hypothèses qui lui ont été opposées et qui se
détruisent souvent les unes les autres, reste encore de nos jours
telle que Humboldt l'avait établie il y a trois quarts de siècle.
C'est sur l'analyse patiente des noms donnés aux montagnes,
aux rochers, aux fleuves, aux vallées, aux villages, aux familles,
que Humboldt a établi sa thèse hardie. C'est à l'aide de la nomen-
clature géographique des Pyrénées, d'un bout à l'autre de la
chaîne, nomenclature qui oflfre une même couche de radicaux
d'prigine ibéro-euskarienne, que Humboldt a trouvé le fil conduc-
teur qui l'amène à l'ethnologie préhistorique du Sud-Ouest de
l'Europe. Ces appellations géographiques nous ont été transmises
très imparfaitement par les auteurs anciens, par Strabon, Pom-
ponius Mêla, Pline, mais elles montrent néanmoins les relations
entre la langue ibérique, dont il n'est pas resté d'autres traces,
et le basque moderne; elles fournissent une base solide aux
recherches sur l'établissement de la race ibérienne. On trouve
dans toute l'Espagne un grand nombre de noms de lieu qui n'ont
rien de commun avec les langues aryennes et sémitiques, et qui,
par leur forme et par leur étymologie, se rattachent à la langue
basque. D'autres noms sont évidemment d'origine celtique, ce
qui montre que les Ibères devaient, à une certaine époque, être
mêlés aux Celtes. Les Ibères qui n'avaient subi aucune conta-
mination ne demeuraient qu'autour des Pyrénées et sur le litto-
ral de la péninsule. Les Celtes ibériques ressemblaient par leur
langue aux Celtes de la Gaule et de la Grande-Bretagne; mais,
après leur mélange avec les Ibères, leur caractère, leur religion,
leurs mœurs se rapprochèrent du caractère et des mœurs des
Ibères. L'étymologiè de beaucoup de noms étant incertaine et
presque impossible à déterminer, il fallait procéder souvent par
approximation, par simples conjectures. Il fallait aussi toute la
perspicacité et la sagacité de Humboldt pour ne point s'égarer
dans ces recherches en suivant un fil embrouillé et souvent inter-
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l80 ARTURO FARINELLI
rompu.- Lors: même que rétyfnplpgiê d'un nom ^t douteuse, :H
se peut que ce nom ait conservé une phj^ioiiQmie, .une forme
générale, une contenance en rapport avec la langue dont il pro-
vient : « Nous aurons soin, dit Humboldt,de comparer l'impres-
sion produite sur l'oreille par ces anciens noms de lieu avec le
caractère harmonique de la langue basque. Un moyen efficace
de prouver son existence depuis la plus haute antiquité sera la
conformité de ces anciens noms avec ceux des provinces où l'on
parle le basque aujourd'hui. Cet accord montrera, même lorsque
le sens d'un mot demeurera ignoré, que des circonstances ana-
logues ont tiré d'une même langue les mêmes noms pour diffé-
rents lieux. )> La comparaison des noms antiques avec ceux qui
désignaient encore des lieux situés dans la Vasconie actuelle était
d'autant plus facile à faire que le Pays basque, par sa subdivision
en petits villages ou « caserios » groupés autour de l'église et
ayant tous un appellatif particulier, offrait en grande abondance
ces noms qu'Astarloa avait soigneusement recueillis *,
Pour déterminer l'extension plus ou moins probable que les
anciens Ibères avaient prise en dehors de l'Espagne, dans l'Europe
occidentale, Humboldt n'avait qu'à appliquer le même procédé
de recherches. Le basque devait évidemment s'étendre dans toute
la Gaule aquitaine, peut-être se répandait-il aussi au Sud-Est de
la Gaule, dans les trois grandes îles de la Méditerranée, en Sar-
daigne, en Corse et en Sicile, peut-être même dans une partie de
1;^ péninsule italique. Des témoignages historiques, l'examen des
médailles confirmaient quelquefois les résultats de Tétymologie
comparative. Voilà ce que Humboldt, en s'avançant à la clarté
d'un jour bien douteux, a établi comme résultats définitifs qu'une
logique déductive, entraînante et séduisante, impossible à décon-
eerter^ imposait, faute de preuves et de documents irréfutables.
Li langue de l'ancienne Ibérie était le basque. Partant, le* basque
I. Humboldt avait fait, comme nous le savons, la même observation dans
la Afikfutdigungy p. 492 du vol. II du Dnit, Mus»
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'esPAGNE iSi
est la plus ancienne des langues de l'Europe. Le peuple basque
est le dernier représentant linguistique des populations primitives
d^ribérie préceltique, c'est-à-dire antérieure aux premières immi-
grations aryennes Ces populations, jadis autochtones, mêlées
aux Celtes dans quelques contrées de l'Espagne et différentes
toutefois, dans l'essentiel deleurcivilisation, des Celtes, occupaient
non seulement toute l'Ibérie, mais encore d'autres parties du
Sud-Ouest de l'Europe. Cette opinion, vaguement entrevue et
exprimée en partie, avec de faibles lumières scientifiques, par
quelques savants espagnols, tels que Oihenart et Astarloa, venait
niaintenant d'être exposée par un maître et un précurseur des
recherches linguistiques modernes, à l'appui d'études scrupu^
leusement scientifiques, avec une méthode tellement claire
et persuasive qu'elle est devenue, pour toute une classe
de savants, un dogme inébranlable. Malgré la hardiesse
de son exposition, Humboldt avait lui-même des doutes et des
réserves à faire. A la fin de l'ouvrage il avouait modestement que,
pour compléter ses investigations sur les habitants primitifs de
la péninsule, il aurait fallu encore, indépendamment des docu-
ments historiques et des circonstances locales, comparer la langue
basque aux autres langues de l'Europe occidentale, travail diffi-
cile et de longue haleine qui exigerait une préparation bien
supérieure à la sienne ^ Nul doute que Humboldt n'ait
I. Humboldt a-t*il niodiBé en partie sa thèse à la suite de recherches ulté?
rieuresPDoit-on supposer que d^autrcs études sur le basque, faisant suite à son
ouvrage fondamental, restent cachées parmi ses papiers inédits ? Phillipps,
dans une note à son étude, Ueber das iberische Aîpfxibety dans \çsSiliiit^sber. der
phil. hist. Classe der k, k, Akad. der Wissensch.y Wien, 1870, LXV, 170, paraît
le supposer. En Allemagne, personne n'osa combattre la théorie ibérique du
vivant de Humboldt, et le premier Allemand qui publia une étude sur k
basque, après Humboldt, S. F. W. Hoffmann (Die Ibère r im ÏVesten undOsten,
Eine eifjnograpfnsche Untersuchung ùber deren Stamntverwandtschafi nach der
Mytije und Gesclnchte mit Rùcksicht au f die Culiur und Sprache dièses Volkes, etc,
Leipzig, 1838), tout en s'efforçant de démontrer que TAsie est la patrie primi-
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l82 ARTURO FARINELLI
modifié en partie son ouvrage, s'il avait pu disposer pour ses
recherches de ressources telles que celles dont nous disposons
actuellement ; s'il avait pu s'appuyer sur des études antérieures,
avec les données de la science moderne, il aurait adouci quelques
affirmations trop tranchantes et reconnu que beaucoup d'étymo-
logies, dont il se servait pour faire dériver du basque une grande
partie de la toponymie ibérienne, étaient mal assurées et même
inadmissibles; il aurait approfondi et élargi quelques recherches
qu'il avait simplement ébauchées; il aurait recueilli des faits
plus nombreux, interrogé d'autres documents, examiné un plus
grand nombre d'inscriptions et de monnaies pour appuyer sa
thèse ; il eût difficilement modifié, je crois, son avis sur l'ancienne
uqité de la nation et de la langue des Ibères ; son livre aurait
difficilement eu une autre conclusion. Tel qu'il est, nouveau et
original dans son ensemble, cet ouvrage d'ethnologie linguistique
a fait époque ; il a jeté des germes féconds ; il a été un modèle
pour d'autres études du même genre. Il a donné aux études
euskariennes le caractère scientifique qui leur manquait jus-
qu'alors '.
Comme toute théorie hardie, celle de Humboldt sur l'origine
des Basques fut en butte à de rudes attaques. On en voulait sur-
tout aux étymologies de Humboldt, que M. Vinson, le plus redou-
table de ses adversaires, appelle « plus ou moins fantaisistes » ',
tive des Ibères, marche sur les traces de son maître. Un mémoire de Guido
Gôrres, présenté à un concours en 1828 : Structura grammaticae linguae Hispa-
narum veterum indigenae id est Vasconiae, philosophict explicata nec non comparala
variis tam Orientis qtiam Occidentis h'ttguiSy resta manuscrit.
1. ce Semina ab Humboldtio sparsa, non solum apud geographos, sed apud
universae antiquiutis, linguarumque Europearum investigatores, laetam
messem produxerunt », dit E. Hûbner dans les ProUgomena de son ouvrage
(dédié à la mémoire de Humboldt), Monumenta linguae Ihericaty Berolini,
1895, p. XXVI, où il résume, mieux que personne, la théorie ibérique du
maître qu*il accepte et suit dans ses grandes lignes.
2. Revue de linguistique^ XX, 351.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 183
persuadé que personne n'a trouvé encore la clef de la toponymie
basque ; on en voulait à la méthode, qui loin d'être infaillible,
était suivie apriori^sans aucun fondement ; on trouvait probléma-
tique et même inadmissible l'existence d'un grand peuple ibérique
assez vaste et assez puissant pour occuper toute la péninsule,
assez homogène pour ne parler qu'une seule langue. On nia
résolument, sans réussir à démontrer le contraire de ce que
Humboldt avait démontré ; on établit d'autres théories empi-
riques; on hasarda d'autres hypothèses; on ne s'avisa presque
jamais de donner des preuves de ce que l'on admettait
comme vérité prouvée. Il y eut, comme en toutes choses, des
extrêmes et des modérés. Notons parmi les plus hostiles à la
théorie de Humboldt MM. Montel et Bladé. — Celui-ci, dans un
livre paru en 1869 S loin d'admettre l'unité ethnique etlinguis-
1. Étude sur T origine des Basquis, Paris, 1869. Ici encore, il faut se borner â
rindication de quelques études principales : Graslin, De VIhérie ou Essai cri-
tique sur r origine des premières populations de VEspagfUy Paris, 1838; Van Eys,
La langue ihérienne et la langue basque, dans la Revue de linguist., juillet 1874 ;
Vinson, Les Basques et le pays basque, Paris, 1882, et Tarticle sur les Basques
d^nsXz Gratide Encyclopédie', Hoffmann, ouvrage cité; Fita, El Gerutidiense y la
Espaha primitiva, discursos leidos ante la R. Acad. de laHistoria, Madrid, 1879;
Phillips, étude citée dans les Sitiungsberichte, de TAcadémie de Vienne (1870),
et d*autres études dans le même recueil, vol. LX, LXI, LXII, LXX, surtout :
Die Einwanderung der Iberer in die pyrenàische Halbinsel, 1870; Luchaire, Les
origines linguistiques de V Aquitaine, Pau, 1877 ; Remarques sur les noms de lieux
en pays basque, Pau, 1874 (tome II des Mémoires du Congrès scientifique de
Frattce), Études sur les idiomes pyrénéens de la région française, Paris, 1879
(chap. III, La langue basque ou euskara et ses dialectes de la région française)',
Broca, Sur Vorigine et la répartition de la langue basque, dans la Reviu d'antbropol ,
1875 ; Gerland, Die Basken uml die Iberer, dans le Grundriss der roman. PhiloL,
I, 31} s., et le compte rendu de Schuchardt, dans le Literaturbl, ftirgerm. und
roman, PhiloL, 1889 ; D*Arbois de Jubainville, Les premiers Ixibitants de
V Europe, Paris, 1889 (chap. III. Les Ibères) ; Hùbner, Monumenta cités
(sorte de supplément à son Corpus Inscript, Hispanor. Latinar.); Tariide de
Giacomino à propos de ce livre dans le 4« Snppl. à VArchivio Gloltologico,
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184 ARTURO FARINELU
tique des anciens Ibères, croit à une diversité des langues ibé-
riennes, à l'exception des peuples de la Vasconie actuelle ; le fond
de ces langues était le celtique. Dans un livre plus récent : Lts
Vasœns avant leur établissement m Novempopulanie (Agen, 1891)
il ne paraît plus se souvenir de ses attaques contre la théorie ibé-
rienne, il suppose que le basque représente le parler des anciens
Ibères et que cet idiome représente ainsi le langage des Vasœns.
— - Van Eys est tout à fait sceptique relativement à la langue des
Ibères, dont, à son avis, nous ne connaissons pas un seul mot.
— M. Vinson ne croit guère à ce qu'il appelle « la légende ibé-
rienne ». Rien ne prouve ni que le basque ait été beaucoup parlé
en dehors de son domaine actuel, ni que l'ancienne langue des
Ibères soit apparentée au basque. Pourquoi les Basques n'auraient-
ils pas eu leur origine dans leurs montagnes ? Il est infiniment
probable, dit-il, que les Basques n'ont jamais été, aux époques
les plus reculées, qu'une tribu peu nombreuse, cantonnée dans
quelques vallées des Pyrénées occidentales, et dont l'état de civi-
lisation était des plus rudimentaires. Les Basques auraient existé
déjà avant les grands mouvements de migration qui suivirent la
dernière époque glaciaire, quelque vingt mille ans peut-être avant
l'ère chrétienne. — D'autres savants acceptent la théorie de
Humboldt avec quelque réserve et quelques modifications.
S. F. W. Hofimann insiste sur Tidentité des Ibères de l'Est et
de l'Ouest, identité qu'on ne cessa d'admettre dans la suite; il
croit indubitable que les Ibères étaient venus d'Asie en Europe.
1897; Schuchardi, Baskische StudUn, dans les Denkschrifien der Akad, der
Wissensch.y Wien, 1893, vol. XLII, 97 s.); Le verbe hasqiiey dans la Revue de
îinguist.y XXVIII, et ses articles et comptes rendus dans différentes revues
(Zeitschrift de Grôber, Literaturhlait., etc.)- — Le caractère ibérique du basque
est soutenu aussi par J. Ferndndez y Gonzalez dans la première partie de son
étude sur les Premiers habitants historiques de la Péninsule (Historia gênerai de
Espaha^ 1889). Voir aussi un article de E. Hûbner, Nuevos estudios sobre el
antiguo idioma ibhico, dans la Revista de archiv. bibliot.y museos, Madrid, 1897
(janvier).
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 185
Cette opinion, exprimée du reste quatre siècles auparavant par le
cardinal Juan de Margarit (El G^erundiense 1421-1484), dans
son Templum dotnini adressé au roi Jean II de Castille, est soute-
nue aussi par le P. Fita dansun discours académique. — M . Phillips,
à la suite de patientes recherches, établit un alphabet ibérique
ancien, il étudie les inscriptions, il trouve qu'un grand nombre
de noms de lieux de l'Afrique septentrionale ont une ressem-
blance frappante avec des noms ibériques et il conclut que les
Pasques sont venus d'Afrique en Espagne. La langue des Ibères
d'Asie était, selon lui, iranienne. Diez, au commencement de sa
grammaire, affirme que les premiers habitants de l'Espagne furent
les Ibères, qui étaient peut-être une race celtique, mais s'étaient
séparés de bonne heure de la race commune. — M. Luchaire, sans
accorder une confiance absolue aux affirmations de Humboldt,
observe de même que dans toutes les parties de l'ancienne Espagne
on rencontre de nombreux noms de lieu qui, pour la forme et
le sens, dérivent de la langue euskarique ancienne, mais il nie
l'identité ethnique et linguistique des Basques et des Ibères. Il voit
dans la langue euskara un dernier débris des vieux idiomes qui
ont précédé, dans la Gaule méridionale et dans l'Espagne tout au
moins, l'invasion de la race et de la langue celtiques. Il tente
d'établir un lien étroit entre la langue aquitanique et la langue
basque, les Aquitains n'étant, à son avis, qu'une simple tribu
avancée de la nation ibérienne. — Broca qui, de même que le
prince L.L. Bonaparte, a déterminé à l'aide de cartes le domaine
géographique du basque en France et en Espagne, accepte presque
entièrement la théorie de Humboldt, mais il voit dans les Basques
des races différentes. Il suffit de substituer à l'idée d'un peuple
unique et d'une langue unique, celle d'un groupe de peuples par-
lant des langues affiliées entre elles, pour concilier tous les faits. —
M. Gerland est du même avis que M. Luchaire, il a lui aussi ses
scrupules sur l'identité ethnique et linguistique des Basques et des
Ibères. — M. Hûbner, tout en écartant, par principe, l'interpré-
tation des noms géographiques, suit fidèlement les traces de
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ARTURO FARUJELLI
aître pour arriver aux mômes conclusions. La langue ibé-
ancienne est la langue mère du basque d'aujourd'hui. Cette
; devait s'étendre dans toute l'Espagne, car des inscriptions
vertes dans différentes régions, à des distances considé-
, offrent les mêmes caractères linguistiques. — M. Schuchardt
ne se range nullement parmi les adversaires de la théorie
îne, mais il reconnaît les dangers qui résultent des dogmes
es et répandus aveuglément. Sommes-nous bien avancés
'étude de l'organisme intérieur de la langue basque ? Que
5-nous du système véritable de la langue ibérique ?
effet, il est à souhaiter, à l'époque où nous sommes, en
floraison des études linguistiques, que, dans les recherches
troversées et si délicates sur le basque et l'ibère, on reste
e domaine des faits, sans se noyer dans le vague, sans se
î en vains efforts pour en retrouver la source véritable et
e, sans prétendre trouver du coup la solution des pro-
s abstrus, auxquels la science n'arrivera que par de longs
rs et à l'aide de données positives qui nous manquent
lement. Convenons que l'absence d'anciens documents
ires antérieurs au xvi* siècle offre aux érudits des difficul-
surmontables. Qu'on est loin, malgré cela, de l'instinct
]u\ guidait Humboldt dans ses recherches, que de tâtonne-
encore, que d'opinions contradictoires, combien de rêves
chimères entassés à propos du basque, sorte de sphinx qui
ite des faces nouvelles à tout homme qui le contemple !
culture intellectuelle du peuple basque, sur la pureté plus
)ins grande de son langage, on se dispute encore sans nul
. Naguère encore les euskaristes à outrance prétendaient
e basque avait obstinément et vaillamment résisté aux
s du temps, que les immigrations des peuples, les change-
1 de la culture, les événements politiques étaient restés
ffetsur le territoire basque. M. Vinson, dans ses Notes sur la
tison basqtu^ commença à exprimer des doutes fort sérieux
îtte prétendue pureté du basque; d'autres, comme M. Una-
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 187
- ■ ■ n
muno, croient que la civilisation latine a laissé des traces pro-
fondes dans la civilisation et la langue basques, que le peuple
basque est un peuple presque sans histoire, qu'il ne reste aucun
vestige de la culture de l'ancienne Ibérie, que la culture basque
est toute d'emprunt, qu'elle est tout à fait latine \ M. Schuchardt,
avec sa sagacité habituelle et sa méthode admirable, a étudié
l'élément latin et roman dans une partie limitée de la langue
basque *.
Humboldt s'étonnait de la simplicité laconique du basque,
langue remarquable et fort originale par sa puissance d'agglu-
tination. Dans son grand ouvrage sur la langue du Kavi, il
range le basque parmi les langues de la formation la plus par-
Éiite; il y trouvait une vigueur surprenante amenée par la
structure des mots et par la brièveté et la hardiesse d'expres-
sion ^ Max MûUer reconnaît dans le basque le type véri-
table et la perfection d'une langue touranienne ^. Chaho,
grand rêveur et enthousiaste naïf, enchérit encore sur
1. Dd ekmento alienigetta en d idioma basco^ dans la Zeiiscbr, /. roman.
Phihl.y XVII, 137 s., reproductioa d'une étude publiée dans la Revista de
Viicaya (1885).
2. Romano-baskischeSf dans Zeitschr,/, roman. Philol.y XI, 474 s.
3. Ueber die Kavi-Sprache au/ der Insel Java^ Berlin, 1836, I. EinUitung.
Charàkter der Sprachen^ p. ccvi. Dans cette introduction grandiose, savamment
illustrée par Steinthal, au chapitre Poésie, Prosa und die SchriftÇp. 5 32 de Tédit.
de Steinthal), Humboldt rappelle encore les Basques en parlant de la trans-
mission orale. Parmi les Basques, dit-il, circulent encore des contés non écrits
qui conservent intacte leur forme extérieure. Les Basques du pays assurent
qu'en les traduisant en espagnol, ils perdent leur saveur. Le peuple les aime
passionnément. J'entendis moi-même un conte semblable à la légende du
« Rattenfanger von Hamel » ; d'autres sont des variations des mythes
d'Hercule; un tout k fait local de la petite fie d'Izaro, dans le golfe de
Bormeo, n'est que l'histoire de Héro et Léandre, appliquée à un moine et à sa
bien-aimée. »
4. « the very type and perfection of a Turanian langaage ». Lasi Results ôf
the Turanian Researcbes, p. 289.
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l88 ARTURO FARINELLI
Cette perfection de la langue basque, dont la vocalisation vierge
est divine, la nomenclature, originale et sans mélange, l'architec-
ture, merveilleusement régulière et simple ; son système gramma-
tical achève d'en faire le dialecte le plus philosophique, le plus
complet du verbe humain ^ Steinthal, le savant illustrateur des
études de Humboldt sur la philosophie du langage, donne dans
l'autre extrême ; il appelle les Basques un peuple sans conscience
historique, plus sauvage que barbare, qui n'a joué de rôle
dans l'histoire qu'après son mélange avec le sang et l'esprit ger-
maniques *. M. Vinson, bien loin d'attribuer aux Basques une
originalité quelconque, ne réussit guère à voir en eux les débris
d'une race antique, puissante et civilisatrice; il appelle leur
langue « un idiome des plus pauvres du monde, et certainement
de civilisation très rudimen taire K » Il n'y a pas longtemps que,
sur la foi des mesures craniologiques de Broca, on séparait
nettement les Basques espagnols des Basques français, en
rangeant les premiers parmi les dolichocéphales, ou mieux subdo-
lichocéphales, et les seconds parmi les brachycéphales. Cette
opinion, qui s'imposait presque comme un dogme, est maintenant
fort ébranlée par d'autres observations. M. Webster et M. Schu-
chardt n'ont pas manqué de l'attaquer et elle va disparaître,
sans doute avec d'autres hypothèses qui n'ont fait qu'augmen-
ter le fouillis inextricable des études basques.
Les recherches sur l'analogie, la filiation ou la parenté qui
paraît exister entre le basque et d'autres idiomes, recherches
1. Èiiides grammaticales sur la langue euskarienne^ par A. F. d'Abbadic et
J, Augustin Chaho, Paris, i8}6, p. 3.
2. Dans les Bàtràge ^ur verglekhenden Sprachkunde, de Kuhn et Schleicher,
I, 390. Steinthal n'est pas le seul à exagérer l'influence de l'élément germa-
nique chez les Basques. Voir C. Uhlenbeck, Die germaniscl)efi Wôrler im
Baskischen, dans les Beitràge ^ur GeschidHedtr deutschen Sprache und Ut ter. (1893),
XVIII, 397 ss.
3. Voir l'Avant -Propos de son Hvre, Le Folklore du Pays Basque, Paris,
1884, p. XIII, et Revue de UvguisL, XVII, 383.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 189
qtie Humboldt, par prudence, n'a faitxju'effleurer, nous àmène-
ront-eUes à des conclusions plus heureuses et plus fructueuses,
nous donneront-elles enfin des lumières sur la langue des
anciens Ibères et sur leur patrie primitive? Tout récemment
on s'est épris de ce genre d'études, sans réussir cependant à
trouver la clef de l'énigme, sans établir de système reposant
sur des bases plus solides que celui de Humboldt. On s'est plu
à relever avec soin les traits parallèles des analogies dans la
structure grammaticale du basque avec les langues américaines,
les langues asiatiques et africaines; on a signalé des analogies
frappantes de l'euskare tantôt avec l'étrusque, tantôt avec les
langues finnoises, avec les idiomes altaïques, les langues de
rOaral, le magyar, les langues sémitiques, l'égyptien surtout ',
pour conclure triomphalement à une souche commune de ces
idiomes et du basque. On a apporté dans ce genre d'études
presque autant d'erreurs que de lumières. Humboldt avait fort
bien prévu les dangers d'une semblable méthode. Il avait
signalé lui-même quelques aflSnités du basque avec certaines
langues américaines, mais il ne manqua pas d'ajouter que ces
I. Ellis, Sources oJEtruscan and Basqtte langiiageSy London, 1886; Bonaparte,
Langue^basqiu et langues finnoises y Londres, 1862; Charency, La îangtte basque
et les idiomes de VOUral, Paris, 1862-66 ; D^s affinités de la langue basque
avec divers idiomes des deux continents (^Association française pour l'avance^
ment des sciences, II, 573) ; J. Rhys, Lectures on fVelsh Philology, Londres,
1882; Bonnel, FAnige Zeugnisse fur die Verwandtsclxift der âltesten BevôU
herung Vorderasiens mit den Iberern Spaniens, den Vorfahren der Basken
(Verhandh des Wiener Orientalistencongresses , 1886) ; Giacomino, Delh
rek^ioni ira il basco eVantico egi:(io (Réndic. del R. Istituto Lombarde, 1892, et
Suppl, period. ail* Arcb, glottol., 1895); Gèze, De quelques rapports entre les
tangues berbères et le basque, Tolilouse, 1885; v. d. Gabelentz, Baskisch und
Berbej:ischj(Sil3^ungsber^der.pKeiiss. AMad,. der fVissenscb., iS^^), et le compte
rendu de Schuchardt-, dans le Literaturbl. f. germ. und roman. Philol., 1893 (9).
Hûbner, dans les Mohùmentà, trouve des concordances fort plausibles entre les
noms ibériques et ses noms mauritaniens et numidiques.
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ARTURO FARINELLI
tces étaient^ i son avis, sans aucune portée, et ser-
tôt à indiquer le degré de développement des divers
je leur parenté. On est décidément trop disposé à
'après des prémisses mal assurées. Les ressources dont
3sons nous rendent trop audacieux, trop téméraires,
ious résignons pas à douter, à hésiter ; nous n'atten-^
3ujours des preuves positives, nous préférons affirmer,
nd nos prétendues vérités sont si frêles qu'au moindre
vent elles s'écroulent et disparaissent. La science nous
ort mauvais tours lorsqu'elle se nourrit d'hypothèses
se point sur des fondements inébranlables. C'est ainsi
imp labouré par Humboldt, sondé, retourné, boule-
)utes parts a donné fort peu de fruits ; tout un siècle
hes n'a servi qu'à montrer que la théorie ibérique est
problème insoluble.
dt avait tort de douter du succès de son livre. Les
es mauvais présages qu'il exposait à Wolf n'étaient
;. I^ livre fit fortune. En Allemagne et en France, il
ces prodigieux : « Je vous remercie du jugement favo-
vous avez émis sur mon livre, » écrit Humboldt à
î 6 novembre 1821 , et quelques jours après, à Gœthe
libre) : « Vous avez accuelli, ce printemps, avec bien-
non ouvrage sur l'Espagne. » Son frère Alexandre le
24 août 1821, de lui envoyer quelques exemplaires
rches « que tout le monde me demande '. » Le
e de la même année il le remercie de son envoi :
emerciements... pour le nouveau cadeau de ton
Fout le monde ici en est ravi. C'est un modèle de
l'=*s notes renferment beaucoup de choses curieuses. »
lettre postérieure du 23 septembre 1822, Alexandre
ilexander's t^on Humboldt an seirun Brader IVilhelm, Stuttgart, 1880,
lettre est inexactement datée de 1825.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L E
avertissait Guillaume. que M. Charpentier al
grammaire manuscrite du dialecte labourdar
Pareillement, le 26 juillet 1823, Alexandre
« Un fou publie ici une grammaire basque
aussitôt qu'elle paraîtra. » Ce fou était év
Lécluse, Parisien, professeur de littérature gr
hébraïque à la faculté des lettres de Toulouse,
la science. Sa Grammaire basque, dédiée j
annoncée aux basquisants français , ses com]
un «phénomène», ne parut qu'en 1826 à Baye
Cette même lettre montre qu'Alexandre
en temps des demandes de son frère de lui pr
des notes sur le basque : « Je ne perds pas d(
basque, mais hélas ! voilà trois mois que je le
Déjà en 1821 il était question d'une tradi
l'ouvrage sur les Basques. C'est encore Alexai
(Lettre du 24 août 1821) : « Un M. de Féri
môme en Espagne des recherches sans doute
traduire ton ouvrage : mais il trouve des
libraire et d'autres (je pense) dans sa légèreté '
1. Je ne connais pas cette grammaire basque que Ch
jamais publiée.
2. Il paraîtra assez étonnant de ne rencontrer nulle
maire, qui contient pourtant un vocabulaire basqu(
français-basque, et des soi-disant recherches étymologiq
de Guillaume de Humboldt, dont les Recherches x
auparavant. Mais cela s'explique fort bien, car le bon
pas un mot d'allemand. Il n'épargne cependant pas les r
aux bévues et aux quiproquos de Larramendi et de J
p. 175 s. — L'abbé Darrigol, qui recevait les homm;
une année plus tard sa Dissertation critique et apologétiqt
Bayonne, 1827.
3. Ce Férussac est sans doute Tautcur assez vanté du
loitsie {Extrait du journal de mes campagnes en Espagne, co\
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192 ARTURO FARINELLI
que ces difficultés étaient insurmontables^ car Férussac n'a rien
publié de sa traduction. Ce ne fut qu'en 1866 que M. Marrast,
procureur impérial à Oloron, se chargea sérieusement de la tra-
duction française des Recherches de Humboldt. Il renrichit
de notes intéressantes, sans éviter cependant de tomber dans
maintes erreurs \ Une traduction espagnole, feite en bonne
partie d'après la traduction française de Marrast, ne parut qu'en
1879 ^
Les études linguistiques et ethnologiques sur les Basques
marquent une date des plus importantes dans la vie de Guil-
laume de Humboldt. Elles sont le point de départ d'où sortirent les
recherches, plus étendues et plus profondes, sur la linguistique
comparée et sur la philosophie du langage. De ce point, de ce
centre, l'activité de Humboldt rayonna ensuite dans toutes les
directions, et éclaira les profondeurs les plus cachées du savoir
humain. Des aperçus nouveaux étaient ouverts; une science,
tout à fait délaissée jusqu'alors, était devenue une abondante et
féconde source d'idées. Il s'agissait de développer, de compléter
des lignes à peine tracées ; il s'agissait d'étendre ces recherches à
d'autres populations primitives, d'appliquer la même méthode
aux langues d'autres nations. De l'étude minutieuse des détails,
Humboldt s'élevait graduellement h des vues d'ensemble. La
VAnd., um dissertation sur Cadi{ et soit iîe, une Relation historique du siège de
Saragossc), Paris, 181 3. Il fonda en 1813 le Bulletin universel des sciences et de
r industrie.
1. Recherches sur les habitants primitifs de V Espagne à Vaide de la laitue basque^
par Guillaume de Humboldt, traduit de V allemand, Paris, 1866.
2. Los primitivos habitantes de Esparia. Investigaciones con el auxilio de la
lengua vasca por G. de Humboldt, traduccion de D. Ramon Ortega y Prias,
Madrid, Libreria de José Anllo, 1879. Je possède cette traduction extrême-
ment rare, faite sur la traduction française, sans conserver les notes de Marrast
(à l'exception d*une note, p. 15). L'appendice, Caràcter y civili^acion de los
Iberosy p. 217 s., n'est qu*un extrait du 3« volume de l'histoire romaine de
Mommsen.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I93
patiente et l'aride dissection anatomique des formes réelles et
concrètes du langage, indispensable à tout savant qui ne veut
point donner dans les chimères, amenait Humboldt à la consi-
dération des problèmes les plus ardus de Thumanité. Déjà en
1796 il avait écrit à Wolf que son habileté consistait à décou-
vrir dans la multitude et dans la variété des phénomènes qu'il
étudiait, Tunité de leur ensemble.
Le tumulte des affaires avait cessé après la publication de son
livre sur les Basques. Il jouit maintenant du repos; il est plus
disposé à la concentration ; il ne voltige plus d'une recherche à
l'autre, il fait trêve à ses projets disparates ; ses études ont désor-
mais une seule direction, elles ne varient plus. A mesure que
Humboldt avance en âge, ses idées s'élargissent et s'approfon-
dissent, sa méthode devient plus sûre. De l'étude sur le basque,
une ascension progressive aboutit à l'étude des langues océa-
niennes, aux recherches sur la langue antique, religieuse, savante
et poétique du Kavi. La science du langage et l'histoire philoso-
phique de l'humanité marchent au même but. La combinaison
des recherches empiriques concrètes et des recherches abstraites
philosophiques est le domaine de Humboldt. Ce qu'il cherche
obstinément à démêler dans le vaste ensemble de ses explora-
tions, c'est la caractéristique intérieure de l'homme. L*étude de
la langue n'est, au fond, que l'étude de l'homme. Guillaume de
Humboldt avait les mêmes tendances universelles que son
frère Alexandre ; à sa mort il se trouve qu'il avait écrit lui aussi
son CosmoSy qu'il avait donné le résumé de ses vues et de ses
idées dans l'admirable introduction à l'étude sur le Kavi. Ces
vues, ces idées reviennent sans cesse, sous mille formes diffé-
rentes, dans toutes ses études sur la philosophie du langage et
sur la linguistique en général : dans son Ankiïndigung des
Basques; dans l'étude sur le Dualis; dans son premier travail
académique, Ueber das vcrgleichende Sprachstudium ; dans le
suivant, Ueber das Entstehen der grammatischen Fortnen und ihren
Einfluss auf die Ideenentwicklung, et surtout dans l'étude fonda-
Rnme hispanique 1 5
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194 ARTURO FARINELLI
mentale, Ueber die Verschiedenheit des nienschlichen Sprachbaues
und ihren Einfluss aiifdie geistigeEniuncklung desMenschengtschlechts.
Dans l'abondance des faits, la pensée de Humboldt, loin de se gas-
piller ou de se distraire, s'enrichit, grandit et se complète ; elle
reçoit de toutes parts sa lumière, elle devient plastique et saisis-
sable. Les idées fondamentales reviennent sans cesse, éclairées
d'une lumière plus vive, fécondées par le travail de toute une vie.
C'est toujours le même grand fleuve qui ne quitte jamais son
lit, qui coule en roulant paisiblement et majestueusement ses
eaux abondantes, en s'enflant continuellement de l'afflux de mille
petites rivières. En fouillant dans le labyrinthe de l'âme humaine,
en sondant l'origine, les sources, l'essence mystérieuse du lan-
gage, en faisant triompher partout la liberté individuelle, en
exigeant que l'individu pousse son avancement moral et intel-
lectuel aussi loin que possible, en déterminant le point de
contact entre la philosophie du langage et la philosophie de
l'histoire, Humboldt s'est rapproché de Kant; Il s'est inspiré
comme Schiller de l'esprit du grand philosophe de Kônigsberg
tout en restant un penseur indépendant; il a manifesté les
mêmes opinions, les mêmes principes que le philosophe qui
savait, comme dit Humboldt, « promener la philosophie dans les
profondeurs de l'âme humaine *. »
X — SOUVENIRS DE l'eSPAGNE APRÈS LE VOYAGE AU PAYS
BASaUE. CONCLUSION
Les Recherches y qui parurent en 1821, sont le véritable héritage
que Humboldt a légué à la nation espagnole. Il nous reste main-
tenant, pour terminer notre tâche, à recueillir les souvenirs épars
I . Sur les rapports entre G. de Humboldt et Kant, voir l'admirable cha-
pitre : Die philosophischen Vorausset:(tingen und Grundlagen de la biographie de
Haym, IV. von Humboldt, p. 446 s. ; Humboîdls Verhàltniss ^u Kant, dans
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I95
de Humboldt sur l'Espagne, après son second voyage, indépen-
damment de ses études linguistiques. Ce n'est que rarement, et
à de longs intervalles, que le grand penseur tourne encore ses
regards vers TEspagne. Il n'éprouve plus le désir d'y retourner,
d'y renouveler ses impressions. Cependant, dans une lettre de
recommandation qu'il écrivit le 24 décembre 1801 à son ami
Vincke, qui était en route pour l'Espagne, il rappelle son séjour
heureux dans le beau pays du Midi : « Souvenez-vous de moi
lorsque vous visiterez ces contrées que j'ai parcourues avec tant
de plaisir et auxquelles je pense encore avec une vive émotion \ »
L'Italie va bientôt remplacer l'Espagne, l'Italie remplit bientôt
son âme. Rome surtout est pour lui une source intarissable de
jouissances. Il reçoit néanmoins de temps en temps des nouvelles
de l'Espagne par ses amis; à Madrid et ailleurs il avait noué
des relations étroites qu'il se proposait de cultiver à l'avenir ^.
Touvrage de Steinthal, DU spracJjphihsophischen fVerke W, von Humboldis,
Berlin, 1883, p. 230 s. ; Leitzmann, Briefe an Jacobi, p. loi ; Haym, Jugend-
brirfe HumboUls an seinen Freund Béer {Atihang aux Briefe an Nicolovius),
p. 109 s.
1. Cette lettre adressée à Bôhl de Faber, à Cadix, a été faussement attribuée
à Alexandre de Humboldt par Bodelschwingh, Leben des Ober-Pràsidenten
Freih. v, Vincke , Berlin, 1853, p. 194. La faute a été déjà relevée par
R. Haym, Briefe an NicoloviuSt p. 60.
2. J'ignore le nom de l'Espagnol qui a exprimé à Humboldt ses vifs regrets
au sujet de la mort de son fils Guillaume, cet enfant prodige qu'il avait connu
et admiré en Espagne. Voir Gabriele v. Bûlow, p. 26 : « Als er (Guillaume)
lângst schon in rômischer Erde schlief, klang ihm aus Spanien die ergreifendc
Klage eines einfachen Mannes nach, der das strahlende Bild dièses deutschen
Kindesim Hcrzen bewahrt hatte und nun vondîescm Reisenden, der in den
abgelegenen Winkel seines Landes verschlagen ward, seinen Tod erfuhr ; er
konnte sich nicht trôsten, dass auch dièses Kind der Sonne hatte in den Tod
sinken mûssen. » — M™* Consunze von Heinz, née von Bûlow, nièce de Guil-
laume de Humboldt, dont je rappelle ici la bienveillance vraiment touchante
envers tous ceux qui cultivent les souvenirs du solitaire de Tegel, m'écrit que
cet Espagnol était l'alcalde d'un village insignifiant d'Espagne, auquel Hum-
boldt s'était adressé une fois pour acheter une table et qui garda dans la suite
des sentiments de tendre amitié pour la famille de l'illustre voyageur.
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1 96 ARTURO^FARINELLI
Rentré en Allemagne après son séjour à Paris, établi pour
quelque temps à Berlin, il visite tous les soirs, écrit-il à
Schlabrendorf, l'ambassadeur d'Espagne, homme intéressant et
de beaucoup d'esprit *. Le voyage en Italie réalisait enfin ses
vœux les plus ardents. C'était un autre pays, un autre ciel que
l'Espagne. Les désagréments du voyage étaient bien moindres en
Italie qu'en Espagne. La femme de Humboldt ne tarda pas à s'en
I . Le général O-Farril était alors ambassadeur d'Espagne à Berlin, et Casa
Valencia, qui joua un rôle assez considérable dans la sodété berlinoise du
temps, surtout dans le cercle de Rahel, était conseiller de légation. On faisait
grand cas en Allemagne de la Mentor ia de D. Miguel de A^an^a y D. Gon\aîo O-
Farril sohreîos hechos qiujusUjican suconductUy qui est reproduite, d'après une tra-
duction française, dans le Geist der Zeit, Ein Journal fur GeschichUy Politik, Geo-
giaphity Staatm und Kriegskunde^Selhstvertheidigung des spanischen Ministers, etc.),
Wien, 1816, I, 48 s. ; IV, 328 s. Voir A. Muriel, Notice sur D. Gonxfdo
C Farrilf Paris, 183 1. Le comte de Casa Valencia était avec La Romana parmi
les Espagnols très rares qui avaient du goût pour la littérature allemande. On
l'aimait beaucoup à Berlin. Varnhagen von Ense, qui le connaissait fort bien,
le loue dans les Denhvûrdigkeiteny Leipzig, 1871, I, 270 : « Dergute Professor
Nolte, der dem Grafen Casa Valencia Stunden im Deutschen gab, ùbertrug
mit dessen Zustimmung mir diesen Unterricht, der sich bald in Gesprâche
ùber^Poesie, und Unterricht den ich im Spanischen erhielt, auflôste. Casa
Valencia war selbst ein glùcklicher Dichter, und oft schrieb er in meiner
Gegenwart improvisirend Verse hin, oder ûbersetzte die eben gelesenen deut-
schen ins Spanische ; die Spinnerin von Goethe und ein Lied von mir waren ihni
in Assonanzen, die ich noch bewahre wohlgelungen. Zwei Bàndchen seiner
handschriftlichen Gedichte, die er als Offizier im Felde mitfùhrte, hatte er
durch einen Ueberfall in den Pyrenàen eingebùsst, aber da die Quelle seiner
Lieder ihm nach Wunsch immer strômte, so bekùmmerte jener Verlust ihn
wenig. Die spanische Litteratur kannte er gut, und als grûndlicher Sprachkenner,
wurde er dem Professor Ideler bei seiner in Berlin erscheinenden vortreffli-
chen Ausgabe des Don QjLiijote sehr behùlflich. »... Grâce à O-Farril, à
Casa Valencia, à Pardo de Figueroa et à d'autres ambassadeurs et conseillers
espagnols éclairés, le goût pour la langue et les choses d'Espagne se repandit
à Berlin. Rahel écrivait en 1810 à R. de Urquijo, non sans quelque exagéra-
tion (^Aus RaMs Hetiensîeben, p. 224) : « Vous savez que l'étude de la langue
espagnole est devenue l'occupation des gens à la mode à Berlin. »
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I97
apercevoir, car elle écrit à Gœthe, dès Florence, le 1 1 novembre
1802 : « Le voyage d'Espagne nous a rendus, sous tous les rap-
ports, moins exigeants. Il y a sans doute de grandes ressemblances
entre les deux pays, mais à celui qui voudrait les parcourir tous
deux, je donnerais le conseil de commencer par TEspagne : il
aurait ainsi le double avantage de goûter plus vivement les
bizarreries du pays et de ne point garder le plus difEcile pour la
fin. » Elle ajoute que Gropius lui avait rendu visite au retour d'un
voyage en Sicile, étrange pays qui offre de grandes ressemblances
avec l'Espagne. Guillaume, mieux qu'elle, aurait renseigné le poète
sur l'analogie des deux pays. Deux ans plus tard, le 23 août 1804,
Guillaume écrit à Gœthe qu'il avait souvent observé que les
contrées de l'Espagne produisaient le même effet que les contrées
de l'Allemagne. Lorsqu'il établit une différence fort remarquable
entre les paysages d'Italie et ceux d'Allemagne, n'a-t-il pas
aussi l'Espagne en vue ? « La plus grande différence entre nos
paysages et ceux de l'Italie consiste en ceci : les premiers,
lorsqu'ils ne nous transportent pas en dehors de nous-mêmes,
dans l'impétuosité du désir, nous refoulent dans notre âme, nous
replongent dans nos sombres affaires et nous rendent inquiets,
mélancoliques et sentimentaux. Ici en Italie, au contraire, tout
respire le repos et la gaieté : on reste toujours bien disposé, on
est toujours clair, toujours calme, toujours objectif. »
Humboldt eut soin d'oublier bien vite, en Italie, son beau
projet d'un ouvrage sur l'Espagne ; il avait laissé d'ailleurs tous
ses livres espagnols chez Burgsdorf, à Ziebingen, prèsde Francfort,
et c'est à Burgsdorf qu'il adressait tous ceux qui lui demandaient
des renseignements sur l'Espagne. Il se berçait mollement dans
le lit de fleurs que l'Italie lui avait préparé. Il vivait à Rome
infiniment heureux, en véritable épicurien, cherchant à façonner
son âme et son esprit à l'antique, jouissant de l'antique, de ses
études chéries, de l'art, de tout ce qui l'environnait, accoutumé
à tous les enchevêtrements de la pensée, portant avec une légèreté
et une souplesse étonnantes le faix de ses négociations, se souciant
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198 ARTURO FARINELLI
fort peu de produire, car, disait-il, on n'arrive pas à se convaincre
qu'il vaille la peine de produire; il ne redoutait que la fugacité
du temps qui lui ravissait toujours une partie de son grand
bonheur. « On ne jouit vraiment de la vie qu'ici à Rome, »
écrivait-il le 2 septembre 1804 à Wolf. Et à Gœthe, trois ans
plus tard (16 décembre 1807) : « Qui possède le bonheur craint
toujours qu'il n'échappe, et y a-t-il d'autre bonheur au monde, dans
ces temps fâcheux, que de vivre en Italie ?» Il aimait les Italiens,
race intelligente et précoce qui, dans l'ensemble du caractère, se
rapprochait des anciens Grecs, quoique absolument incapable de
rivaliser avec eux dans leurs qualités prises à part : « Les Espagnols
n'approchent guère des Grecs par leur exaltation et leur exclusi-
visme, les Anglais nioins encore par leur morne sentimen-
talisme '. »
Artistes, hommes de lettres, savants et simples mortels :
Thorwaldsen, Canova, Tieck, Jagemann, Dupaty, Visconti,
tous ceux qui jouissaient de l'amitié de Humboldt trouvaient
en lui un véritable Mécène '. Une fois, Humboldt éprouva une
de ses rares exaltations poétiques et il écrivit son élégie sur
Rome ^ C'était le spectacle de ce grand entassement de ruines
et de décombres sur la terre silencieuse et plaintive de Rome,
ce témoignage frappant du changement perpétuel et de la des-
truction perpétuelle de toutes les choses d'ici-bas, ces vagues de la
civilisation qui roulent sombres et sans relâche, semblables à la
destinée intérieure de l'homme, l'humiliation que le temps
1. Latium und Hellas {iZoS)^ p. 144.
2. Voir sur le cercle de Humboldt à Rome, le dernier chapitre, trop con-
densé peut-être, Die Id^ie Période klassischer Kunstûhung unter dem Einfluss
Wilhelmvon Humboldts du livre de O. Hamack, Deutsches Kunstlehen in Romim
Zeitalter der Klas^iky Weimar, 1896, p. IS9 s.
3. On est presque surpris de voir figurer cette élégie dans le livre de
G. Naumann, Rom im Liede (Kennst du dos Land), Leipzig, 1896, qui passe
sous silence les odes sur Rome d'autres Allemands, tels que G. Schlegel,
Z. Werner, Grillparzer, etc.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I99
inexorable infligeait à tout ce qui était grand, qui avaient pro-
fondément ému l'âme de Humbqldt. Il résuma dans sa Rome
l'histoire de tous les âges et, comme ill'écrit à Schweighaeuser,
il donna là positivement son maximum poétique : (.< Je craindrais
de rester au-dessous du présent essai, si je venais à renouveler
une pareille tentative. » Sa femme, ses enfants n'étaient pas moins
enchantés de l'Italie que lui. On parlait l'italien en famille, on le
parla encore longtemps après le retour en Allemagne '. Les deux
petites filles, Adélaïde et Gabrielle, oublièrent bientôt l'allemand.
Caroline disait d'elles, au printemps de 1808, qu'elles étaient
alletnandes par l'éducation, mais italiennes par le langage, la
physionomie et les manières.
Gemment, au milieu de ces jouissances, sous le ciel enchanteur
de l'Italie, l'Espagne aurait-elle pu captiver encore l'âme du grand
penseur païen ? Tandis que Humboldt goûtait paisiblement sa
belle vie, à Rome, les Allemands du Nord, les romantiques
surtout^ épris de la vie et des mœurs chevaleresques du moyen
âge, étudiaient et admiraient l'Espagne, une des grandes îles
inconnues qu'ils se figuraient avoir découverte ; ils avaient leurs
poètes préférés, sortes de dieux auxquels ils dressaient des autels
et des statues, et devant lesquels ils restaient en adoration.
Calderon était un de ces grands dieux. Ce qu'on brûla, en
Allemagne, d'encens en son honneur est incroyable. Humboldt
savait bien quelque chose de cette mode nouvelle qui se répandait
parmi ses concitoyens et qui, pour quelque temps, avait gagné
Goethe lui-même. A son avis, l'Espagne véritable n'était pas
celle que les romantiques décrivaient. En 1806, il n'avait pas
encore lu le Cid de Herder et il écrit là-dessus à Caroline de
Wolzogen (23 juillet 1806) : « Le Cid a toujours été mon livre
I. Humboldt à Wolf (Burgôraer, 3 juillet 1812). — Œiivr«, V,295 : «Auch
die Kleinen sprechen nunmehr gelâufig Deutsch, obgleich das lulienische
meist noch die Haussprache unter uns blcibt. »
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200 ARTURO FARINELLI
favori. Schl^el et Tieck n'ont souvent pris de l'Espagne que le
côté frivole et religieux ; ils ne réussiront jamais à exprimer la
nationalité comme Herder qui disposait, à cet effet, de qualités
vraiment extraordinaires '. »
A Rome, Humboldt eut souvent l'occasion d'aborder quelques
ex-jésuites espagnols, qui étaient sans doute les hommes les plus
actifs, les têtes les mieux douées de leur nation. Nous venons de
mentionner un jugement peu favorable de Humboldt sur Hervas
y Panduro. Humboldt avait néanmoins puisé à pleines mains
dans les collections immenses du philologue espagnol. Hervas
était, surtout pour l'étude des langues américaines, une autorité
incontestable; il avait fourni de copieux matériaux à Vater pour la
continuation du Mithridates de Adelung; il en fournissait encore,
et en abondance, à Humboldt. Celui-ci rappelle dans son étude
Ueber den Dualisy une grammaire manuscrite de la langue moco-
bique, que l'abbé Hervas lui avait communiquée *. Il fait
l'éloge de Hervasdansune lettre à Welcker,du 6 novembre 1821.
C'est ce savant ex-jésuite qui a beaucoup sauvé des trésors des
langues américaines par la tradition orale : « Je possède, avoue
Humboldt, par des copies que j'en fis faire à Rome, presque
I * Literar, Nachlass der Frau Caroline von Woli^ogetty II, 1 3 . Caroline de W0I20-
gen elle-même n*était pas tout à fait étrangère aux études espagnoles. Le
comte Gessler lui écrivait le 12 décembre 181 3 (Nachlass^ II, 350) : « Kônnen
Sie glauben, dass irgend etwas, das Sie betrifft, mich nicht freut oder betrûbt,
sprechen Sie mit mir, als wenn wir noch zusammen sàssen und spanisch
lâsen. » — Le 12 mai 1806. Achim von Arnim recommandait à Clemens
Brentano la lecture du Cid de Herder : « ... hin und wieder hat ihm Herder
wohl Mantel und Kragen umgehangen,... die liebste Romanze ist mir wie ersich
zur Hochzeit ausputzt, und dann wie er die Kisten mit Sand zum Juden
schickt, femer wie er todt gegen den Feind reitet; die Spanier haben
ein eigen Talent, jedes Ding mit seinem eigenthûmlichen Geruche zu bewah-
ren und einzumachen. » Voir R. Steig, Achim von Arnim ûber Herders Cid,
dans la Vierteîjahrsch. f. LiUrat. (Weimar), V, 148.
2. Œuvres, VI, 582.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 201
toutes ses collections, ses papiers originaux ayant été dispersés
après sa mort '. » C'est encore dans une de ses lettres érudites à
Wolf (15 avril 1803) que Humboldt nomme Tex-jésuite Arteaga,
qui vivait avec Azara, le grand ami de Raphaël Mengs : « J'ai
connu fort bien cet Arteaga, dit Humboldt, il avait bonne tête et
beaucoup de connaissances. Il a publié plusieurs ouvrages, un
entre autres en langue italienne, sur la musique des anciens; un
autre en espagnol, sur la beauté idéale '. On l'admirait à Rome
comme l'étranger qui savait le mieux écrire en italien. » Humboldt
rappelle encore, parmi les ex-jésuites espagnols, Eximeno ', un
mathématicien dont il ne dit pas le nom *, et Masdeu, auteur
d'une Historia crltica de Espaha, fort peu critique K
1. W, vonHumboldts Briefean F. G, IVelcker, hrg. v. R. Haym, Berlin, 1859,
p. 53. — M. Menéndez y Pelayo, dans le 3* volumedesa Ciencia espanola, Madrid j
1889, p. 308, rappelle les Gramdticas ahreviadas de las die^y ocho lenguas prittci"
pales de America, dont le manuscrit a été donné par Hervas à Humboldt. On
sait que Hervas, dans les trois derniers volumes imprimés de son grand ouvrage
Catdlogo de las lenguas de las naciones conocidas, avait étudié, de même que Hum-
boldt, mais avec une méthode et une préparation bien différentes, les langues
primitives de l'Espagne. — On sait par le Fiaje de Nicolas de La Cruz,
(Madrid, 1807, IV, 296), que Angelica Kaufmann avait fait à Rome le portrait
de Hervas : « Intenté sacar mi retrato, écrit La Cruz, pero yo la supliqué de
sacar el de mi amigo Don Lorenzo Hervas, que iba en mi compaôia, el quai
honra nu coleccion de pinturas. »
2. Le Ri%HAu\ioni del Teatro Musicale italiafw (1783). — Investigaciones filosà-
ficas sobre la helle^a idéal (1789).
3. Antonio Eximeno, Testhéticien bien connu, et nonXimenez, comme on
lit par erreur dans les Œuvres, V, 258.
4. Qjii était ce mathématicien ex-jésuite? Mon ami M. Menéndez y Pelayo
suppose dans une lettre quMl m'adresse que c'était le Valencien Antonio
Ludefla. Mais Ludena n'a pas séjourné à Rome. 11 fut professeur à Camerino, à
Padoue et à Crémone, où il mourut en 1820. Peut-être Humboldt pensait-il à
l'architecte D. Pedro Marquez, le traducteur de Vitruve et de Pline.
5. Sur l'action littéraire de ces ex- jésuites, voir (outre les biographies dans :
De Backer-Sommervogel, BihL hisior. de la Compag, de Jésus) Menéndez y
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202 ARTURO FARINELLI
Comme toutes choses, le séjour à Rome eut sa fin : Humboldt
adressa un adieu douloureux à l'Italie^ à la ville éternelle où six
des plus belles années de sa vie s'étaient écoulées. Son cœur
saignait en s'en allant : 'x Chaque jour de mon voyage augmente
ma douleur, écrit-il à Welcker, de Ferrare, le 20 octobre 1808*
Je compte sûrement revenir en Italie au mois d'avril ou de
mai. » Il n'y revint pas, il n'y revint jamais. Mais Humboldt
conserva toujours son affection pour l'Italie; il désira toujours
la revoir, y passer le reste de sa vie; il le désira à Vienne,
lorsque, arrivé comme ambassadeur, il se réjouissait d'être
aux portes de l'Italie, sur la route de Rome ; il le désirait
encore en 1832, lorsque, écrivant à son amie intime
(7 janvier), il rappelle les charmes de l'Italie, la beauté de ses
paysages, de son ciel, de ce ciel d'un azur si foncé pendant le
jour, si noir pendant la nuit et sur lequel les étoiles se détachaient
avec une splendeur infinie.
Mais comme le bonheur et le succès ont souri sans relâche à
Humboldt, ce fut encore sa fortune qui l'arracha aux jouissances
de l'Italie. Laissons-lui ses regrets ; tous les grands Allemands,^
admirateurs du beau pays, les ont d'ailleurs partagés. C'est pour
accroître encore l'éclat de sa situation qu'on le rappela de Rome.
C'est pour être placé bientôt à la tête des affaires les plus impor-
tantes de sa patrie que Humboldt quitte le Midi. Le voyageur
cosmopolite, qui se plaignait de l'oubli dans lequel l'Allemagne
le laissait, revêt bientôt l'habit national. L'esprit national avait
toujours couvé dans son âme. Son merveilleux don d'adaptation,
sa flexibilité d'esprit, sa science unique de se métamorphoser
instantanément à l'occasion, l'aidèrent à comprendre d'emblée
toute l'importance de sa situation nouvelle. Il occupa bientôt les
plus hautes charges de l'État. Ministre, chef de l'instruction
Pelayo, Historia de los heterodoxos espanoUs, III, 2, p. 99 s. ; V. Clan» Vimmi'
gra:(ione dei Gesuiti spagnuoîi îdterati in lialia (Mem, ddV Au. reakddle Science),
Torino, 1896, et GiormU stor. d. lelUral. ital.y XXX, 279 s.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 203
publique, plénipotentiaire, ambassadeur, négociateur, il fut
toujours à la hauteur de sa mission. Il songea à la réforme admi-
nistrative en Prusse ; il rédigea ces admirables mémoires qu'un
patriote de génie pouvait seul rédiger, et dont un, Ueber die innere
und àussere Organisation der hôheren wissenschaftlichen Anstalten in
Berlin, vient d*être retrouvé par A. Gebhardt ; il fut en tout, il
resta toujours plus homme de pensée qu'homme d'action.
Au milieu des alarmes, de la consternation que les victoires de
Napoléon répandaient en Europe, au milieu des ravages que la
puissance despotique du terrible conquérant faisait partout où
elle frappait, dans l'angoisse de dangers encore plus menaçants,
la résistance opiniâtre des Espagnols, leur insurrection téméraire,
la valeur, l'enthousiasme qu'ils déployèrent dans la défense de
leur cause, étonnèrent, secouèrent, enflammèrent l'Allemagne.
L'Espagne, ce pays perdu, oublié au delà des Pyrénées, donnait
le premier un exemple solennel de dignité virile et de patrio-
tisme. Sa révolte, la défense héroïque de Saragosse, qui en est
sans doute la page la plus glorieuse, éveillèrent les patriotes
allemands de leur sommeil léthargique. Ils avaient les mêmes
droits à défendre, le même ennemi redoutable à combattre.
Jamais l'Espagne n'alla au cœur des Allemands comme dans les
temps calamiteux de ses guerres d'indépendance. On était avide
de nouvelles, on les lisait avec anxiété, on les commentait,
comme s'il s'agissait du sort et de la destinée de son propre pays.
Si, une année auparavant, les Espagnols, refoulés au Nord de
l'Allemagne, sous les ordres du général La Romana, avaient gagné
la sympathie de leurs hôtes ', maintenant, après la révolte, la
I. Les mémoires du temps en sont remplis. J*en ai dit quelque chose dans
la Rev'uta critkay I ', 137. Voir Varnhagen von Ense, Denhwûrdig\eiten^ II,
69 : « Mit hohem Antheil sahen wir dièse edlen sûdlichen Naturen, von denen
firùher nur vereinzelte Beispiele uns genûgen mussten, jetzt in solcher Viel-
heit und Masse, als eiue wandelnde Poésie vor unsem Augen, mit Entzûcken
horchten wir den Klàngen der herrlichen Sprache ... Der romantische Zauber
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ARTURO FARINELLI
pour l'Espagne se change en admiration, en enthou-
us les cœurs battent pour l'Espagne. Guillaume de
partagea-t-il les sentiments de ses compatriotes pour
Se souvenait-il encore de ce qu'il avait écrit sur la
la fermeté du caractère espagnol, dans sa description
rrat ? Schlesier est d'avis que Humboldt a été peut-être
îmiers hommes d'État en Allemagne qui ait appelé
sur l'importance de l'insurrection espagnole '. On
langes que Moritz Arndt prodiguait à l'Espagne, la
1 vraiment noble et chevaleresque ; on connaît l'ode de
[leist à Palafox, où le héros de Saragosse, succombant
lutte de géants, est placé à côté de Léonidas et
; ^ ; on connaît les Lettres sur V hisurrection espagnole de
dans le ton des fameux Discours à la nation allemande
on sait ce que d'autres poètes et patriotes ont écrit
iMï des Espagnols, qu'on appelait les descendants
îs héros de Numance et de Sagonte ; les chansons popu-
aiaient l'Espagne et la citaient comme modèle; même
Kotzebue paya franchement son tribut d'admiration à
hen Lebens wirktc nicht auf uns allein, auch die Franzosen etn-
jnd wiechen gleichsam staunend und betroffen vor ihm zurùck. »
ungen, II, 49.
vril 1815, Ferdinand Raimund jouait au « Josefstàdtertheater » de
î de Feldkûmmel dans la pièce de Kotzebue, Bclagerung von Sara-
Oman interminable de Salvandy, Don Alonso ou VEspagne (Voir
►pendice, Gcethe et VEspagne)^ trop aimé des Allemands, donna
'imagination. On fit sur ce moule d'autres romans historiques
: Die Hddin von Saragossa ans SpanUns neuester Geschichte. Nach
Don Alonso bearbeilet de Wilhelmine von Gersdorff (1824); tel
Eroherung von Saragossa, oder Inès und Etienne, ein historisches
ien Zeiten des spaniscJjen Erhfolge Krieges, de K. F. H. Strauss
, Leipzig, 1828. — Voir aussi les nombreuses relations sur le
igosse {Die Verteidigung von Saragossa), dans les deux premières
-18 16) du journal Der Geisi der Zeii.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 205
l'Espagne '. On est bien surpris de n'entendre point la voix
autorisée de Humboldt mêlée au chœur des patriotes allemands.
Humboldt connaissait TEspagne mieux que personne peut-être
dans son pays; il prévoyait l'effet que cette flamme soudaine, une
fois éteinte, produirait dans une nation si désunie, si peu pré-
parée à une guerre à outrance contre un ennemi disposant de
forces bien supérieures aux siennes propres. Il attendait les évé-
nements avec le même calme olympien que Goethe.
Ambassadeur à Vienne en 1810, Humboldt dut bien des fois
jeter les yeux sur les conditions politiques de l'Espagne. D
pensait alors que l'Europe ne pouvait être sauvée que par la plus
grande conformité de vues entre les puissances médiatrices.
Qu'allait-elle devenir, cette nation bouleversée par des luttes
continuelles, divisée à l'intérieur, sans gouvernement fixe, pré-
parant, rédigeant avec un frêle appui sa nouvelle constitution ?
Humboldt suivait les tâtonnements des Cortes avec une attention
particulière. Il faisait des extraits des articles de journaux espa-
gnols. Au vif intérêt qu'il prend au sort de l'Espagne, on voit
bien que les souvenirs de ses voyages dans la péninsule et des
amitiés qu'il y avait nouées se rallumaient dans son cœur. On
vient de publier des notes de Humboldt sur les Cortes espa-
gnoles^ (18 ri), des réflexions où le penseur éminent touchait
du doigt les défauts des rouages administratifs de l'Espagne.
Humboldt se demande si l'Espagne pourrait jamais arriver à un
état de bonheur et de tranquillité en se débarrassant de la guerre
avec la France et en songeant à son organisation intérieure.
Napoléon, d'autre part, n'atteindrait-il pas mieux son but en
1 . La guerre d'Espagne contre Napoléon, d'après la poésie et la critique alle-
mandes, formera un chapitre de la continuation de mon Allemagne et Espagne,
M. Geoffroy de Grand maison prépare un ouvrage sur L* Espagne et Napoléon,
Voir Polybiblion, janvier 1897, et Revue de Paris , février 1897.
2. B. Gebhardt, JV, von Humboldt ûber die spanischen Cortes, dans la Histo^
rische Zeitschnftde Sybel, N. F., XXXVII, 475 s.
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206 ARTURO FARINELLI
abandonnant l'Espagne à sa propre destinée ? La solidité des liens
qui unissent l'Amérique à l'Europe dépend en grande partie
du gouvernement qui va s'établir en Espagne. Mais quel gou-
vernement que le gouvernement actuel de l'Espagne ! Un roi
éloigné peut-être à jamais de son royaume, la nation impuis-
sante à se gouverner elle-même ! Il se forme, dans les diffé-
rentes provinces, des juntes, puis une junte centrale, jusqu'à
ce que les G)rtes se rassemblent. La situation est tout autre
qu'en France, où tout a toujours convergé vers Paris ; il existe
en Espagne une différence notable entre les droits, les moeurs,
les habitudes, le caractère des habitants des différentes provinces,
et cette différence est actuellement une source de calamités. C'est
dans les provinces que le gouvernement commence à s'organiser,
et l'organisation provinciale a résisté au changement du pouvoir
central. Les juntes provinciales et les G)rtes agissent d'après des
principes souvent opposés. Les premières concentrent toute leur
attention sur la guerre, à laquelle elles doivent leur origine ; elles
ne désirent autre chose que s'affranchir du joug des Français
et rétablir l'ancienne dynastie. Les Cortes visent à un autre
but, elles veulent tout réformer ; ce qu'il faut à l'Espagne c'est
une monarchie constitutionnelle ou un gouvernement républicain .
De là des scissions inévitables, des luttes continuelles dans le
sein même de l'assemblée. Les républicains ne discutent que des
projets de réforme, des constitutions nouvelles, des lois au
niveau des lumières modernes ; le parti contraire plaide en faveur
d'une nouvelle constitution, et exige que les Cortes ne s'occupent
que de la guerre et des finances. Le désaccord entre la Régence
et les Cortes est encore plus sensible. Point de limites fixes à
leur pouvoir ; les deux corps éparpillent, affaiblissent leurs forces
au lieu de les concentrer et de les diriger vers un même but. Il
est évident qu'un état de choses pareil ne peut guère durer
longtemps. La machine gouvernementale, faute des engrenages
nécessaires, s'écroulera tôt ou tard ; les Cortes une fois établies
ailleurs, sur une scène plus vaste, attireront davantage l'attention
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE
sur elles; on les verra composées de membres non légitir
les forcera à se dissoudre ou à projeter d'autres ré
Humboldt ne voyait d'autre salut pour l'Espagne que
retour à la monarchie constitutionnelle légitime, dans 1
intérieur des partis, dans Tordre complet et parfait de leurs
L'esprit démocratique, loin d'être un bonheur pour l'E
était sa ruine. La nation espagnole, dit-il, est fort dévoué
vieilles institutions; elle a trop de tranquillité et de bc
naturels pour se laisser emporter à la légère par une efferv
démocratique qui lui conviendrait d'autant moins que la
elle-même, son ennemie jurée, a donné à ce sujet ui
exemple.
Pendant son ambassade à Vienne, Humboldt a d'ailleurs i
les intérêts de sa patrie en diplomate adroit, sans trop d
pules pour l'avenir de l'Espagne, qui l'intéressait surtout <
moyen d'équilibre pour les grandes puissances europée
Puis les années s'écoulèrent; l'Espagne, après s'être doi
célèbre constitution du i8 mars 1812, passa par de tristes
situdes. Humboldt, qui avait prévu ses défaites, ne s'occu
de son avenir : « Les affaires d'Espagne commencent à s'em
1er, lui écrivait son frère Alexandre le 26 juillet 1823, larés
devient plus opiniâtre. » Désastres sur désastres survinrei
nation, qui était autrefois pour les autres un modèle d'ei
siasme et de bravoure, se couvrait maintenant de honte
traînait dans la poussière. Elle était gâtée, pourrie à l'intér
1. VoirB. Gebhardt, IV. von Huinboldt aïs GesanJier in tVien, iSio-i
la Deutsche Zeilschr, /. Geschichisw.j XII, 76 s., et dans son livre
Humboldt aïs Staatsmann, Stuttgart, 1896, I, 355, 369, 383, 42
462.
2. Même chez les poètes et les idéalistes allemands la désapprobation 1
Nous verrons ce que Goethe pensait de TEspagne à cette époque (App<
Oelsner écrivait à Rahel, le 17 septembre 1823 (Galerie von Bildnis
RiheV s Umgang und Briefwdchsely Leipzig, 1836, II, 136) : «Wem j
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2o8 ARTURO FARINELLI
On la peignait presque partout triste, décrépite, avilie, corrompue.
Dans les écrits, dans les lettres de Humboldt, à partir de cette
époque, l'Espagne ne revient presque plus. Cest Alexandre de
Humboldt qui, même après avoir une fois écrit à son frère, lorsqu'il
séjournait à Milan ' : « J'ai sacrifié l'espagnol ; c'en est Élit et je
veux cette fois-ci apprendre à parler couramment l'italien », c'est
lui qui s'intéresse vivement encore aux choses d'Espagne. Ses
lettres à Varnhagen sont parfois parsemées de phrases espagnoles,
empruntées de préférence aux Cartas de Antonio Ferez. On sait
l'influence que Tieck, le véritable chef des romantiques, exerça
sur lui. Tieck, qui aux yeux d'Alexandre de Humboldt était le
connaisseur le plus profond de la littérature dramatique de tous
les peuples, entraîna le savant dans ses goûts, lui imposa pour
ainsi dire ses idoles. Ce qui est dit des « créations sublimes » de
Calderon dans le fameux chapitre : Dichterische Naturbeschreibung
du Cosmos est emprunté littéralement, de même que la partie
dédiée aux drames de Shakespeare, à une lettre inédite de Tieck \
Dans son chef-d'œuvre, Alexandre de Humboldt avait rendu jus-
tice au sentiment de la nature des poètes espagnols et portugais ;
il avait rappelé les brillantes descriptions des Lusiades deCamoens,
les peintures naïves de Ercilla dans VAraucana, poème intermi-
nable et parfois ennuyeux, mais supérieur en mérite aux dix-neuf
chants de VArauco domado de Pedro de Ona ; il avait trouvé un
enthousiasme vif et profond pour la nature dans quelques
geahndet, dass in Spanien ailes, ailes kâuHich sei! Eigensinn bloss, und
Dûnkel und Grossprahlerei scheint sich die heroische Nation der Don
Quixoten vorzubehalten. Sogar die Glaubensritter rûhmen sich ihres Helden-
thums. » Cela n'empêchait pas W. Mùller de célébrer la mort de Riego
(7 novembre 1823) dans un Hymne auf dm Tod Rafaël Riegos.
1. Briefe AL v. Humboldt an seinen Brader Wilhelm, Stuttgart, 1B80,
p. 92.
2. Al. de Humboldt Tavoue lui-même. Voir Kosmos, Stuttgart, Tûbingen,
1847, II, I4V Voir aussi une lettre sans date de A. de Humboldt à Tieck,
dans Holtei, Briefe an Tieck, II, 27.
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GUILLAUME D£ HUMBOLDT ET L ESPAGNE 209
atrophesi du Rom.incerorcabaHensco, publie par D.uran, dans la
poésie religieuse de Fray Luis.dc Léon, de Fray Luis de Granada,'
Sainte Thérèse de Jésus, Malon deChaide, quoique les images de
la nature, données par ces poètes mystiques, ne soient que l'enve-
loppe sous laquelle la contemplation religieuse est symbolisée *.
Souvenons-nous encore des faveurs qu'Alexandre de Humboldt
avait prodiguées au tendre poète Enrique Gil y Carrasco, qui lui
avait été recommandé, en 1844, parFranciscoMartinezdela Rosa,
alors ministre. Il aimait ce jeune homme si attaché à son pays
natal, aux charmantes vallées du Bierzo qu'il avait décrites dans
son roman El Senor de BembibrCy et lorsque, le 22 février 1846,
la mort l'enleva à Berlin, dans la fleur de l'âge, Alexandre de
Humboldt est consterné ; il écrit à Tieck, le cœur navré de dour
leur, qu'il vivait avec les morts, qu'il allait préparer lui-môme
les funérailles de son pauvre ami espagnol '.
1. Le Kosmos n'a été traduit en espagnol (et encore très imparfaitemem)
qu'en 1851-52, par Francisco Diaz Quintero. «Espana, dit ValUn dans son
essai : CuUura cientifica en Espana m el sigîo XVI, dans la Revisia de Espaha
(janvier 1896)1 debiera haberse mostrado màs agradecida al sabio ilustre
Alejandro de Humboldt. Fuimos sin embargo, entre todas las nacîones, la
ûitima que tradujo el Cosmos. » Il existe une douzaine de traduaions espa-
gnoles de quelques études de A. de Humboldt, dont on pourra lire les titres
dans K. Bruhns, A. von Humboldt, II, 490, 493, 49$ s., 512, 517, 529, 555.
Les AnsichUn der Natur ne furent traduites qu'en 1876 par Bemardç Giner
(Cuadros de la naturaleia, Madrid, 1876). Guillaume de Humboldt est sans
doute moins connu en Espagne que son frère. Un article sur Alexandre de
Hurobokit, écrit du. vivant de l'auteur, dans le Semanario pintoresco espahol,
1836, p. 276 s. (avec portrait), conclut après les louanges de rigueur : « Su
gloria po solo pertenece à su patria sino tambièn al orbe entero. »
2. « Ich binmorgèn mit seinem Begrâbniss beschâftigt 9 (A. de Humboldt
ï Tieck Holtei, Briefe, II, 30). On voit encore dans le cimetière des catholiques
^Berlin l'èpitaphe de Gil au A Don Enrique Gil y Carrasco | FaIlecido.en
Berlin fl 2a de Febrerd de 1846, su amigaJosédeUrbistondo». On a recueilli
ses écrits dans deux volumes précédés d'une étude emphatique sur la vie et les
œuvres du poète : Obras de D, Enrique Gil y Carrasco, coleccionadas par
Rnve hisp^niqmt. 14
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810 ARTURO FARINELLI
Plus Guillaume de Humboldt avance en âge, plus il éprouve le
>esoin de se retirer des affaires et du monde, plus il se ferme au
nonde extérieur. Il s'isole dans son âme. Il assiste en spectateur à
oute sorte d'événements, mais il n'y prend plus part. Il voit les
lommes et les choses comme d'une hauteur isolée. C'est dans l'éloi-
[nement de la société, dans la paix et dans le repos qu'il cherche
;t qu'il trouve son bonheur. Qii'il est beau de repasser ses sou-
venirs dans le recueillement, sans avoir nul reproche à se faire,
atisfait du passé, résigné à l'avenir ; qu'il est beau de revivre en
èveur tranquille et solitaire ce que l'on a vécu loin des tempêtes;
|ue la certitude d'une vie bien remplie, débordante de pensées et
l'émotions, donne de bien au cœur et le dispose à se replier
ternellement sur lui-même ! Nous savons bien peu de ce que
lumboldt pensait de l'Espagne, dans sa retraite à Tegel. Ses
3intains souvenirs de l'Espagne devaient se rallumer parfois
omme une flamme faible et languissante, qui, avant de s'éteindre,
létille encore par instants. Il n'était pas si étroitement cloîtré,
[u'il ne désirât encore, dans sur vieux jours, sortir de l'Alle-
aagne. Il conseillait les voyages à ses amis. C'est le seul moyen
['élargir l'horizon de ses idées, d'expérimenter, de vivre vraiment
i vie. La vogue était alors au Midi : « On se dirige plus volon-
iers vers le Sud, écrit Humboldt à Schweighaeuser le 27 octobre
823, et je trouverais très naturel que vous profitiez de la première
►ccasion pour aller en Espagne et en Italie. » Lui-même ne
ongeait plus à un voyage en Espagne, mais il ne désespérait pas,
1 le dit, de revoir la France ou l'Italie, les deux peut-être.
>. Joaquin del Pino y D, Fernando de la Vera élsla, precedidas de un pràlogoy delà
'i^afia del autor, Madrid, 1883. En 1839, Gil avait publié en 2 vol. la traduc-
on des Contes de Hoffmann : Cuenlos de E. T, A. Hoffmann, vertidos al
isteUano par Don Cayelano Cortes. Les souvenirs du voyage en Allemagne de
ril (août 1844), bien plus intéressants que ceux de Leandro Femandez de
[oratin (JDbras pôsttimas), se trouvent dans le Diario de viaje (Œuvres, II,
23 s.).
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 211
Quand on est enraciné dans le sol, il en coûte de s'en arracher.
Humboldt ne s'en arracha plus. Une fois, Charlotte Diede lui
rappelle les tremblements de terre qui avaient dévasté les pro-
vinces du Midi de TEspagne. Là-dessus Humboldt fait ses
réflexions (2 juin 1829), sans trahir ni douleur ni regret : « Cer-
taines contrées et, par conséquent, certaines classes d'hommes
sont exposées invariablement au retour des calamités. Des événe-
ments pareik sont des signes de Dieu que Thomme ne doit pas
prendre des racines trop profondes sur la terre. » Une autre fois
(novembre 1833), c'est Humboldt qui décrit à son amie, intime,
d'après ses souvenirs, les charmes mystérieux et la bizarrerie du
Montserrat. Impossible d'éprouver toute la jouissance que donne
à l'âme une solitude bienheureuse sans se rappeler la montagne
sacrée de la Catalogne. Nous connaissons ces souvenirs qui se
rattachent à son excursion fameuse.
C'est que Humboldt, sans nul effort, sans détours, sans avoir
gravi d'escarpements, avait atteint son Montserrat dans la vie. Il
y restait dans sa cellule à lui, replongé dans ses méditations,
jouissant de son calme, de son repos, ermite volontaire qui n'avait
ni fautes, ni péchés à expier et dont l'âme tranquille n'avait point
à craindre le choc des souvenirs douloureux. Car il a su apaiser
les orages ; il a su éloigner de lui les luttes tragiques qui rongent
le cœur et minent l'esprit ; les flots du malheur venaient douce-
ment s'arrêter à la plage de sa conscience ; il a bien eu des accès
de tristesse ; nul homme n'y a échappé, mais la tristesse, éprouvée
sans aigreur, revêtait même des charmes tout particuliers pour
lui. Qui saura encore, de nos jours, au milieu de nos tâtonne-
ments perpétuels, dans la recherche fiévreuse du bonheur, alors
que nous sommes tourmentés, bouleversés, déchirés par des pro-
blèmes insondables, vivre aussi olympiennement heureux que
Humboldt ? Quel est le moraliste qui travaille incessamment au
perfectionnement de son être et, loin de voir la vie en noir, sait
profiter même du mal, même des revers de la destiaée, pour
aplanir le chemin qui l'amène à son but, pour accroître sa con-
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212 ARTURO FARINELLI
fiance et raffermir son repos ? Quel est le sage qui, sans perdre
une goutte de son sang, retrouvera encore, après Humboldt, la
pierre philosophale de la vie ?
Humboldt aimait bien sa solitude, il l'aimait passionnément ;
ce fut, avec le besoin d'enfanter et d'élaborer des idées, la seule
passion de sa vie ^ Rien n'était plus cher à son cœur que la
certitude de se sentir bien emmuré et barricadé contre les assauts
du monde extérieur. Au fond, dit-il dans une lettre à Mptherby
(7 mars 18 10), tout homme est un monde à lui, séparé des
autres. Il réussit si bien à isoler son monde qu'il put se croire
lui-même une île au milieu de l'océan. Gœthe, dans sa vieillesse,
souhaitait aussi une vie solitaire ; ce n'est que dans les cœurs soli-
taires que naissent les pensées hautes et profondes ; mais Gœthe
n'appréciait pas l'isolement de Humboldt, il voulait un Mont-
serrat peuplé non seulement d'ermites, mais aussi de savants, de
poètes et d'artistes, un Montserrat qui renfermât l'élite de l'huma-
nité. Les lettres, les sonnets de Humboldt, sont autant d'aveux
intimes *. Rassurez-vous, écrit le philosophe à Charlotte, une vie
retirée, tranquille et satisfaite est le bonheur suprême auquel
l'homme puisse aspirer. Ce n'est que dans le recueillement que
la vie intérieure acquiert toute sa puissance. Un sonnet a pour
titre : Société d'élite (Œuvres, II, 377). Cette société, sachez-le
bien, c'est Guillaume de Humboldt lui-même. Il voulait se suf-
fire à lui-môme et il savait le faire : « Mon bonheur ne fleurit
que dans mon âme. Loin de moi les intrigues, les affaires, les
ennuis de ce monde. Semblable au disque de la lune, voilé pen-
î. Sur ce besoin de solitude, voir T. Distel, Aus fV. von Humboldts leliten
Lebensjahren, Leipzig, 1883, p, 35.
2. Alexandre de Humboldt avait bien reconnu quelle lumière profonde les
sonnets de son frère, souvent si décousus, choquants dans la foï'mc, donnaient
sur sa vie intime et sa pensée. Voir L. von Trost, Bnefe Al. voti Huinbolât an
Kônig Maximiliany II, dans la }^eue Freie Presse, 1894, n©* X0795-96.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 21 3
dant la nuit, je veux moi aussi me soustraire aux regards curieux
des hommes. »
Sa solitude explique sa force. En effet, détachez-vous, détour-
nez-vous du monde, faites que son bruit assourdissant, ses pas-
sions, ses amertumes, ses haines ne parviennent pas jusqu'à vous,
et vous sentirez doubler vos forces ; toute ressource viendra de
votre âme, les désirs inassouvissables s'émousseront ; vous ne
puiserez plus en dehors de vous-même, mais vous puiserez à la
source du bonheur véritable. Ce bonheur en dehors de nous,
n'est-il pas un fantôme? Mille fois Humboldt vous le répète. La
grandeur de l'homme est toute dans son intérieur. Les seules
joies sont celles qui jaillissent de l'intérieur. Peu importe que
l'homme ait telle ou telle destinée en partage ; ce qui importe,
c'est d'accorder sa condition, due au hasard, avec sa vie intérieure.
La destinée, s'écrie Humboldt dans ses strophes écrites à Albano
et adressées à son frère, la destinée ne nous a point dressé un lit
de roses ; c'est au fond de notre âme, c'est dans notre résignation
tenace, dans l'action décidée que notre bonheur prend sa source.
Le malheur même n'est pas une douleur, le bonheur n'est pas
toujours de la joie ; celui qui remplit sa mission dans la vie voit
sourire les deux ' : « En me soumettant docilement à mon sort.
1. A force d'appuyer sur les moyens infaillibles pour atteindre lé vrai
bonheur dans la vie, Humboldt avait réussi à convenir son amie intime : « J'ai
reconnu, écrit Charlotte Diede en octobre 1832, que le bonheur n*est que
dans le désir. Cest sur notre fortune que nous pouvons fonder, en tout temps,
notre véritable bonheur. «Voir A. Piderit undO. Hartwig, Charlotte Diede ^ dit
F reuitdiniHmW.v. Humboldt. Lebensbeschreibuttgund Bneje^ Halle y 1884, p. 366.
— « Ueberhaupt kommen mir die gewôhnlichen Phrasen im Leben, die von
Gluck und Unglûck, am aller komischesten und unwahrsten vor. Ich kenne
das Unglûck nicht, dem nicht eine eigne Sûssigkeit beigemischt wâre, und das
Glùck nicht, das mit der ganzen Gestalt hinùbergebeugt in die unsicheré
Zukunftoder die unerreichbare Ideenwelt mehrals die àusserstcFussspiize auf
die Wirklichkeit des Moments aufeetze. Die Wahrheit ist, dass das Leben mit
gleicher Gôlterkunst durch Lust und Schmcrz fùhrt, und der Mensch der seine
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214 ARTURO FARINELLI
dit-il encore dans un sonnet \ je Êds de ma vie mon berceau^
mon âme ne voit point s'élever d'orages, je n'ai point le désir
de l'inaccessible, je ne souhaite pas autre chose que ce que j'ai
par moi-même. » C'est ainsi qu'on s'arme contre toute sorte de
désappointements. Si la douleur vous surprend, accueillez-la avec
bienveillance dans votre cœur. Elle vient à vous sans gronder :
« Même la douleur, écrit Humboldt à Caroline de Wolzogen
(1829), et surtout la douleur, a une force grande et purifiante,
une douceur inexprimable, lorsqu'elle grimpe comme le lierre
autour du cœur. » Dire que Humboldt ait recherché la douleur
comme moyen particulier de contentement, ce serait aller trop
loin. La douleur se dissolvait pour lui en une douce mélancolie,
n aimait, il caressait, il retenait vivement chez lui celte mélan-
colie, préférable parfois au bonheur lui-même. Dans une lettre à
Motherby (7 mars 18 10) il appelait cet état de l'âme d'un mot
intraduisible : « Ruhe der Wehemuth. »
Ainsi s'écoula une vie toujours jeune et des mieux remplies.
Ni Tâge, ni le malheur ne ternirent ce cristal de diamant. La
mort survint. Elle aussi fut douce. Humboldt tenait à la vie, sans
craindre la fin. Lorsqu'on parvient au bord étroit de la vie, disait-
il encore à la fleur de l'âge dans une chanson à Schiller *, et que
notre regard erre dans l'au-delà incertain, lorsque la mort plane
autour de nos lèvres pâlies, que toutes les charmantes figures du
pas^é lointain puissent alors tendrement et doucement persister
un instant encore ; revenez, douces joies de l'enfonce, reviens, pre-
mier baiser d'amour, exaltation d'une jeunesse vite passée, flot-
tez, voltigez encore, tendres images, reproduisez une dernière fois
Geheimnisse versteht, aus beiden mit gleicher Dankbarkeit und gleicheni
Erfolge schôpft » (Lettre à Thérèse Huber, Rome, 20 novembre 1805, Neue
Freie Presse^ 1897, n«> 11777).
1. SUUe Ergebun^y Œuvres, VI, 602.
2. Voir A. Leitzmann, Zu W. von Humboldi. Zum Briefwechsel mit Schiller,
dans le Enphorion, III, 73.
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GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 21 5
aux sens presque éteints du mourant la vie dans la pléni-
tude de ses jouissances. Il n'y a que la force active d'une vie dans
sa plénitude qui puisse engendrer une vie nouvelle. — Dans le
ravage inexorable du temps, qu'y a-t-il de sauvé poux T homme?
Rome vous montrera la poussière des siècles qui s'entasse.
Tout ce que la terre a vu de grand tombe sous les grands coups
de hache de la destinée. Tout est entraîné dans le gouffre du
temps. L'esprit seul, l'esprit caché dans les profondeurs n'est
point détruit, il défie les âges qui s'envolent. La religion de
Humboldt n'était ni dans les dogmes de l'Église, ni dans le culte
d'une divinité quelconque ; l'au-delà, l'infini exerçait sur son
âme un attrait mystérieux ; sans être religieux il pouvait compter
parmi les dévots, comme il l'écrit une fois (avril i8i 3) à Motherby.
Il a vécu au fond éternellement dans une idée. Sa religion
est toute esthétique. Le symbole de la divinité est le beau.
Comment Schiller a-t-il pu se tromper si grossièrement à
l'égard de son ami en 1790 ? (Lettre à Caroline v. Beulwitz). Il
le connaissait fort peu alors. Il lui attribuait beaucoup de sur-
face, mais peu de profondeur, un esprit riche en connaissances,
noble et actif, mais point calme; le calme de l'âme surtout, qui
permet de s'attacher à une chose avec amour et de l'envisager
sous toutes ses faces, aurait fait défaut à Humboldt. Il n'a pas
ÉiUu beaucoup de temps et une vive amitié pour modifier ce
jugement. Il n'est pas possible aujourd'hui de songer à Schiller
et à Gœthe sans voir Guillaume de Humboldt placé au milieu
d'eux : « Plus je connais Humboldt, disait Gœthe à Eckermann
en 1826 (11 décembre), plus je l'admire, plus il m'étonne. En
savoir, en variété de connaissances, il est sans pareil. Frappez où
vous voudrez chez lui, et vous serez accablé des trésors de son
esprit. C'est une fontaine à plusieurs robinets : nous n'avons qu'à
placer des vases dessous, aussitôt la liqueur coulera abondante,
rafraîchissante. » Alexandre de Humboldt, qu'une vie plus
longue, des œuvres plus vastes et plus vantées, et sur-
tout un long séjour en France ont rendu plus célèbre que
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2l6 ARTURO FARIKELLI
Guillaume, voyait en son frère le reflet dé la fleur de l'huma-
nité antique parvenu jusqu'à nous à travers les siècles. Oui,
il avait Tâme, l'esprit, la largeur des idées, le calme, l'harmonie,
le bonheur des anciens. A l'époque où il vécut, de nos jours
surtout, il peut paraître une anomalie. Il avait un pied dans le
siècle de Périclès et l'autre dans le nôtre. Il a été peut-être
l'homme de son temps qui a eu le plus d'idées. Certainement il
les a eues plus nettes et plus claires que tous ses contemporains.
Si l'on peut parler de lutte chez lui, qui n'eut jamais, à vrai dire,
aucun combat à soutenir, c'est qu'il lutta toujours pour le besoin
de clarté. Ses lumières ont vivifié la science. La science, non
pas sans doute telle qu'elle est comprise et pratiquée par quelques
travailleurs de nos jours, cantonnés dans un coin imperceptible
du savoir humain, n'est-elle pas une sorte de poésie grandiose,
la seule consolation réelle pour cette pauvre race humaine si
tourmentée et si bouleversée ?
L'Espagne, car c'est bien pour l'Espagne que j'écris cette étude,
trop empressée à reconnaître et à exalter les mérites des étrangers
qui ont travaillé pour elle, doit, à bien des égards, une grati-
tude profonde et durable à la mémoire de Guillaume de Hum-
boldt. Loin de tomber dans les exagérations puériles des roman-
ciers et des poètes, qui ont plaisamment étalé, dans des ouvrages
de pure fantaisie, leur suprême ignorance sur tout ce qui con-
cerne l'histoire et les mœurs, le passé et le présent de l'Espagne,
loin d'admirer aveuglément ses poètes et ses artistes, comme le
faisaient, par caprice et par mode, les romantiques allemands,
rêveurs idéalistes de jardins tropicaux imaginaires que l'Espagne n'a
jamais possédés ', loin de nous accabler de mémoires, de souve-
nirs et de descriptions banales, répétées avec une prodigalité
Éin Zaubergarteitliegt im Meeresgrunde;
Kein Garten, nein, aus'kùnstltchen Ktystallen
Ein Wunderschloss, wo blitzend von Metallen
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'^^m^m^^^t,
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 217
effrayante par les voyageurs impressionnistes dans leurs volumes
inutiles, Humboldt, qui a consacré une partie bien minitoe
de sa vie à Tétude de l'Espagne, a laissé sur ce pays des notes
dignes en tout de considération et d'étude. D a vu juste et loin
en beaucoup de choses, sans prétendre en éclaircir d'autres
qu'il n'avait ni examinées, ni étudiées ; il a senti comme
peu d'Allemands le charme de la nature de l'Espagne, là
où elle est vraiment admirable ; il a reconnu (hélas ! comment
ne point le reconnaître) la décadence inévitable à laquelle
l'Espagne était en proie, mais il n'a pas ri des déchus, il n'a
pas jeté de pierres à ceux qui étaient tombés, comme ont coutume
de le faire aujourd'hui certains hispanisants pessimistes. Une
nation ne peut être toujours dans une voie ascensionnelle. Par-
fois sa marche est rétrograde. Mais, aussi longtemps qu'elle dis-
pose de forces vitales, ne désespérons point. Conseillons-lui de
penser, d'agir, de secouer la paresse, de profiter des dons naturels,
de cultiver les esprits. Enfin Humboldt, avec son livre sur les
Basques, a jeté des lumières nouvelles sur les âges préhistoriques
de l'Espagne. Après tant de détours on en est encore aux idées,
aux conclusions de Humboldt. Que l'Espagne grave son nom à
Die Bâumchen sprossen aus dem lichten Grunde.
F. Schlegel, sonnet à Calderon.
Orangen, Tuberosen, Volkamerien,
Umdufteten des Sùdens offne Porte.
Scheu trat ich ein, doch weit zum Wunderorte,
Lockt Goldfrucht hin, als in ein neu Hesperien ;
« Gegrûsst » schien mirs zu tônen, « in Iberien !
O komm, hier ruh*n in Blùthen noch die Horte
Lieb', Ehre', Treu*, etc., etc.
Zum ^eilen Theil meims Calderon,
Ernst Friedrich Georg Otto von der Malsburg, Poetischer Nachîass und Umrisse aus
seinem innern Leben, von P. C. Cassel, 1825, p. 65.
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ARTURO FARINELLI
de ceux des grands hommes qui l'ont étudiée et aimée sans
gés et sans flatterie. Qu'elle garde son souvenir, et surtout,
ue les études allemandes auront fait là-bas quelques progrès,
le tâche de lire et de méditer sérieusement ses ouvrages.
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APPENDICE
GOETHE ET L'ESPAGNE
ESaUISSE
Sans s'exposer aux désagréments infinis d'un voyage au pa
du chevalier de la Manche, sans même bouger de sa chambi
Gœthe, lui aussi, a fait son voyage en Espagne; il l'a fait me
talement, à travers, les livres d'autres voyageurs et les lettres
Guillaume de Humboldt. « Tout ce que l'on apprend d'un an
qui a les mêmes penchants et les mêmes goûts, disait le gra
poète, équivaut à faire soi-même les expériences qu'il a faites.
Laissons donc rouler la voiture sur les méchants pavés des villi
dans les rues des vilbges abandonnés, au milieu des plair
monotones et des déserts de l'Espagne, laissons les chevaux
les mules gravir pentes et ravins : les amis ainsi transportés
province en province, secoués, cahotés, épuisés de fatigue,
tireront d'affaire comme ils pourront; à quoi serviraient do
les souvenirs, les récits et les descriptions, si ce n'était à s'il
truire et à se délecter sans nullement troubler ses aises et s
repos ? »
Dans ses drames de jeunesse, Gœthe avait péché plus d'une fi
envers l'Espagne. De même que les dramaturges et les roma
ciers allemands de son temps, le grand poète ne s'était gui
soucié de donner une peinture fidèle des mœurs étrangères,
couleur locale était tout à fait secondaire dans le drame ; l'esse
tiel c'était la vie intérieure, le développement des caractères,
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220 ARTURO FARINELU
vérité psychologique. L'homme avec ses passions et ses rêves,
n'était-il pas le même en Allemagne que partout ailleurs? Mais
la mode voulait qu'on allât chercher ses personnages en pays
étranger. Il allait de l'illusion au public, des noms étranges et
sonores, des aventures romanesques et tragiques, qui devaient
se passer dans un pays plus romanesque et plus tragique que
l'AUemagne. Qu'importait si, en grattant légèrement la surface
de ces Grecs, de ces Italiens, de ces Espagnols, de ces Maures
qu'on introduisait sur la scène, on rencontrait bien vite des per-
sonnages pensant et agissant tout à fait à l'allemande ?
Le public n'aimait pas à se contempler lui-même sans masque,
et en flattant ses goûts, on était sûr de ne pas manquer son
effet. C'est ce que Voltaire savait fort bien en faisant grand
étalage de peuples étrangers sur la scène française. La mode
tyrannisait les esprits de telle sorte que Schubart, le poète
patriote bien connu, dans un article du Schwàbischer Magai^in de
1775, se sentit autorisé à défendre au « génie » allemand de
transporter la scène de l'Allemagne en Espagne ou en Grèce.
Il y avait donc de l'Espagne, et en abondance, dans les récits
et dans les drames allemands du temps du jeune Gœthe, une
Espagne toute d'imagination, aux couleurs noires et sombres,
une Espagne aux tragédies poignantes, l'Espagne intolérante
et fanatique, l'Espagne de l'exécrable Inquisition. QjLie de
ressources dramatiques pouvait fournir cette Espagne aux
bouillants et orageux « Stùrmer und Drânger » ! Ceux-là pré-
féraient la brosse au pinceau pour peindre leurs tableaux ; ils tra-
vaillaient avec une fougue et une impétuosité tout à fait sha-
kespeariennes, avec une imagination qui ne savait pas se conte-
nir. Les Espagnols étaient d'excellents sujets pour peupler leurs
pièces; ils convenaient à merveille pour lancer au public de
grandes tirades patriotiques et humanitaires. On trouve des
Espagnols et des tableaux de la vie espagnole chez Lenz, chez
Klinger, chez Leisewitz, chez d'autres encore. On a toiue une col-
lection de types espagnols chez Klinger, depuis la pièce Der
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GŒTHE ET L ESPAGNE 221
Gûnsf litig, \t ÙLUt^LStiquc Simsone GrisaldOy jusqu'au xom^in Rafaël
vonAqutllas '. Ces types sont tous sortis de rimagination du poète,
comme les Espagnols des drames de Kotzebue : La mort de Rollay
PixarrOy etc. A force d'être répétés, ces noms romanesques et
retentissants finissaient par s'imposer. Schroeder, dans son rema-
niement du Marchand de Venise de Shakespeare, transformait le
prince du Maroc en un Don Rodrigue de Grenade. Cette légère
couche d'hispanisme, qui ne touchait point à la peinture des
mœurs nationales, mettait souvent les dramaturges à l'abri des
attaques. Je ne crois pas qu'Henri de Kleist ait eu beaucoup à
faire, lorsque, sur l'avis de Wieland, il changea en 1802 la scène
de sa tragédie Die Familie Schroffenstein en substituant l'Alle-
magne à l'Espagne. Espagnols ou Allemands, ils se valaient évi-
demment les uns les autres, ce n'était qu'une affaire de noms et
souvent une simple affaire de rythme. Alvarez, Alviero, Alonso,
Elvira, Isabella, Don Diego, Don Pedro, Don Prado (chez Lenz),
que de noms charmants pour Toreille, mais combien de fois
fallait-il les estropier pour satisfaire à l'impérieuse nécessité de la
rime! Il ne faut donc pas en vouloir au Roderico de Klinger,
puisque la mesure du vers exigeait ce nom cent fois à la place
de Rodrigo ^.
L'engouement pour l'Espagne amena avec lui l'inévitable pro-
duction des petits littérateurs, spéculant sur le goût du jour, et
fabriquant à qui mieux mieux des romans, des nouvelles, des
1. Cest au Rafaël von Aquillas, de Klinger, que Schack doit son premier
intérêt pour la civilisation des Arabes en Espagne. Il Tavoue lui-même dans ses
Mémoires. Ce roman « hat mcinen Gedaiiken wohl die erste Richtung auf das
arabische Spaniengegeben-und mich, da ich bei den europaîschen Schriftstel»
lern nur so mangelhafte und unzuverlàssige Nachrichten darûber fand,
veranlasàt, das Arabische zu lemen ». Ein halbes JaJTrhuttdfrt, Stuttgart, 1888,
III, 114. — Aquillas, oder Tugend gegen VerhàngnisSy est le titre d^une tragédie
en 4 actes, de Karl Theodor Beil (Mannheim, 18 19).
2. Voir M. Rieger, F. M. Klinger, sein Leben und seine IVerke, Darmstadt,
1896, II, 150.
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211 ARTURO FARINELLI
drames tout pleins de détails de la vie espagnole, et que la pos-
térité ne tarda pas à juger à leur juste valeur en les ensevelissant
dans un étemel oubli.
L'honneur, Tamour, la jalousie, la haine, la vengeance des
Espagnols, voilà de grands ressorts dramatiques pour un poète
tel que Goethe, qui venait d'écrire Werther et Gœt:^,
Son Clavigo nous amène en Espagne et déroule à nos yeux
une émouvante tragédie d'amour. Mais les caractères, les situa-
tions de ce drame, ne pourrait-on pas les retrouver aussi bien
partout ailleurs qu'en Espagne ? N'exigeons pas de Gœthe une
peinture tant soit peu fidèle des mœurs de l'Espagne. Il n'en
voulait point donner lui-même; il n'a nul souci de la couleur
locale, il écrit avec fougue, avec la fougue d'un Lope de Vega,
le cœur à la main ; il mêle ses idées et ses passions aux idées et
aux passions des protagonistes de la pièce ; il néglige les acces-
soires inutiles qui formaient l'essentiel dans les « comédies »
espagnoles : les voyages, les intrigues de cour, les petites
querelles, etc. En puisant aux sources profondes de l'âme
humaine, il a su créer un drame vivant et humain.
Les Mémoires de Beaumarchais firent fortune en Allemagne.
On les lisait partout avec le même intérêt, à Vienne comme à
Francfort. Jacobi les traduisit en partie en 1774 P^^^ ^^ journal
de Wieland *. C'est à ces Mémoires qu'est dû le Clavigo de
Gœthe. Ceux qui croient encore que le texte de Beaumarchais
est entré en bonne partie, et souvent littéralement, dans le
drame de Gœthe, n'ont qu'à lire le récit français à côté de la
pièce allemande, pour juger de l'étendue et de la valeur des
emprunts *. Huit jours ont suffi pour transformer ces Mémoires
I. Fragment einer Reise nach Spanien. W. S. J. Teutscher Merkur^ août 1774,
pp. 153-213.
' 2. La comparaison du drame avec sa source a été faite, après Risch, par
Wasserzieher, Gœlhi s Clavigo und seine Qiuîley dans les Berichte desfreUn deut-
schen Hochstifts. Frankf. a. M., N. F., IV, 329 ss.
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GŒTHE ET L ESPAGNE 223
d'Espagne en un drame des plus poignants du répertoire alle-
mand. Mais les personnages que Goethe met en scène n^ont rien
de l'Espagne traditionnelle. Marie, la véritable héroïne de la
pièce, n'a point été espagnolisée du tout dans la terre ensoleillée
de son amant infidèle ; on ne la croit guère lorsqu'elle s'écrie :
« Je pourrais haïr Clavigo, lorsque l'esprit espagnol m'envahit »,
tant elle est loin de la véritable haine, tant elle persiste dans
son amour, dans ses sentiments délicats et profonds, tant elle
est résignée à son rôle de victime ; on lui en voudrait plus d'une
fois de ménager si généreusement Clavigo ; on lui souhaiterait
même le poignard vengeur que la femme espagnole des poètes
romantiques français savait si bien manier à l'occasion. Buenco
pourrait se flatter de représenter dignement la classe bourgeoise
de Madrid. C'est un brave homme aux principes inébranlables,
qui se méfie avec raison de ses semblables. Il a l'air mélanco-
lique ; la vie ne lui cause que des désappointements et des mal-
heurs. Mais Clavigo (ce nom devait plaire davantage aux Alle-
mands que Clavijo), quel Espagnol à montrer sur la scène ! On
oublie bien vite ce que Carlos assurait de lui : que l'Espagne
n'avait guère d'auteur d'imagination plus puissante; on
oublie l'écrivain £icile et brillant pour ne songer qu'à son carac-
tère, ou plutôt à son manque de caractère, au jeu impitoyable
qu'il prenait de l'amour de sa pauvre Marie. Sa fin tragique, si
différente de la fin du Clavijo véritable * le rehausse à nos yeux,
ce qui n'empêcha pas cependant les autorités allemandes de Ham-
bourg de défendre une fois, en janvier 1803, la représentation de
la pièce, par égard pour les Espagnols qui séjournaient alors
dans la ville. Beaumarchais, qui a fait époque dans l'histoire du
I . Clavijo a souvent entendu parler à Madrid de la mort tragique qu'on lui
infligeait sur la ecène des ^éâtre^ allemand». Le récit- d'une visite de Rist à
Clavijo, alors octogénaire, a été reproduit par E. Schmidt dans son article :
Clavijo, BeauinarciniSy Goethe , dAus Vont Fels ^um Meer, 189}, p. 311. Voir
Revista critica^ II, 8.
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224 ARTURO FARIKELU
théâtre Crançais, a méconnu, par caprice ou par ignorance^ la
valeur du drame de Goethe. Il préférait la pièce analogue et insipide
de Marsollier de Vivetières, et il assurait que « Tallemand avait
gâté l'anecdote de mon mémoire en la surchargeant d'un com-
bat et d'un enterrement, additions qui montraient plus de vide
de tête que de talent. »
L'Espagne de VEgmont est bien différente de l'Espagne de
Clavigo, Nous passons avec Egmoni à l'Espagne sombre, fana-
tique, sanguinaire, l'Espagne du duc d'Albe et du roi taciturne.
Le contraste entre Hollandais et Espagnols, entre le peuple des
Pays-Bas qui jouit paisiblement de la vie, et la soldatesque et
les fonctionnaires espagnols, graves et mornes, qui obéissent
aveuglément aux ordres du tribunal suprême, le contraste entre
Egmont et son tyran despotique, le duc d'Albe, donne au fond
du tableau un relief marqué et frappant. C'était à dessein que
Gœthe peignait ici l'Espagne en noir. La pièce était achevée dans
ses grandes lignes en 1775, une année après Clavigo. Les modi-
fications que Gœthe y apporta en 1787 n'ont touché ni au fond
de l'action, ni aux scènes populaires ; elles n'ont fait que compléter
et approfondir la caractéristique des personnages, surtout celle
d*Egmont. Les grandes et petites entorses que Gœthe donne
à l'histoire ne rabaissent nullement le mérite de son drame.
Gœthe puisait à peu près aux mêmes sources historiques que
Schiller lorsqu'il écrivit sa Geschichte des Abfalls der vereinigten
Niederlande \ Ces sources, sauf Strada, prenaient parti pour les
Pays-Bas contre l'Espagne. Le drame s'en ressent : on n'achè-
vera, pas sa lecture, on ne le verra pas représenter jusqu'au bout
sans maudire le joug abominable des Espagnols dans les Pays-
Bas. Schiller aurait voulu un Egmont plus„fidèleà l'histoire, un
Egmont père de famille, comme il l'a été réellement. Goethe, en
I. Voir E. Guglia,DïV historischen Qtullenvon Gc^ths Egmmt^ dans b Zeit-
fchrift ftir aUgemeine GeschichUy i%S6, pp. ^^4 ss.
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GŒTHE ET L ESPAGNE 225
idéalisant son héros, en a fait en même temps l'incarnation,
plus vive et plus frappante, de son peuple. Il est Hollandais jus-
qu'au bout des ongles; il aime la vie, il tient à la vie avec
autant de ténacité que le prince de Homburg de Kleist; le
peuple, qui l'aime éperdument, le juge en disant : « Il n'a rien
d'espagnol, il est tout à fait Néerlandais. » Les Espagnols, eux,
armés jusqu'aux dents, à l'allure grave et imposante : Carlos,
Gomez, « der gerade Alonso », « der feurige Freneda », « der
feste Las Vargas * », instruments malheureux de la violence et
de la tyrannie du duc d'Albe, infestent le pays. A Bruxelles, où
jadis la vie et les mœurs étaient si faciles, tout le monde porte
du plomb autour du cou ; la liberté de conscience est un crime
qu'on expie bien vite, on n'est en sûreté nulle part, il faut mesurer
ses paroles, retenir son haleine. Fernando, l'ami de Egmom,
est le seul Espagnol sympathique de la pièce. On a peine à
croire qu'il soit le fils du duc d'Albe. Celui-ci est « un vrai
monstre », « un dompteur d'animaux », au dire du peuple. Son
avidité et sa cruauté sont sans bornes. Egmont seul peut lui tenir
tête sans trembler, encore paye-i-il de sa vie son audace. Jamais
un sentiment de pitié n'a pénétré son cœur. C'est « une tour de
bronze sans porte ». On le reconnaît à l'instant à son visage
jaunâtre (gallenschwarz) ; son ombre est partout. Derrière
ce spectre, on voit au loin un autre spectre non moins terrible :
l'Espagne tout entière, son monarque et ses inexorables décrets.
On ne sait pas trop ce que Gœthe lui-même pensait au juste de
la puissance et de l'administration du roi Philippe IL Egmont
défend une fois le roi contre des accusations injustes : « Par Dieu,
dit-il, on lui feit tort. Je ne souffre guère qu'on pense mal de
lui. » Évidemment, Gœthe rappelait ici un passage de V Histoire de
Belgique de Burgundius.
1. « Die spanischeaSoldaten dûrften die stramme Haltung und das imposante
Marschiren in Potsdam gelernt haben. » R. M. Meyer, Gœthe^ Berlin, 1895, I,
192.
Revue hifpauijtu. t >
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ARTURO FARINELLI
môme que le Don Carlos de Schiller, VEgmont de Gœthe
à assombrir le tableau que les Allemands se faisaient de
gne. Qu'on se rappelle encore la raide et froide figure de
0 qui paraissait assez fréquemment sur la scène allemande :
l'opposé de l'Espagne facétieuse et humoristique que
entures du chevalier de la Manche et de son écuyer rappe-
à la fantaisie des admirateurs de Cervantes. Au seul nom
îspagne, on sentait comme un souffle de l'air glacial de
rial, et il a fallu bien du temps, il a fallu la résistance et
olte héroïques des Espagnols contre le joug de Napoléon,
qu'un échange d'idées plus actif, plus fréquent et plus
î entre Allemands et Espagnols pour effacer les teintes
de ce sombre tableau.
sque en même temps que la première rédaction de VEg-
en 1775, Gœthe achevait aussi Claudine von Villabellay
qu'il transforma plus tard en une « fette Oper », comme
rit le 14 mars 1788 à Philipp Seidl. Sans nul eflfort
jination on dirait de Claudine que c'est une nouvelle pica-
\ espagnole dramatisée. En effet, les intrigues, les scènes
ur, les duels, les travestissements rappellent à chaque in-
les mœurs espagnoles, telles que les romanciers et les
:s desft comedias de capay espada » nous les ont dépeintes à
i. Gœthe a voulu plus tard transporter la scène en Sicile,
ile et l'Espagne se valent. Les noms primitifs : Don Sebas-
Don Crugantino, Don Pedro, Don Gonzalo sont bien
lois; le paysage, quoique très vague et indéterminé, les
nommées dans la pièce, Madrid tout d'abord, Sarosa (Sara-
9, Salanka (Salamanca ?) rappellent de même l'Espagne,
jabondage de Crugantino et de sa troupe, les. actions irré-
is, précipitées, montrent bien qu'on est dans un pays du
où la vie déborde et le sang bouillonne. Le poète mêlera à
n des souvenirs de sa vie, il donnera à ses personnages, à
ntino surtout, ce « junger, tôlier Kopf », un peu parent de
qui trouve insupportable la vie monotone et insipide de
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^wtT^v-:^^^^
GOETHE ET L ESPAGNE 227
la société bourgeoise, quelques gouttes de son sang et quelques-
unes de ses idées.
L'origine primitive de cette pièce n'est d'ailleurs démentie
nulle part. Crugantino a la main aussi prompte pour tirer Son
épée que pour jouer de son instrument favori. La guitare est
son compagnon inséparable, son plus fidèle ami. Y a-t-il une plus
grande joie au monde que de pouvoir chanter et jouer à loisir?
Au premier dard de l'amour qui frappe son cœur, en plein jour,
sous ce soleil si beau et si pur, ou, mieux encore, au clair de la
lune, il n'a qu'à toucher les cordes de son instrument pour que
l'inspiration poétique l'entraîne. Les galants des comédies espa-
gnoles, soupirant et chantant à la « reja » de leur bien -aimée,
n'agissaient pas autrement que Crugantino. D'autres détails : le
duel des deux frères qui tardent trop à se reconnaître, l'extase
de Claudine aux grilles du jardin, les fuites et les poursuites
sont autant de preuves du coloris espagnol de la pièce. Le traves-
tissement de Claudine, au surplus, sa fuite nocturne, les consola-
tions qu'elle porte à Don Pedro dans sa prison, son amour à
toute épreuve nous font souvenir des héroïnes déguisées et vail-
lamment résolues de beaucoup de nouvelles espagnoles, des
drames de Lope et de Tirso. Même le langage, plus surchargé
d'images qu'à l'ordinaire, même quelques inconséquences
psychologiques, et parfois le manque de causes, doiit les
poètes espagnols ne se faisaient point scrupule, montrent qu'il
feut chercher ailleurs qu'en Allemagne la source de Claudine.
Quelle est donc cette source? Je regrette infiniment de ne
pouvoir le dire avec certitude. Nombre de « comedias » et de
nouvelles, que je viens de lire, présentent quelques traies ana-
logues, aucune ne présente réunis tous les épisodes de Claudine.
Je ne crois pas que l'imagination de Gœthe ait modifié sensible-
ment sa source primitive. Goethe a suivi de près sa source, qui
aura été très probablement un récit français, dérivé d'une nou-
velle espagnole, récit qui malheureusement nous échappe. La
France a souvent servi d'intermédiaire entre la littérature espa-
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ARTURO FARINELLI
rature allemande. Tout le monde sait mainte-
sources Herder a puisé son Cid. Wilmanns,
Grimni, Kippenberget d'autres savants encore ont
ces de Claudine y la prétendue imitation de Cer-
lit songer plutôt aux Novelas exemplares qu'au
nais Goethe n'a point connu les Novelas avant
l'imitation directe ou indirecte du libretto de
liment du Dissoluto puniio de Goldoni, ne nous
éterminer la source véritable de la petite pièce
ce que l'on trouvera tôt ou tard dans un des
elles souvent consultés aux temps de Gœthe et
aume de Humboldt entreprit son voyage en
î avait la tête pleine d'un grand projet : il
ïc Meyef une histoire de l'art de son siècle dans
à cet effet il lui fallait des matériaux. Dans ses
et à Humboldt, il appelle très modestement ce
re du dilettantisme dans l'art ^ Il n'avait alors
5, Ueher Gœthes Claudine iK>n Villa Bella. Im Netten Reich,
Biedermann, Gœthe- Forschungen, 1879, pp. 29 ss. ;
ren liber Gathe, 1877, pp. 2595. ;R. Kippenberg, Ueber
^illa Bellay Bremen, 1890. Wilmanns aurait eu beaucoup de
le (( Singspiel » de Gœthe de la légende de Don Juan,
de le faire dans son étude (p. 499) : « Wie Gœthe dièse
;onen er sonst in seinem Schauspiel darstellte, davon ein
e 1799, Gœthe écrivait encore à Knebel {Briefe, XIV,
habe ich jetzt mit Meyer die Kunstgeschichte des gegen-
ts vor. Erst bis auf Mengs und Winckelmann, dann die
en, und welche Wendung nach ihnen die Sachen genom-
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GŒTHE ET L ESPAGNE 22^
aucune idée de l'art en Espagne. Le départ de Humboldt pour
ce pays venait fort à propos pour remplir de grandes lacunes
dans ses connaissances. Il ne manque pas d'en tirer profit. Il prie
son ami de prendre note de tout ce qu'il aurait pu lire sur l'art
ancien et moderne, voulant savoir au juste ce qu'était le
« Kunstkôrper » en Espagne. En même temps il s'occupe d'his-
toire naturelle, il voudrait que Humboldt lui rapporte coûte que
coûte une espèce d'émeraude qui ne se rencontre qu'en Espagne.'
Nous savons comment Guillaume de Humboldt a satisfeit arf
premier de ces désirs. Quant au second, il n'y avait d'autre
émeraude que celle du musée de Herrgen à Madrid.
Une fois l'intérêt de Goethe pour l'Espagne éveillé, il y rêve
à loisir. Plus qu'il ne rêve il s'efforce de connaître et de com-
prendre ce pays si éloigné et si étrange : « J'ai fouillé, non sans
intérêt, dans plusieurs descriptions de voyage, » écrit-il à son
ami. Quelles étaient ces descriptions? Il n'est pas aisé de
l'établir avec certitude. Il aura probablement préféré les récits
allemands originaux aux traductions qui inondaient déjà alors
l'Allemagne. Il aura lu les deux volumes de Kaufhold et sans
doute aussi le Voyage de C. A. Fischer, que Guillaume de Hum-
boldt, dans son article sur le Montserrat, trouvait fort recom-
mandable par ses descriptions fidèles et ravissantes de la nature.
Pourvenirenaideà son imagination, Gœthe place une carte de
l'Espagne sur la porte de sa chambre : « C'est ainsi que je vous
accompagne dans ma pensée, » écrit-il à Humboldt, « j'espère
avancer peu à peu avec votre guide. » Il agit de même sept ans
plus tard, lorsqu'il reçoit d'Alexandre de Humboldt ses premiers
volumes du Voyage équinoxial ; faute de cartes et de dessins, il
men haben. Bey der beynah fast ganz falschen Richtung unserer Zeit sind viel-
leicht hîstOFÎsche Darstellungen, in--wekheit man den Geist und die Tricbe
der Nationen in den verschiednen Epochen ùbersieht, das Nùtzlichsie. » Il
n'est pas question de ce vaste projet dans l'étude très recomimndablc de
T. Volbehr, G(rtJ)e und die bildeiuie Kunst^ Leipzig, 1895.
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230 ARTURO FARINELLI
trace lui-même un croquis fantastique qui aurait dû représenter
les montagnes de l'Europe et de l'Amérique, avec les limites des
neiges étemelles et les hauteurs de la végétation *. Chez ce génie
éminemment clair, le plus clair et le plus plastique que les nations
modernes aient jamais possédé, il fallait que la fantaisie fût
stimulée au moyen de gravures, de tableaux, de sculptures de
n'importe quel mérite. Fort souvent, chez lui, le mot d'ordre
vient de l'art, la poésie ne fait que le suivre et l'interpréter. Qui
dira la foule de sentiments et d'émotions puisés aux dessins
souvent grotesques ou insignifiants que Goethe r^ardait et
rassemblait avec amour et passion ?
Le 9 août 1782, Gœthe écrit à M"* de Stein : « Depuis que tu
as vu la cour des lions, l'Alhambra m'est plus cher, car je peux
m^y promener à loisir avec toi. » Le fameux siège de Saragosse
(1808- 1809), qui remplit l'Europe d'admiration pour les Espa-
gnols, laissa aussi sa trace dans l'âme de Gœthe. Les journaux
et les livres ne l'orientant pas assez, il va à la bibliothèque « voir
Grimaldi et les plans de Saragosse, » comme il l'écrit dans ses
Tagebùcher, le 20 mars 1809 ^
Gœthe lisait les récits de voyage avec moins d'entraînement
et de fougue sans doute que Schiller, et l'on sait fort bien que
lorsque Schiller lui communiqua une fois (février 1798) son
projet de tirer profit des nombreuses descriptions de voyage pour
la poésie et l'art dramatique, il chercha à en dissuader son ami ;
il lui écrivit que les voyages pouvaient évidemment offrir quelques
beaux motifs épiques, mais que jamais ils ne pourraient servir à
la poésie, qui exige l'observation directe, immédiate, l'identification
sensuelle avec l'objet que l'on décrit. Cette réserve faite, Gœthe
trouva aussi, toute sa vie, de l'agrément à la lecture de ces descrip-
tions qui lui montraient le monde et la vie des diflférents peuples
1. Voir dans GœtJje'Sy Briefe, XIX, 297, la leurc du 3 avril 1807.
2. Gœthc's IVerke, III Abt., vol. IV, p. 17.
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^
GŒTHE ET L ESPAGNE 23 I
en raccourci. Il y voyait im miroir de la civilisation humaine et
de sa destinée avec ses flux et reflux, et son perpétuel changer
ment selon les vicissitudes de la fortune. Il a beau écrire avec
découragement, le 4 mai 1802 : « Toutes les descriptions de
voyages me font le même effet que si je regardais dans le creux
de ma main », il retourne pourtant à ces descriptions, il les croit
indispensables à ses études et à ses considérations ; même dans
sa vieillesse, il lui en coûte de s'en séparer; il note en 1820, dans
ses Tag' und JahreS'HeftCy que les événements des peuples lointains
l'intéressent vivement, que, grâce au livre de Ehimont, il avait
pu se transporter au milieu des troupes marocaines en Afrique,
que le Voyage pittoresque et historique de P Espagne de Laborde, dont
la première panie venait alors de paraître, l'avait instruit sur les
conditions de la culture ancienne et moderne, qui tantôt s'élève
et tantôt s'abaisse \ Loin de détourner Humboldt de décrire à
fond sa belle promenade en Espagne, il approuve son projet, il
lui écrit en novembre 1800 qu'il avait souvent parlé avec Schiller
à ce sujet, et que Schiller lui aussi avait donné son approbation.
Quelques mois auparavant, Gœthe écrivait à Schiller que, pour
donner une base empirique à ses observations, il avait com-
mencé à étudier les diflférentes nations de l'Europe : « Après le
voyage de Link, j'ai lu encore d'autres livres sur le Portugal, et
je voudrais maintenant passer à TEspagne ^. »
Il y passa en effet à l'aide d'autres livres, et surtout à Taide
des informations de Guillaume de Humboldt, qui excusait la
pauvreté de ses lettres par l'obligation où il était d'écrire à la
1. tVerke, Abt. 1, vol. XXXVI, p. 176. — L. Knebel, l'ami et le confident
de Gœthe, était aussi grand amateur de livres de voyages. Voif une lettre de
Herder à lui adressée, dans L. Knebel, Liter. Nachîass, II, 248.
2. Lettre du 8 mars 1800. — J'ai déjà fait remarquer ailleurs que Gœthe
nomme ici le voyage de Link, Bemerkungen auf einer Reise durch Frankreichy
Spanien und vor\ùglich Portugal^ dont les deux premiers volumes ne parurent
qu'en 1801, à Kiel. Gœthe a peut-être lu l'ouvrage en manuscrit.
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232 ARTURO FARINELLI
hâte, au milieu des désagréments sans nombre du voyage : « Je
ferai de mon mieux, écrit Humboldt à Goethe; votre carte de
TEspagne ne doit pas rester pendue en vain. » L'article sur le
« Montserrat » frappa vivement l'imagination de Goethe. Dans
une lettre du 15 septembre 1800, qui nous est parvenue mutilée,
et dans laquelle le poète remerciait son ami de son excellente
étude, il assure qu'il avait lu le chapitre sur le Montserrat, dans
un Voyage en Espagne^ sans y trouver le moindre détail intéres-
sant ; l'auteur ne doit pas avoir visité la montagne qu'il décrit \
Humboldt ayant prié son ami, en octobre de la même année, de
comparer sa description du Montserrat avec celle de l'Anglais
Thicknesse, ce qu'il n'avait pu faire lui-même, le poète s'em-
presse de consulter ou l'original anglais du voyage de Thicknesse,
ou la traduction allemande, et il écrit le 19 novembre à Hum-
boldt : « Vous devez absolument lire les pages que Thicknesse
a consacrées au Montserrat et comparer vous-même sa descrip-
tion avec la vôtre *. » Goethe aima longtemps encore ce genre de
livres sur l'Espagne et le Ponugal. Le 25 mars 1801 il envoie à
Schiller le Voyage de Link : « Je vous envoie une description
1. Briefe^ XV, 104. Goethe ne donne pas le titre de ce voyage. Les
Foyc^es en Espagne, de Swinbume, de Dillon (traduit en allemand par Engel-
brecht, Leipzig, 1783), de Peyron (traduit en allemand en 1788), ne parlent
que très sommairement du Montserrat.
2. La faute commise par Bratraneck dans l'impression de la lettre de Hum-
boldt (III, 170), Thicknor au lieu de Thicknesse, a été corrigée dans Tédit. de
Weimar des lettres de Gœthe (XV, 332), sans que les correcteurs se soient
donné la peine de consulter le voyage en question. Le Tour de France (Loo-
don, 1786) qu'ils nomment n'a rien à faire ici; il fallait dter les cfeux
volumes : A year^s Journey through France and a part of Spain, London, 1777,
dont la troisième édition avait paru en 1789, et une traduction allemande,
en 1778 : Philipp Thicknesse, Reisen durch Frankreich und einen Theil von
Catalonien. Ans dem Engîischen, Haraburg, Leipzig, 1778. Les lettres 20-28
(pp. 98-136) de la traduction allemande contiennent cette longue description
du Montserrat que Goethe avait lue avant Humboldt,
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GŒTHE ET L ESPAGNE 233
amusante et instructive du Portugal, mais qui éveillera difficile-
ment en vous le désir de visiter cette contrée. » Peu de jours
après, le 4 avril, il note dans ses Tagebûcher qu'il a lu le Tableau
de Lisbonne de Girrère. Nous savons par la même source qu'il a
eu, le 29 juillet 1803, un entretien avec un voyageur espagnol
nommé Escardini,dont j'ignore les mérites * ; qu'il avait lu, dans
l'été de 1807, les rapports sur les événements de Gibraltar * ; qu'il
s'intéressait, en 1809, à la révolution d'Espagne, au siège de
Saragosse, et qu'à la même époque il avait repris la lecture inter-
rompue des voyages en Espagne; qu'il lisait Twiss et d'autres
auteurs qu'il ne nomme point '; que Calderon, dont il admira
le génie peu après Guillaume Schlegel, lui inspira plus d'une
fois le désir de connaître plus à fond les mœurs étranges de
l'étrange pays d'Espagne; qu'il lut, en mai 18 12, je ne sais
trop quelle Histoire du Portugal et de P Espagne ^ ; que, vers la
1. Tagebûcher, fVerke, III, ^, 75. D'une lettre à F. A. Wolf, du 5 sep-
tembre 1805 (Brie/e, XIX, 59), il résulte que Goethe avait lu la traduction
allemande de Lemprieren, Reise von Gibraltar uber Tanger nach Tarudant und
Marokko (deutsch von Zimmemiaim), Berlin, 1793 : « bin Lemprieren gem
im Geiste nach Marocco gefoigt. »
2. 16 avril 1807 (III, i, 259) : « Franzoscn und Spanier im Garnison (à
Gibraltar) zusammen ertragen sich gut. Die Spanier sprechen in ihrer Sprache
untereinander von Hùten. Ein Franzose, dcr es nicht versteht und dem es ver-
dolmetscht wird : t Mais qu'est-ce que ça leur coûterait de dire chapeaux?» —
Le ler juin 1808, Gœthe parle avec Riemer de la guerre d'Espagne : « Ueber
Tische von Politicîs — dass Napoléon mit Spanien fertig sei. » Biedermann,
Gœthe* s Gespràche, II, 211.
5. Tagebûcher, III, 4, 30. Le 20 mai 1809, Gœthe enregistre : Reisebe-
schreibitng von Spanien von Tunss, probablement la traduction des Traveîs
through Portugal and Spain : Reisen durch Portugal und Spanien, 1776. — Le
21 mai, il note : « Abends die spanischen Reisebeschreibungen » ; le 25 :
« Einige spanische Sonette » ; le 26 novembre : « Spanische Reisen. »
4. Gœthe n'en donne point le titre exact. Il écrit simplement (III, 4, 285) :
Gescbicbte von Portugal und Spanien . Ce sont probablement les Annales d'Es-
pagne et de Portttgal, de Juan Alvarez de Colmenar, éd. d'Amsterdam, 1741,
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234 ARTURO FARINELLI
moitié du mois de mars 1812, il examina, avec le général Sebas-
tiani et ses aides de camp, des gravures anciennes et modernes
représentant Grenade et TAlhambra.
Dans les Tc^- und Jahres-HefUy où, comme on vient de le
dire, Goethe avait parlé en 1820 du Foyage de Laborde, il
loue Tannée suivante l'ouvrage fort connu et répandu de Hûgel,
Spanien und die Révolution^ un des plus importants, dit-il, parmi
les livres nouveaux sur l'Espagne '. Le 3 février 1823, il parle
longtemps avec Mùller de la guerre d'Espagne : « Il fallait,
pensait-il, venir au secours de la France et contraindre l'Espagne
richement ilustrées. Goethe les avait empruntées à la bibliothèque quelques jours
auparavant. Voir la note de la p. 414.
I. IVethe, I, ^6, p. 193 (1821) : « Von spanischen Erzeugnissen nenne ich
zuvôrderst ein bedeutendes Werk : Spanien und die Révolution. — Ein
Gereif ter, mit den Sitten der Halbinsel, den Staats-Hof- und Finanz verhàlt-
nissen gar wohl bdcannt, erôfïhet uns methodisch und zuverlâssig wie es in
den Jahren, wo er selbst Zeuge gewesen, mit den inneren Verhâltnissen aus-
gesehen und gibt uns einen Begriff von dem was in einem solchen L^de
durch Umwâlzungen bewirkt wird. Seine Art zu schauen und zu denken sagt
dem Zeitgeist nicht zu ; daher secretirt denn das Buch durch dessen unverbrû-
chliche Schweigen, in welcher Art Inquisitionscensur es die Deutschen weit
gebracht haben. » Quiconque lira ce livre^ paru en 1821 à Leipzig, et réim-
primé à Vienne en 1848, remarquera aisément que les idées politiques exprimées
par cet Autrichien conservateur, ami de Mettemich, s'accordaient souvent avec
les idées politiques de Goethe. — Toute révolution a dû engendrer, en
Espagne comme partout ailleurs, des maux incomparables. — Proclamer la
souveraineté du peuple équivaut à réduire la nation à Tétat de cadavre
(p. 129) : « Wehe dem Regenten eines Volkes, dessen Rechte verletzt sind,
wehe dem Volke eines Regenten, dessen Rechte verletzt sind ; in beiden Fàl-
len leidet dcr Staatskôrper, und um so heftiger je grôsser die Verletzung ist.»
— a Jeder Staat muss seine Lehre, seine Verfassung und Verwaltung haben,
denn Unglaube, Gesetzlosigkeit und Unordnung kônnen nur kurze Zeit dauern
und sind der Weg zu sicheren Revolutionen. » Ce baron Hûgen avait séjourné
plusieurs années en Espagne; il y était allé une première fois, en 1815, comme
secrétaire d'ambassade, et une seconde fois, en 18 18, après un voyage au
Brésil.
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GŒTHE ET L ESPAGNE 235
à Tobéissance coûte que coûte, par des mesures bien plus sérieuses
que celles employées auparavant ». » Il est des premiers en Alle-
magne à lire l'interminable roman de Salvandy, Alonso ou
r Espagne 'y il le trouve charmant, il y reconnaît une peinture
vraie et frappante des mœurs de l'Espagne, il en est ému, il en
recommence la lecture dès qu'il a fini le 4* volume, il écrit un
prologue enthousiaste à la traduction allemande, et son ravisse-
ment, presque incompréhensible aujourd'hui, se communique à
ses amis, à tout un cercle de poètes et d'écrivains. Il y eut, en
Allemagne, grâce à la propagande de Goethe, un culte véritable
pour cette Espagne factice que la Émtaisie romanesque de Sal-
vandy venait de décrire avec une surabondance de couleurs*.
Évidemment, Goethe voyait d'un mauvais œil la révolution
en Espagne. Il voulait la réintégration des Bourbons dans leurs
droits et le rétablissement du roi Ferdinand sur son trône. Toute
révolte lui semblait une violation condamnable des lois d une
nation. C'est ainsi qu'il approuve, en février 1824, les succès
du duc d'Angoulème, c'est ainsi qu'il souhaite à l'armée
1. Biedermann, Gespr.y IV, 208.
2. Voir Gœthe*s Werke^ éd. Hempel, XXIX, 714 ss. Don Alonso oder Spanien.
Eine Gtschichte aus der gegenwàrtigen Zeit von N, A. von Salvandy. Aus dem
Franiôsischen, Nebsi der Vorrede des Verf assers und einem tinleitenden Vorwort
von], W, von Goethe, Breslau, 1825-26 (5 vol.). — Le 9 janvier 1824, Goethe
parie de ce roman avec Mùller : « Viel erzàhhe er (Goethe) dann von « Alonso
et la révolution d'Espagne », historischer Roman in vier Banden à la Walter
Scott, woraus er nun seit vierzehn Tagen viel Aufklàrung ùber die inneren
Zustânde Spaniens geschôpft. Er lobte die Darstellungsweise hôchlich ; mir
rieth er ab, meine Zeit daran zu wenden und erweckte doch immer die Lust
dazu von Neuem. » Biedermann, Gespr., V, 16. — Sur le succès de cet Alonso
en Allemagne, voir Rev, critica, II, 9. Le Don Alonso a eu récemment son suc-
cesseur dans le Don Rafaël d'Ernest Daudet {Aventures espagnoles, iSoy-iSoS)^
Paris, 1895. Le ubleau qu'on y présente de l'Espagne et de sa révolution, l'his-
toire des amours de Godoy et les autres épisodes valent le tableau et les
épisodes romanesques de Salvandy.
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236 ARTURO FARINELLI
lise une victoire complète et définitive en Espagne'. Une
c'était à la fin de janvier 1824, il a un long entretien avec
iret Riemer au sujet des affaires d'Espagne. Il commence par
er lui-même dans ses grandes lignes un abrégé de l'histoire
nne de la péninsule, il décrit la lutte acharnée contre les
es, et l'isolement, l'opposition et les luttes des différentes
nces qui en dérivèrent. Il parle ensuite des conditions
rnes du pays et loue beaucoup le livre de Hûgel sur
igne et la Révolution. L'individu doit mesurer ses forces, se
1er à son rôle, ne point sortir des limites d'action prescrites
la nature. Dès qu'il se hasarde à toucher aux rouages
les des événements humains et qu'il s'avise d'être une partie
lUt dans ce monde, aussitôt qu'il commence à agir d'après
ées, il marche inévitablement à sa ruine*.
I ne conçoit pas cet intérêt assidu pour l'Espagne et sa
lée sans reconnaître chez Gœthe, indépendamment de ses
politiques, un sentiment de sympathie et d'amour pour
nation si méconnue, si déchue de sa grandeur primitive et
tenant si bouleversée et si tristement gouvernée. Mais le
, qui, à plusieurs époques de sa vie, brûla du désir de voir
e, n'éprouva jamais aucune attraction sérieuse vers l'Espagne,
s lettres de Humboldt, ni l'ouvrage de Caroline sur les
Jiedermann, Gesp,, V, 29. Platen a lui aussi exprimé sa « Sehnsuchti»
'Espagne dans tes vers qu'il composa en 181 7 : « Lockt es auch dich ins
, etc. »
Jiedermann, Gesp., V, 96 : « ... Man muss nursich auf sich selbst zurùck-
, das Rechte still in angewiesenen Kreisen thun. » Si je ne me trompe,
: se souvenait ici de la conclusion du Ehn Alonso : « Je crois qu'en effet
nier devoir de ce monde est de mesurer la carrière que le hasard nous a
dV borner nos voeux, de chercher la plus grande, la plus sûre des jouis-
dans le charme des difficultés vaincues et des chagrins domptés : peut-
i dignité, le succès, le bonheur intime lui-même ne sont-ils qu*à ce
Vlais pour arriver à cette résignation vertueuse il faut de la force, une
nimensc. »
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GŒTHE ET L ESPAGNE 237
tableaux en Espagne, ni les descriptions de voyages et d'autres
livres n'ont pu éveiller dans Tâme de Goethe la « Sehnsucht »
pour l'Espagne que Tieck, les deux Schlegel, Clemens Brentano
et d'autres poètes romantiques ont éprouvée. Déjà au printemps
de 1800, Goethe était presque décidé à ne jamais mettre le pied
en Espagne. Il écrit en avril à G. Schlegel qu'il aime à s'instruire,
d'après ses conseils, sur la littérature espagnole : « Un pays
qu'on ne visitera jamais soi-même, intéresse vivement lorsqu'on
lit les descriptions de voyageurs sagaces. » Et à G. de Humboldt,
ce voyageur sagace, le poète avait écrit, trois mois auparavant,
qu'il venait d'aborder de nouveau les écrivains de l'Espagne, qu'il
achevait de lire avec grand plaisir la Numancia de Cervantes *.
I. Briefe, XV, 10 : « Sogar habe ich raich den spanischen Schriftstellern
wieder genâhert, und neulich das Trauerspiel Numancia von Cervantes mit
vielem Vergnûgen gelesen. » Cette tragédie, qui ne fut publiée, comme on
sait, qu'en 1784, lui avait été recommandée par G. Schlegel, quiTavait lue lui-
même dans un exemplaire de la bibliothèque de Gôttingue (Briffe, XV, 308).
Le 30 novembre 1799, Goethe note dans son Noiiibnch : « Numancia von Cer-
vantes ausgelesen » (Œuvres, III, 2, 272). — En 1800, F. Schlegel appelait déjà
le drame de Cervantes : « die gôttliche Numancia » (Gesprâche ûher die Poésie,
éd. Minor, II, 350). Une année auparavant, dans le brillant plaidoyer de VAtlje^
neum en faveur de Cervantes, c*étaient les Novelas qui étaient « gôttlich » aux
yeux du même critique. A la fin d'une lettre à Fouqué, en 1809, Rahel promet
de parler de Gœthe et de la Numancia, ce qu'elle oublia de faire dans la suite.
« Kûnftig von Numancia und Gœthe » (RaM, Ein Buch des Andenkens, etc.,
I, 453). — Gœthe a dû perdre son goût pour la Numancia, à en juger par un
aveu de Riemerdu i*»" février 1808 (Biedermann, Gesp., II, 197) : « Mittag
allein mit Gœthe. Ucber das Trauerspiel Numancia \m Spanischen scheint
ihn aber spàter zu missbilligen. » Rappelons ici ce que Platen écrivait de la
Numancia dans une lettre à Fugger du 12 avril 1820 : « Die Numancia habe
ich geendigt. Es ist eine herrliche kràftige Sprache darin und viele Schônheiten,
doch ist mir die ganze Zusammenstellung des Trauerspiels nicht recht drama
tisch vorgekommen. » — En 1803, G. Schlegel ajoutait à sa traduction de
trois drames de Calderon un fragment de la traduction de la Numancia, le
discours bien connu de Scipion {Spanisches Theater — Scfjauspieîe des Don Pedro
Calderon de la Barca, 2 éd., par E. Bôcking, Leipzig, 1845, pp. xxvii ss.). La
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238 ARTURO FARINELLI
Gardons-nous de donner à cet aveu une valeur qu'il ne saurait
avoir. En fait de littérature étrangère, Gœthe aimait à voltiger
comme un papillon de fleur en fleur. Presque en même temps que
les auteurs espagnols il venait de lire les auteurs anglais, comme
il l'écrit à Schiller le 6 décembre 1799 ; il lut une dissertation de
traduction entière de la Numancia de Fouqué n*ayant paru qu'en 1809 (dans
le Taschenhuch fur Freunde der Poésie des Sùden, I, Berlin, 1809, bei Julius
E. Hitzig; elle fut imprimée aussi à part à Berlin en 181 1), Gœthe était forcé
d'interpréter tant bien que mal l'original espagnol. M. Schuchardt, dans son étude
Gœthe und Calderon (Romanisches tind KelHsches^ Berlin, 1886, p. 428), et
Herford dans son article On Gœthe and Calderon {Publications of the English
Gœthe Society, London, 1886, VI, 58) se sont demandé si Gœthe savait lire
l'espagnol. Herford dit fort bien que Gœthe « had at least the uncritical facî-
lity in reading Spanish which is often little more than the corollary of a
Sound knowledge of Italian. » Outre l'aveu de Gœthe à Riemer (août 1807) que
M. Schuchardt rappelle, d'autres encore nous amènent à conclure que Gœthe
se donnait quelquefois la peine de lire l'espagnol et même le portugais. Humboldt
envoie au poète, en novembre 1801, un traité portugais sur les couleurs, de
Diego de OaLXVÛho t^m^2iyo(pissertaçào sobre as côres primitivas, 1788) ; ne dou-
tant guère qu'il réussirait à le comprendre : « Ich gebe Gentz ein kleines portu-
giesisches Buch ùber die Farben. Es enthàh eine Théorie, die mit der Jhrigen sehr
âhnlich scheint und ist von demehemaligen portugiesischen Gesandten in Madrid,
der es mir geschenkt hat. . . Ich zweiHe nicht, dass sie des Portugiesischen mâchtig
genug sind, diesc Kleinigkeit zu verstehen, und im Fall Sie es intéressant fîn-
den, ZM ûbersetzen. Macht es Jhnen indess nur einige Mùhe, so schickenSie
mir das Bûchelchen. » Gœthe répond à Humboldt le 29 novembre 1801 :
« Fur die portugiesische Schrift danke ich recht vielmals, ich kann damit so
ziemlich zurechtkommen. » Dans une lettre à Knebel, sans date, probablement
du commencement de 1803 {Gœthe Jahrh.,Vll\, ijS ; Briefe, XVIII, 7), Gœthe
demande un dictionnaire espagnol pour juger de la traduction allemande d'un
drame de Calderon. Il s'agit évidemment de la traduction de Schlegel. Une
fois même, Gœthe pensa augmenter le petit capital de mots espagnols qu'il
possédait. Voss, qui vivait dans l'intimité du poète, raconte une fois (automne
1805) à Welcker, l'ami de Humboldt, que Gœthe prenait note de plusieurs
mots des livres espagnols qu'il recevait de la bibliothèque de Gôttingen (Bie-
dermann, Gespr,, VIII, 294). Le 25 mai 1809, Gœthe note dans ses Tc^ehû»
cher (III, 4, 51) : « Einige spanische Sonette. » En 1821, Gœthe ayant reçu de
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i
GŒTHE ET L ESPAGNE 239
Malone sur la chronologie des drames de Shakespeare, une tra-
gédie et une comédie de Ben Jonson, deux pièces apocryphes de
Shakespeare, etc. Il n'y eut que deux poètes espagnols que Gœthe
connut et étudia vraiment : Cervantes et Calderon. Tous les
autres, même Quevedo dont il lut des fragments du Gran Tacaho
dans le Maga:(in de Bertuch ' , même Lope de Vega dont
j'ignore s'il goûta quelques comédies médiocrement traduites,
que Malsburg lui avait dédiées *, même Guillen de Castro dont
Perthes la première partie de la FJoresta de Rimas antiguas castellanaSyde Bôhl de
Faber, il note dans les Tag- und Jahres-HefteQ., s^, 194) : « Bine spanische
Blumenlese durch Gefàlligkeit des Herm Perthes erhalten, war mir hôchst
crfreulich; ich eignete mir daraus zu was ich vermochte, obgleich meine
geringe Sprachkenntniss mich dabei manche Hinderung erfahren liess. » Plus
tard, Gœthe avouait à ses amis que, puisque les Allemands avaient de nature
le talent de bien traduire, et qu^on avait en fait d'excellentes traductions, il
ne valait pas la peine de perdre son temps à Tétude du grec, de Titalien et de
Tespagnol (Biedermann, Gespr.y V, 124). — Bûrger possédait l'espagnol bien
mieux que Gœthe. On assure qu'il l'apprit avec zèle à Gôttingen avec ses
amis Boie, le baron de Kielmannsegg et Sprengel, et qu'il composa même une
Nouvelle en espagnol. « Boie, écrit L. Ch. Althof (Einige Nachrichten von den
vornehmslen Lehensumsiàuden GoU. Aug, Bûrger^ s y vol. V des Œtnrres de
Bûrger, Gôttingen, 1829, p. 194), verwahrt noch einc Novelle, welche Bûr-
ger damais, durch eine Wette veranlasst, in spanischer Sprache schrieb. »
1. Voir sa lettre à M«e de Stein du 3 mai ijSo^Briefe, VU, 219) : «Mittags
war ich beym Misel, dann stellte ich einen Ritter fast im Gusto von Takanno
vor. » Le 21 juin 1809, Chr. Vulpius écrivait à August von Gœthe {Gcethe^
Jahrb.y X, 37) : «Ei,Philanderist ein herrlicher Kerl ! Erkômmt dem Quevedo
oft nahe, und hat auch viel aus dessen Tràumen gewonnen. » C'est ce que
Moscherosch lui-môme avouait dans l'introduction du Philander. On trouva en
Allemagne l'aventurier de Quevedo assez intéressant pour le rneitre en scène,
comme jadis Don Quichotte et Sancho Panza, et lui faire chanter des airs et
des duos. Gœthe a évidemment connu l'opéra en deux actes de Koreff, Don
Tacagno, qu'on joua à Berlin pour la première fois le 12 avril 181 2. Voir Schàffer,
Hartmann, Die kôniglichen Theaier in Berlin, Berlin, 1886, II, 117, et Mend-
hQim, Die Lyriker und Epiker der kîassischen Période, Stuttgart, 1895 (Deutsche
Nat.Litt., no 135).
2. Voir l'introduction à mon livre Griîlpar:(er und Lope de Vega, Berlin,
1894, p. 26.
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240 ARTURO FARINELLI
il semble avoir comîu le Cid\ même Moreto dont il admirait
sans doute la Doha Diana^ souvent jouée en Allemagne,
n'étaient que lettre morte pour lui. Cervantes et Calderon repré-
sentaient pour Gœthe, comme pour la plupart des poètes alle-
mands de son temps, toute la littérature espagnole. Gœthe
aimait passionnément Cervantes, il s'inclinait respectueusement
devant Calderon. Dès sa jeunesse il s'était pénétré des idées et de
l'esprit du roman immortel de Cervantes ; il ne connut les drames
de Calderon qu'à un âge avancé, lorsque, après le tumulte et
Teffervescence des passions, le calme s'était fait dans son cœur.
L'admiration pour le génie de Calderon eut son flux et son
reflux. Gœthe versa des larmes à la lecture du Principe perfecto ;
mais au déclin de la vie, l'enthousiasme se refroidit sensible-
ment : Gœthe s'était bien aperçu que l'imitation de Calderon
avait été funeste à l'Allemagne; à Cervantes, au contraire,
Gœthe était attaché par des liens indissolubles, Cervantes lui
était congénial, il l'aima toute sa vie. Ce que Gœthe
emprunta à Calderon se réduit à un fragment de drame, à
quelques détails de forme et à quelques idées qui regardent
plus la technique du drame que son essence véritable; mais ce
qu'il doit à Cervantes est bien plus considérable; l'œuvre du
grand humoriste espagnol est entrée par de petits canaux, que le
temps n'a jamais obstrués, dans le grand fleuve de la création
épique de Gœthe.
L'histoire du culte inconstant que Gœthe voua à Calderon
fera partie d'un volume de prochaine publication sur Calderon
et le Calderonisme*. L'histoire des rapports entre Gœthe et
î. Il faut le supposer, du moins, d'après ce que Malsburg en dit dans la pré-
face de sa traduction : SUrn^ Scepter und Blume, Dresdcn, 1824, p. xxxvin.
2. Je tiens à en avertir ici le lecteur. Il pourrait paraître sans cela bien
étrange de passer sous silence les nombreux rapports entie Gœthe et Calderon
dans une étude qui, pour rapide et légèrement esquissée qu'elle soit, a pour
titre Gœthe et r Espagne. C'est dans ce livre sur le Calderonisme que l'étude de
la versification de Goethe dans ses rapports avec l'Espagne aura sa place.
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GŒTHE ET L ESPAGNE 24 1
Cervantes, l'étude des sources cervantines dans les romans et les
nouvelles, et même dans quelques pièces dramatiques de Gœthe,
fournira matière à un livre des plus curieux et des plus instruc-
tifs, qu'un autre critique, plus érudit et plus profond que moi, ne
manquera pas d'écrire tôt ou tard.
Il n'est pas aisé d'établir à quelle époque Goethe eut la
première connaissance du chef-d'œuvre de Cervantes. Nul douté
qu'il n'ait lu le Don Quichotte avant 1777, avant la traduction
de Bertuch qui a eu beaucoup de succès en Allemagne. En 1780,
Gœthe écrit à M™*^ de Stein qu'il rivalisait dans ses similitudes
(Gleichnisse) avec les proverbes de Sancho '. Au plus fort des
affaires, dans l'été de 1782, c'est Cervantes qui console le poète :
« Cervantes, écrit-il à M"** de Stein, me tient maintenant
au-dessus des actes, comme une ceinture de liège soutient le
nageur *. » L'année suivante, il prie M""* de Stein de lui envoyer
les dessins dont Chodowiecki avait illustré la traduction du Dofi
Quichotte de Bçrtuch K II goûtait même, ce qui lui fait quelque
peu tort, la fade traduction de Florian, que Guillaume Schlegel
devait lui procurer en 1800, volume par volume^; il connut
1. BrUfe, IV, 292 la in Gleichnissen lauff ich mit Sanchos Sprùchwôrtern
um die Wette. »
2. G(et1)es Briefe an Frau von Stein, II, 68, et Briefe^ VI, 35 (9 août 1782) :
« Cervantes hàlt mich jezo ùber den Ackten wie ein Korckwamms den
Schwimmenden. » Gœthe emploie la même comparaison dans une lettre à
Knebel, antérieure de quelques mois à la précédente (3 février 1785, Eriefe,
V, 257) : « Die Stein hàlt mich wie ein Korckwamms ùber dem Wasser, dass
ich mich auch mit Willcn nicht ersaufen kônnte. » M™« de Stein et Cervantes,
voilà, presque à une même époque, les deux grands ressorts de Gœthe.
3. Lettre du 21 juillet 1783 (Briefe, Wl, 178). Les trente dessins de Chodo-
wiecki ont été gravés par Berger (Leipzig, 1781). Voir la belle monogra-
phie de Œttingen, Daniel Chodowiecki. Ein Berliner Kùnstlerkben im 18. Jahr-
hundert, Berlin, 1895, p. 127 s.; 270.
4. Lettredu 12 juin 1800. Britfe, XV, 84. Le 17 mai 1799, Gœthe écrit dans
son Noti^buch (III, 2, 249):« Auftrag wegen Don Quixote » ; le 23 septembre
il nomme encore le Don Quixote avec d'autres livres.
Rau< hispaniquf. 16
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ARTURO FARINELLl
ui était inévitable, la traduction de Tieck qui avait
I bruit à son apparition ' ; il envoya le Dan Quichotte
Stein le 26 avril 1800. Enfin il ne manquait pas de
aux sources claires et rafraîchissantes de Cervantes
fois que l'occasion se présentait, surtout lorsqu'il
ses petits contes et ses grands romans, le Wilhelm
îs Wahlvervmndtschaften^.
si Goethe connaissait la traduction du Don Quichotte de Soltau
formé que Fr. A. Eschen, Tami intime du musicien Reichardt,
nême temps que Tieck (après 1797) une traduction du célèbre
et ses collègues, les deux Schlegel surtout, ont fort bien su faire
m de leur rival. Voir A. Eschen, Frieiirich August Eschen. Einver-
hier aus der Zeitunserer Classiker. Arch. f. Literat,, XI, 562 ss. ;
\riefe an seinen Brader fVilheîm, hrg. v. O. Walzel, Berlin, 1890,
jctobre 1797). Trouvera-t-on quelque part les papiers inédits de
u connu, qui mourut si jeune, en Suisse, à Taube des plus chères
- Goethe parle une fois dans un entretien avec MùUer (février 1819
n, Gespr., IV, i) d'une troisième et d'une quatrième partie du
, écrites par le rival de Cervantes : « Der dritte und vierte
Don Quixote ist zuerst von einem Andern und dann erst
îrvantes selbst geschrieben. Er hatte den guten Tact gebabt mit
heilen enden zu wollen, denn die v^ahrcn Motive sind damit
lange sich der Held lUusionen macht, ist er romantisch, sobald
)pt und mystificirt wird, hôrt das wahre Interesse auf. » Évi-
xthe préférait de beaucoup la première à la seconde partie du
u 15 juin 1780, dans /iC. L. von KneheU Liteiarischer Nachiass und
116 : « An Bertuch ist aus Anspach die Uebsrsetzung der Cervan-
len gesendet worden. Sie interessiren mich sehr. Der Ton ist
Schreibart und Diction ausserordenilich schôn. Es dàucht mich
er hie und da das hohe Alter des Verfassers durch, denn hie
schônsten Wàrme kommt unertràgliche Kàlie ; es hat mich in
seltsame Gleichheit mit Wieland'schen Unvollkommenheiten
> La traduction des Nouvelles avait paru à Leipzig en 1779.
vellen des Miguel de Cervantes Saavedra Verfasser des Don Quixotte.
f aus dem Originale ûberset^t. Soden, le traducteur, avouait dans
c'était sur le conseil de Beriuch qu'il avait entrepris ce travail
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GŒTHE ET L ESPAGNE 243
Goethe a connu très probablement en 1780 les Novelas de
Cervantes, en même temps que le duc Auguste de Saxe. C'est
cette année-là que le duc écrivit à Knebel qu'il avait lu la tra-
duction allemande des Nouvelles^ et qu'il les trouvait fort intéres-
santes et d'un fort beau style; les défauts qu'elles offraient
pouvaient se comparer aux imperfections des Nouvelles de
Wieland. Ce n'est cependant qu'une quinzaine d'années plus
tard, lorsque Gœthe compose son Wilhelm Meister, que le poète
les nomme dans ses lettres. Ce n'est qu'en décembre 1795 qu'il
en parle à Schiller; ce n'est qu'alors qu'il les proclame un véri-
table chef-d'œuvre, qu'il les trouve complètement de son goût :
« J'ai trouvé dans les Nouvelles de Cervantes un trésor véritable
qui m'amuse et m'instruit à la fois. Combien on doit se réjouir
lorsqu'on trouve soi-même bon ce qui a été reconnu comme
fort pénible. Ces Nouvelles, quoique défectueuses dans la traduction des
poésies nombreuses qu'elles renfermaient, firent fortune et se répandirent bien-
tôt dans le public. Wieland les recommanda en 1800 dans son Teutscher Mer-
kur (^Bilan:^^, p. 254) : « Die Novellen des Cervantes hatten wir bisher nur in
einer schlechten und au s dem Franzôsischen gezognen Uebersetzung (c'est la
traduction vraiment perfide de Conradi, parue en 1753, et faite sur celle en
français de Tabbé de Chassonville) ; jetzo sînd auch sie aus dem Originale und
im Geiste ihres unsterblichen Verfassers ùbersetzt worden. » Einsiedel, l'ami
bien connu de Gœthe, préférait cette traduction à celle postérieure de Soltau.
Il voulait traduire laGitanillaen 181 1, dix ans avant que Wolfine composât sa
Preciosa, et il écrit à ce sujet à Knebel (i«r mars 181 1, Liter. Nachlass, I,
248) ; « Du hast mir Lieber, durch die ùberschickte Uebersetzung der Novel-
len des Cervantes eine sehr grosse Frcude gemacht Sehr gut war es, dass
Du mir die altère Uebersetzung — von der içh nichts wusste — empfohlen
hast; sie geht der spàteren unendlich vor ; Es ist mein Vorsatz, das
Zigeunermâdchen in Wilhelmsthal zu ùbersetzen. Grossmùthig und sehr hilf-
reich wàre es, wenn Du die Romanzen, die darin vorkommen, zu ùbersetzen
îibcmehmen wolltest : ich wùrde Dir das Spanische ausschreiben. » Einsiedel
renonça bientôt à son projet. D'autres Allemands traduisirent les Novelas :
Soltau, Siebmann, Fôrster, Mûller, Keller, et, mieux que personne, Baum-
stark (Regensburg, 1868).
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244 ARTURO FARINELLI
tel par d'autres, et comme il est plus aisé de suivre son chemin
lorsqu'on voit des ouvrages conçus d'après les principes que
nous suivons (Gœthe et Schiller) dans notre mesure et dans
notre cercle (nach unserem Masse und unserem Kreis) ! »
A trois siècles de distance, Cervantes trouvait en Allemagne
des amis, des frères qui, bien qu'ils fussent fils d'une tout autre
culture, psychologues d'une tout autre classe d'artistes psycho-
logues, pensaient et écrivaient comme lui. Henri Voss nous
apprend que Gœthe lisait encore en 1804 les Nouvelles de
Cervantes, lues et admirées aussi plus tard par Henri de Kleist ' .
Celui-là ne saura jamais apprécier à sa juste valeur l'in-
fluence exercée par Cervantes sur Gœthe qui, entraîné par un
certain courant de la critique moderne, recherchera péniblement
les menus détails, les motifs, les images que l'Allemand a pu
emprunter à l'Espagnol. Que ces emprunts soient réels ou ima-
ginaires, l'action véritable exercée par Cervantes doit être
recherchée dans les souvenirs inconscients que Gœthe mêlait et
assimilait à ses ouvrages, dans la transformation, j'oserais dire
dans la transsubstantiation que les idées du grand humoriste
espagnol ont subie en devenant le patrimoine de Gœthe, dans les
enchevêtrements des réminiscences à différentes époques de sa
vie, dans quelques secrets de forme et de style, dans quelques
légères pointes d'ironie, dans la peinture des personnages. En
recherchant ainsi ce qui a librement coulé de la veine cervan-
tine dans celle de Gœthe, on aura des lumières nouvelles sur
les ouvrages du poète allemand, sur les petits contes *, sur les
1. Voir la lettre de H. Voss à K. Solger, de Weimàr, 24 février 1804 :
a Nun lisst Gœthe die Cervantischen Novellen die ihm Frcude machen »
(Arch. fiir LUieraturg.y XI, 119).
2. Je crois à une influence, légère sans doute, de Tépisode de Girdenio
dans le récit de Gœthe, DU giUen IVeiber, qui contient en germe Tidée des
WahlvenvandlschajUn, contrairement à ce qu'en dit B. SeufFert dans le Gœthe
JaJjrh.^ XV, 126 s. Les Unierhaltungen deutscher Attsgewanderten montrent
aussi, à mon avis, la trace de la lecture assidue de Cervantes.
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GŒTHE ET L ESPAGNE 24 S
deux parties du fVilhelm Mcisiery sur cette ravissante figure de
Mignon surtout, qu'on a rapprochée de la fameuse Gitanilla ',
sur les Wahlveiwandtschaften * et d'autres ouvrages qui résisteront
à la poussière des siècles et au changement perpétuel de nos
goûts, de nos idées et de nos aspirations.
Une chose avait frappé les contemporains de Goethe : c'était
la ressemblance indéfinissable entre le grand roman de Goethe et
le Don Quichotte de Cervantes. F. Schlegel avait beau répéter
que toute comparaison des deux chefs-d'œuvre n'amenait aucun
résultat, que les ressemblances prétendues n'étaient qu'imagi-
naires, qu'au fond, les deux romans appartenaient à deux genres
1 . Ce rapprochement vient d'être fait dans une note superficielle et insigni-
fiante de la Deutsche Rundschau, 1897 (mars), p. 473. Je ne doute guère que
Goethe ait préféré lire les Nouvelles de Cervantes dans la traduction allemande, ,
mais fallait-il en conclure : « denn dafûr, dass Goethe spanisch vers^anden, feh-
len die Beweise » ? Sur le type de Mignon, voir Boite, Mignon Urhildj confé-
rence faite à la « Gesellschaft ftir deutsche Litteratur », le 21 octobre 1896, ainsi
que la note Mignon Urhildj dans la Chronik des Wiener Gatlx-VereinSyWy i,
2, et Euphoriouylly 5 58. — La délicieuse figure de Valeria, dans le drame peu lu
aujourd'hui de Clemcns Brentano Ponce de Léon y rappelle, à mon avis, bien plus
que Mignon, la Gitanilla de Cervantes.
2, Une ressemblance purement extérieure entre les Novelas de Cervantes et
les fVahlverwandtschaJten de Goethe a été remarquée par Gervinus dans sa Gesch.
der deutsch. Nationallit. (4« éd.), V, 790. Platen est peut-être le seul qui ait
rapproché les Wanderjahren du Persiles de Cervantes. Il écrit le 4 octobre 1821
à Fugger : « In der Idée des Ganzen, gar nicht im Einzelnen, hat das Buch
(Persiles) eine auflallende Aehnlichkeit mit den « Wanderjahren » nur dass
hier die beiden Entsagenden umherirren, bald sich wieder finden, bald wieder
durch ein neidisches Geschick getrennt werden, und endlich in Rom auf
immer vereinigt. Allenthalben treflfen sie andere Liebespaare, die durch die
abenteuerlichsten und mannigfaltigsten Begegnisse befôrdert oder gehindert,
ihre gegenseitigen Schicksale mittheilen ». Je crois que Goethe n*aura pas
manqué de lire le roman de Cervantes dans la traduction de Soden, parue
à Atîspach en 1782, en 3 volumes : Ahentheuer des Persiles und der Sigismunde
eine nordische Geschichte, ou dans celle de Theremin, parue en 1809. (Un frag-
ment de la traduction de Theremin avait paru dans la Zeitung fur die élégante
/Fé»//, décembre 1806.)
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246 ARTURO FARINELLI
de poésie tout à fait différents *, on ne se lassait point des
comparaisons; Schelling en faisait dans ses célèbres Vorlesungen
ùber Philosophie der Kunst; les femmes, surtout les plus spirituelles,
s'y plaisaient, telle Dorothea Schlegel, telle Rahel \
En dehors de Cervantes et de Calderon, ces deux grands oracles
de la poésie espagnole pour les Allemands, Goethe, nous venons de
le dire, n'avait qu'une idée bien vague de la littérature espagnole.
Ni Guillaume de Humboldt, ni les deux Schlegel, ni Tieck, ni
d'autres critiques n'ont pu lui fournir des lumières considérables
à ce sujet. Le 29 mai 1802, Goethe dirigea la représentation de
VAlarcos de F. Schlegel ; il osa défendre ce drame détestable
1 . Voir la longue critique de F. Schlegel des Œuvres de Goethe, dans les
Heidelberger Jahrbùcfjer, !« année, !« partie (1808), p. 176 ss.
2. Rahel surtout, qui avait surpris Goethe lisant Cervantes, aimait à rappro-
cher les deux maîtres. Voir Rahel, Ein Buch des Andenkens (Berlin, 29 janv.
1822), III, 59 : « Ich habo jetzt Wilhelm Meisters Lehrjahre wieder gelesen.
Wie ist es môglich einen Zwciten Don Quixote zu fassen, zu erfinden und dar-
zustellen ! Kùsst euch, Cervantes und Gœthe ! etc. Adam Mùller (Vorlesungen
ûher deuische Wissenschaft und Lilteratury 1806, p. 50 s.) pensait que « fur den
Gœthe*schen Roman in der ganzen Geschichte der Litteratur nur im Don
Quixote einen einzigen weltumfassenden Pendant gebe. » Heine, lui aussi, ne
manqua pas de rapprocher Goethe de Cervantes dans sa belle introduction au
SinnreicJjer Junker Don Quixote. Aus dem SpaniscJjen ûherset\t^ Stuttgart, 1837.
« Wie an Shakespeare, erinnert Gœthe bestàndig an Cervantes, und diesen
àhnelt er bis in die Einzelheiten des Stils, in jener behaglichen Prosa, die von
der sûssesten und harmlosesten Ironie gefarbt ist. Cervantes und Goethe
gleichen sich sogar in ihren Untugenden, in der Weitschweifigkeit der
Rede. » Même Grillparzer a comparé le Meister au Don QuicJjotte (3 décembre
1843, A. Foglar, Grill parier' s Ansichlen ùber Litteratur, Bûhfte und Leben,
Stuttgart, 1891 ', p. 23) : «Den Wilhelm Meister nenne ich immer den deuts-
chen Don Quixote, nicht um damit eine Nachahmung zu bezeichnen, sondem
in dem Sinne, dass Gœthe den Nationalfehler der Deuischen, das Schwanken und
Tappen in der Kunst, so wie Cervantes den spanischen ûberspannten Herois-
mus, schilderte. j) Dans le dialogue Friedrich der Grosse und Lessing de Grill-
parzer (Œuvres *f XI, 201), le roi dit du romaa de Gœthe : « Es ist der
deutsche Don Quixote und steht an Werth dem spanischen nicht nach. »
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GŒTHE ET L ESPAGNE 247
contre les attaques souvent rudes du public, sans se soucier
nullement de Tétrange coloris espagnol que Schlegel avait mis
presque à son insu dans la pièce ^ Il lut en octobre 1803 les
Bhmtttstràusse que Guillaume Schlegel lui envoya le 27 sep-
tembre de cette même année, et qui contenaient aussi quelques
petites fleurs de poésie espagnole et portugaise; il écrit au tra-
ducteur qu'elles lui avaient donné Tidée d'un monde nouveau '.
En 1808, il trouva instructive et fort spirituelle, mais aussi fort
étrange, une leçon de Adam MûUer sur le drame espagnol, que
Henri de Kleist lut également, mais heureusement sans en pro-
fiter ^ Il s'empressa de lire Tannée suivante les leçons fameuses
de Guillaume Schlegel sur la poésie dramatique et les beaux
dithyrambes sur la poésie romantique et chevaleresque de
l'Espagne ^, Il goûta pareillement, en 1809, quelques fragments
des Lusiades dans la traduction de Seckendorff'5.
Peu de livres cependant ont été plus goûtés par Goethe
que le petit recueil de romances espagnols, traduits en 1823
1. Voir sur ce drame, que je n'ai jamais goûté, Tétude de E. Gorra, Un
dramma di Federico Schlegel y dans hNuova Anlole^ia^ i*»" octobre et 16 décembre
1896.
2. Lettre du 2 octobre 1803. — Voir aussi la lettre à G. Schlegel, du
26 février 1804 (Briefe, XVII, 80).
3. Voir ce que Gœthe écrit dans les Tag- utid Jahres-Hefle (I, 36, 388) :
« Amphytrion von KUist erschien aïs ein bedeutendes aber unerfreuliches
Meteor eines neucn Literatur-Himmels, an welches sich Adam Mûller*s Vor-
lesung ûber spanisches Dramâ, wohl geistreîch und belehrend anschloss aber
auch naçh gewissen Seiten hin eine besorgliche Appréhension aufregte. Une
partie des Vorlesutigen ûber dramatisch Poésie utid Ktinst, de A. Mûller, avait
paru dans le journal Phobits (VII St., juillet 1808, p. 3 s.) : Vom Clxirakter
der spanischen Poésie,
4. TagebùcUr, 31 août 1809, 2 et 6 septembre 1809 (III, 4, 57, 251).
5. Tag'Utid JahreS'Hefte^ I, i^, 4i- — Vers 1827, Goethe lut aussi les
charmantes petites pièces du Théâtre de Clara Gaïul, de Mérimée, qui don-
naient une peinture frappante, quoique peu exacte, des mœurs de l'Espagne.
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ARTURO FARINELLI
iges (Beauregard Pandin) '. Ces romances ne donnaient-
i dans leur simplicité naturelle, de même que le Don
te de Cervantes, une image vive et frappante de la
ilité espagnole ? Les côtés saillants du caractère espagnol
lévoilaient-ils pas ici mieux que dans tout autre genre de
que le Wunderhorn de Arnim et de Brentano parut,
, qui trouvait le recueil précieux et charmant, ne manqua
conseiller aux deux poètes de donner bientôt une suite à
avail, de ne point négliger dans une seconde partie la
populaire des nations étrangères, telles que l'Angleterre,
[îce, l'Espagne et l'Italie ^ Les recueils de romances
3ls de Grimm, de Depping, de Dîez, de Huber, de F.
le tardèrent pas à paraître. Jamais l'Allemagne n'avait
; un enthousiasme pareil pour cette mine intarissable de
populaire. Le numéro de novembre 1822 du Gesellschaf-
tenait les premiers romances espagnols, traduits par
. Gœthe les lut et les trouva admirables K La collection
parut bientôt à Berlin; Gœthe en donne un compte
inische Rofnanien, ùberset^i von Beauregard Patiditi, Berlin, 1823. Voir
les romances Amor un der Tod auf Reisen (n© 73), Graf Alarcos
42).
uvreSy édit. Hempel, XXIX, 398 ; Biedermann, Gespr., X, 44.
ns ses Bruchstûcke einer Reise durch dos sûdliche Frankreich, Spaniett und
, Leipzig, 18 10, p. 63. En parlant de la Numancia de Cervantes,
ittaquait vivement la croyance des traducteurs qui exagéraient la per-
^t la souplesse de la langue allemande : a Hiernach môchte sich die in
Tagen so hoch gepriesene universelle Nachahmungsfàhigkeit unserer
bey scharfer Prùfung, grôsstentheils in einen schmeichlerischen
uflôsen. » Gœthe, nous le savons, était d'un autre avis. Jariges a bien
ie TEspagne par ses traductions et par ses critiques très sensées du
spagnol, traductions et critiques qu'on oublie trop facilement aujour-
e pauvre écrivain n'a pas même eu l'honneur d'être admis dans la AU-
kiUsch Biographie,
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GŒTHE ET L ESPAGNE 249
rendu très favorable et la recommande au public '. C'était au
fond la même couche qui avait produit le chef-d'œuvre de
Cervantes, la quintessence de l'esprit espagnol. Lorsqu'on lit
ces romances, on se sent entraîné par des sentiments opposés.
On est tantôt porté au sublime, tantôt rabaissé au vulgaire.
Jamais ils ne nous blessent et ne nous brisent le cœur^ jamais
ils ne déroulent à nos yeux des tragédies poignantes. Tout
se termine bien, et nous nous souhaitons une humeur pareille
pour chanter ou entendre chanter ainsi. U y a de la grandeur au
fond de ces romances, un sérieux véritable, une conception de la
vie pas commune du tout, et aucune sentimentalité. L'ironie
perce çà et là ; le ridicule va jusqu'à l'absurde, mais sans jamais
se dégrader, sans tomber dans le trivial. On reconnaît aisément
une nation qui a eu son ère de puissance et dont la vie a été et
est actuellement encore très tournée vers les choses de l'esprit.
Nous terminerons, par ce jugement assez flatteur pour l'Espagne,
cette légère et rapide esquisse des relations que le plus grand poète
de l'Allemagne a eues avec la plus méconnue et la plus malheureuse
peut-être des nations de l'Europe. Dans sa vieillesse bienheureuse
et olympienne, Gœthe n'a goûté que très rarement les produits
de la littérature espagnole. Il désirait pourtant, comme il l'écrit à
la mort de Fernow (1808), que tout ce que les peuples étrangers
avaient produit en fait de littérature pénétrât facilement en
Allemagne et qu'on pût en profiter sans effort et en tout temps.
Il avouait, cinq ans avant sa mort % qu'il éprouvait un plaisir
véritable à étudier les nations étrangères et qu'il conseillait à
tout le monde de les étudier. A l'âge où nous sommes, ajoute-
t-il, une littérature nationale signifie peu de chose. Tâchons de
parvenir bientôt à cette littérature universelle tant souhaitée.
Goethe était bien l'âme des poètes, l'âme des traducteurs, le
1 . ŒuvreSy éd. Hempcl, XXIX, 606 ss.
2. 31 janvier 1827. — Biederraann, Gespr,y VI, 46.
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250 ARTURO FARINELU
grand patriarche de la littérature dans son pays, le grand cosnoto-
polite littéraire après Rousseau, et bien mieux que Rousseau.
Il a voué une partie presque imperceptible de sa vie à l'étude
de l'Espagne, de ses mœurs, de son histoire, de ses institutions,
de son art et de sa littérature. L'Italie a exercé toujours sur son
âme un attrait bien plus puissant que l'Espagne. Lorsque Gœthe
s'est intéressé aux événements politiques de la péninsule, il l'a
fait en dilettante curieux, sans laisser autre chose qu'un pâle
reflet de ses lectures, sans développer aucune idée originale ni
profonde. Il a été pour une bonne part dans l'apothéose que
les Allemands ont préparée au dieu Qlderon ; à une certaine
époque même, le génie de Calderon l'a aveuglé, mais il a su
modérer à temps son admiration, refroidir son culte et dissuader
par ses sages conseils quelques-uns de ses compatriotes d'une
imitation dangereuse et funeste. S'il a négligé de lire et d'étudier
Lope de Vega, ce qui aurait été presque aussi profitable pour ses
drames que l'étude de Shakespeare, s'il n'a connu qu'une partie
bien minime de la littérature espagnole, il a connu et bien com-
pris Cervantes : les liens qui l'attachaient à ce grand et adorable
génie de l'Espagne résistèrent à toutes les vicissitudes du temps,
à tous les courants littéraires et i toutes les transformations du
goût. Cette constante fidélité ne manqua jamais de porter
d'heureux fruits.
Arturo Farinelli.
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UN ROMANCE RETROUVÉ
M. Ramôn Menéndez Pidal consacre un chapitre' de sa très
remarquable étude sur La leyenda de los Infantes de Lara (Madrid,
1896) aux romances qui content la légende fameuse, particu-
lièrement aux plus intéressants, les vieux romances et les
romances populaires. Le dernier de ceux qu'il analyse * est le
romance si connu A cai^ar va don Rodrigo dont s'inspirèrent
Lope de Vega et Cubillo et qu'imita Victor Hugo dans une Orien-
//ï/^ célèbre ^ Une « refundiciôn » de ce romance ne nous serait pas
parvenue et quelques débris en subsisteraient seuls dans certaines
pièces de théâtre :
For ûltimo, existiô una refundiciôn del romance que nos ocupa, en la que se
anadfan algunos rasgos caprichosos. Esta segunda version, en nuestros siglos de
oro mis conocida que la primera, tan solo lo es para nosotros en las imitacio-
nés que de ella se hicieron en el teatro. Una comedia aoônima de 1583 y otras
hechas por Lope de Vega y Cubillo en el sigio siguiente, contienen, en la
escena de la muerte de Ruy Velizquez, restos de esa refundiciôn. Tenfan el
mismo asonante à-a que su original ; ambos contaban cômo Don Rodrigo,
yendo de caza, se habfa recostado ila sombra de una baya; pero en la version
refundida, el traidor no maldccfa solo de Mudarrillo, sino que ademis, acosado
quizà por los remordimientos, apostrofaba i los siete Infantes recordando el
agravio de DonaLambra ; en esto se espantaba su caballo, anunciando lallegada
1. Primera parte, III, pp. 81-117.
2. pp. 102-108.
3. Sur Timitation de Victor Hugo, voir : UEspagne dans Im Orientales de
Victor Wu^o (Revue Hispanique, 1897, pp. 83-92).
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R. FOULCHÈ-DELBOSC
igador ; el diilogo de Mudarra con Don Rodrigo era muy semejante,
g;ual, al del romance conocîdo, y, en fin, Ruy Veldzquez pedfa umbién
i y el moro se las negaba.
S prenant les vers qui, dans deux comédies de Lope et de
lo, lui semblent avoir été directement inspirés par ce
ice perdu, M. Menéndez Pidal présente la reconstitution
ite:
en un monte junto a Burgos (?) al pie devna verde haya
hechado esta Rui Velazquez (?) cansado de andar a caza
desque Espana es Espàna...
Sobrinos los rais sobrinos los siete Infantes de Lara
caro os costô mi disgusto mal os fue en esta batalla
si no tratarades mal a mi muger dona Alambra
no murierades asi en campos de Arabiana
ni os quitara las cabezas AH Bajd Aliara (??)
Y agora un medio morillo que vuestro hermano se Uama
diçe que me ha de matar y toraar de mi venganza
que mi caballo se espanta...
Yo me Uamo don Rodrigo o Ruy Velazquez de Lara
Por sobrinos siete infantes
no huyas, villano, aguardt
Mientes, infâme morillo hijo de la renegada
que por cuatro como tu no volviera las espaldas,
romance, dont on vient de lire le très curieux essai de
stitution, était en effet perdu, ainsi que le dit M. Menén-
*idal. J'en ai retrouvé une copie dans un manuscrit pro-
t de la bibliothèque de Salva ' :
En un monte junto a Burgos a las sombras de una haya
echado esta Rui Velazquez » cansado de andar a caza,
la verde hiedra por lecho y el brazo por almohada,
y el cavallo atado a un roble, del arzon cuelga el adarga,
oesfas de varios autores del siglo xvi, recogidas y copiadas por D. Gre-
Vlayans. 4°. Manuscrito autôgrafo de 45 hojas. (Caiàlogo de la Bibliotfca
a, no 325).
Is. : estava echado Rui Velazquez.
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UN ROMANCE RETROUVÉ 253
la lanza hincada en tierra, la mano sobre la espada ;
y entre si esti pensando de la mas cruel hazafia
qui hizo jamas christiano desque Espana fuc Espana '.
— Sobrinos, los mis sobrinos % los siete infantes de Lara,
si me tratarades bien a mi muger dona Alambra,
no murierades, sobrinos, en campos de Âraviana,
ni os quitaran las cabezas .' ).
y agora un medio morillo ♦ que vuestro hermano se llama
dice que me ha de matar y de mi tomar venganza :
nunca lobo a mi ganado que mayor dano me haga. —
Y estando en estas razones un cavallero asomara :
tocado va a la morisma aunque es la senal christiana,
y en medio del pendon trae una gran cruz colorada.
Rui Velazquez que le vio bien pensô que era Mudarra,
mas desque le conociô quisole volver la cara.
Dijo : cavallero espéra. Dicele : espéra, aguarda,
que segun las senas traigo tu ères quien yo buscava,
el que matô a traicion los siete infantes de Lara.
— Mientes, mientes, vil bastardo, hijo de una renegada ;
yo no maté a mis sobrinos nin en ellos non pensa va $
nin a un par como tu * non les negaré la cara. —
Jugando van los cavallos, blandeando van las lanzas ;
vase el uno para el otro, recios encuentros se davan,
y a los primeros encuentros Rui Velazque en tierra dava ?
Esto que vio Gonzalvillo * del cavallo se apeara,
1. Ms. : despues que Espaâa fue Espaûa.
2. Ms. : sobrinos scr mis sobrinos.
3. al infante ni a Liarda, dit le ms. M. Menéndez Pidal, on l'a vu, a conjec-
turé : Al( Baii Aliara. En réalité, on doit retrouver les noms de deux Maures
dans les huit syllabes défigurées dans le manuscrit. Viara et Galve sont les
deux noms donnés par la Chronique générale d'Alphonse X ; la Chronique
générale de 1344 donne « Alicante » que Ton retrouve aisément sous al infante
du manuscrit.
4. Ms. : y agora un medio marido.
5. Ms. : nin en ellos yo non pensava.
6. Ms. : nin aun par siento (sic) como ti.
7. Ms. : Rui Velazque que es en tierra dava.
8. Ms. : Esto que vio un salvillo.
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R. FOULCHÈ-DELBOSC
icara la lanza en tierra, la cabeza le quitara,
n la punta de su lanza el la poniera hincada.
erase para Almudevar, para Almudevar la llana ;
r las calles de Almudevar a grandes voces llamava :
Salid, damas e doncellas, las del linage de Lara,
-edes aqui un traidor en la punta de mi lanza,
)ue matô a traicior. los siete infantes de Lara.
onstitution de M. Menéndez Pidal était, comme on
rendre compte en la comparant au texte que je viens
r, faite d*une manière très intelligente et très heureuse ;
points seulement, le romance retrouvé ne répond pas
ent à ses conjectures. Le cheval de Ruy Velazquez ne
5 peur à l'arrivée de Mudarra, et le dialogue des deux
ges diffère assez sensiblement dans le romance A ca:^ar
i romance En un monte.
du second romance (à partir de Esto que vio Gùn:^alvillo)
l'équivalent dans le premier. Faut-il voir dans Almu-
manuscrit Almodovar del Rio et l'épithète la llana lui
e été donnée, à tort ou à raison, par analogie avec
la ville voisine? ^
heureux d'avoir retrouvé un texte qui s'ajoutera désor-
i collection des vieux romances, et qui me permet en
mps de rendre hommage à une œuvre dont j'apprécie
it les mérites.
R. Foulchê-Delbosc.
'ôrdoha la llana voir, dans le livre de M. Menéndez Pidal , la note i de
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LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
M. Menéndez y Pelayo a récemment étudié, dans le tome VI
de son Antologia de pœtas liricos castellanos (Madrid, 1896) et
antérieurement dans La Espaha moderna (août 1895), un texte
castillan de la seconde moitié du quinzième siècle ', encore aux
trois quarts inédit malgré l'incontestable intérêt qu'il offre sous
plusieurs rapports. Ce texte a pour titre Las copias del Provin-
cial.
El artificio con que estin engarzadas (las copias) no puede ser mds tosco : cl
maldiciente autor transforma la corte en convento, y hace coniparecer ante el
Provincial i los caballeros y damas de ella para recibir, no una corecciôn fra-
terna, sîno una série de botonazos de fuego
Las copias son 149, y en cada una hay, por lo menos, un nombre propio,
sobre el cual recae con odiosa monotonfa el sambenito de sodomita, comudo,
judfo, incestuoso, y tratândose de mujeres, el de adultéra 6 el de ramera. Los
apellidos mis ilustres de Castilla estdn infamados allf con taies estigmas, que
los descendientes de los que los llevaban trabajaron con ahinco, aunque sin
fruto, en el siglo xvi, para aniquilar las famosas copias, valiéndose hasta del
auxilio de la Inquisiciôn para destruir los numerosos traslados que de ellas
corrfan en alas del escdndalo por todos los imbîtos de Espana. Pero lodo fué
iniitil : la prohibiciôn acrecentô el valor de la fruta vcdada, y fuétanimposible
I . « De su mismo contexto se infiere que hubo de ser escrita después de 1465
y antes de 1474, puesto que se désigna ya en ella con el tftulo de Duque de
Alburquerque à D. Beltrân de la Cueva, que no obtuvo tal merced hasta el
primero de los dos aiios citados, y se dénigra ademàs como persona viva al
condestable Miguel Lucas de Iranzo, que fué asesinado en la iglesia mayor de
Jaénel 22 de Marzo de 1473. » {Antologia, pp. vii-viii.)
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256 LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
destruir las afrentosas Copias cotno el Libro Verde de Aragon 6 el famoso Ti^àn
de Espana. No hubo colecciôn de papeies genealôgicos en que no se copiasen,
y Uegaron hasta à ser invocadas, como testimonîosdignos de crédito, en pleitos
y memoriales ajustados. En cada copia se extremaban las incorreccîones y los
errores,y también soHan adicionarse ô suprimirse nombres y versos, conforme
lo dictaban partîculares afectos de simpatfa 6 de odio respecto de las Csimilias.
El texto, por todas estas razones, ha Uegado d nosotros estragadfsimo, y solo el
hallazgo de un manuscrito del siglo xv podrfa fijar la verdadera lec-
ciôn...
M. Menéndez y Pelayo n'a publié que trente-sept des
149 Copias^ d'après une copie faite par Gallardo^ La Biblio-
thèque de Salvd possédait, dans un volume de Miscelànea
genealôgica (n° 3577), une copie sensiblement plus ancienne de
ce texte, puisqu'elle est du dix-septième siècle. C'est d'après ce
manuscrit que je publie intégralement Las Copias del Provincial *.
Dans une prochaine étude je m'occuperai de l'attribution.
R. Foulchè-Delbosc.
1 . V Sigo la copia màs esmerada que he visto, la que posée el Marqués de
Jerez de los Caballeros, sacada por Gallardo de un manuscrito de D. Vicente
Noguera... el cual à su vez la habfa trasladado de otra copia de la biblioteca del
Marqués de la Romana. » (La Espana moderna, août 1895, p. 24, note i.)
2. Quelques variantes m*ont été fournies par les fragments publiés par
M. Menéndez y Pelayo, quelques autres par une copie moderne de l'Académie
de THlstoire, à Madrid, faite elle aussi sur le manuscrit du marquis de la
Romana. Ces deux copies (M. y P. et Acad.) ont donc, indirectement ou non,
la même origine.
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LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
1. El Provincial es Uegado
a aquesta corte real,
de nuevos motes cargado
ganoso de dezir mal.
2. Y en estos dichos se atreve
sino que culpen a el '
si de diez vcces las nueve
no diere' en mitad det fiel.
5. A fray capellan mayor
Don Henriquede Castilla,
a como vale el ardor
que traeis en vuestra silla ?
4. A fray Henrique Caôete
y Gonzalo de Luzon
a fi'ay duque de Alburquerque
que es el mayor garanon.
5 . A fray conde sin condado
condestable sin provecho »
a como vale el derecho
de ser villano provado ?
6. A oder y a ser odido
y poder bien fornicar
y aunque me sea savido
no me pucden castigar.
7. A ti frayle mal christiano
que dexaste el monasterio
porque hazes adulterio
con la muger de tu hermano.
8. Por aver generacion
que no se pierdu el linaje
ni se acave ni se abaje^
por falta de algun varon.
9. A ti conde Cazcorbillo $
renegador en quaresma
que te dieran a Ledesma
por labrar en Baldonquillo^.
10. Y es publica voz y fama
que odisie personas très
a tu amo y a tu ama
y a la hija del marques.
1 1 . Odes al Rey y a la Reyna
odes las très Badajozes 7
1. Acad. y sino, culpenle a el
2. Acad. no diera
5. Acad. Miguel Lucas sin provecho
4. M. y P. ni se acabe ni se baje
5. Acad. Cazcorrillo
6. Acad. por labrar el nul hondido.
7. Ce vers a dû être défiguré, probablement k dessein, par quelqu'un qui ne s'est pas
préoccupé de la rime. La copia elle-même n'est pas actuellement disposée comme les
autres (soixante-treiie sont à rimes ahab et soixante-quinze à rimes abba)^
Rnif hispaniqut. 17
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porel escote *
resena
ner por mote
duena 7.
>lina
destrozâ
Médina
Mendoza *.
y'ie cucarro
lo sin brio »
le barro
ozco
lOSCO
e Pharon.
^ue me asombra
îl înfierno
:rano sombra
hyrabierno.
: valer
>or malo
1 el saver
Gonzalo '*».
gozo
lonzel
» para pozo
en el.
que es del
e viento,
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LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
259
que dexo nuestro convento
por ser frayle del burdd.
27. No os podeis ya defender
desnudo desazendado
y cornudo amojonado
de parte de su muger .
28.Tente, frayle càrbonero,
que contigo eiste ministro
viene a ver » pôr el registro
quien te sàco de pcchero.
29. Y manda el buen provincial
que no traigas mas leon
ni aguilas ni cabron
que es tu sangre natural.
30. Juan de Zuniga es venido,
aqueste frayle perverso
jugador y del partido
que no quiere ser converso.
3 1. Pues mereze ser degrados
(frayles), dadle la corona
que es grande musico de dados,
gran ladron por su persona.
32. A ti frayle adelantado
que desciendes de una negra
porque hazes tal pecado
con la hermana de tu suegra? *
33. No se haga de eso estima
pues el prior de Leon
sin tener dispensacion
haze bodas con su prima.
34. A ti digo mi compadre
don Alonso de Aguilar
como te puedes echar
con la hermana de tu padt'e ?
35. — Muy bien, padre, aunque es
[mi da
porqiie nuestro parentesco
aunque nuevo es muy fresco
por via es de basurdia.
36. Pues asi la tosâ va .
llamar quiero al dormitorio
y sera a todos notorio
a frayles quien esta alla ?
37.Sodoma con Abiron
y toda la sodomiâ
a fray don Pedro Giron
don Beltran con su valia.
38; Veamos en este conclave
a fray Christoval Platero
con tenazas, sello y llave
de todo falso minero.
39. Y diciendo el Provincial
si quereis » saver sus mana^
a Dios en cruz de métal
el le rayo las entranas.
40. Vengamos a poner cobro
don Al bar Ferez de Castro
que el ministro alla ' por el rastro
que da de continuo a logro.
41. Pues tras un su paramento
le fue hallada cierta quenta
que Uevava, (y mal contento)
por ciento, ciento y cinquenta.
42. A ti fray Diego Arias puto
que ères y fuiste judio
contigo no me disputo
que tienes gran senorio.
43. Aguila, castillo y cruz
dime de donde te viene
pues que tu pila capuz
nunca le tuvo, ni tiene ?
44. El aguila es de San Juan
1. Acad. viene a ser
2. Acad. si quieren
Acad. halle
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-^r v;
260
LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
y el castillo de Emaus '
y en la cruz puse a Jésus '
siendo yo alli capiun.
45. Garcia, esta aca tu padre ?
a quien preguntasteis por el ?
a ti que dice tu madré ?
que ères hijo de Rusel.
46. Y aun jura fray Juan de Lerma
que estando de ti prenada
te bautizo con su esperma
el prior de Mejorada.
47. Que hazeis, don fray Mantilla,
que de averso es vuestro nombre
que os tienen en esta villa
por mandil y no por hombre ?
48. Trobador era don Duelo
de la parte de su abuela
y don Habraan su abuelo
hizo copias en cazuela.
49. A fray Alonso de Torres
comendador de los ayres
a como valen los donayres
que decis a los senores ?
50. A fray corner y beber
que me dan por los dezir
y tal senor puede scr
que a fray algo de vestir.
5 1 . Un monje me a dado quenta
de que es mal firayle Gjntreras
a dormido » muy de veras
con dona Ana su parienta.
52. Y aunque otra cosa e savido
que no se como la escriva
que haze bodas escondido
con su hermana putativa.
53 . A ti fray rico de lanas
del convento buen hermano
quexate de las rufianas
que tomaste de Arellano.
54. Una nueva me a venîdo
y no mas lexos que ayer
que te ode de continuo
cl que ode a tu muger.
55. A ti frayle perro * moro
de la casa de Guzman
porque cantas en el coro
las leyes del Alcoran ?
56. Dicenme que siendo viva ^
tu muger dona Francisca
te casaste a la morisca
con dona Isavel de Oliva.
57. Provincial, quexas nos dan
de un hecho tan desabrido
que dexaste por olvido
el buen prior de San Juan.
58. Villano no e de olvidar
tu nefanda artilleria
maestro muy singular
en la santa sodomia.
59. A ti fray Cuco Mosquete
de cuernos comendador
que es tu ganancia mayor
ser comudo o alcaguete ?
60. Asi me perdone Dios
y no lo digo por salva
que de entrambas cpsas dos
he servido al conde de Alva.
61. A ti fray Diego de Ayala
1. Acad. M. y P. y el castillo el de Eiiaus
2. Acad. M. y P. y en cruz pasiste a Jésus
5. Acad. y a dormido
4. Acad. M. y P. Pero Moro
5. Acad. M. y P. siendo aun viva
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LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
261
marido de dona Aldonza
a como vale la onzà
del cuerno asi Dios te vala.
62. A ti fray Juan * de Mendoza
y al senor comendador
que me dan con grande honor
miel, borra, pluma y coroza.
63.011 Gonzalez Bobadilla
aquî quedareis ' confuso
que andareis ) en esta villa
con una rueca y un uso.
64. Porque a jurado G)ntreras
a la muy santa cruzada
que nunca en hurlas ni en veras
pusiste * mano a la espada.
65. Fray Alonso de un gran mal
os librad por cortesia
porque dice el Provincial
que dos copias os hazia
66. La una de vuestro padre
que quemaron en Toledo
la otra de vuestra madré
que es pu ta de las de Olmedo.
67. A frayle doclor fiscal
ahora que viene el rey
a mandado el Provincial
que vos $ salgais con la Icy.
68. Y aun'asi me aiude Dios
que debeis salir aora
que no aveis menester hora
pues ella misma sois vos.
69. Juan de Ulloa, y Valdivieso
hombres covardes y tristes
de la batalla que huisteis
résulta muy ruin proceso.
70. Por el mundo va y se suena
ser aquesta y no se calla
por quien dixo Juan de Mena
lamas que civil batalla.
71. En un hospillal vi estar
al rincon de una cozina
a Hemando el de Tovar
con su capa gavardina ^.
72. Es muy pobre, mas por eso
muy ufano de hidalguia
y el Provincial le decia
que su padre era confeso.
73. Fray Pedro Mendez hermano
privado de Geremias
dime tu quanto darias
por un quarto de christiano ?
74. Respondio de llano en llano
asi goze de mis dias
pues es cornudo y muy villano
quien hizo las copias mias.
75. A ti fray Diego de Llanos
puto mal quisto de gente
de linage de villanos
de sangre lluvia doliente.
76. Di a tu hermano por mi amor
que castigue su trasero
de tantoputo palmero
como trae al rededor.
77. A frayle que bien contrasta
Pcro Alvarez de Palencia
a como das la scntencia
1. M. y P. A fray don Juan
2. M. y P* quedarâs
5. Acad. M. y V. andaris
4. Acad. pusisteis
5. Acad. que 110 os
6. Acid. con su capa y gavardina.
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262
LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
del conde de Sanu Maru.
yS.Aprecio que siempre queda
la condesa por abrigo
de embiarnie pano y seda
y muchas cargas de trigo.
79. A li fray Juan Bahari
gran pontifice mundano
rezador deJ Genesi
mexorque del calendario.
80. Asi yo de ti vea gozo
obispo talle de cuero
que te vi siendo mas mozo
ofîcial de un cuchillero.
81 . A frayle doçtor de Castro
el ministre a dicho aqui
que os eligen por rabi
y lo a sacado por rastro.
82.Descended de Abacu
hebreo de masa d'uva
que hallaste rota la cuba
y por tapon una pu.
83. Segun hedeisajudio
aueis menester mandil
y rogalle al alguazil
por vuestro hijo y el mio.
84. Fray Pedro de Bobadilla
no os hagais sordo ni mudo
que os tienen en esta villa
por muy famoso comudo.
8$. Bien lo save el Provincial
porque desde aqueste hymbiemo
yo y el nuestro mayoral
andamos a toma el cuemo.
86. Fray Pedro Mendez christiano
mintiô quien tal dezia
que el un quarto es de marrano
y los très de sodomia.
87. Un frayle me dixo anoche
(el nombre del quai te niego)
que en el meson de Pcdroche
fuiste novio de don Diego.
88. En el convento mayor
y en la mesa maestral
Francisco comendador
a causado mucho mal.
89. Pues ' de cuemos no podeis
levantaros cou gran mengua
y al dar la mano decis '
valedme senora Menga.
90. A ti frayle apanador
canciller, quien fue tu madré ?
pues sayemos que tu padre
fue un honrado labrador. ■
91 . Puedes de su condicion
loarte bien con derecho :
pues las monedas y pecho
las pagava sin pasion.
92. Pues les dio a los de Toledo
padres ? habladles comeja)
ce Deo gratias hable quedo
y direselo a la oreja.
93. A Heman Dalvarez « primero
deben que se lo dio el Rey
que fue rabino en su ley
y creyo en Dios verdadero.
94. A senor pesquisidor
el Provincial os avisa
que os dexeis desta pesquisa
porque sera vuestro honor.
95. Que por vida de la novia
hermosa en el presumir
que son idos a Segovia
1. Acad. Que
2. F.iut-il corriger pudisteis et dijisteis?
5. Acad. padres ? a V.ildecorneja
4. Acad. A Heman Alvarez
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A
LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
263
por cosas para os decir.
96. Los de Segovia an llegado
con las cosas que alli hallaron
y al Provincial admiraron
luego que las han contado.
97. Proveio en una sola
hasta mexor ordenar
que os castiguen en la cola
por vuestro mal ravear.
MUGERES.
98. A ti, diosa del deleite
gran senora de vasallos
dicenme que tienes callos
en el rostro del afeite.
99. Y que vuestra senoria
tiene très dientes postizos
que save mucho de echizos
y estudia nigromancia.
100. Decid, senora marquesa,
como os va con el marques?
mas a ya, padre, de un mes
que no como yo * a su mesa.
ICI. No tengais pena ninguna
que si el apetito inflama
ay esta don Juan de Luna
que nunca os falta en la cama.
102. Dona Elvira de Pisano »
la del rabo y ojo puto
porque os quitasteis el luto
antes de cumplir el ano ?
103. Por casar con mi criado
el mi paje un querido
que en vida de mi marido
le tuve yo por velado.
104. Decid, la dama sin nombre,
por no ofender al marques
a como vale el valdres
por falta de cuerpo de hombre ?
105. A très veces en el ano
(Provincial, digo de honor)
arvidas ) con gran sudor
o por fuerza o por cngano.
106. Senora dona Maria
no esteis mas en mi pasada
que hedeis mucho a judia
aunque vengais perfumada.
107. Mas que dicen que teneis
unos humillos de puta
que os hazen disoluta
quando a vistas os poneis.
108. Vos dona Isabel de Estrada
declaradme sih contienda,
pues teneis avierta tienda,
a como pagan de entrada ?
109. Vaya Vuestra Reverencia
a dona Inès G)ronel
que se a visto en el burdel ;
de la ciudad de Valencia.
1 10. A patrona de gran fama
pues paso vuestro déporte
ydos ya de aquesia corte
que sois vieja para dama.
Por cierto, padre, si hiciera
pues no cortan mis tijeras
pero sirvo de tercera
a hijas y companeras.
Dicenme, dona Maria
que por hazer buena masa
se a pasado a vuestra casa
toda la chancilleria.
III
112
1. Acad. que 110 hc comido
2. Acad. Pizano
3. Acad. aidas
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264
LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
113. Castilla no lo consienie
aunqùe disimula el rey
pues hàzeis quebrar la ley
a su nuncio présidente.
1 14. Y vos » dona Ynes Mexia
mas fria que los hymbîernos.
a como valen los cuernos
que poneis a don Garcia ?
1 1 5. A precio ' de los de Hurtado
que le pone su muger
dona Sancha de Alcozer
con un frayle consagrado.
ii6.Decidme, dona Leonor,
que dofta Ana vuestra hija,
a corrido la sortija
con el nuestro superior?
1 17. Que don Sancho de Quinones
a picâdo en su razi.no
y don Alvaro su primo
le rebusca las razones. »
1 18. A frayla dona Mencia
como pareceis al padre?
Bendita sea la madré
que taies hijos paria.
119. Pues desde una hasta ciento
nunca el cuerpo denegô
por igualar con el quenio
que de su madré heredô.
120. Que buscais, dezid, dona Ana,
en aquesta real audiencia?
— Vengo a oir la sentencia
del pleito de dona Juana.
121. Y entre tanto que se da
andome por esta corte
por mi plazer y déporte
122
123.
y ver si alguien me querra.
Dona Maria Sarabia
muger de Franco Garcia
a como vaHe la ravia
que teneis por hidalguia?
A très libras de albaialde
asentadas en la tez
que pone la del alcaldc
Pero Albarez el juez.
124. A ti firay dona Maria
muger que fiiiste de aquel
que por la tinta y papel
le Uamaron Senoria.
125. Pues fueron taies estrechos ♦
que nunca volviste espaldas
alzando siempre las faldas
y adargando con los pecfaos.
126. Dona Maria Manrique
respondeme a la que os digo
si teneis a don Fadrique
por esposo o por marido ?
i27.Hablando, padre, verdad
yo le tengo por sayon
y digolo en confesîon
a Vuestra Patemidad.
128. Decid dama cortesana
que estais triste y querellosa
que vida es ser religiosa
para la que fue profana ?
129. Preguntaldo al Provincial
a dona Isabel Giron
que dexa la religion
por seguir la corte real.
1 50. Dona Mayor de la Cueba
dio mano de casamiento
I. Acad.M. y P. A vos
3. Acad. Al precio
5. Acad. los granzones.
4. AcaJ. Qmc fcciste talcs hechos
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LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
265
a don Alvaro Sanniento
la qiial aora ella niega.
1 3 1 . Y aunque esta depositada
por mandado de la Reyna
don Henrique la despiema
en su celda consagrada.
132. Decidme, dona Violante
perseguida de parientes
como os va con los présentes
que os embia cl Almirante ?
133. — Muy bien, padre guardîan,
pues con ello hago salva
a toda la casa de Alva
y al buen prior don Beltrau.
1 34. Por la cortc va y resuena »
que es muy grande ^ intercesora
del obispo de Zamora
dona Constanza de Mena.
135. Muy mal ofîcio tomais
para ser dama tan moza
desurdid lo que tramasteis '
y guardaos de una coroza.
136. Decidme, dona Lucrecia
en el nombre y no en la fama
a como vale el ser necia
y fîngir mucho de dama?
137. A madama mi Leonor
que hazeis tanto en palacio
quando esta sola y despacio
en el paje y el senor.
1 38 De vos, dona Gitalina
quiero dar una querella
porque andais como donzella
siendo ya viexa mohina?
1 39. — No teneb, padre, razon
pues anda dona Theresa
que esta mas para la huesa
muy puesta de perfecdon.
140. Pues es la dama afectada
a vos digo fray Montero
la de nuestro tesorero
quedô * en vida cmbalsamada.
141. Valasme la Trinidad
que yo no caigo s en ella
esa es la que desuella
a Vucstra Patemidad.
142. Una nueva me a venido
que dona Isabel Urtado
encomuda a su marido
con don Pedro su cunado.
143. Y a tener las bodas fue
en casa de la sargenta
no dire lo que mas se
porque es mucho si se quenta.
144. Es ya comun opinion
que dona Ana de Guevara
haze doblegar la vara
al alcalde Mondragon.
145. Y que tiene su déporte
con don Alvaro Pacheco
y en decirlo yo no peco
pues es publico en la corte.
146. Dicese entre cortesanos
por muy publico y notorio
que dona Francisca Osorio
se acuesta con dos hermanos.
1. M. y P. y se suena. Cf. U copia 70.
2. M. y P. que es muy gran
3. La correction s'impose ; tomais et tramais, ou tomastcis et tramasteis.
4. Acad. que anda
5 Acad. que yo 110 caia
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LAS COPLAS DEL PROVINCIAL
âs culpar — Con esta, son, podre, très
por entero ' y nunca me hîze prenada.
il te heredero 149. De eso no me maravillo
Aguilar. porque entrando bien en quenta
iza de Valdes pasais ya de los cinquenta
:s soys casada ? y mudais mucho el caldtlto.
haze segun inBero
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COMPTES RENDUS
Relaciôn de un viaje por Europa con la peregrinaciôn i Santiago de Galicia verificado
i fines del siglo xv por Màrtir, obispo de Arzendjan ; traducido del armenio por
M. J. Saint-Martin y del francés por E. G. de R. Madrid^ establen'miento iipogràfico de
Fartanei, 1898, in-8j 20 pp.
Madame E. Gayangos de Riano a eu Texcellente idée de traduire en espa-
gnol la Relation d*un voyage fait en Europe et dans VOce'an Atlantique^ à la fin du
XFe siècle, sous le règne de Charles VIII, par Martyr, évéque (P Arzendjan, dont
J. Saint-Martin avait publié le texte arménien accompagné d'une traduction
française dans une brochure (Paris, 1827) à peu près introuvable aujour-
d'hui. Le voyageur consacre la seconde moitié de son récit à conter sa pérégri-
nation en Espagne ; les villes qu'il mentionne sont les suivantes : Fontarabie(?),
Saint'Sébastien, Portugalete, Santander, Santillana, San Vicente de la Bar-
quera, Ovîedo, Betanzos, Saint -Jacques de Compostelle, Illano (?), Bilbao,
Guetaria, Sainte-Marie de Finisterre (?), Cadix, Sainte-Marie de Guada-
lupe, Séville, Salobrena, Grenade, Jaén, Baeza, Ubeda (?), San Esteban
dd Puerto, Bogarra (?), Chinchilla, Almanza, Vallada (?), Montesa (?), Jitiva,
Alcira, Valence, Barcelone, Perpignan. L'évêque arménien est, malheureuse-
ment pour nous, extrêmement concis; il donne quelques détails (quelques-uns
inexacts, peut-être par suite du mauvais état du texte original) sur Compos-
telle, parle de bêtes sauvages (M™* G. de R. suppose qu'il s'agit de lynx) qu'il
aperçut en grand nombre peu de temps après son départ du sanctuaire célèbre
et auxquelles les gens du pays le félicitèrent d'avoir échappé, et se borne à
nous dire qu'il s'embarqua à Guetaria sur un bateau avec lequel « il parcourut
le monde » pendant soixante-huit jours. Sur ce voyage maritime, commencé
le 8 avril 1494, J. Saint-Martin a longuement discouru. Cadix est petite, mais
pleine de magnificences ; Grenade est grande et riche ; Jaén possède un suaire
du Christ; Jdtiva a 25.000 maisons. Valence 70.000, Barcelone 90.000. Malgré
une telle concision, peu surprenante, d'ailleurs, chez un voyageur de cette
époque, la plaquette que nous venons de signaler est d'un réel intérêt et l'on
ne peut que savoir gré à M"»* G. de R. d'avoir attiré l'attention sur ce récit, si
peu connu jusqu'ici.
R. F0UtCHÊ-DEL30SC.
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268 COMPTES RENDUS
Le* Capitales du Monde, Paris : Hachette et C", in-4, 592 pp.
Édité avec luxe et orné cl*un grand nombre de gravures sur bois, ce
volume contient 25 monographies, dont chacune est duc à un écrivain diffé-
rent. Deux seulement nous intéressent : Lisbonne (pp. 219-242), par Armand
Dayot, Madrid (pp. 559-582), par Emilio Castelar.
M. Dayot nous avoue avoir écrit sa notice avec a un regret cuisant d'un
passé déjà lointain », alors qu'il avait « aux lèvres la libre chanson de la ving-
tième année w. C'est à 1878, en effet, que remonte Texcursion en Portugal qui
nous valut un peu plus tard le volume obligatoire (Croquis de voyage, Paris,
1887). M. D., nous le craignons, n'a du portugais et du Portugal qu'une con-
naissance des plus approximatives; c'est mal débuter que de citer (p. 221)
quelques lignes de l'œuvre de M"»© Rattazzi sur ce pays et de se livrer au plaisir
quelque peu enfantin de nous narrer que « les noms delà vieille cité lusitanienne,
tout en se modifiant très fréquemment à travers les siècles, pour des causes
assez inexpliquées, semblent toujours dériver de celui de l'héroïque voyageur
que l'opinion du peuple lui donne comme fondateur, car, avant de s'appeler
Lisbôa, elle a porté tour à tour les noms d'Elisea, d'Ulisea, d'Ulisipolis, d'UIi-
sipo, d'Olisipo, d'Olisipona, d'Olisipoa, d'UIixiponna et d'Exupona... ». C'est
par un procédé analogue que certains étymologistes facétieux prouvent
que Babet dérive de Clovis. Si l'on tenait à nous remémorer la légende
d'Ulysse, il eût mieux valu citer les Lusiades :
£ tu, nobre Lisboa, que no mundo
Facilmente das outras es princesa,
Que ediiîcada foste do facundo,
For cujo engano foi Dardania accesa.
En outre, n'en déplaise à M. D., Lisbonne ne s'appelle pas Lisbôa, mais
bien Lisboa, ou, si l'on tient à indiquer la prononciation de la voyelle tonique,
Lisbôa. Et pourquoi écrire Algès, Cascaès, Collarès?
Nous devons constater que pour des causes probablement tout aussi « inex-
pliquées », l'auteur a pris avec la géographie des libertés au moins inattendues :
c'est ainsi qu'à Lisbonne M. D. traversa le Tage pour se rendre « à Evora
située sur l'autre rive » (p. 223); c'est vraisemblablement d'Almada qu'il
s'agit. Nous avons mieux : « Les Lisbonnais, nous dit-on à la p. 224, désignent
communément sous le nom de gallegos les portefaix, les commissionnaires,
les porteurs d'eau. Les individus qui remplissent ces fonctions, auxquelles le
plus misérable des Portugais dédaigne de se livrer, sont presque tous origi-
naires de laGalicie ». Qui se serait douté qu'il y eût à Lisbonne tant de sujets
de l'empereur d'Autriche? Et n'est-ce pas plutôt de la Galice que M. D.
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COMPTES RENDUS 269
avait rintention de parler ? Dédommageons-nous de ces petites bévues en
apprenant le résultat des recherches artistiques de notre voyageur : « J*ai donc
voulu faire sérieusement connaissance avec Tartiste national, et... je me suis
rendu à Viseu, le pays natal de Vasco Fernandez (surnommé Gran Vasco)...
J*ai eu aussi Theureuse fortune d'apprendre, en fouillant dans les archives
poussiéreuses de Téglise de Viseu, que Vasco Fernandez naquit en 1552, et
qu'il était fils du peintre François Fernandez..., mais je n*ai pu savoir la date
et le lieu de sa mort» (p. 229). C'est donc — n'en doutons pas — aux
recherches personnelles de M. D. a dans les archives poussiéreuses de l'église
de Viseu » que Ton doit de savoir quand naquit « l'artiste national ». A côté
de tout cela, des banalités ressassées par tous les « Guides du voyageur » et
même une inutile digression (pp. 229-231) sur les « agenouillements exta-
tiques sous les longues mantilles noires, à l'ombre des lourds piliers
humides » des femmes espagnoles, à propos d'un acte de ferveur dont M. D.
dit avoir été, un jour, le témoin « dans une des églises les plus curieuses et
cependant les moins connues de Cordoue, à Nostra Senora de la Ft4entesanta».
Que n'a-t-on fait appel, pour une publication de ce genre, à quelqu'un ayant
des souvenirs un peu moins lointains et connaissant un peu mieux Lis-
bonne ?
M. Castelar a, sur le précédent écrivain, l'avantage de connaître ce dont il
parle ; il a composé sur Madrid une notice dont le seul défaut est d'être écrite
en français, langue qui s'accommode parfois assez mal des outrances et des
déformations où se complaît l'espagnol d'aujourd'hui. Le tableau qu'il nous
trace de la vie madrilène ne manque ni de grandeur, ni de pittoresque ; peut-
être semblera-t-il par trop optimiste à certains, mais comment pourrait-on
reprocher sérieusement à l'auteur de voir sous de riantes couleurs le peuple
dont il fut si longtemps l'enfant gâté ? Comment s'étonnerait-on de trouver
sous sa plume une déclaration comme celle-ci : w Quand vous voyez le peuple
de Madrid écoutant avec ravissement un de ses grands orateurs... vous ne pou-
vez vous défendre de le reconnaître et de le proclamer civilisé entre les civi-
lisés...» Allons, l'ingratitude n'est évidemment pas le fait de M. Gistelar.
Une seule ombre à son tableau : « Je ne vois que trois choses qui font tache :
les taureaux, la loterie, la mendicité. » Laissons de côté les taureaux; la loterie
n'a guère de défenseurs chez tout être intelligent, et la mendicité est une plaie
hideuse sur laquelle nul n'a encore osé, hélas, appliquer le fer rouge ; mais n'y
a-t-il pas un fléau plus terrible que la loterie et la mendicité, et ce fléau n'est-
il pas l'abus, dans tout discours et dans tout écrit, de l'exagération, de l'hyper-
bole, de l'emphase, l'habitude invétérée de déformer systématiquement le
moindre fait par une amplification ridicule à force d'être excessive ? Telle est, A
notre humble avis, la chose qui obscurcit tout le reste, mais nous ne songeons
pas à nous étonner que M. Castelar n'en parle pas, car il est un de ceux qui
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270 COMPTES RENDUS
contribuèrent le plus, lune époque Ton aurait pu peut-être y porter remède, à
développer le goût de ses compatriotes pour les formules sonores cachant le
vide de la pensée.
Ad. Gra\dier.
Paul Groussac. Del Plata al Niigara. Buenos Aires : Adminisiraciôn de La Biblioteca,
1897, *'*"^» 31x111-487 pp.
L'Amérique espagnole nous est encore, malgré les quelques relations de
voyage publiées dans ces dernières années, assez mal connue : le volume de
M. Paul Groussac redressera plus d'une opinion erronée sur ces pays intéres-
sants à tant d'égards. Il a, d'ailleurs, sur les touristes européens, un avantage
sérieux, celui que donne une résidence de nombreuses années dans l'Argentine
où il occupe de hautes fonctions. Quelques-uns des chapitres de son livre ont
paru tout d'abord dans La Nacién et dans La Biblioleca de Buenos Aires ; les
autres sont inédits : tous nous retracent le voyage de l'auteur aux États-Unis
au moment de l'exposition universelle de Chicago. Nous n'avons à nous occu-
per ici que des deux cents premières pages consacrées au Chili, et aux diffé-
rents trajets Valparafso-Lima, Lima-Colôn, Colôn-Veracruz et Veracruz-
Mexico. De l'Argentine elle-même, M. G... ne nous dit rien dans le corps de
l'ouvrage, et il nous en donne la raison dans sa préface : « En este ripido
bosquejo del continente americano, se echari de menos al pafs mismo de donde
arranca el viajero : falta aqu{ la Repûblica Argentins, como falta en un cuadro
el punto de vista. No se puede estar i un tiempo en la sala y en el escenario.
A este pafs, y solo â él converge la perspectiva : mis observaciones mis exte-
riores tomarian otro giro si las redactase para europeos. » Un des chapitres de
l'appendice, écrit en français, comble en partie cette lacune. Le mieux est d'en
extraire quelques passages.
Si c'est en voyageant dans l'Uruguay, au Brésil, en Bolivie, qu'on apprécie la supériorité
réelle de la République Argentine sur ces contrées limitrophes du versant oriental, il faut
séjourner au Chili pour se rendre un compte exact de l'œuvre européenne dans la
Plata. Je veux dire que c'est ici, et par comparaison, qu'on peut mesurer et peser, mieux
que partout ailleurs, ce qu'a représenté pour l'Argentine, durant an demi-siècle, l'allu-
vion incessante et l'apport continu de l'étranger... L'on est très vite convaincu que ce
qui manque  la vie chilienne d'aisance et de confortable urbains, de finesse et de véri-
table élégance dans son train journalier, — aussi bien que d'indépendance intellectuelle
et de largeur critique dans les idées, — c'est nous, décidément, qui l'avons là-bas
importé et imposé.
...C'est ici avant tout un continent d'assimilation européenne, fait évident qu'aucune*
des nations qui s'y développent ne cherche à dissimuler. Du Mexique au détroit de
Magellan, ce qu'on appelle progrès, civilisation nationale, c'est l'absorption et la diges-
tion plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens... Le nombre
absolu des Européens établis dans la contrée vous sera une excellente appréciation.
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COMPTES RENDUS
...La présence d*une forte colonie européenne dans une région américaine, n'est pas
seulement un gage de prospérité et une cause de dé>'eIoppement social : c'est aussi, et
tout d'abord, un indice très sûr de richesse actuelle.. L'émigration s'est écoulée un peu
partout en Amérique : elle ne s'est établie solidement et à demeure que dans les con-
trées où elle pouvait prospérer.
La conclusion se devine aisément. A citer aussi, ces considérations sur les
Chiliens :
Tout ce que j'ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien cultivé est au
moins l'égal de l'Argentin tout pur, — par exemple du provincial élevé à Buenos Aires
et qui, ses grades pris, va exercer une profession libérale dans sa ville de l'intérieur. On
pourrait même avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d'acquis scientifique
ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit être sensiblement plus
forte que dans le groupe correspondant de Buenos Aires. Ils doivent faire, en général,
de meilleurs professeurs, ingénieurs, naturalistes. Je n'ai ni temps, ni qualité pour
apprécier d'original leurs médecins ou leurs jurisconsultes ; — et je dois dire que ceux
que j'ai pu connaître m'ont inspiré beaucoup d'estime, sans m'éblouir, — mais j'ai
suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru leurs débats parlementaires. L'ensemble
laisse une très favorable impression d'élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière
dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune député, positiviste k
tous crins, me citait en détail Auguste Comte, Spencer, Littré, tout le cénacle ; je suis
presque certain qu'il les a lus et même compris ; mais ce dont je suis encore plus sûr,
c'est qu'il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d'admirables disciples, zélés, soumis,
jamais émancipés... J'ai entendu et même applaudi la harangue d'un de leurs meilleurs
orateurs, — gradué de Gœttingue! — c'était parfait de ton, de prestance, de correction
grammaticale : il n'y avait pas une pensée originale, pas un mot souligné. Leurs romans
et leurs poèmes sont les chefs-d'œuvre de gens qui ne sont ni poètes, ni romanciers. En
musique, après auditions subies, je les soupçonne d'être un peu primitifs. — Mais on ne
saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs eflorts sérieux et prolongés en pein-
ture et en sculpture : sans discussion possible, leurs « artistes » sont de meilleurs élèves
de nos maîtres français que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs,
je crois que c'est le goût qui leur manque, encore plus que le ulent. La réelle supério-
rité de l'Argentin, c'est qu'il se méfie! Je parle, naturellement, du groupe intelligent et
initié. A Buenos Aires, on a pu être très large sur les pensions et souscriptions artis-
tiques; on s'est toujours montré moins enthousiaste des productions « nationales». Les
Chiliens ne doutent de rien ; ils croient à leur « école », à leur « Salon », et couvrent d'or
les plus médiocres tableaux de leurs exposants : leur goût est soumis à leur patrio-
tisme.
Ahl pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu'ils le sont solidement! Ils l'étaient par*
tout, sans peur et sans reproche, cette étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la
rencontre sur chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre : rien qu'à
Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent du ridicule à force
de passion sincère. — En somme, ils ont raison de le faire sonner haut, ce patriotisme
intransigeant et excessif : c'est par U qu'ils valent, entre toutes les nations améri-
caines.
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272 COMPTES RENDUS
L'impression que M. G. a rapportée du Pérou est moins bonne :
Si después de daros cueuu de lo que es U acttvidad externa y social, queréis penetrar
en la intelectual os encontiiis con la estagnaciôn 6 el retroceso. La prensa esti desar-
mada, mis que por la mordaza administrativa, por su propia insignificancia à pusilanimi-
dad. Hay hasta dos diarios que no carecen de cultura y buena intenciôn : lo que se busca
vanamente en sus columnas castizas, es el acento convencido, la protesta dolorosa é
indignada del patriotismo. Por lo demis, pocos los leen y nadie los escucha. Actual-
mente tiene descolgada la popularidad uno de esos pasquines vtrulentos y groseros que,
para nosotros, parecerian contemporineos del padre Castaiieda. Ha hecho brotar una
familia de « satiricos », cuya necedad solo esti superada por su pedanteria. La cuarteta es
la forma habituai de la discusiôn, siendo su fondo el retruécano sobre el apellido, las
alusiones indécentes i los actos privados, i la mujer, i la familia del queseataca hoy —
y es el mismo d quien se abrazaba ayer y se adulari manana. En todas partes los versos
pululan, de toda laya y complexion. Hombres mis que maduros, que han aspirado i
estadistas, consumen los seis dias de la semana en este oflcio de remendôn. Habiendo
cnvejecido sin sospechar nada de la evoluciôn moderna se sorprenden cuando, improvi-
sados diplomiticos de sonsonete pasan por nuestras traviesas ciudades del Plau, dejando
un reguero de ridiculo.
Je regrette de ne pouvoir faire de plus longs extraits : je liens pourtant à
signaler un très intéressant chapitre (pp. 116-132) sur l'isthme de Panama et
l'aspect désolé qu'offrent les débris de l'entreprise avortée, et quelques
réflexions fort sensées sur le Mexique, un Mexique qui subit l'influence de plus
en plus grandissante de son puissant voisin du Nord.
R. Foulché-Delbosc.
Le Gérant, Aug. Picard,
• Arcbiviste-PaUograpbe,
MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.
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?
REVUE
HISPANIQUE
Recueil consacré à Véitide des langueSy des UUératures et de Thistoin
des pays castillans^ catalans et portugais
PUBLIÉ PAR
R. Poulché-Delbosc
CINQUIÈME ANNÉE
Numéro i^. — Troisiéfne trimestre j8^8
SOMMAIRE
PAttlS.
R. J. CuERVO. — Disquisîciones sobre antigua ortograffa y pro-
nunciacîôn castellanas. II 273
Léon Médina. — Dos sonetos atribuidos à Lupercio Leonardo de
Argensola 314
Boris de Tannenberg. — Écrivains castillans contemporains.
J.-M. de Pcrcda 530
Diego HuRTADO de Mendoça. — Mechanica de Aristotiles. ... 365
Comptes rendus 406
CuRONiauE 414
PARIS
ALPHONSE PICARD ET FILS, ÉDITEURS
Libraires des Archives nationales et de la Société de TËcole des Chartes
82, Rue Bonaparte, 82
1898
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BIBLIOGRAPHIE
l._ . _
Natura. Poésies per J. Massô Torrents. BarccJona : Tip, « VAvenç », 1898,
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Trafalgar. (Extrait de la Reviie des Pyrénées ^ tome X). Toulouse : Edouard Pri-
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Estado social y cultura de los mozarabes y mudejares espanoles. Memoria
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de excursiones de Sevilla por José Pedregal y Fantini... Seviîla : Estàh. tip. de
la Revista de Tributmles, 1898, in-8, 59 pp. .
El archivo histôrico nacional. Discursos lefdos an te la Real Academia de la
Historia en la recepciôn pûblica del senor D. Vicente Vignau y Ballester el dfa
19 de Junio de 1898. Necrologia del Excjno. Sr. D. Antonio Cinovas del
Castillo. Contestaciôn del senor D. Antonio Rodrfguez Villa. Madrid : Est, tip.
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Catàlogo de la Real Biblioteca. Manuscritos. Crônicas générales de Espana
descritas por Ramôn Menéndez Pidal, con Idminas hechas sobre fotograflas del
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Boris de Tannenberg. Un dramaturge espagnol. M. Tamayo y Baus. Paris :
Perrinet C«e, 1898, in-8, xm-éy pp.
Ôrdenes militares. Discursos leidos ante la Real Academia de la Historia en
la recepciôn pûbliça del Excmo. Senor D. Francisco R. de tJhagôn, el dfa 25
de Marzo de 1898. Necrologia del Excmo. Sr. D. Feliciano Ramfrez de Are-
llano, marqués de la Fuensanta del Valle. Contestaciôn del Excmo. Sr.
D. Manuel Danvila. Madrid : Est. tip. de la viuda é hijos de Tello, 1898, gr.
in-8, 144 PP- •
J. Massô Torrents. En Marian Aguilô i Fuster. Lectura fêta en el Centre
Excursionista de Catalunya el dia 26 de Novembre de 1897. Barcelona : Tip.
« UAvenç », 1898, in-8, 27 pp.
Emilio Cotarelo y Mon. El supuesto libro de Las querellas del rey don
Alfonso el Sabio. Madrid : Itnprenla de los hijos M. G. Hermndei, 1898, in-8,
30 pp.
L*anthropologie et la préhistoire en Espagne et en Portugal en 1897, par
Luis de Hoyos Sainz. Extrait de L Anthropologie, t. IX. Paris : Masson et 0«,
1898, in-8, 16 pp.
Anuarios de bibliografia antropolôgiça de Espana y Portugal 1896 y 1897
por Luis de Hoyos Siinz... Compleraento de « L'Anthropologie et la Préhis-
toire en Espagne et en Portugal en 1897 ». Madrid : Imprenta del asilo de huér-
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DISQUISICIONES
SOBRE ANTIGUA ORTOGRAFÎA Y PRONUNCIAQÔN
CASTELLANAS
n
Me propongo especialmente tratar aqui de la lucha que desde
tiempos remotos han sostenido la lengua popular y la lengua
literaria con respecte d la pronunciaciôn y ortografia de voces
que ofrecen ciertas combinaciones de consonantes y que se toma-
ron del latin cuando ya habian dejado de obrar las leyes foné-
ticas que trasformaron taies combinaciones en el caudal primi-
tive del castellano.
Notoria es la aversion que han tenido en gênerai las lenguas
romances d los grupos c/, Uy es (a:), ^w, mw, ns\ las mds de ellas
los han eliminado de varies modes, particularmente per asimila-
ciôn ô per vecalizaciôn de une de les des clémentes. En latin
vulgar prevalecla la asimilaciôn, ceme le dejan ver estes ejemples
que sace de Schuchardt y Seelmann : autor^ autoritaSy otobriSy
vitoria, santuSy defuntus; inditione; suscripsiy suscriptione, sustan-
4ia; otimOy scrituSy scultor; tnostraty CosiantinuSy costitutioy iras-
latuSy trasmarinus ; bissity AlesandcTy Felis. Scscmtiy Sestius son del
latin cldsico.
El fonde primitive del castellano ne simplificô aquelles gru-
pos de un misme mode : asi, per asimilaciôn pasaron pt i t
(atafy cataty nietOy seto, sieie), ns i s Qras, costary costumbrty mos-
trafy tntustrà)y x i. s en la particula eSy des (escandecer, escocéry
^cogefy estirary estorbaryy per vecalizaciôn y subsiguiente palata-
Rftme hlspamiqn*, t8
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274 R' J- CUERVO
lizaciôn pasaron x i is, s (seisy Alesandro, desar^ ensambré), gn d
n (JehOy senay dehar)^ et i ch (c) (lèche, pecho, cochd); nôtese sin
embargo que hay unas cuantas voces, pertenecientes sin duda al
caudal originario, en que por causas oscuras et se convirtiô en t :
matar, hito, ahitOy eujuto.
Natural es pensar que el que emplea una voz en el concejnCo de
que es extranjera, trate de escribirla y pronunciarla como en la
lengua à que perteneèe, y que una vez que esa palabra va entrando
en el habla usual, se desgaste y acomode d las analogias de esta ;
asî, es probable que el que redactô la ley xi del titulo vi de la
Partida primera, escribiese lectory con httk mismas letras que en
latin, al enumerar las ôrdenes menores : « Otro grado bi ha a
que llaman lectory que quiere tanto decir como leedor. » Pero
también debe admitirse que el instinto vivaz de la lengua materna
nos hace adaptar inmediatamente al genio de ella las voces nue-
vas, y que los primeros que emplearon, y sobre todo los prime-
ros que leyeron 6 repitîeron, las voces dignOy doctor pudieron
muy bien pronunciarlas dinOy dotor d pesar de la ortografia, por
no existir en otras castellanas las mismas combinaciones de con-
sonantes; estocs loque sucede hoy con sonidos ajenosde nues-
tra lengua : bijouterie se vuelve bisuteria, petit chou, petisù, La
concurrencia pues de ambas formas, latina y vulgar, puede indi-
car la acciôn simultdnea de las dos causas expresadas, en varios
escritores y aun en uno mismo, y el predominio de una de ellas
puede provenir de las circunstancias del autor ô escribiente 6 de
las tendencias eruditas ô populares de cada época. Pero como la
escritura se ajusta con frecuencia d tipos tradicionales ô sistemd-
ticos, oculta d veces la pronunciaciôn real, no dejdndola aparecer
en algunos casos sino como por efecto de un descuid^ y al fin
su acciôn dilatada en el tiempo y en el espacio logra «* "Mficarla
mds ô menos.
Con las salvedades que conviene hacer cuando se citan edi-
ciones que no pueden llamarse estrictamente paleogrdficas, adu-
ciré las formas que presentan algunas voces en nuestros escri-
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 275
tores ânteriores al siglo xvi, como prueba de la antigûedad de
este conflicto.
et : c. Actor : Cane, de Gôme^ Manfique,!!, p. 324. — ConfiUo : Ib,y I, p. 148 ;
rimado con grito : II, p. 60. — Defeto, rimado con rt(c)to, perfeto : Ib,^ I,
p. 123. — Dictado : Berceo, S. Dom, 533; S, Mill, 362; Mil 165, 836;
S. Oria, 2, 5 ; AppoL 224; diiado, Alex, 307; Arc. de Hita, toi 8; deyiado :
Rim, Paî. 711; Cane, de Baena, p. 93. — Doctor : Alex. 44; Sem Tob, 87;
Cane, de Baena, p. 357; doior : Cflnr. </^ (7. Manr,, I, p. 95. — Doctrina : Ber-
ceo, 5. M///. 1 3 ; dotrina : Appol, 496 ; Cûw. </« Baena, p. 6. — Doctrinar :
-^/<;jc. 2242; Berceo, 5. Aii7/. 144; dotrinar : ^/>/>o/. 22; Cane, de Baena, p. 136;
Cfl/«:. ^tf G. Manr.f I, p. 4. — Eleelo : Cane, de G, Manr., I, p. 307 ; rimado
con perfecto : Ib., I, p. 307. — Pnieluoso : /&.,II, p. 234. — Hético : Ib., I,
p. 261. — Yndoto : Ib., I, pp. 95, 195; II, p, 65. — Jntata, rimado con
creata : Ib.y II, 279. — Letura : Arc. de Hita, 500 ; Cane, de Baena, p. 477. —
Nolurnàl, noturno : Cane, de G, Manr,,\, p. 65 ; II, p. 23. — Oclavo: Alex,
295 ; Fuerojuigo, p. 190*»; oehavo : Espéeulo, 4.9.5 ; Lôpez de Ayala, Ca^a, 9.
— Oetubre : Fiiero Ju:^o, p. 13b; ochubre : /^. ; Fitero real, 1.7.2; 2.5.1. —
Respeetar (respetar) : Cane, de G, Manr., Il, p. 301. — Respecte (relaciôn) : Ib,,\,
p. 221. — Retraiable (retract.) : /^.,II, p. 41. — Seeta : Espéeulo, 5.8.35 ; sseia,
Caball, Cifar, p. 227. — Traelado : Cane, de G, Manr,, II, p. 234.
ce : c. Acesorio : Cane, de Baena, p. 141. — AceidenU : Rim, Pal, 455 ; aei^
dente: Arc. de Hita, 130; Rim. Pal, 191; Caball. Ci/ar, p. 193; Cane, de
Baena, pp. 64, 148. — Acidental : Cane, de Baena, pp. 96, 158. — Correcion :
Cane, de G, Manr,, I, p. 326. — Dieion : Cane, de Baena, p. 363. — Faction :
Cane, de Estûniga, pp. 12, 244 ; facion : Partida I, 6.25 ; Lôpez de Ayala, Cfl:çfl,
8, 47 ; Cane, de Baena, pp. 80, 207 ; Ferez de Guzmân, Clar, var, 43 ; Cane, de
G. Manr., I, p. i^G-, fayciones : Partida II, 13.1; 23.20; 24.7. — Fiction :
Cane, de Estûniga, p. 398; ficcion : Pérez de Guzmdn, Clar. var, 230; fieion :
Cafte, de Baena, p. 363. — Introdueion, Pérez de Guzmân, Clar, var. 14; Cane,
de G, Manr.,\l, p. 234. — Leetiones (del oficio divino) : Berceo, S, Dom, 28,
538; Mil, 807; lecçion : Arc. de Hita (Riv., LVII, p. 226'»); kcion : Caball,
Cifar, pp. 259, 261; licion ; Alex, 17; Partida I, 6.ii; II, 31, 5; kycioft:
Berceo, Sacr. 37. — Occidente : Berceo, S. Mill. 387; Alex, 256; oeidente : Boe.
deor^ 'Knust, p. 251); Cane, de Baena, pp. 292, 372, 546. — Perfection : Cane,
de Mga, p. 398; perfeccion : Pérez de Guzmân, Prov, 98; perfecioni Cane,
de ij^.iia, p. 291. — Subieceion : Cane, de G. Manr., I, p. 192. — Satisjaeion :
Berceo, Loor, 73; Arc. de Hita, 11 10; Cane, de Baena, p. 555 ; Cane, de G,
Manr., II, p. 58.
pt : t : auptar : Cane, de Baena, pp. 145, 503. — Adotivo : Cane, de G,
Manr., Il, p. 9. — Conupto (rim. secreto) : Cane, de Estûniga, p. 393. — Cor-
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276 R. J. CUERVO
rupUJaiCanc. de G. Mahr,, II, p. 237. — Exeplo : Espéculoy 5, 14, ii.; ecepio :
Pérez de Guzmin, Clar. var, 357. — Précepte : Alfonso X/, 283 ; preceto : Cane,
de Baena, p. ^jS.—Recepior : Leyesdel estilo, 188 ; Pérez de Guzmin, C/ar. var,
^96. — Recetar: Cane, de G. Manr,y I, p. 332, — Surreticio : /J., I, p. 266.
mn : n. Caïunioso : Cane, de Baena, p. 624. — Columna : Berceo, S, Oria,
38 î AppoL 97; eôlumpna: Berceo, S. Oria, 43; coluna : Berceo, Ib, 38; Fuero
real, 4.18.3; Partida III, 31.2; Cane, de Baena, p. 267. — Omnipotente : Ber-
ceo, Loores, 31. — Solepnemente : Rim, de Pal. y 198, 315. — Solemnidat : Ber-
ceo, 5. Z>ow. 671 ; soîepnidad : Partida I, 9, 7; Cortes de Alcald, ano 1348;
(Colecciôn de la Academia de la Historia, I, pp. 500, 508); Cane, de Baena,
p. 600; soîenidad : Leyes del EstiJo, 181 ; Cane, de Baena, p. 173.
X : exaltar : Berceo, 5. Mill, 344; Sacr, 247, 249; Mi*/. 628; Fuero Ju^go,
p. I76*; enxaltar (cp. enxemph, enxambre) : Fm^to Juigo, pp. 98*, i8i*. —
Enxàltamiento : Alex, 26%, — Examen : /?ïw. Po/. 222; esamen : Ib. 1367; -^r/^
eis,y pp. 88, 114; Cane, de Boena, p. 216; Pérez de Guzmàn, Prov. i. —
Examinar : Fuero Juigo, p. ioo*>; Espéculo, 5.14.23; Partida I, $.10; II,
51.11; Arc. de Hita, 341, 469; Rim, Pal, 288, $95 ; Cam, de Boena^ p. 98;
esaminar : Rim, Pal. io$6, 1558; Cane, de Baena (Leipzig), I, p. 91 ; II, p. 202 ;
Pérez de Guzmdn, Prov, 5 ; Cane, de G. Manr., I, p. 212. — Executar : Cane,
de G. Manr., II, p. 270; exeeueion : Ib., II, p. 274; exécuter : Ib,, II, p. 271 ;
seeutar : Ib., II, p. i8i ; seeueion : Ib., II, p. 181; secutor : Ib., II, p. 271.
(Cp. Bibl. Riv., LI, p. I32*>; Garcilaso, Ègl,, II; Cetina, Obras, I, p. 112). —
Exemir : Santillana, Obras, pp. 15 5, 212 ; esemir : Cane, de G, Manr., Il, pp. 6i,
83. — Esenlo : Cane, de Baena, p. 394; Cane, de G. Manr., I, pp. 43, 303. —
Exorlar (Sinchez), exhortar(Rios), Santillana, cartaal Condestable de Portugal;
Pérez de Guzmdn, Clar. var, 19. — Exor\ismo : Berceo, 5. Dom. 691 : esor^ismo :
Cafic, de Baena, p. 433. — Exorcisla : Berceo, S. Dom, 697; Partida I, 6,
preàmb. y 11. — Exordiar: Arleeis, 7; Pérez de Guzmdn, Clar. var, 94. —
Exeeder : Cane, de Estûhiga, p. 241 ; Pérez de Guzmdn, Clar, var, 104; Cane,
de G, Manr., II, p. 234. — Exeelleneia : Cane, de Estûhiga, pp. 93, 383; exce-
leneia : Cane, de Baena, p. 246; eselencia : Ib., p. 212. — Excellente : Cane, de
Estùh.y p. 169; excelente : Rim, Pal. 820; Pérez de Guzmdn, Clar, var, 53 ; esu-
lente : Cane, de Baena, p. 292; ecelente : Ib., p. 144, 282. — Exupeion : Leyes
del eslilo, 178; exebeion : Espéailo, 5 2.3; Dan^a de la muertè (Riv., LVII, p.
385*); esepeiones : Cortes de Alcald, ano 1348 (colecciôn de la Acad. de la
Hist., I, p. 513); essebçiones : Cortes de Zamora, ano 1301 (I, p. 157). —
Exepto : Espéeulo, >, 14, 11; eeepto : Pérez de Guzmdn, Clar. var. 357. —
Eeeptar : Id., Ib., 204 ; eçebtar : Cane, de G, Manr,, II, p. 212. — Exeesivo : Pérez
de Guzmdn, Clar, var, 72, 327. — Exçesso : Santillana, Obr,, p. 477 ; eseeso :
Cane, de Baena, p. S^ï.'—Esçitar : Arte eis, 15. — Eseavar : Cane, de Baena, p.
274. — Esclamaeion : Cane, de G. Manr., II, pp. 25,^51, — Excludas (excluyas) :
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J
ANTIGUA ORTOGRAFfA Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 277
Santillana, Obr.y p. 33 (item, Prov. Sevilla, 1530, f. 9). — Esclusivamente :
Cane, de G. Manr., II, p. 283. — Escomuniotty escomungar : Fuero Jui^o,
pp. XF, 81*. — Escusa : Berceo,5. Dom. 169; Partida II, 12.16; Arc. deHita,
339. — Escusacion : Fuero Ju:( go, pp. 17^», 28ï>, 161»; Espàulo, $.14^7; Partida
I, 6, 31 ; Ltyesdd estilo, 19; Rim, Pal, 146, 1268; Cane, de Baena, pp. 147,
^$S. — Escusar : BerceOy Dueîoy 129; Alex, 1367, 1543; Espéculo, i.i.ii;
3.5.12; 4.8.14; Cortes de Jerez, ano 1268 (I, p. 81); de Valladolid, aiio 1293
(I, p. 125); Sem Tob, 579; Trat. de la doctrina (Riv.,LVII, p. 374*; /?i>/i. PaU
1225; Cane, de Baena, p. 633. — Espediente : Arte eis., p. 105. — Espedir :
Fuero Ju^go, p. 200; Berceo, S. Dom. 315, 321 . — Espender, Cid^ 8, 3219;
Berceo, 5. Dom. 174, 389, 421 ; Fern. Goniàhi, 352; EspécuJo, 4.12.8; Arc. de
Hita, 115, 947; Rim. Pal. 443, 939; Pérez de Guzmdn, Clar. var, 336. —
Espensa : Berceo, Mil. 630; Boc. de oro (Knust), p. 17$; Pérez de Guzmdn,
Clar. var, 298. — Esperieticia, Lôpczde Ayala, Ca\a, i ; Rim. Pal. 124$ ; Cane,
de G. Manr.y II, p. 259; espireneia : Lôpez de Ayala, Ca^a^ pràl.\ Arte eis.,
p. 109; Caue. de Boena, pp. 55, 142. — Esperimenlar : Cane, de Baena,
p. 199; Pérez de Guzmàn, Clar. var. 292; Cane, de G. Manr.^ I,
p. 6. — Esperimento : Cane, de G. Manr., II, p. 253. — Experto : Ib., II,
p. 256. — Esplanar : Fuero Ju^go, pp. 7*», 44a, 188^». — Explieadamente:
Cane, de G. Manr,^ II, p. 265. — Explicar : Pérez de Guzmdn, Clar. var,
351 ; esplicar : Santillana, Obr., p. 241. — ExplicitamenU : Cane, de G. Manr,,
II, p. 265. — Esponer : Berceo, Mil. 16; Cane, de B^ena, p. 89. — Espresa-
mente : Cortes de Alcald, ano 1 348 (I, p. 5 1 1). — Expresar : Pérez de Guzmdn,
Clar. var. 73 ; Cane, de Estûil.fp. 241 ; espresar : Cane, de G. Manr.y I, p. 320.
— Espremir : Mont, de Alf. À7, 2.2; 2.19; Cane, de Baena, pp. 524, 562;
Pérez de Guzmdn, Clar. var. 105. — Espulsivo : Arte eis., p. 16. -^Extender :
Cane, de Est un., p. 382; estender : Fuero Ju^o, p. 165*»; Berceo, M/7. 442;
S. Maria Egipe. (Riv., LVII, p. 317''); José, 158 (con ^^); Cane, de Baem,
p. 294. — Extenso : Pérez de Guzmdn, Clar. var, 142 ; estenso : Ib. 105 ;
ystenso : Cane, de G. Manr., I, pp. m, 185, 224. — Esterior : Pérez de Guz-
mdn, Clar. var. 364. — Estirpar : Ib, 296. — Estra : Cane, de G, Manr. y II, p.
61. — Estraeion : Arte cw., p. 83. — Extrangero : Cane, de Estt'm., p. 292 ; esiran-
gero : José y 158 (con ^^). — Estrafiar ; Cortes de Valladolid, ano 1293 (I, pp.
107, 118); Leyes del estilo, 176; Arc. de Hita, 362; Cortes de Alcald, ano 1348
(I, p. S 3 3); ^ont. de Al/onso XI, 1.33; Sem Tob, 578; Arteeis,^ p. 92; Cane,
de Baena, p. 102, — Estraiio : Cid, 176, 587; Berceo, Mil. 568; Alex, 769,
929, 2362; S. Maria Egipe. (Riv., LVII, p. 313*»); Fuero Ju^go, pp. vii<«, 3*»,
i88b; EspêeulOy 3.8.2; 4.3.9; P^deidas (Knust), p. 143; Boc, de oro (Knust),
pp. 96, 142; Cane, de Estûit., p. 10; Pérez de Guzmdn, Clar, var, 367; en
aljamfa con ^J^ (Simonet, Glosario). — Estremadamientre : Fuero pi7;gOip. j'j^,
— Eslremar : Concilio de Ledn de 1228 (Esp. Sagr., XXXVI, p. 222); instrur
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278 R. J. CUERVO
raento de 1250 {Ib,, XXII, p. 295); Espéculo, 3.7.7; 5.8.16; Mont, de
Alfonso XI y 1 . 17, 26 ; Poema de Alfonso XI, 382 ; Buenos proverhios (Knust), p. 39 ;
Canc.de Baena, p. 226. — Estremidad : Pérez de G uzmdn, C/ar. var. 18;
Cane, de G. Manr., I, p. 123. — Extremo : Cane, de Estùh., p. 291 ; estremo :
Cortes de Valladolid, ano 1258 (I, p. 60); instrumento de T293 en las Mem.
de la Acad. Hist., VIII, p. 65; Cortes de Palencia, ano 131 3 (I, p. 243); de
Burgos, 1315 (I, p. 285); de Valladolid, 1322 (I, p. 357); de Madrid, 1339
(I, p. 472); Cane, de Baena, p. 80; Ferez de Guzmàn, Prov. 16; Cane, de G.
Manr., I, p. 146. — Sexto : Alex. 295; sesto : Buenos prov. (Knust), p. 14;
Arc. de Hita, 1029; Artecis., p. 16; Cane, de G. Manr., II, p. 282.
gn : n. Asignar : Arte eis.,p.SS. — Benignaniente : Rim. Pal. 1474 ; heninamente :
Santillana, Ohr., p. 88. — Benignidad: Alex. 1447; Berceo, S. Dom. 14; S.
Laur. 91; beninidad : Rim. Pal. 13 13; Santillana, Obr., p. 314; Cam. de
Baena, p. 249. — Benigno : Cane, de Estûn., p. 74 (rim. con destina); Ferez de
Guzmàn, Clar. var. 263; benino : Santillana, Obr., pp. 314, 274 (rim. con
divino y malino). — Digno : Arc. de Hita, 115 3 (rim con digno, indigno, lino);
Cane, de G. Manr,, II, p. 7; dino : Santillana, Obr., p. 274 (rim. con diviro,
indino); dino : Cid, 2363. — Ynoranle : Cane, de G. Manr., I, p 78. — Ynoto :
/^., pp. II, 129. — Indignar : Ferez de Guzmdn, Clar. var. 115; indinar :
Santillana, Obr., p. 361. — Indigno : Arc. de Hita, 1153; Cane, de Estûn, p.
3^89 (rim. con dotrina); indino : Santillana, Obr., p. 274. — Insigne : Ferez de
Guzmdn, Clar. var. 46; insine : Santillana, Obr., pp. 241, 436. — Insignia '
Ferez de Guzmdn, Clar. var. 203. — Magnijico : Cane, de G. Manr., II>
p. 234. — Magno : Ib., I, p. 334. — Malino : Arc. de Hita, 1067 (rim. con
çeçina, couina, aina); Santillana, Obr., p. 274 (rim. con divino, benino, ferrino).
— Pugnar : Caball. Cifar, p. ly, pnnar : Ib., pp. 21, 52, 226 : punnar : Fuero
]uxgo,p. 44*. — Repunar : Cane, de G. Manr., II, p. 199 (rim. con for tuna).
— Significança : Berceo, S. Dom. 29; Sacr. 18, 41, 70, 213 ; sinifieança : Gon-
zdlez de Clavijo, p. 57 (Sancha). — Significacion : Berceo, Sacr. 60. — Signi-
fiear : Ib. 17, 76, 78; sinifiear : Id.,5. Dom. 534. — Signar : Id., ib. 244, 342;
Sacr. 39, 189; Cortes de Valladolid, ano 1293 (I,p. 121); ano 1312(1, p. 203);
de Madrid, afîo 1339 (I, p. 476); Leyes del estilo, 189; sinar : Cid, 411 ; Alex.
168; Espéculo, 4.2.6; Cortes de Valladolid, ano 1322 (I, p. 364). — Signo :
Arc. de Hita, 113, 115 3 (rim. con digno, indigno, lino); Leyes del estilo, 189;
Buenos proverbios (Knust), p. 29; Cane, de Estûn. 5; syno : Cab. Cifar, p. 35;
Cane, de Baena, p. 115.
ns : s. Constaneia : Cane, de Estûn., p. 368; Ferez de Guzmdn, Clar. var.
386. — Constante : Cane, de Estûn., p. 368; costante : Cane, de G. Manr., I,
p. 3 1 ; II, p. 1 38. — Costantinopla : ms. del siglo xv en Menéndez Fidal, Crènieas
générales de Espaha, p. 86. — Costelacion : Arc. de Hita, 114; Cane, de Baena,
PP- 3'> 59; Santillana, 0^., pp. 140, 453. — Co«;/î7mck?»: Berceo, 5. Mill. 20} ;
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIAClÔN CASTELLANAS 279
cosUtucwn : Fuero Ju^gOy pp. xi*, xii*; Arc. de Hita, 359, 1665. — Instancia :
Cane, de G. Manr,, I, p. 10; II, p. 9. — Trasformar : /^., I, pp. 51, 502.
Desde las primeras gramdticas y diccionarios empezamos d
enconirar noticias sobre la pronunciaciôn de estas combinaciones,
y por ellas vamos viendo cômo paso d paso va ganando terreno la
pronunciaciôn erudita, hasta vincularse en la mayor parte de los
casos en el habla culta y literaria. Empecemos por las gramdticis
y otros testimonios semejantes.
Nebrija en la Gramdtica castellana (1492) y en la Ortografia
(15 17) condena b escritura signOy dignidady benigno, y dice que
« pronunciamos sino, manifico, mananitno » ; doctrina que en 1533
repite Fr. Francisco de Robles (Viiiaza, col. 1105). Por los anos
de 1532 elDr. Busto, después de senalarla diferente pronuncia-
ciôn de la X latina (= es) y la castellana (= i), advierte que en
algunas palabras se Uega al sonido de j, como eximir, exemplo,
execucian, executar^ exceptOy exprimentado, y otras derivadas del
latin (Vinaza, col. 830). Valdés, un poquito después, decia de
la g que la quitaba, y escribia sinificar y no signtficar, manlficoyno
magnificOy dinoy no digno; y anadia : « y digo que la quito, porque
no la pronuncio, porque la lengua castellana no conoce de nin-
guna manera aquella pronunciaciôn de la g con la n. » (Boehmer,
p. 371); después de haber convenido en duplicar la /en affetto
(p. 370), conviene en duplicar la /, como en esa voz y en doitOy
perfetiOy respetto, aunque le pareciaun poco mds durillo (p. 375);
déclara igualmente que nunca pone x en voces como excelenciay
experienciay porque nunca la pronuncia, y pone en su lugar j,que
es muy anexa d la lengua castellana. La Gramdtica de la lengua
vulgar de Espana (1559) condena la ortografia magnificOy magnà-
nimo. D. Antonio Agustln escribia en 5 de Diciembre de 1578 d
Zurita : « En las ortografias y puntos V. M. hard lo que man-
dare; d mi mal me parece que se escriba de una manera y se
hable de otra, como en la lengua francesa; y pues ninguno dice
scriptOy ni doctOy ni scienciay ni presumpciorty no hay para que cscri-
billo », (Ant. Agustin, ObraSy VU, p. 219). En 1586 nos dice
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280 R. J. CUERVO
Juan Sdnchez : « En semejantes vozes de romance en quienla
lengua espanola no hiere ni suena la Cy no se ha de poner,
aunque segun la deducion de las taies voces parezca requerirse,
y assi escriviremos, como pronunciamos santidad, v. g., y no
sanctidad; perfecion y no perfection; vitoria y no Victoria; dotrina
y no doctrina; fruio y no fructo; punto y no puncto, etc. En las
vozes en que la lengua espanola pronunciasse la tal c (como parece
que se va introduziendo en estas vpces docto, afecto), hase de estar
al uso. En esta cuenta entran estas voces ô terminos gramatica-
les, voz activa, preterito perfecto, etc. » Y mis adelante hablandô
de la X : « No se ha de poner esta letra en las voces espaiiolas que
no permiten el sonido que el espanol le da, aunque conforme à
la derivacion délias la requieran : y assi diremos, v. g. esterukr,
escusar, espirar^ espUcacion^ esaltcuiotiy con s\ aunque se escriveen
latin extendo, excusOy expiro, explicatio, exaltaiio con x. Item
dezimos eceder^ uessOy ecessivo, etc., aunque en latin se
escrive excedo, excessus, etc. » (Vinaza, col. 1161-6). Mateo
Alemàn en su Ortografia (Mexico, 1609) : « Bueno séria por
cierto que dijesemos escriviendo affeminadoy MattheOy philosopho i
offrescimientOy porque asi lo escriven los latinos; i sin duda no.
acertaria el que dijese transpasar, exempto, septimo, escriptura^
cogttoscOy i pronunciase cacephaton à lo que itûmos gaçafaton y que
no lo séria pequeno, i mui mayor tratar de seguir semejantes
absurdos... Séria tan barvaro quien dijese carrastollendas i las
carnestolendas, como el que pronunciase ihesorOy praeceptOTy doctor
i abbades » (fol. 12). Jiménez Patôn (1614), censura i los que en
la ortografia pecan de sobra de cuidado y curiosidad viciosa, y
continua : « Pronuncian y escriben doctor y doctrina; debiendo
pronunciar y escrebir dotor y dotrinay aunque si se â de pro-
ouncîar y escrchir docto y no dotOy afecto y no afetOy afectado y
no afetado ; mas escrebiremos efeto y no efecto^ dote y no docte y
santo y no sanctOy precetor y no preceptory conceto y no conceptOy sini-
ficar y no significary codicia y no cudiciay envidia y no imbidia,
solenidad y no sQÏemnidady y otra infinidad dellos que se podrin
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIAClÔN CASTELLANAS 28 1
advertir, cômo el que escribe spiritu debiendo escrebir espiritu,
dice statuto por estatuto. Debe considérât el que habla y el que
escribe en que lengua habla 6 escribe y en la tal hablar y escrebir.
Pues hablamos y escrebimos castellano y no latin, sea la pro-
nunciacion y escritura castellana y no latina. » Mas adelante
déclara que no dird escriptor sino escriior^ tractado sino tratadOy
digno sino dinOy insigne sino insine, y anade que las letras que
ordinariamente constituyen estas anadiduras afectadas y super-
fluas son f , g, />, 5, a:, y / por r, como en perfecto, discrectOy venigno^
inagnificOy œncepio, précepte^ nascer^ rescibir, extremoy excusadoy bene-
dictioneSy oractiones, (JEpitome de la ortograjia, ff. 74, 77).
Pasemos â los diccionarios.
et : t. Nebrija (i 5 16) y Alcali ( 1 505) : dUado, dotor^ dotrina^ Utor^ otubre, retra-
tar, -uciorty vfc/orw, -050 (Nebr. ; viL Aie). — Casas (i 570) : ditamo, dotor, -rim,
'inar, efecto, -uar, jat-arse^ -ancia, -ancioso^ lelor, oluhre, retificar, vitoria. — Covar-
rubias (161 1) : affct-o, ar, ^acion, condiicta^ doct-or^ -rina, -inar, ditado, ditatno,
efeci-o, 'Uar, fator, kctor, UturOy octavo, oct- y ot-uhre, seta^ vitoria, — Oudin
(1607) : afectar, -acion, -ado^ afetOy cottducta y -uta, doct- y dot-o, -or, -riwfl, -rinar,
dici' y dii-OTy -ado, -aditra, ditamOy efect- y efet-o, -uar, fact- y faior, Uct- y let-
or, oct' y ot-uhrCy octavOy retract- y relrat-ar, vict- y vit-hna, -oria. — Franciosini
(1638) : ftem, y ademds afecto y afeto, coletor, — Sobrino (1705) da como
formas ùnicas afecto, efuto y sus derivados, conductay factor, y distingue como
hoy retractar y retratar, pero admite las demàs formas dobles.
ce : c. Nebrija y Alcali : acidentey -al, diciotty -ario, introduciouy lecion, oci-
dente, satisfacion. — Casas : acciotty acideniey -al y introducioriy satisfacion. —
Covarrubias : acciouy acidente, -aly introducciotiy leccion, ocidente, — Ôudîn :
acciotty acidefite, -al, constntuion y construciott, diccion y diciorty dicionariOy faccion
y faciony ficcion y ficiotty introducion, leciorty ocidente, satisfacion. — Franciosini :
ftem. — Sobrino : accion y acioHy acidente, -aly construciony facion y faccion,
ficion, îeciotty liciony ocidente y satisfacion.
pt : t : Nebrija y Alcali : aceptar, — Casas : acept-ar, -ahUy -0, concepto,
eceptOy reapt-ar, -or. — Covarrubias : aceptar y acetary aceptOy concepto, ecept-Oy
rtiary estitico. — Oudin : acept-ar, -abley -aciotiy -0, concepto y conuto, eupt-Oy
'uar y ecet-Oy -uar, precepto y preceto, preceptor, reupta y recela, — Franciosini :
ftem, y preceptor, precetor, — Sobrino : aceptar y concepto, ecepto, -uar, precept-o,
-or, receta y recepta pero solo recetar.
mn : n ; Nebrija, Alcali y Casas : caluni-a, ar, -ador, colutta, solene, -idad. —
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282 R. J. CUERVO
Covamibias : caJunmtû, -adôTy columna c ô cotno vulgarmente dezimos colum »,
solenin-e, -idad, -i^ar, — Oudin : calunia^ « et plus proprement càlumnia », calum-
tti-ar, -ador, colunUy solen-Cy -idad^ soleni\ar y soUmniiar, — Franciosini : caJum-
ni-a, -flr, -ador, -cso^ coluna y columna, soîene y sokmne, solenixar y sokmni^ar.
— Sobrino : cahmia (en el francés también càlumnia), calumni-ar, -ador, -ow,
solen-e, -idad, soleni^ar y solemniiar,
X : s : Nebrija y Alcali : esamen, esaminar, escusa, escusar, esecutar, essecucion
essento, essequias, espremir, espan^irse, espedir, espender, esperUncia, esperimentar,
esquisifOy esiender, estranar, esiraho, esirangero, eslremado, sesto. — Casas : esca-
uar, escluir, escusar, essecutar, essecucion, esstncion, esento, esperiencia, espcrimen»
tar, esprimir, esiender, eslrangero, estraHar, estrano, eslremado, estremo, examen^
exortar, sexo. — Covarrubias : escluir, escusar, esecutar, esento, esettcion, espandir,
esprimir, estender, eslrangero, estrano, estremo, exagerar, examen, excomunion,
exequias, eximio, existencia, èxodo, exortar, exorbitante, expôsito, exprimir, exqui-
silo, êxtasi, extinguir, — Oudin : eceder y exe, ecesso y exe., ecelente y exe,,
ecepto y exe, esalar y ex., esaltar y ex,, escauar, esclamar y exclamar, escluir y
exe,, esclusion, escusa, escusar y exe., esecutar, esentar, esento, esencion y exempcion,
esequias y exequias, espaniirse, espedir, espeJer y exp,, experieneia, etc., y exp.,
esplanar, esplayar, esplicar, etc. y expL, esplorar, etc. y expL, esponer y exp,,
espressar, etc. y expr,, esprimir, espugnar y exp,, espulsar y exp,, esquisito y exq.,
estender y ext., esterior y ext., eslrangero, estrano, estranar, estremar, estremo y
extr., exacto, examen, etc., exasperar, excitar, excomunion, exerenunto, exeerar,
exheredar, exhortar, exigir, eximio, eximir, existir, exorbitante, exorcista, exordio,
expectacion, éxtasi, extenuar, extermitwr, externo, extinguir, extorcion, extraordi-
nario, extravagante, extrinseco, exulcerar, exultar, sexo, sexto, — Franciosini :
lo mismo con corta diferencia : ecept-o, 'Uar (solo), esprimir 6 exp,, exigir 6 es,
— Sobrino : lo mismo, mâs ô menos : escusar (solo), esento y exempto, esprimir
y exprimir, estender pero extension, y anade exotierar, expiar,
gn : n : domina la ortograffa etimolôgica : en Alcalâ se hallan dinidad y
dino pero en cl lugar alfabético que les da Nebrija escribiéndolos con g ; Casas
da malino, -idad ; Covarrubias malino, y en indigtmrse advierte : « Perdemos de
ordinario la g porque la pronunciacion no sea afectada ; » Oudin dino, -idad y
digno, 'idad, indino é itidigno, malino y maligno, insine é insigne, signo y sino ;
lo mismo Franciosini y Sobrino.
ns : s : los diccionarios esldn conformes en la ortografîa etimolôgica.
Aunque las ediciones del siglo xvi también se arriman d la etî-
iîiologia en las combinaciones de que vamos tratando, todavia
de cuando en cuando aparccen en ellas las formas populares. En
los Comentarios de César iraducidos por Diego Lôpez dç Toledo
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 283
(Alcali, 1529) se lee vitoria (f. 4 v°), jurtsdicton (f. 8), sdimo
(f. 3 v^), escusar y escusacion (ff. 6 v**, 65), esienderse (f. 2), sesto
(f. 66). En el Marco Aurelio de Guevara (Sevilla, 1531) dotrina
(prôl.), seta (ib.), perfeto (ib.), escritura (ib.), a>/w»a (ib.), dy/>e-
nenc/a (ib.), esperinuntar (ib.), estrangero (ib.), estrano (ib.),
esentar (ib.). En la traducciôn del Cortesano por Boscdn (Barce-
lona, 1534) : /)^r/i?/(7 (f. 29), /ra/^r (f. 31), afetacion (f. 32), />fr-
fetamente (f. 33 v°), rej/>f/o (f. 35 v<»), ç/ir/a (f. 31 v^), doto (f.
36 V**) ; e/^/on (f. 3 1) ; preceto (f. 3 1 v°), or^/ar (f. 36) ; mananimi-
dad (f. 30), malinidad (f. 31 v®), inorantes (f. 33 v*»), sinificacion
(f. 35); circustancia (f. 32J; complision (f. 29), escusadoÇS. 31,
35), estrenios ({. 31), estrahamente (f. 33 v°), esperiencia (f. 36 v^),
ecelente (f. 31 v**). En el Reportorio de Hugo Celso (Valladolid,
1538) destrucion (f. 61), jurisdicion (f. 274 v^), ftf//f(? (f. 61),
escusar ({. 62). En el y/mjti/j dir Ga«/a (Sevilla, 1539), satisfacion
(f. 81 v°), ^^aowej (f. 86); rû/iVfl (f. 84 v^) ; i/w (f. 81), />wmïr
(f. 82 yo) ; Costantinopla (f. 81), «/r^wo (f. 81), estrano (f. 81 v°).
En la 5//i/fl (/e varia lecion de Pero Mejia (Sevilla, 1542) letor
(ff. 21, 22), efeto (f. 23 v°),perfetamente (f. 24 v°) ; /rnon (f. 20),
elecion (f. 22 v°), ocidental (f. 23), ocidente (ff. 23 v**, 24), ^«j-
«ocm/ (f. 24), direcion (f. 24 v°), j/m?^ (f. 23 v°) ; co/wfw (f. 137);
Costantino y Costantinopla (f. 22 v®); estrano y estrane:(a (f. 2j).
En las Diferencias de libros de Venegas (Toledo, 1545) licion
(f. 89 v°), acidente({. 146); estrano ({. 90 v*>), estender (f. 53 v°),
j^iim? (f. 70). En la traducciôn del Momo por Almazin (Alcali,
1553) prdtico y pràtica (ff. 40, 41), perfeto (f. 42 v*»); satis-
facion (ff. 40, 46 v°); estrano y estrahamente (ff. 44, 39),
esperiencia (f. 42 v*»). En la Crônica de Ambrosio de Morales
(Alcald, 1574), ^ff^tuar (f. 322), frutificar (f. 323 v*»), o/w^r^
(f. 328); deducion (f. 193 v**), ete/on (f. 142 v°), /^rùw
(f. 193); cativo y cativar (ff. 62 v°, 328); solene{î. 65), a?/ttfw
(ff. 323 V*, 327 V*») ; estender y estendidamente (ff. 422, 325), ^jrw-
jjr (f. 325 v°), ^^/ram? (f. 322), estremadamente (f. 326 v*»).
Hechos parecidps hallamos en las ediciones del siglo xvii. En
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284 R. J- CUERVO
la Angélica de Lope (Madrid, 1602) efeto (f, 7), viioria (ff. 8,
331), noturno (f. 9); elecion (J. 2), satisfacion (f. 245); œnceto
(p. 245); inorante (f. 248); coluna (ff. 3, 199 v°); costante
(f. 256); estraho (f. 2), estender (f. 105), estremo (f. 106), ^5^1-
^flr (f. 25 1), espôsito (f. 252). En las Obras de Rivadeneira(Madrid<
160^) perjeto y perfetissimo (II, p. S44), dotrina (p. 545), z^//ar/a
(/t.); setentrional (p. 548); inorancia (p. 546); estranoÇp, 5^7)>
estremado (p. 545). En los Didlogos de apacible entretenimiento àt
Hidalgo (Barcelona, 1609) afetado (f. 81), rf<j/^/c? (f. 40 v°), ^^or
(ff. 73 V*», 93 v°), dotrina (f. 5), <r/^/o (f. 94 v°), espetàculo (f.
69), /r/or (f. 68), otavo (f. 40), /)er/è/o (f. 37) ; iniroducion
(f. 32 v°), imperfecion (f. 100), juridicion (f. 95), perfecion
(f. 100); tfxré!/o (f. 2); ^/m) (f. 35 v^), inorancia (f. 81 v°), /)^r-
sinarse({. 63 ; item, Lope, R. XXXIV, 222^), sinijicar (f. 41);
^o/wmï (f. 6), solene (f. 40 v^) ; escusar (f. 9). En la traducciôn
de los libros de heneficiis de Seneca por Ferndndez de Navarrete
(Madrid, 1629), efeto (ff. 148, i^^w"), jatarse (f. 68 v°). En el
Dekitar aprovechando de Tirso (Madrid, 1635), dotor (f. 143 v°),
dotrina (f. i^i), dotrinar (f. 143), f/^/u (f. 162), expeiàculo (f.
302 v°), z;/7or/fl (f. 160 v''), vitorioso (f. 58 v*>), vitorear (f. 59);
jurisdicion (p. 161), resurrecion (f. 60), satisfacion (ff. 58 v'',
143 v°); escusar (f. 141), estender (f. 144), estrahar (f. 141 v°),
estraho (f. 163), estrangero (f. 59 v°), estretno (f. 59). En el Marco
Bruto de Quevedo (Madrid, ,1644) dotrina (f. 3), (ff^/o (f. 23 v<>),
to(?r (f. I v°), vitoria (dedic), vitorioso (f. 21); traducion
(aprob.), satisfacion (f. 2 v°) ; escusar (f. 7 v°), ^jr/«/r (f. 27 v**).
En las Obras de Lôpez de Zarate (Alcali, 165 1) conflito(p, 180),
dotrina (p. 167), perfeto (p. 33), vitoria (p. 32); coluna (p. 205);
tnostruo (p. 299 ; mostruosamente en Saavedra, Empresas, p. 7 :
Amsterdam, 1659; p. 6 : Amberes, 1659); esento (p. 31), essen-
cion (p. 302), escusar (p. 206), esterior (p. 204), estremo
(p. 302). En la traducciôn de Owen por F. de la Torre (Madrid,
1674) dotor (f. 21), /^/(?r (f. i v°), j^/a (f. 21), vitoria (prôL);
traducion (prel.) ; essencion (f. 4), estender (f. 10), estremo (f. 48).
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ANTIGUA ORTOGRAFtA Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 285
En la Cçmquista de Méjico de SoHs (Madrid, 1684) vitoria (pp.
335, 338); instrucion (p. 509), introducion (prôL, p. 2^0), juris-
dicton (p. 288), satisfacion (pp. 228, 407, 509); coluna (p. 239);
escusar(p. 344), estender (p. 85), estrangero (pp. 90, 230), estra-
har (p. 345), estraiioÇp. 342). — Felis (6 Feli^ era la forrfia popu-
lar y corriente del nombre que hoy se escribe Félix, comô puede
verse en el libro II de la Diana de Montemayor segiin las edi-
ciones primitivas y en la dedicatoria de los DiscursoSy epistolas y
epigramas de Artemidoro por Rey de Artieda (Zaragoza, 1605);
y aunque la dedicatoria de las Ritnas de Burguillos (Madrid,
1634) estd firmada por Frey Lope Félix de Vega Carpio, entre
las poesias laudatorias de la Angilica (1602) se hallan dos redon-
dillas de don Felis Arias Girôn.
Como es de suponerse, los escritores en su uso particular se
acomodaban mis 6 menos d la ortografîa etimolôgica, segùn su
gusto 6 estudios ; si bien en muchos puntos no dejaban de aco-
modarse d las modificaciones de la pronunciaciôn culta, conforme
nos la van indicando los diccionarios y las ediciones. Santa
Teresa sigue la ortografia fonética : ativo {Vida, p. 149), dotrina
(PP- iS7> 170), efetoijp. 140), perfeia (p. 279), vitoria (p. 294),
retor (p. 313); satisfacion (p. 149), imper fecion (p. 280), contra-
dicioîi (p. 306), aflicion (p. 310); preceto (p. 321), cativerio
(p. 146); dinidad (p. 152), indinlsima (p. 162), inorancia (jp.
161), inorante (pp. 70, 157), manifico (p. 154), mananimidad
(p. 154); coluna (p. 168); ecelente (p. 170), ecesivo (p. 162),
esclamacion (p. 317), esperimentar (p. 157), esterior (p. 153),
estremo (p. 142). Lope se inclina d veces d la etimologia en El
bastardo Mudarra : vitoria (I, f. 11); satisfacion (I, ff. 12, 15 v**),
escusar (fF. 2 v°, 15 v°), estender (f. 6), Estremadura (f. i v°),
estraho (f. r r), estremo (f. 14 v*>) ; dignOy ya dentro del verso, ya
rimando en ino (fF. i, 13 v°), excesso (f. 13 v**). Lo mismo Qjae-
vedo : efetOy solenes; asumpto, esempto (Riv., XLVIII, p. 166).
Calderôn en la primera jornada del Mdgico prodigioso (éd. de
Morel-Fatio) escribe efeto, vitoria, y afecto, docto, dictandoy concepto\
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1
286 R. J. CUERVO
satisfacion, juridicion, y accidente, ekccion; calumnia, dignidad,
indigna, ignorante, ignorancia, repugnancia.
De su peso se cae que los poetas empleasen como conso-
nantes voces que en la pronunciacî6n corriente lo eran, por mis
que en la ortografia se diferencîasen i menudo. G)menzando, en
obsequio de la brevedad, desde la segunda mitad del siglo xv,
hallamos en Gômez Manrîque rimados deftto y discreto (jCanc., \,
p. 80), perfetas éyndiscretas (p. 82), imperjetos y discrètes (p. 1 14) ;
concebto y secreto (p. 79-80); dina, divina y meh^ina (p. 62),
repuna y camuna (p. 85). En Juan del Encina perfetos y discrètes
ÇTeatro, p. 161), aflito, bendito é infinito (p. 37); dino y divine
(P- So)> tf^lifio y continu (p. 102). En Lucas Fernàndez benigno
y camino (p. 248), repuna y una (p. 103). En Qstillejo perfeto
y secreto (R., XXXË, pp. iro% 156*); dino, vino y latino
(p. 112**). En GdLTcÀhso aspetoy respeto{K., XXXII, p. 17*), efetos,
discretos y secretos (p. 24*), perfeto, quieto y secreto (p. 8*), aflito,
grito é infinito (ib.), perfeta y aprieta (p. i9*)> coluna, alguna,
una (p. 24*). En Diego de Mendoza imperfeto, sujeto y secreto
(Knapp, p. ioé-7), perfeta y cruceta (p. 131); indino, peregrino y
contino(jp. 139-40); colunas y lagunas (p. 142). En Ercilla efectos
y objetos (^Arauc, XXIII), perfeto, peto y prometo (VIII), conceto,
sujeto y aprieto (I) ; indina, Palestina y ruina (XXVII), malino,
vino y camino (XXXI). En Cervantes perfeto, efeto y secreto (Gai.,
II), perfeto, objeto é inteleto (ib.), perfeto y sujeto (ib,, Uï), imper-
fêta, poeta y discreta (Viaje, II); dina y encamina (GaL, I), dinos,
sietemesinos y caminos (Viaje, I). En Lope perfeto, decreto y secreto
(AngéL, III), efeto, secreto y aprieto (ib., XVIII), perfeta, imper-
fêta, décréta, mta, sécréta y respeta (ib., V, X, XVI); Egipto,
delito y permito (ib., XIV); dino, sobrino y vino (ib., VI), indina,
divina, inclina y cortina (ib., V, XVI). ^nTïxso efeto, sugeto, nieto,
discreto, comprometo y quieto (Cigarrales, ff. 83, 142 V*, 193 v°,
204, 205), perfeta y discreta (ff. 45, 119, 209); concepto, discreto
y respeto (ff. 52 v°, 184 v<»), digno y sobrino (f. 185 v®), solene y
tiene (D. Gil de las Cal:(as verdes, II, 13). En duevedo perfeta,
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRCWCfNCIAaÔN CASTELLANAS 287
aprieta y castanela (Parti, esp,, p. 334 : Madrid, 1650); canceto y
secreto (th., p. 86), EgitOy escritOy delito, contrito (p. 285), aceta,
treta y respeta (p. 498). En Calderôn tfeto^ secreto^ aprieto, preceto
y prometo (R., VII, pp. 17*»% 23^; XII, p. 29^), perfetOy conceto,
prometo y secreto (R., VII, pp. 43% 50»), perfeta^ plamta y aprieta
{ib.y pp. 9% 27*); conuto y sujeto (XII, p. 8'') ; coluna,fortuna y
luna (VU, pp. 26^, 407**). En Qncer y Velasco perfeta y trompeta
(f. 88 : Madrid, 165 1), efecto y aprieto ({. 64), seta y bayeta
(f. 3 v°) ; conuto y respeto é inquieto (f. 4 v**) ; tnalina, esquina y
espina (ff. 77, 88 v*»). En Solis efecto, indiscreto y discreto (jCom.y
pp. 140, 275 : Madrid, 1681), imperfecta y jeta (p. 213), recta y
Mendieta (p. 276)'.
Todavla en 1726 decia la Academia en el discurso proemial
del Diccionario de Autoridades : « Aun entre los mds preciados
de verdaderos y légitimes castellanos tampoco hay igualdad en
el modo de pronunciar, porque lo que unos profieren con toda
expresiôn, diciendo acepto, leccion, lector, doctrinay propriedad,
satisfacciotiy doctor, otros pronuncian con blandura, y dicen aceto,
lecion, letor, dotrituiy propiedady satisfacioriy dotor; unos especifican
con toda claridad la letra x en los vocablos que là tienen por su
origen, y dicen expresiôn, excesOy explicaciony exactOy excelencia,
extravaganciay extremo, y otros en unas palabras la mudan en r,
y en otras en s, diciendo eccesOy eccelenciay espresion, esplicaciony
esactOy estravagancia, estremo; unos expresan las consonantes
duplicadas en varias voces, diciendo accentOy accidente, annatay
innocenciay commociony cotnmutacion, y por el contrario otros no
las usan, y dicen acentOy acidente, anatay inocenciay comociony cornu-
tacion; de suerte que es innegable la variacion y diversidad en la
pronunciacion. » Por manera que cuando hallamos impresas en
I. Lo que va demostrado hasta aquf hace ver la sinrazôn con que preceptis-
tas modemos toman en nuesiros autores de los siglos xvi y xvii por licencias
poéticas lo que era su manera natural de pronunciar. En gênerai puede afir-
marse que la doctrina de las licencias poéticas se basa en hechos mal explica-
dos, por ignorancia de la historia de cada lengua.
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?88 R. J. CUERVO
obras de Mayins (1697-1781) varias de estas palabras conforme
i la pronunciaciôn popular y rimadas del mismo modo en los
versos de Gerardo Lobo (1679-1750), no es aventurado pensar
que todavia las usaba asi parte de la gente culta.
No estd por demds recordar que de estos conflictos han que-
dado curjosas reliquîas en ditologîas como respecta y respeto, retra-
tar y retractar, pràctica y plâtica, signo y sinOy acto y auto.
La exposiciôn que précède nos déjà seguir los pasos con que
ha ido introduciéndose laescrituray pronunciaciôn etimolôgicas.
A lo que puedo entender, no habrd hoy, como las habia en la
primera mitad del siglo pasado, persona de mediana cultura lite-
raria que diga dotor^ satisfaciôn, acetar, pronunciaciones relegadas
ya al vulgo. La introducciôn de la x ha encontrado mis tropiezos.
La Academia misma que sistematizô su empleo conforme al
origen, se vio obligada i reconocer en 181 5 (8* ediciôn de la
Ortografia) que « extraho^ extrangero no podian pronunciarse
sin alguna aspereza y afectaci6n » y en régla especial dio por
Hcîta la sustituciôn de x por s antes de consonante. Prosodistas
modernos han trocado los frenos, y suponiendo que la pronun-
ciaciôn etimolôgica es la castiza y propia del castellano, nos
dicen que al pronunciar con s taies vocablos se empobrece de
sonidos la lengua (Sicilia), que este es un abuso modernamente
introducido (Bello), y la Academia condena ahora « este abuso,
con el cual sin necesidad ni utilidad, se infringe la ley etimolô-
gica, se priva d la lengua de armonioso y grato sonido, desvir-
tudndola y afemindndola... » Para mi es patente que en todo
esto hay un esfuerzo notorio para acomodar la lengua d un tipo
prosôdico extrano, latino en los siglos xvi y xvu, francés del
xvni en adelante.
Cuando empezaron d cultivarse con esmero las humanidades
en Espana, fue para muchos punto de honor, en emulaciôn con
el italiano, mostrar la excelencia de la lengua castellana por « la
gran similitud que tiene con la latina, tan estimada y celebrada
por muy excelente entre todos los lenguajes del mundo ; » como
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ANTIGUA ORTOGRAFfA Y PRONUNCIAClÔN CASTELLANAS 289
decia Ambrosio de Morales, hablando del ensayo que hizo el
maestro Pérez de Oliva de escribir un diilogo que lo mismo
podia leerse en castellano que en larin (uno y otro abominables,
por cierto). De aqui el que desentendiéndose de la pronunciaciôn
escribieran algunos subjectOy delictOy auctor, auctoridad, districto,
fructOy luctOy suptrOy distincto, puncto, satisfaction, perfection^ etc.
Semejante ortografia pedantesca, contraria d la tradiciôn fonética
y d la tendencia natural de la lengua, provocô una reacciôn pare-
cida d las que se han dejado ver en tiempos posteriores; y si
consideramos que aquélla era la predilecta de los impresores
salmantinos, como aparece, por ejemplo en las obras de los dos
Luises, de Léon y de Granada, y que los principales contradic-
tores fueron andaluces, no serd mucho que veamos ahi otra
prueba de la rivalidad entre los literatos de esos centros literarios.
due los inconvenientes de la desconformidad entre la escritura y
los sonidos saltasen antes d los ojos de un poeta que d los de un
prosista, nos lo explican muy bien las recomendaciones que hacia
el madrileno Eugenio de Salazar d sus hijos para cuando impri-
miesen sus versos : « Que en lo que toca (les deda) d los
vocablos terminantes, que son los vocablos postreros de cada
verso, los ponga el impresor como van, sin quitar ni anadir letra,
aunque le parezca que no va buena la ortografia; porque si
algunos terminantes van con menos letras escritos de las que d
él le parecerd que han de Uevar, aquello se hace y permite y es
necesario por causa del consonante, que no séria bueno, si fuesen
los taies vocablos escritos con todas sus letras. Ejemplos desto.
Para dar consonante d tanto decimos santo sin c; porque si dijé-
semos sancto con c, no séria consonante. Para dar consonante d
vino decimos dino sin g; porque si dijésemos digno con g no
séria consonante. Para dar consonante d piloto decimos doto sin
c; porque si dijésemos docto con tr, no séria consonante.... Y
desta manera habrd otros muchos terminantes en esta obra que
parecerdn mal escritos, y no lo estdn, sino bien, conforme d las
leyes de poesia; y si de otra manera se escrib^esen, estarian mal.
Rgvme bitpaniqtu, 19
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290 R. J. CUERVO
Por lo cual el impresor y el que le ayudare d corregir, miren
mucho en esto, no lo yerren, pensando que aciertan; sîno sigan
puntualmente el registro, que estd muy corregido, y acertardn, y
no echaran d perder la obra. » (Gallardo, Ensayo, IV, col. 328.)
Semejante expediente apenas resolvia la cuestiôn d médias.
Fernando de Herrera, de quien era apasionado Salazar, no se
anduvo por las ramas é intenté una reforma fondamental que
cortaba de raiz el mal; hizolo en su ediciôn y comentario de las
obras de Garcilaso (1580). En algunas cosas se redujo d poner en
vigor las ensenanzas de Nebrija; v. gr. al escribir cual^ cuantOy
cuatro en lugar de quai, quanta, quatre; al distinguir completa-
mente los oficios de la « y la v, usando la primera solo como
vocal y la segunda solo como consonante : una, nuevamente,
provar. En cuanto d los oficios de la / y la y siguiô y rectificô la
doctrina del mismo, que al paso que escribia Reina i senora, ai,
mut, EgiptOy empleaba la i también en io, tnaior; Herrera, practi-
cando lo primero, enmendô lo segundo escribiendo yo, mayor.
Siguiôle igualmente en el uso de la h, no poniéndola sino cuando
era aspirada : hi:(p, hablar, hasta, y omitiéndola en los demds
casos : abilidad, aver, ombre, umilde, Caldea, fantâstico, retôrica.
De él tomô también el empleo del acento para distinguir las
voces que escribiéndose con unas mismas letras pueden Uevarlo
en diferentes silabas : hàllo, sàco, llâmo; mas traxo, sin acento,
porque no cabe confusion. Pero lo mds importante de la reforma
consiste en la luz que nos da sobre la pronunciaciôn corriente d
fines del siglo xvi, como que Herrera se propuso conformar d
ella la escritura; decldralo en estos términos en su prôlogo el
Maestro Francisco de Médina : « A reduzido [Herrera] a con-
cordia las vozes de nuestra pronunciacion con las figuras de las
letras, que hasta aora andavan desacordadas, inventando una
manera deescrevir mas facil i cierta que las usadas » (p. 10); '
I. En contrario de lo que pudiera suponerse, el Mtro. Médina no aceptô
de todas las reformas de Herrera sino el escribir cual, cuando, (Robles, El culto
seviJlattOf p. 324).
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ANTIGUA ORTOGRAFiA Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 29 1
y el mismo Herrera lo encarece diciendo en la dedicatoria :
« Escogi este argumento, con tanta novedad i estraneza casi
peregrina al lenguage comun, assi en tratar las cosas, como en
escrevir las palabras. » La originalidad del empeno consistia en
reducir d sisiema la ortografia fonética con mis rigor que
Nebrija, exponiéndose al hacerlo d ser « aborrecido de todos y
vituperado como ombre arrogante, que dexado el camino real
que hollaron nuestros padres, sigue nuevas sendas Uenas de aspe-
reza i peligros », como temia el Maestro Médina. No puede
negarse que ya por ese tiempo algunas de las voces que escribia
Herrera d la popular corrian entre los literatos con la pronuncia-
ciôn etimolôgica; pero su obra es documento inapreciable para
comprobaciôn del uso comùn.
Herrera distingue cuidadosamente, conforme a la ortografia
tradicional, lo mismo en la escritura que en las rimas, la :( y la
ç Qa^er, parecer^ mudança, estram^iûy cabeçd)y la ^ y la ss (beso,
tesorOy impressOy assi, riquissimo), la a: y la gy j (dexary hijUy acogety
gemido). En cuanto ib y Vy sigue también con fidelidad la tradi-
ci6n,.si funddndose 6 no en una diferencia correspondiente de
pronunciaciôn, es cosa que no se decidir (valoTy mover; deve^
aprovaty escrevir y adornavay etnbevecer; bieriy aborrecer; cabery reci-
bierd). No escribe h sino cuando debia aspirarse conforme d la
etimologia, y la estructura de sus versos prueba el cuidado que
en esto ponia (ha:^ery hallar, hermosurUy hollar, hundir; avery
ermanOy ombre y umano).
Ejcmplos de las asimilaciones de que especialmente tratamos
aqui, tomados del Comentario d Garcilaso :
et : t : afelacion, affto, afetuoso, de/eto, defetuoso, dotOy dotissinto^ dolrina^
efetOf inafetado, klores, perfetOy vitoria^ vitorioso,
ce : c : acioneSf dicton , eleciorty per/edon.
pt : t ; conceto.
mn : n : caîunia.
X : s : esdtaciony eseticion, eceder, ecdencidy ecekntty eceîentissinu), escîamaciotty
escusadoy esUnder, estrangero, estremo.
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292 R. J. CUERVO
gn : n : dino, dinidad, indinadOy inorancia, inoranU, insiru, sinificacion^ sini-
ficanU, sinificar.
ns : s : mo5/ra5o (pero itistruido, p. lo).
se : c : dicipHna,aci€nde, dtcicnde '.
Entre los primeros seguidores de Herrera de que tengo noticia
figura el valenciano Cristôbal de rVirués, en su MonserraU
(Madrid, 1587-8), en cuyo prôlogo leemos : « I porque algunos
amigos q' an visto la ortografia q' uso en mi escritura, me obli-
gan a dar alguna razon délia, digo, que por parecerme la mas
propia, mas facil, i de mas dulce pronunciacion que ser puede a
la lengua en q' escrivo, la uso assi siguiendo a los doctos i
curiosos modernos que Tan inventado, con maravillosa conside-
racion i pulicia a mi parecer, d cual en esto i en todo lo demis
sugeto i rindo al mas acertado. » En la carta que cuando se
publicô por primera vez el poema dirigiô Baltasar de Escobar al
autor, y que va al principio de las ediciones siguientes, le deda :
« Querria hablar aqui tambien un poco de la ortografia, loando
el parecer de V. M. en avella seguido, pero escluyome por
andaluz i apasionado délia, d En la tercera ediciôn, que Virués
hizo en Madrid, 1609, se lee esta advertencia : « La ortografia
I . Sobre otras particularidades de la ortografia de Herrera véase Gallardo,
Ensayo, IV, col. 1309, y Morel-Fatio, U Hymne sur ÛpanU, pp. 16-9. Indig-
nado Sicilia de la licencia que habk dado la Academia de pronunciar s en vez
de X antes de consonante, entre otras cosas, clama asf : « ^ Se desea convertir
la lengua castellana de dulce en dulzona, de Hrica en prosaica, de heroica en
romancera, de senora, y de gran senora, en plebeya ? | G5mo no alzan la voz
en su defensa los buenos poetas que aun nos quedan, cuando ven que se les
va adulterando poco i poco aquel métal exquisito con el cual trabajaron los
HerreraSf los Mendozas, los Argensolas, los Vegas, los Leones, y tantoslotros,
i quienes se nos hace cada d(a mis dificil de imitar y reproducir ! i Q.ué res-
pondéra la Academia d la posteridad acerca de este depôsito sagrado sobre el
cual permite y aprueba que entren los profanos, y que manos impuras lo des-
luzcan y despilfarren ? » (I, XXIV). Permùascme anadir otra pregunta : ^no
es esta elocucncia para de5tçmillarse de risa?
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ANTIGUA ORTOGRAFIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 293
que Ueua este libro se puso a persuasion del autor del, y no como
en la imprenta se usa. »
Como lo déjà ver Escobar, fue entre los andaluces donde
tuvo mis apasionados la ortograHa fonética. Observôla con
bastante exactitud Juan de la Cueva, segùn se ve en la C(W-
quista de la Bética (Sevilla^ 1603)^ y particularmente en las
poesias que de él ha sacado i luz WulflF (Lund, 1887), Y lo
mismo hizo Jiuregui en el Aminta (Roma, 1607); Mateo Ale-
min, que al imprimir su San Antonio de Padua (Sevilla, 1605),
se inclinô i seguirla en algunos puntos, v. g.> en la distinciôn
de la t; y la a y en el empleo de c por q en voces como cual,
cuantOy la extremô hasta el ùltimo punto en su Ortografla (Mexico,
1609), canonizando varias de las alteraciones que por esos tiempos
padeciô la pronunciaciôn castellana. « Lo que pretendo introduzir
(decia), solo es que i la lengua imite la pluma, i que si
dijeremos Eneiday martir à tirano, que no estemos obligados à
escrivirlo con y Pitagorica, ni pongamos A à la citara, que le
dana las cuerdas^ i suena mal con ella, ni aumentar con gy
despues de la «, ni onor con h al principio, disension con dos eses,
salmo i salterio con />, que séria dar motivo à que si algunos
tuviesen à quien lo escriviese por discrepto, no faltarian otros
que lo infamasen de nepcio, i donde ai contrarios pareceres, lo
seguro es lo mas llano. Digase cada cosa como suena, pan el pan,
i carne la carne, como esu dicho, estampemos con letras las
mismas que pronunciamos, no anadiendo ni quitando pues no
es necesario » (f. 18 v°). « Lo que cerca de nuestra ortografia
toca (dice en otra parte) vemos oi començado à correjir, i refor-
mar algunas cosas por los modernos, à quien la razon à obligado
à considerar cuan adelante ivan pasando semé jantes barva-
rismos, multiplicandose à gran prisa. Sea Dios loado que ya en
Castilla i en mi patria (si dijera mejor madrasta \sic\) Sevilla, se
an levantado injenios nacidos i cultivados en ella, que van
poniendo los ombros en sus escritos, contra la tropa de las
impropriedades que se nos ivan introduziendo » (f. 49). Como
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294 R' J- CUERVO
estuviese ya consumada la confusion de h xy la /, gy opta por
/ para las combinaciones que antes se representaban ja, ge, giy joy
jUyXûy xCyXiyXOy xu'y admlticndo esta letrasolo al fin de palabra.
La exclusion de la doble s arguye también que la diferencia entre
ella y la sencilla habia desaparecido. Es singular que mantenga
todavia la distinciôn entre (^ y :{, y que funde en la pronunciaciôn
la de la i y la Vy diferenciindolas como antes. Por lo que hace
d la asiniilaciôn de los grupos de consonantes, signe d Herrera :
caratery dicioriy impercetibley inoranciay caluniadcry ecepciotty esplicar.
Advierte, no obstante, con respecto a la ;c que « tambien la
ponemos en las diciones compuestas con exirûy i otras derivadas
de la lengua latina, diziendo exemploy exlraordinariOy exaltacion;
que aunque sea verdad que no diria mal, cuanto à nuestro vulgar
el que dijese anejOy esaltaciorty ejemploy esiraordinariOy uno i otro
se permite, pero no en conexOy que con ; diria coneJOy i ai mucho
de malvas à malvas » (f. 74).
De todas las reformas propuestas por Alemdn pocas alcanzaron
aceptaciôn entre los partidarios de un sistema ortogrdfico mejor.
Jduregui en sus Rimas (Sevilla, 16 18) solo admitiô el erapleo
de n en lugar de m antes de by p {pnbrCy conpone) ; lo mismo
hizo el P. Martin de Roa en sus vidas de Dona Sancha Carrillo y
la Condesa de Feria (Sevilla, 161 5); aunque este abandonô d
sus antecesores en el uso de c por g (qualy quando), Villegas, que
al fin de sus Erôticas (Ndxera, 16 17) hizo poner : « A costa del
Autor, i por el corregida la ortographia », apenas siguiô la distin-
ciôn de M y i; de / y )', y echô ademds por otros rumbos, como
escribiendo çh en vez de ch (jnuçhaçhd)y y dando la preferencia d la
ç sobre la ;( intervocal {yaccTy deciry Jmcery raçones), lo cual parece
representar el hecho efectivo de la desapariciôn del segundo sonido.
Divergencias semejantes comprometen siempre las reformas naci-
das de impulso individual, sin contar con la resistencia que opo-
nen la tradiciôn y la rutina.
Pero acaso fue el Mtro. Correas quien por esos tiempos (1627-
1630) dio el golpe de gracia d la ortografia fonética : que suele
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTÊLLANAS 295
contribuir no menos à desacreditar las reformas la falta de con-
cierto entre sus defensores que el empeno de Uevarlas rigorosa-
mente d sus ùltimas consecuencias. £1 Catedrdtico de Salamanca
dio i la lengua escrita aspecto tan extrano empedrandola de kk,
XX, rrrr (v. gr. konxugaiion, Xa:(into, rregla, onrrd), que se rie-
ron de él y de su intento. No obstante, para la historia de la
lengua son sus obras tan importantes como el Comentario sobre
Garcilaso, pues comprueban los cambios que en cincuenta anos
se habian cumplido. Para él ;( y f , s y sSy x y j à g no tenian
diferencia alguna en el sonido, al paso que la h conservaba su
antigua aspiraciôn; y por lo que hace à nuestros grupos de con-
sonantes, los simplificô sin piedad : karatefy korreto, doiOy rreto,
korruiOy inkorrutOy di^ioriy eleiiorty mperf^ioUy esameriy esentOy espe-
rimentafy korru:(ion, ditongOy inovary dinOy kostar (constar), ostanlCy
oxe^ioriy etc. (Vinaza, nûms. 134, 566). Lo mas singular del
caso es que de Sevilla, donde habia comenzado el impulso, vino
uno de los primeros contradictores, que fue Juan de Robles.
Hizo en 1629 la censura de la ortografia que Correas habia ex-
puesto en su Trilingue^ y en el CuUo sevillano (163 1) defendiô la
ortografia etimolôgica, rechazando los calificativos de necios y
bârbaros con que Alemdn habia regalado d sus seguidores. No
obstante, en la prdctica fue menos rigoroso que en los principios,
y aceptô la distinciôn entre la / y la y, entre la v y la w, y escri-
biô cualj cuandoy filosofiay catedrUy metodo. Mostrôse si intransi-
gente con las reformas materiales del abecedario y con la intro-
ducciôn de signos extrangeros como la ^ y el apôstrofo, y cuanto
d los grupos de consonantes de que hemos estado tratando,
defiende la prdctica que después ha prevalecido. « En los demds
vocablos (dice) que tienen aquellas letras ordinarias de c, py gy
que parecen redundantes, las pongo generalmente como los anti-
guos, especialmente si son de dos silabas, como doctOy pacto, Sola-
mente la quito en frutOy por estar ya recibido, y en santOy porque
le queda con la n bastante cuerpo para sonar. Y lo mismo hago
en los que tuvieren la misma razôn, como en aumentOy redentoTy
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296 R. J. CUERVO
que sin hg ylz p quedan suficientemente sonorosos. » En suma
Robles usaba casi en un todo la ortografia que hoy usamos.
(El culio sevillanoy pp. 294-333 : Sevilla, 1883.) No cumple
i mi propôsito examinar otras tentativas de reforma ortogrifica
hechas posteriormente.
Por algunos datos copiados arriba aparece que en tiempo de
Herrera era varia la pronunciaciôn en voces como docto^ afectOy
de modo que él quiso introducir la uniformidad reduciéndolas
todas al tipo antiguo ; de que se colige que su reforma fue siste-
mitica^ como lo demuestra ademis la idea que puso en planta de
suprimir el punto de la 1 y de la /. Virués parece que se atô
mds d la pronunciaciôn, y en algunas cosas hubo de poner par-
ticular cuidado, como la distinciôn entre s y ss, tanto que
empleaba la ùltima al principio del segundo componente (vinsse^
prosseguia^ ressonante, sobressaltd) ; lo mismo hemos de pensar de
la h aspirada, pues que indicô la sinalefa omitiéndola en ftvillas
(f. 103 : Milan; 88 v*» : Madrid, 1609); y ^si hemos de créer
que si escribia havero (li.) era porque pronunciaba esta voz como
hoy la pronuncia el vulgo en Cuba y Venezuela. Jduregui y
Alemdn, que vinieron después, descubren la rapidez con que la
h se habia ido enmudeciendo y las confundiéndose con la ss, El
primero cae en la coritradicciôn de escribir s'hallasse, VhallamoSy
(Thijo, y de conservar la h en muchos otros casos en que cometia
sinalefa : naturalexalriiOy enganosa herida, rostro hermoso. Virués,
constante en simplificar las combinaciones pt (concetoSy batismo),
X (esalar^ esagerar,eceder, ecesso^ecelente, estremo, espertd)yScQacivOy
diciemd), hs (assoluto, assolver, assolucimty ostinaciotty inosservanté)^
hace excepciôn entre los que tienen et {afeto^ invito^ noiurnOy con-
fiito) de doctatnentCy entre los que tienen ce de aceiofiy entre los que
tienen mn (eoluna, onipolente, -eneid) de imnoy entre los que
tienen gn (inoray inoranciay indinadOy disinio) de benigmdady digne,
indigna, repugnaneia ; entre los que tienen ns, fuera de las voces
antiguas como eostar, mostrar, demostrar, no hallo otra en que
omita la s que trasportacion ^instante, instrumenta, transparente.
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ANTIGUA ORTOGRAFfA Y PRONUNQACIÔN CASTELLANAS 297
transfortnar). En Jiuregui y en Roa se nota que ha adelantado la
tendencia etimolôgica : en el primero se leen afecto, perfecto,
efecto (sin c en la frase en efetd), aspecto, plectro, Victoria; digno,
venigno, magnanime, ignora (pero inorante); acciones; lascivo,
obstinado; en el segundo afecto, excelmie, bapii:^ar, haptismo,
insigncy dignOy significar. Excusado parece advertir que estas
inconstancias pueden provenir del impresor, no acostumbrado à
la ortografia reformada ; pero por otra parte estdn conformes con
los datos de los diccionaristas. De manera, que, para su tiempo,
fue Correas el mis sistemitico en la doctrina y la pràctica.
Otro punto curioso que nos ofrece la ortografia fonética es el
uso del apôstrofo, en cuanto nos conduce i conocer la cabida
que por esos tiempos ténia la elisiôn en el lenguaje culto, y sobre
todo en verso.
Ante todo citaré la doctrina de Nebrija sobre el particular :
Acontece muchas vezes : que cuando alguna palabra acaba en vocal e si
se sigue otra que comiença esso mesmo en vocal : echamos fuera la primera
délias como luan de Mena en el labirintho.
Hasta que al tiempo de agora vengamos. Despucs àt que t de siguiesse
[sfguese]. a \ echamos la .e. pronunciando en esta manera.
Hasta quai tiempo dagora vengamos. A esta figura los griegos llaman
sinalepha. los latinos compression, nosotros podemosla Uamar ahogamiento de
vocales. Los griegos ni escriven ni pronuncian la vocal que echan fuera assi en
verso como en prosa. Nuestra lengua esso mesmo con la griega assi en verso
como en prosa a las vezes escrive e pronuncia aquella vocal : aunque se siga
otra vocal, como luan de mena.
Al gran rei de espana al césar novelo. Despues de .a. siguese otra .a. pero
no tenemos necessidad de echar fuera la primera délias. E si en prosa dixesses :
tu ères mi amigo : ni echamos fuera la .u. ni la .i. aunque se siguieron .e. a.
vocales. A las vezes ni escrivimos ni pronunciamos aquella vocal como luan de
mena.
Despues quel pintor del mundo. por dezir.
Despues que el pintor de el mundo. A las vezes escrivimos la : e no la pro-
nunciamos como el mesmo autor en el verso siguiente.
Paro nuestra vida ufana.
Callamos la .a. e dczimos.
Paro nuestra vidufana.
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298 R. J. CUERVO
£ esto no solamente en la necessidad del verso : mas aun en la oracion
suelta. Como si escriviesscs. nuestro amigo esta aqui. puedeslo pronunciar
como se escrive. e por esta figura puedeslo pronunciar en esta manera nuestra-
raigostaqui. » (firam. cast.y II, 7.)
Los manuscrites y ediciones de aquellos tiempos représentai!
asi la sinalefa como la elisiôn de que habla Nebrija, dando las
palabras separadas con todas sus letras, 6 conglutinindolas en una
sola con una vocal linica, sin poner apostrofo 6 signo alguno.
Elidiendounadedos vocales idénticas, se cscvihia qî4el,qtus,questâ^
destar, sestd, nuestrama, andacây llàmalacây quieroSy yos digOy nos
lodigOy comora; elidiendo la primera de dos diferentes, dacây sa
mamoradoy macturdOy doma (dôme d) la Virgen^ cay (que hay), no
te as dir, en ligreja, tirte di (de i, ahi) solvida^ cos diga (que os)
moyere, dun^ nuestramo. En beneficio de la claridad se suprime a
veces la segunda : yascurece, misposa (Lucas Fernindez, p. 33).
De semejantes aglutinaciones ortogrdficas, cuyos ejemplos son
en su mayor parte sacados denuestros dramdticos primitivos, no
se conservaron en la lengua literaria corriente sino las de
la preposiciôn de con el articulo, con el pronombre de tercera
persona y los demostrativos ese, este, y la de 4 con el articulo
masculino singular (del, dellos, deslaSy aï), La aglutinaciôn foné-
tica debiô de continuar por mucho tiempo en las mismas condi-
ciones que exponia Nebrija, segùn nos lo indica Valdés en los
pasajes siguientes :
« Pero ensenadnos aqui como hareis quando quereis huir de que vengan en
lo que scrivis muchas vocales juntas, porque tengo este por gran primor en el
cscrivir. — Essa es cosa que no se puede ensenar sino leniendo un libro caste-
Uano en la mano. ,; Teneis aqui alguno ? — Pienso que no. — Pues acordàos,
quando lo tengais, que yo os lo mostraré. Agora solamente os quiero dezirque,
huyendo yo, quanto me es possible, de la conjuncion de muchas vocales,
quando la necessidad forçosamente las trac, procura cnsolverlas, y assi escrivo
d*esta manera : En achaqtie de trama stàca nues trama y donde poniendo todas las
vocales avia descrivir^j/a aca y nuestraama, y de la mesma manera : Nitiguno no
diga : déstàgua no beveré por de esta agua. — Esso aveis vos tomado del griego
y aun del italiano. — La pronunciaçion ni la he tomado del uno ni del otro,
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ANTIGUA ORTOGRAFIA Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 299
la escritura sf, pero { no os parece i vos que es prudencia saberse hombre apro-
vechar de lo que oye, vee y estudia, siendo aquel el verdadero fruto del tra-
bajo? —No solamente tengo esso por prudencia, pero ternia el contrario por
inorancia (p. 368 : Bôhmcr).
« Y unosrasguillos que vos poneis sobre algunos vocablos ^sirven de lo mesmo
que los que se ponen en griego y en toscano? — De lo mesmo, porque
muestran al letor que falta de alli una vocal, la quai se quitô por el ayunta-
miento de otra que seguia o precedia. — i Porque no ponen todos essos ras-
guillos? — Porque no todos ponen en el escrivir corretamente el cuidado que
séria razon. — Y los que no los ponen { dexan de scrivir las letras que vos
dexais? — Ni las dexan todos ni las dexan todas. — Y los que las dexan
^senalan con aquel rasguillo las que dexan ? — No todos. — Porque? — Pienso
que porque no mlran en ello, como hazia yo antes que tuviesse familiarîdad
con la lengua griega y la îtaliana (p. 379). »
Segùn aparece de las disquisiciones de Bôhmer, en la prictica
Valdés raras veces empleaba el apôstrofo ô la elisiôn cuando
las vocales eran diferentes Çd'alli, Vuno). Lo que de aqui résulta
cierto es que el uso del apôstrofo fue imitado del italiano ; su
empleo por otros es todavia interesante para conocer en que
casos se omitian algunas vocales. En ediciones italianas, como las
que el ano de 1553 hizo en Venecia Alonso de UUoa de la Celes-
tina, de Boscdn y Garcilaso, de la Ulixea de Gonzalo Pérez, se
halla empleado el apôstrofo en casos como d^estOy d^elhy marre-
pintiere (Boscin, f. 66), (Tun golpe (Jb.y f. (>6 \^), rey d' armas
(JJlixeayl. 71 v'*),mouîme a' cabarla (Celest., f. 6\d*ent/ellas(ib.y
f. 1 5 1), no*s lanct(Jb,y{. 6 v**). Jorge de Monteraayor al reimprimir
la Diana en Milin por los aiios de 1560 se sirviô del apôstrofo
para indicar las sinalefas, que, segùn esto, eran para él verda-
deras elisiones; asi, este verso del libro H, que en la ediciôn
anterior de Valencia, se leia :
Ginsado esta de oyrme el claro rio
estd trasformado en :
Cansado 'sta d'oirm 'el claro rio.
Véase la primera octava del Canto de Orfeo en el libro IV :
Escucha, o Felismena '1 dulce canto
d*Orpheo, cuyo amor tan alto a sido :
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300 R. J. CUERVO
suspende tu dolor Selvagia, en tanto
que cant' un amador d'amor vencido :
Oluida ya Belisa *1 triste llanto,
oyd a vn triste o Nimphas, qu'a perdido
sus ojos por mirar, y vos pastores
dexad un poco 'star el mal d'amores.
Aqui se ve el cuidado con que se procura conservât la forma
de las palabras prominentes y evitar confusiones : alto a no podria
convertirse ni en alla ni en alto sin perjuicio de la claridad^ ni
canta un en cantan.
Herrera y sus discipulos fueron mis mirados que Montemayor
en las elisiones; generalmente la limitan d las vocales idénticas^
perteneciente una à voz itona, y i la ^ de los pronombres, articu-
los y particulas monosilabas. Herrera no emplea el apôstrofo en
el primer soneto de Garcilaso sino en m'a traido^ qua mayor maly
si que m'acaboy m'entregue; en el segundo : qu'é de fnorir, qu'aun
aliviar, mesya defendidoy no se 'w que s' à sostenido^ cuanto corta un*
espada, i Vaspere^fiy tios vengueis; en el cuarto : Saverse^ libre 7
lugar^ £xr a vêros^ o ôbre 'n carne i uesso. Cueva pone apôstrofo en
Canf el Griego furor (Bética, I, oct. i*), pued' el inmortaly Qu'en
tan dîficil passo no se assombre (oct. 2*), onor SEspaha (3*)>
mobligueSy m'acabes (H, 2). Jàureguien el Aminta (1607) qu'en
esta^ d*ella, porquella, disfraçarnC assi^ iambicion^ qu'a miy d'amor ^
d'ordinarioy r (le) àpuesto, lancarile 7 dardo^ etc.
Semejantes elisiones se conservan hoy dondequiera en el
habla corriente, popular y famîliar. Segiin Araujo, la frase « Te
pego una patada que te destripo » se pronuncia en Espana :
Tepégunapatà que testripo {Foniticay p. 129). De los Cantos popu-
lares espanoles saco estos ejemplos : « Aqui m'acuesto i morir,
I Qu*es mds cierto que vivir » (I, p. 439); « i Quién te Tha
dicho ? » (I, p. 61); « No me pegu' usté, maestro » (I, p. 52);
« Compr' usté poca capa parda » (I, p. 84); « Detrds d'una
esquina « (I, p. 297); « Aqui *stâ 'r pae fray Andrés » (I,
p. 47); « Las vistiô de colorao | Y las puso'n er tejao » (ib.)\
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNQACIÔN CASTELLANAS 3OI
a La picara vieja | Qu'esti *n el rincôn » (I, p. 49); « Que mi
padre *std 'n la cueva | Y mi madré 'n la cocina » (I, p. 57);
« i Qu'has jecho tô '1 ano ? » (I, p. 62). En Colombia son comu-
nes pronunciaciones como « Le di ' ûna patada (dio) », « Ech*
usté otra copa », « Compr' otra cosa », « Aqui *st* el padre fray
Andrés », « No 'stâ' qui »; pero no recuerdo haber oido « Las
puso *n el tejao » sino pus* ertf ni « Estd'n el rincôn » sino esi*én.
De modo pues que existen diferencias de comarca à comarca con
respecto d la vocal elidida. Por otra parte, en la elocuciôn esme-
rada, sea en prosa, sea en verso, no es hoy admisible la elisiôn
sino cuando las vocales son idénticas.
Volvamos al asunto principal de este escrito. En todas partes
répugna hoy el lenguaje popular las mencionadas combinaciûnes
de consonantes y otras parecidas; si bien se observan algunas
diferencias en la manera de tratarlas. A lo que parece, es el pue-
blo de Madrid el mis fiel d las formas antiguas, segûn va d verse :
et del lenguaje erudito 6 culto es en Castilla /, v. gr. ' arquiteto^,
artefatOy alituj^^y ativar^ ativo, carâter^y conduta^ condutor, conflito^,
corretOy correior, defeio, dttrator^ diretor, ditador, ditadura, ditamen **,
ditar, dotor, dotoraly dotriruiy editOy efeiivamente^y ^fito^, ^i-
reta^y épata, esatitu:(^y esato^y espetâculo'\ espetador, espetativa, espe-
torar,espetro^y tstrutura,fatory fatorla, fatura, fratura, imperfeto,
inlrodutor, invilOy ispetor y espetor^, Utoral, otava, otubre, pato\
perfetamcntc^y preftturay prenotar (pemoctar), prospeto, proyetaty
redatar, redatoTy refratarioy retificary retitu:(^y reto (rectoy, retoty
retratar (retractar)°, tradutor, vitima^, vitoriay Vitoriano'^.
Dicho se estd que estas y otras formas semejantes se usan mds
6 menos en otras partes : respettve (con respecto d) es de Madrid
como de Santander*", latecinios* de Andalucia, en Colombia lati-
cinios. »
I . Los comprobantes de cada forma van indicados en seguida, correspondiendo
cada letra à la que como llamada va à la derecha de una palabra en el texte.
Lo mismo se entiçnde de las notas que vicnen dwSpués. — a. Torrijos, El artc
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302 R. J. CUERVO
A lo que puedo entender, la asimilaciôn es gênerai después de i,
Oy u : ditador, vitima; dolor, otava, otubre; acueduto, conduta, pro-
duto. Precediendo a, Cy unas veces se asimila la c, otras se voca-
liza : después de la primera vocal en i, a; carâiter à carâuter;
después de la segunJa generalmente en u : afeutOy efeuto; en
Espaiia aparecen de cuando en cuando simultdneamente las varias
formas; en Colombia dice el vulgo mis bien efeuto que efeto.
ce es vulgarmente c en Castilla* : aceder^, aciôn^, acionar%
afliciôn, conduciôn^y conviciôny direciôn'^y disiraciôn^y estraciôny
facionts^y introduciôn^y ispeciôriy isiruciôn'\ lecion\ perdileciôn
(pred.), prefeciôn (perf.), prefecionarse y proteciôn^y recoleciôn\
satisfaci6n"'y sustraciôn.
Después de j, e se vocaliza d menudo la primera c : aicioriy
faiciony direicion,
pt es ahi mismo/* : acetabUy acetar^y adatahUy adataty adotar.
de biett hahîar, Madrid, 1865; del mismo son tomadas las demis palabras que
en esta y en las listas sîguientes no llevan îndicaciôn alguna. — b. Lôpez
Silva, MigajaSy p. 56. — c. id. Los Madriles, p. 193. — d. Breton, D. Frutosen
BeîchiU, I, 16. — e. Frontaura, Tiendas, p. 10. — f. Id., t^., p. 94. — g. Bre-
ton, Dios los cria, II, ij ; D. Frutosen Belchile, III, 3. — h. L5pez Silva, Mig.,
■p. 131. — i. L6pez Silva, Barrios bajos, p. 148. — j. Frontaura, Tiendas, P* 45»
— k. Lôpez Silva, Mî^., p. 102; B. 5., p. 80 — l. Cruz, SaituleSy II, p. $15 ;
Frontaura, Tiendas, p. 119. — m. Id., i^., p. 10. — n. Lôpez Silva, Mig.^
p. ICI. — o. « Si lo dices con segunda, | RetrdUite, porque estis | Deni-
grando la memoria | De una mujer mis honri | Que la Venus. » (Lôpez Silva,
L. M., p. 2$.) — p. Frontaura, Tiendas, p. 277; Lôpez Silva, Mig., p. 131.
— q. Id., ib.f p. 107. — r. Id., B. B., p. 118; Pereda, Sotileia, pp. 70, 80,
413. — s. D. Qiiij. de la ManchuélOy p. 267.
1. a. Lôpez Silva, Aff^.,p. 114; B. B., pp. 89, 93. — b. Id., B. B., pp. 55, 71,
183;!. Af., p. 87. — c. Id., B. B., p. 218. — d. Id., L.M,, p. 48. — e. Id.,
Ib., p. 128. — f. Id., Ib., p. 204. — g. Id., B. B., p. 48.— h. Id., Ib,, p. 206.
— i. Id., ïb.y p. 228. — j. Id. Mig.y p. 153; B. B., pp. 93, 120; L, Af.,
p. 202. — k. Id., Mig., pp. 103, 141. — l. Id., L. Af., p. 67. — m. Id., B, B.,
pp. 69, 219.
2. a. Cruz, I, p. 285; Taboada, Titirimundi , p. 232; Lôpez Silva, Mig,,
pp. 84, 144; B. B., pp. 48, 160, 234; L, Af., pp. 177, 179. — b. Id., L. Af.,
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 303
adotivOy (ititu:(^y caturar, conceto^, corrutOTy Egito'^y escéticOy escetOy
intercelar •*, otary precetOy recetàculoy reutofy relil.
En Espana y en America se vocaliza a veces la p : conuuto.
mn es n en todas partes * : calunidy caluniadoTy caluniar^y colundy
colunaria^y ginasia^y indenij^aciôny indenii^ar ^ y ônibus"^, onipolenciay
onipotentCy solenCy soleniiar.
gn es dondequiera n ^ : asinatura, beninidady consituiy consinar^y
consinatario, dinidày espunabky Inacia^y InaciOy incônitOy indinar se,
indinidây indino y cndino^y inominidy inorancidy inoranie^y inorar^y
insinCy insinias^y insinificanciay ensinijicancia^y malinidâ, malino^,
manetistnOy inanijicencia\ manifico'\ nuinilu:^y persinarsCy repunan-
ciûy repunantCy repunary resinarse^y sinificar y senificarK
Vocalizase la g en la pronunciaciôn que alguna vez se oye
entre el vulgo colombiano maunlficOy la Maunlfica {cl Magnificat).
Por asimilaciôn dicen en Andalucia irnoro en lugar de ignoro^,
nj es j 3 : circuspe:(to^y circustancia ^ y cercustancia y circustante^y
p. 19. — c. Breton, D. Frutos en Bekbite, I, i. — d. Lôpez Silva, £. M.,
p; 198.
1. a. Lôpez Silva, L. Af., p. 70; Af//., p. SS- — b. Id., B. B., p. 79. — c. Id.,
Mig,y p. 9$; B. B.y p. 32. — d. Id., Mig., p. 95. — e. Frontaura, Tien^
das, p. 176.
2. a. Lôpez Silva, B. B., p. 196. — b. Id., /^., p. 193; Mig.y p. 137;
Frontaura, Tiendas, p. 94. — c. Las dos formas son comunfsimas dondequiera
que se habla castellano, lo mismo que la acepciôn de travieso, mal intencio'
nado, perverso : « Luego diràn que somos gente itiditta^ \ Porque siempre
renimos en la calle » (Cruz, II, p. 200); « Y no lo estraiîo de ti | Q.ue al fin
ères un ratero | Eiidino; de quien lo estrano | Es de esa scnora » (Id., Ib.,
p. 258); 0 No callo, no callo. | jPfcaro! |Traidorl... \Endino\ » (Breton,
D. Fruios en Bfîchite, III, 3; Item, Dios los cria, III, 18); Cani. pop. esp., III,
p. 239. — d. Lôpez Silva, Mig., p. 55. — e. Cani. pop. esp,^ II, p. 121. —
f. Lôpez Silva, L. Af., p. 200. —- g. Id., //>., p. 11$. — h. Id., Mig.^ p. 153.
— i. Id., L. Af., p. 107. — j. Id., Af/V., p. 8s. — k. Id., 5. 5., p. 120. —
I. Id., L. Af., p. 205 ; Breton, Un novio â pedir de hoca, II, i ; Dios los cria,
II, 6.
3. a. Lôpez Silva, L. Af., p. 20. — b. Id., /?»., p. so ; B. B., p. 87. — c. Id.,
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304 R. J. CUERVO
cospirar **, costancia, costantCy costar (constar) *, costipar y costipado,
costiluciofiy ispuiôn^ ispecionar, ispetor, ispirar, istancia, istante,
istigar, istinto^, istituto^, istrucion^, islruido y estruido, istrumenlo^.
Por lo que hace à la particula compositiva iras 6 tranSy en el
lenguaje culto corriente se dice generalmente tras; la forma
latina, en mi concepto, no es admisible sino en los compuestos
que existian ya en latin, y que de ahi hcmos toraado directa-
mente. Nada hay que objetar à que se diga transcribify transcurrir^
transfigurât y transformar, trânsfuga, iransverberaciôn ; séria por el
contrario ridiculo emplear la misma forma de la particula en
formaciones netamente castellanas, como trasabuelo, trasalcoba,
trasanteayer^ trascantôn, trascocina, trasconejarse^ traspalar, traspa-
pelarsCy traspasary trasplantar. Segùn lo cual no son analôgicas las
pronunciaciones transbordary transfloreary transfregar, transmudar.
X es siempre s para el vulgo; en el lenguaje culto no se pro-
nuncia generalmente la jc d la latina sino antes de vocal : examen^
existiry exhortar; antes de consonante tiene todavia este modo de
pronunciar algùn resabio de afectaciôn , por mds que digan los
gramdticos y prosodistas. Ejemplos de s por x antes de vocal en
el habla popular* : aprosimar*, esagerar^y esato^, ^sigir^y esigencia^y
tsistir^y màsitne^yprôsimamente^y reflesionar\ seso {sexoy,
El lenguaje popular aligera todavia otras combinaciones propias
del erudito* : bd : d : Odulio^y siidito^; — bj : ; : ajurary ojetar^,
B. B.y p. 103. —d. Id., M^., p. 182. — e. Id., Ih.y p. 89; B. B,, p. 183;
L, Af,, pp. 10 1, 191. — f. Araujo, Fonética, p. 66 — g. Lôpez Silva, Mig.y
p. 145; L. M. y p. 144.
1. a. Lôpez Silva, B. B., pp. 46, 126. — b. Id., Ib,y p. 57. — c. Id., Mig,y
p. 131. — d. Id., Ib., p. ici; B. B, pp. 20, 102. — e. Id., B. B., p. 107. —
f. Id., I. M., pp. 27, 59, 79. — g. Id., B. B., p. 56 ; Mig., pp. 140, 161. —
h. Id., L. Af., p. 40. — i. Id., B. B., pp. 69, 89. — j. Id., Ib., pp. 13, 67;
L. M., p. 59.
2. a. Lôpez Silva, L. Af., p. 169. — b. Asf en Nebrija ; al fin de muchas cartas
de Santa Teresa se lee : « Indina sierva y sûdita de V. S. » — c. Lôpez Silva,
P, B., pp. 33, 184. — d. Id., B. B., p. 108. — e. Id., Ib , pp. 192, 213; en
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNaAClÔN CASTELLANAS 305
ajeto^; — bc, bs : c^ s : asolutatnmte^y asoluto^, astraciôn, ocecarse^^
osequiar^, osequio'\ oservar'\ estante y estante^, ostàculo, ostinarse\
oslruir, suHstir^y susistencia; — bt : t : sutiniente; — dj : / : aju'
dicar; — tint : m : comociân''; — pc : c : nucial, ociôn; — rs : r :
perpicas^y superticiôriy superticioso.
Algunas de estas combinaciones se evitan d veces por vocaliza-
ciôn, como en oujetOy ousequioy ausoluto; otras por metitesis, v.
gr. prespectiva (CoL)°, prepica:^ (Esp.), prespica^, (Col.), supresti-
ciôrty supresiicioso (Co1.)p; otras por acomodaciôn analôgica, como
en nuncias^y nuncial^ por nupcias^ nupcialy d semejanza de nuncio,
Concenciôn* por Concepciôn d semejanza de Ascension^ Asunciôn.
El pueblo castellano ' cuando présume de hablar bien*, acude
ademds, para evitar las agrupaciones cuestionadas, al singular
recurso de convertir la primera consonanté en ;(, prueba de que
esta es su articulaciôn favorita. Véanse ejemplos sacados de Lôpez
Silva : et : afe^tar^y a^to"^, aT^lualmente^y carâ:^er^y cole:^tivamente\
Nebrija se halla solo assolver, — f. Taboada, 7ï/., p. 236. — g. Lôpez Silva,
B, B., p. 120; L.M.y pp. 57, 117, 176. — h. Id., Afi^.,p. 107;!. Af.,p. 105.
— i. Id., Afî*f., p. 83 ; B, 5., pp. 7, 8. — j. Breton, Un novio à pedir de hoca^
II, I ; Lôpez Silva, M/^., p. 53 ; 5. 5., pp. 4s, 69 ; Pereda, Esho^os, p. 332. —
k. Lôpez Silva, B, B., p. 85 ; L. M., p. 106; « No estante su compromiso, | Yo
cref que esa traidora | Operria à Balbino ahora | Como algûn d{a le quiso »
(Breton, Dios îos cria^ III, 6). — 1. Asf en Nebrija. — m. Lôpez Silva, L, Af;,
p. 191. — n. Esta forma era comiîn entre la gente culta à principios del siglo
pasado ; véase atràs, p. 287. La asimilaciôn comigo por conmigo, usual en Astu-
rias (Munthe, p. 39), ocurre d cada paso en las ediciones del siglo xvi : Encina,
Teatroy pp. 19, 45 ; Torres Naharro, I, p. 25 ; cl traductor*ànônimo de Plauto,
ff. 12, 44 vo, 48 vo; Villalobos, Anfitrion, f. 8 vo; Morales, Cran,, I, f. 321 v».
— o. Asi en Nebrija. — p. Asf escribfa Santa Teresa; Vida, p. 47. —
q. Breton, Un novio d pedir de hoca, 1, i. — r. Lôpez Silva, L. M., p. 26. —
s. Id., B, B., p. 130.
I. a. <c El pueblo bajo suprimc las k del segundo grupo, todas de origen eru-
dito, o las cambia en u : efeto 0 efeuto por efecto ; aspeto o aspeuto por aspecto;
Ios del pueblo que presumen ablar bien dizen e/e^to, aspe;^to » (Araujo, Fonética,
p. 59). — b. B. B., p. 61. — c. Ib., pp. 34, 55. — à, Ib., p. 151. — e. Ib.,
pp. 66y 175. — f. Ib., p. 34. — g. Ib,, p. 33. — h. L, Af., p. î2U — i. B. B.,
Rfvtie hiipanique. ao
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3o6 R. J. CUERVO
colej^tividad^y confli:(to^, condu^ta^ dire7^tor'\ do:(to\ inscs^tos^
intûT^tW^y lasitar''^ etc. —pt. : corru^tor''; — mn : hiino^, sak^ne"^;
— gn : diino'y indiino*, indiinaciôn\ i7;norar% mainate'' y repui-
nante"^, repu^nar''; — W, bj : a;i;dommy, su:(jefe^.
Dicho se esti que semejante coexistencia de formas populares
y eruditas ocasiona confusiones y restauraciones falsas '. Asi,
correspondiendo la n popular i gn y mn^ los ignorantes suelen
dcciT alugno^y calugnia^, solegm"" poT alumnOy calumnia, solemnCy
introduciendo la ^ que pertenece d repunUy répugna; y aun hacen
lo mismo con impuncy impunenunte, pronunciando impugnCy
pp. 63, 86. -— j. Ib,, p. 215. — k. Ib., p. 1Ô2. — 1. 1. M., p. 198. —
m. B. B., p. 123. — n. Ib,y p. 217. — o. Ib., p. 108. — p. L. M., p. 68. —
q. B. B., p. 31. — r. Ib., p. 31. -s. /^., pp. II, 153. — t. Mi^., p. 194.—
u. B. B.y pp. 6, 22, 86. — V. L. M., p. 194. — w. B, B., p. 129. — x. /^.,
p. 197. — y. /^., pp. 103, 208. — z. /^., p. 215.
I. a. Lôpez Silva, B. B., p. 227. — b. Id. Ib.y p. 92. — c. Breton, D. Frutos
en BelchiU, I, i. — d. Lôpez Silva, B. B., p. 174. — e. En latin décadente se
halla ya perenmis por perennis — f. Lôpez Silva, L. M., pp. 46, 89. — g. Se
halla en la Disertaciôn que précède al Discurso de las enfermedades de la Com-
pania par el P. Juan de Mariana, p. 51 : Madrid, 1768. Es comùn en varias
partes de America. — h. Con este error se tropieza en ediciones espanolas
antiguas y mcxiemas ; v. g. Obras de Don Ltiys Carrillo y Solomayor, f. 27 :
Madrid, 161 1 ; Saavedra, Corona gothica, p. 475 : Munster, 1646; La invenciàn
de la Crui, de Lôpez de Zàrate, f. 10 v© : Madrid, 1648; Obras varias del
mismo, p. 57 : Alcald, 165 1, etc. ; llega d tanto el abuso que en una ediciôn
laiina de Quinto Curcio hecha en Madrid, 1787, por un Don Pablo Antonio
Gonzalez y Fabro (dos renglones de tftulos), esta constantemente escrito
Occeanus. He ofdo pronuncîar asf à personas décentes en mi patria, y no serfa
imposible que hayan hecho y hagan lo mismo escritores de mis ô menos
fama; pero acliacar esta barbaridad û otras de la misma estofa 4 Lope de
Vcga, à Baralt y i Hermosilla, porque asf se halle en alguna ediciôn de sus
obras, ô de alguna obra suya, me parece temerario, mientras no se pruebe que
asf lo escribieron ellos ; porque no se repetirà lo bastante que los impresores i
cada paso componen, no lo que el autor puso, sino lo que ellos de ordinario
hablan. — i. Matute y Gaviria, Bosquejo de Itdlica, p. 132. — j. Robles, El
culto sevillano,pp, 29, 322 (Sevilla, 1883). — k. Amador de los Rios^Hist. crit.,
V, p. 110. — 1. Lôpez Silva, B. B., p. 63. — m. Id. Ib., p. 132.
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 307
-mente^f d pcsar de que estas voces no tienen ni ^ ni m (lat.
impuniSy compuesto de potnd) ; à semejanza de solemne dicen
también maiamente peremtie y peregne por perenne 6 perene •. De
igual manera, adoctar, concecto, prececto por adoptar, concepto^ pre^
ceptOy y à la inversa ejeptOy direpto, repio por efectOy directOy recto, se
originan de que formas populares con t sola tienen en el habla eru-
ditaô culta unas veces et y otras pt. Concecciôn, ocàôn^y rececciôn
por concepciôn, opciôn, recepciôn se han ajustado al modelo de con--
duciôn : conducciôn. La coexistencia de acidente y accidente, ocidente
y occîdente, afliciân y aflicciôn ha dado àccido « por àcido, occéano *»
poTOcéano, aficciôttyContricciôriy edicciôn '\ erudicdôn'^ , tradicciôn ^, por
aficiôtty contricîôn, ediciôn, erudidôn, tradiciôn; la de escepto y excepta,
esento y exento, esistir y existir, reflesiôn y réflexion, i eccena por
escena, occeno por obscène, acceso por absceso, acsoluto, acsoluta-
mente ^ por absoluto, -amente, ocsequio " por obsequio, ocservar por
observar, adhexiôn por adhésion, confexiôn por confesiôn. De las pro-
nunciaciones y gtaûas esponer y exponer, esteriory exterior nace que
muchos escriban explendor (lat. splendor), expléndido (lat. splendi-
dus),expontâneo(ht. spontaneus). Exôfago pov esdfago(gv. otaoçaY^ç),
nombre técnîco de! tragadero, es disparate comunisimo entre los
cuasi-ignorantes, y aun se halla en un diccionario castellano.
R. J. CUERVO.
NOTA
Por ser, à lo que se me alcanza, poco conocida la ediciôn de la
Diana de Montemayor que cito en la pdg. 299, espero disculpa-
rdn los lectores que dé aqui algunos pormenores sacados del
ejemplar que de ella poseo. De ahi se colegird su importancia
para la biografia del Autor y la bibliografia de la obra, supuesto
que hubo de ser hecha por el mismo Montemayor en el tiempo
que estuvo en Italia antes de su muerte, ocurrida en febrero
de 1561.
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308 R. J. CUERVO
. En él numéro Î915 del Gitâlogo de Salvi se lee : « Ames de
salir de las impresiones del siglo xvi. haré mencîôn de una sin
fecha que he visto, la cual no solo pertenece i él, sino que es
sin duda de las mis antiguas de esta célèbre novela : Diatia los
siete libtos de ta Diana de Jorge de Monte Mayor. Alaylustre Senora
Barbara Fiesca Cavallera Vi:^conde. Milano, Andréa de Ferrari^
s. a. 8* let. curs. 4 hojas prels. y 188 foliadas. » G. Schônherr
en su estudio sobre Montemayor (Halle, 1886) la menciona
refiriéndose i Salvi, y le da en la bibliografia la misma coloca-
ciôn que este, al fin de las ediciones del siglo xvi ; de donde
saco que no la ha visto ni hallado otra noticia sobre ella.
La portada es asi :
Diana | Los sîete | libros delà | Diana de | Jorge de Monte j Mayor. | Ala
ylustre Senora Barbara Fiesca | Cavallera Vizconde. | (un trébol). Con preui-
legip que na die lo pueda | vender, nj inprimir eneste estado | de Milan sin
licencia | de su Autor. | So la pena contcnida enel original.
Al fin : In Milano per Andréa de Ferrari, | nel corso di porta Tosa.
Como dice Salvd, es un volumen en 8° en letra cursiva de 188
pdginas dobles, con cuatro hojas de principios sin pagînaciôn ;
las signaturas corren de B a BB ; A corresponde d las cuatro
hojas de principios y BB al medio pliego final. A la vuelta del
tltulo escudo de armas de Espana.
En lugar de la dedicatoria d D. loan Qstella de Vilanova que
Ueva la ediciôn de Valencia, reputada como la primera*, y de la
cual se halla ahora en la Biblioteca Nacional de Paris el ejemplar
que. perteneciô d Salvd ^, tiene la siguiente :
A la Ylustre | Senora Barbara Fiesca cauallera | Vizconde lorge de | Monte
mayor.
1 . Véase Schônherr (Georg) : Jorge de Montemayor, Sein Leben und sein
Schàferroman die « Siete libros de la Diana », nehst einer Uehersicht der Ausgaben
dieser Dickung und hibliographischen Anmerkungen herausgegebtn von G. S.,
Halle, 1886, Niemeyer, pp. 8osgs. — Revue Hispanique, t. II, pp. 304 sgs.
2. Ri'seive Y' 230.
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 309
Que sin el fauor de V. S. no pueda Diana entrar en Italia no ai porque
espantarme, pues solo el basta para que (aunquesea como es pastora) pueda
hablar en presencia de todos les principes délia. Y sila del ciela toma el res-
plandor de Apolo para comunicallë al roundo, bien es que esta lo tome de
V. S. en quien le ai tan gratide ques fuera de toda humana côsideracion, ella
salio a luz en Espana (a ruego de algunas Danias, y Cavalleros, queyodeseava
con plazer) debaxo de protecion ajena ya hora viene ae^ta proVitlcia felicissima
debaxo del anparo de V. S. que no sera menos onrra para el libro que gloria
para mi pues acerte a:hazer tan buena eleçion. Suplico a V. S. ponga los ojos
(prime mero^que eneste pequeno seruiçio) en la voluntad y aniroo cô que lo
hago. y pues a dado V. S. tanta onrra ala naçyon Espanola y tanta autoridad a
su lengua vulgar, no se le niege ala hermosa Diana por auer sido pastora de
tanto valor y hermosura que por sola ella merece su Libro ser estimado y favo-
recido de V. S. Vale.
Naturalmente falta la octava que en là edîciôn de Valencia va
dirigida al mismo senor d quien ésa fue dedîcada; falta también
el soneto de Gaspar de Romani al autor; ocupan su lugar los dos
siguientes, que preceden al de Hierônimo Sampere.
Luca Contile
à Giorgio Monte maggiore.
Sonetto.
O sacro cigno del famoso Tago,
Dunque puoi tanto fra Thumane genti,
Si che col canto sai mirabilmente
Di Diana produr nouella imago?
Dunque tu nel cantar sonoro e mago
Hai la triforme Dea visibilmente
A gli occhi nostri comparir présente,
Onde il mondo diuien tranquillo e vago?
Dunque dal chiaro ciel, dal centro oscuro
Hai piu che Orpheo saputo con la cetra,
Parla Dea, d'ogni notte chiara duce?
Deh, perch'io di veder suoi lumi euro
Piu ch' altro ben, da lei sol gratia impetra
Ch* io tenebroso Luca, de sua luce.
De Don Geronimo de Tcxeda al Autor.
Soneto.
Si al celebrado Tajo ympetuoso
Sircno con tu musa enriqueciste,
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R. J. CUERVO
Y tanto al daro Ezla engrandeciste
Como el toscano, al Sorga deleitoso;
No me nos al ynsubre Ilano hunbroso
(A cuyos canpos por subien venîste)
De nueua yerva, y flores lo vcstiste
Con onrra del Tesin, y el Poo famoso.
Ado con dulçe canto nos mostraste
La hermosura y gracia sobre humana
D'aquella de qu* 1 mundo dcxas Ucno :
Y tanto a ti, ya ella, sublimaste •
Que noay a quien mirar sino a Diana
Ny a vn ay aquien oyr sino a Sireno.
exto lo mis importante que he notado es la adiciôn de
tavas en el canto de Orfeo (libro IV), después de la i8*,
1 dicen asi :
A Plania lampunana mas hcrmosa
que Thermosura misma, y mas perfecta
mirad pastores, yuereis la cosa
que mas animas rrinde ylas subjeta
mirad por una parte quan graciosa :
por otra ved quangrave, y quan discreta :
y vereis destas partes hecho untodo,
que a todas las del mûdo excède el modo.
Aquella clara luz que rresplandece
de modo quel sol, huye y selesconde
dona artemisa es sola, qu'engrandece
la ynsigne yalta casa devizconde.
la flor d*Italia es ella y quiemerece
estar a dondestà : que bien rresponde
linaje a* hermosura, y jentileza
ya quanto pudo dar naturaleza.
Mirad Barbara estanga, aquien s'inclina
no solo Amor, sino Minerva, y Marte
dond' ai tanta beldad que s'imagina
que solo alli parô natura, y arte :
su discrecion, suplatica diuina
para escreuilla yo soi poca parte :
ni bastan las cien lenguas delà fama
para saber loar tan alta dama.
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 3 II
Quien es aquella fenis da [do ha] tnostrado
su fuerça y su poder naturaleza?
quien es la que oi al mundo a despojado
de gran valor, virtud, bondad grandeza?
quien es esta dezi dô s'ansuniado
la hermosura, gracia y jentileza ?
dona Luisa de lugo y de mendoça
aquien la poca edad no haze moça.
Tampoco es idéntico el orden de las très ûltimas estrofas del
misnio canto; designdndolas con sus primeras palabras, en la
ediciôn de Valencia se siguen asf : Doha Ysabel — La que espar-
T^îdos — Aquella que alU veis; en la de Milan asi : La quespar^idos
— Aquella qualli veis — Doha Ysabel,
Çotejados otros pasajes, résulta que, fuera de esto, las dos edi-
clones, salva alguna que otra variante ortogrdfica, son idénti-
cas \ Por de contado que en una y otra el libro cuarto termina
con estas palabras : « Y acabando de cenar, y tomando licencia
de la sabia Felicia, se fuè cada uno al aposento que aparejado le
estaua ; » que es donde posteriormente se pegô la historia del
Abencerraje y la mora Jarifa, modificando el texto asi : « Y aca-
bando de cenar, la sabia Felicia rogo a Felismena que contasse
alguna cosa, ora fuesse historia, o algun acaescimiento que en la
prouincia de Vandalia uuiesse succedido, lo quai Felismena hizo,
y con muy gentil gracia començo a contar lo présente... »
La senora i quien va dedicada la obra parece ser la que Litta
en la familia de los Viscontis {Fatniglie celebri italiane, tav. XIII)
désigna asi : Barbara di Pietro Luca Fieschi, conte di Crevacuore,
segunda mujer de Gian Luigi Visconti, uno de los embajadores
I . El texto en la milanesa se halla con mejor ortograHa que las pfcaras
rauestras que van copiadas, y muchas veces corrige i la valenciana (apauniauan
por apasuntaitatty enredandose por enrreâandose^ ocasion por occasion^ etc.) La
variante mds sustancial que halIé, fuera de las que maniesté arriba, es al fin
del argumenta : Valencia : « Debaxo de nombres y estilo pastoril ; » Mildn :
in Pebaxo de nombres pastorales. »
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R. J. CUERVO
îados i Trente en 1341 i recibir d Carlos V. La Artemisa de
i* octava anadida al Canto de Orfeo debe de ser la que el
mo Litta (ib.) pone en seguida entre la misma familia, ddn-
1 comomujerde Alessandro Botta di Pavia; y Plania Lampu-
a debe de ser de la familia Lampugnani, muy relacionada con
Viscontis (Ib., tav. XII).
,uca Contile, el autor del primer soneto copiado, fue literato
y nombrado en aquellos tiempos y tuvo muchos dares y toma-
con los espaiioles, como que por largos anossirviô d Fernando
Avalos y al marqués del Vasto, y cabalmente en marzo de
!o pasô d Mildn Uaraado por el marqués de Pescara, d cuya
liaciôn debiô sin duda el empleo de comisario en Pavia, que
pezô d desempenar en julio de 1562. Muriô en esta ciudad
liio de 1574 (Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana, XII,
o sgs., Milano, 1824).
>i existiese realmente en ediciôn de 1387 La Diana de Mante-
m, nuevamente comptiesta por Hieronymo de Texeda, castellano
rprete de lenguaSy résidente en la villa de Paris, cabria sospechar
) eran uno mismo el autor del segundo soneto y el continua-
de la novela, pues entre el uno y la otra no mediarian sino
)s veintisiete aiios; pero tal fecha es sin duda error de los tra-
tores espanoles de Ticknor,in, p. 537, dedonde otros lo han
lado. El ejemplar de que habla Ebert, existente en la Biblio-
i Nacional de Paris, donde lo he visto, y el que poseyô
:knor (Ticknor-Julius, Suppl. 157) son ambos de 1627, y en
bos se dice que la obra fue impresa d costa del autor, sin nin-
la alusiôn d otra ediciôn anterior, 6 d que el autor hubiera cono-
0 d Montemayor, cosa de que dificilmente hubiera dejado de
>lar. Lo cîerto es que los traductores espanoles tomaron
primera noticia de Brunet y erraron el ano ; este dice : « Cette
isième partie, qui fait suite aux deux précédentes, est peu
mue, et n'a pas été réimprimée » ; aquellos : « No se reim-
miô, y fue siempre poco conocida en Es pana, pues ni Nicolds
tonio ni Cerda tuvieron conocimiento de ella » ; lo de no
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ANTIGUA ORTOGRAfIa Y PRONUNCIACIÔN CASTELLANAS 313
haberse reimpreso es muy cierto en Brunet, que da la fecha de
1627; y no lo séria en los otros, que dan 1587, pues la de
1627 séria reproducciôn de esta ùltima. Por manera que
mediando unos sesenta y siete anos entre este en que Texeda
publicô d su Costa la continuaciôn siendo interprète de lenguas
en Paris, y la época en que saliô el soneto, es de créer que soneto
y continuaciôn son obras de dos tocayos y no de una misma per-
sona.
Para decir la suerte que corrieron las cuatro estrofas anadidas
al canto de Orfeo, séria menester consultar mds ediciones de las
que ahora tengo d la mano. Baste saber que algunas, sin duda las
que siguieron la original de Valencia, ni rastro ofrecen de ellas
(v. gr. Barcelona, 16 14); y que tal elogio de damas italianas
sugiriô dalguno la idea de alabar d las Damas de Aragon y Cata-
lanas, y algunas Castellanas^ adictôn que por primera vez seanun-
cia, segùn el catdlogo de Schônherr, en la ediciôn de Zaragoza
por Miguel de Guesa, 1562. En la de Venecia, iS74> P^^ I^-
Comenzini, cuya portada promete en iguales términos la adiciôn,
ocupan el lugar de aquellas cuatro otras sesenta y seis, si bien se
conservan idénticos los dos versos finales de la cuarta referentes d
Dona Luisa de Lugo y Mendoza. Ignoro si alguna vez fue exac-
tamente reimpresa la ediciôn que ha dado margen d estas lineas.
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DOS SONETOS
ATRIBUIDOS A
LUPERCIO LEONARDO DE ARGENSOLA
I
uestra época que ha consagrado la propiedad literaria
yes, estàn d la orden del dia las restituciones de obras d
aderos autores. Rioja el cantor de todas las flores, con
)Uscos y criticas se ha quedado sin la Canciôn d Itdlica y
Mstola moral dPabio; Don Diego Hurtado de Mendoza
élebres sonetos, Dentro de un santo iemplo^ y Pedis, Reiruiy
a; y séria cuento de nunca acabar, el referir todas las
nuestro siglo de oro que han canibiado de dueno en el
. Lupercio Leonardo de Argensola, que segùn su herma-
Jomé,
abrasô sus poéticos escritos
y defraudô el deseo
universal de ingénies exquisitos,
ente no pudo sospechar nunca que en nuestros tiempos
: ponerse en duda su buena fe literaria, él, que tan poco
-> de sus obras poéticas.
le sus admiradores, el duque de Villahermosa, en su dis-
e entrada en la Real Academia espanola, asegura que
los mejores sonetos de Lupercio deberia contarse, y aun
T modelo en el género descriptivo aquel que comienza
Llevô tras sf los pdmpanos Octubre
encontrâramos en las actas de la Academia de los Noc-
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DOS SONETOS ATRIBUIDOS A LUPERCIO L. DE ARGENSOLA 3 1 5
turnos de Valencia d nombre del canônigo Francisco de Tdrrega,
grande amigo de Lope de Vega ».
El hecho es cierto; pero pareceri extrano que quien en tanto
aprecio tenia al Secretario del Conde de Lemos, lo apuntara sin
tomarse la molestia de inquirir las razones que militaban en pro
ô en contra de nuestro Lupercio en asunto que tan directamente
atane d su probidad literaria.
Hasta que Salvd en su Catdlogo, pdgina 62 del tomo I, diô d
conocer entre oiras composiciones leldas en la Academia de los
Nocturnos (cuyas actas originales poseia) el soneto en cuestiôn,
pasô este como del mayor de las Argensolas y durante su vida
y hasta nuestros dias se le ha atribuido siempre que se ha reim-
preso.
El caso, sino ùnico en la historia literaria, no es de los mds
frecuentes, porque los hechos son de tal naturaleza, que como se
verd, el dilema es évidente : 6 Tdrrega hurtô el soneto d Argen-
sola 6 el poeta aragonés lo copi6 desfigurdndolo del valenciano.
Estos hurtos eran sin duda frecuentes en aquella época, pues
Lope de Vega en su Laurel de Apolo, Silva 3*, aludiendo d casos de
esta indole, decia :
No habiéndose quejado, como es claro
Siendo parte y aûn todo Sannazaro,
Disfrazdbase el hurto, y ya es de modo
Que al propio dueno se lo venden todo.
Escalan libros, manuscritostientan;
Unos trasladan mal, otros inventan ;
Que no hay, sea pùblico ô secreto,
Seguro verso, frase ni conceto ;
Y aciertan bien, porque de aqui à veinte anos
Ni los propios sabrdn ni los estranos.
Si fué, cuando el concepto à verso espante,
Primero el inventor que el trasladante.
Nuestra acusacîôn que al pronto podria considerarse irrespe-
tuosa, abônala como se ve el Fénix de los ingenios, que por su
elevada posiciôn literaria, pudo conocer y juzgar mejor que
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3l6 LEON MEDINA
nadie la buena fe y probidad literaria de nuestros autores del
siglo de oro.
El Présidente de la Academia de los Nocturnes encargô en
efecto al canônigo Tarrega en la sesiôn anterior d la del dia
21 de Marzo de 1594 la composiciôn de un soneto con este
titulo « A un pensamiento » y Uegado el dia 21 de Marzo,
« acudiendo todos d la hora que ordenan las instituciones » (for-
mula de las actas) el académico Miédo, es decir Tdrrega, leyô el
siguiente soneto :
A UN PENSAMIENTO
Llevô tris si los pdmpanos Octubre,
Y con las muchas lluvias insolente
No sufre Turîa mdrgenes ni puente,
Mas antes los vecinos campos cubre.
La sierra como suele ya descubre
Coronada de nieve Talta frente,
Y apenas el sol vemos al Oriente
Quando la dura tierra nos lo encubre.
Sienten el mar y selvas ya la sana
Del aquilon, y encierra su bramido -
Gente en el puerto y génie en la cabana ;
Y Fabio en el umbral de Thais tendido
Con vergonzosas Idgrimas lo bana
Debiéndolas al tiempo que ha perdido.
Tal es el texto de este célèbre soneto segùn puede verse en la
pdgina 193 del tomo III de las actas originales de la Academia
de los Nocturnos, existentes hoy en la Biblioteca nacional de
Madrid.
La primera vez que aparece en letras de molde el soneto, es d
nombre de Lupercio Leonardo de Argensola en 1605 y en las
Flores de pœtas ilustres del antequerano Pedro Espinosa, impre-
sas en Valladolid, si bien la licencia para publicar tan preciada
antologia Ueva la fecha de 1603. La tercera composiciôn inserta
es precisamente el soneto en cuestiôn.
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DOS SONtTOS ATRIBUIDOS A LUPERQO L. DE ARGENSOLA 317
LUPERCIO LEONARDO DE ARGENSOLA
Lleva ' trds si los pàmpanos Otubre,
Y con las grandes lluvias insolente,
No sufre Ibero mirgenes ni puente,
Mas antes los vecinos campos cubre .
Moncayo como suele ya descubre
Coronada de nieve la alta Trente,
Y el sol apenas vemos en Oriente,
Cuando la dura tierra nos lo encubre.
Sienten el mar y selvas ya la sana
Del aquilon, y encierra su bramido
Gente en el puerto y gente en la cabana.
Y Fabio, en el umbral de Tays tendido,
Con vergonzosas làgrimas lo bana,
Debiéndolas al tiempo que ha perdido.
El plagio, mejor dicho el hurto, no puede ser mis évidente,
pues ambos sonetos son idénticos, no habiéndose hecho mis
mudanza que la necesaria para dar caricter local d la composîciôn
segùn la distinta patria de ambos autores : en el del poeta ara-
gonésse habla del Ebro y del Moncayo; en el del valenciano,
delTuria y delà sierra. Podriacreerse que Espinosa habia obrado
por su cuenta y que él era quien habia incurrido en error, atri*-
buyendo por equivocaciôn 6 d sabiendas, la composiciôn a
Argensola, sin que este tuviera arte ni parte en todo ello.
Pero no es asi : en el mismo ano de 1603 publicô Micer
Andrés Rey de Artieda los Discursos, epistolas y epigramas de
Artemidaro en casa de Angelo Tavanno, incluyendo en su cele-
brada obra dos sonetos de Lupercio Leonardo : el que es objeto
de nuestro estudio y aquel otro que comienza Dentro quiero vivir
de mi fortuna calificado el ûltimo por Lope de Vega como obra
I. En las ediciones de las Rimas de las Argensolas (Zaragoza, 1634) se lee
JLÎevô, No hemos visto con tf tulo este soneto mis que en un manuscrito de la
Biblioteca nacional de Madrid, M 2. pagina 160, donde se le intitula « A un
enamorado ».
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3l8 LEON MEDINA
rfecta en su Relacion de las fiestas que hi^p Madrid en la cano-
[ocion de San Isidro y elogiado el primero en la Inlroduccion à
justapoitica de San Isidro por el mismo ingehîo como « modelo
la nueva poesia » y mds tarde en la Silva 2' de su Laurel de
H)lo. En Castilla y en Aragon pues, dos poetas y famosos, Espi-
sa y Artieda en vida de Lupercio y de Tdrrega publicaron el
smo ano de 1605 ^^ soneto, siguiendo idéntico texto y airi-
yéndolo ambos d Argensola, sin que haya Uegado hasta noso-
>s ni el rumor de la mds levé contradicciôn. An tes al contra-
I lo que hay si, es, aparté de los testimonios de Lope de Vega
in amigo de Tdrrega, una aquiescencia directa y expresa de
percio Leonardo, pues una de las composiciones laudatorias
l libro de Artieda, que van al frente de los Discursos de Arlc-
doro es precisamente otro soneto de Lupercio y no indigno de
nombradia literaria. Dice as! :
El vulgo vano (siervo de la fama
Que de estatuas y tftulos se admira)
A la ganancia vil atento aspira
Y d todo lo demds vanidad Uama.
El sabio la virtud sin prendas ama,
Por los tftulos vanos no suspira,
De la ganancia infâme se retira
Y solo d si se alumbra con su llama.
Desto nos dejas admirable ejemplo,
Oh Diogenes nuevo, no rendido
Al favor de Alejandros ô Mecenas.
En ti dos grandes Scévolas contemplo,
Uno del justo Marte favorido
Otro de la que diô su nombre i Atenas.
Ante semejantes hechos la duda que pudiera existir acerca de
la atribuciôn del soneto d Argensola habia de pesar sobre los
itores y no sobre Lupercio, desaparece : puesto que Lupercio
ismo elogia d Artieda en un libro donde con su consentimiento
1 duda, hubo este de insertar el soneto. Si Artieda hubiera
cho imprimir sus Discursos de Artemidoro en cualquiera otra
blaciôn que no fuera Zaragoza, cabria suponer que Argensola sin
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DOS SONETOS ATRIBUIDOS A LUPERCIO L. DE ARGENSOLA 319
conocer el libro habla hecho el soneto : pero esto no pudo ocurrir
porque en 1605 seguramente se encontraban en Zaragoza ambos
ingénies y en aquella comunicaciôn y aquei trato que la clase
de elogios de Ârgensola prueban sin duda alguna. La estancia de
Artieda en la capital del reino de Aragon por aquel tiempo, todos
sus biôgrafos la consignan mds 6 menos abiertamente y el
mismo Lope de Vega es testigo en este punto, como résulta de
las frases que le dedica en el Laurel de Apolo, silva segunda. Es
ademds muy probable opinion, pues Artieda imprimiô en Zara-
goza su libro y las otras obras que de él se conocen fueron impre-
sas precisamente donde consta que residia al darlas i la
imprenta : su situaciôn por otra parte, no era muy desahogada
como se desprende del soneto de Lupercio que dejamos trascrito
y de las frases que le dedicô Cervantes en su Fiaje del Parnaso
donde nos lo présenta
Mas rico de valor que de moneda :
circunstancias todas que hacen en extremo probable que fuera
i vivir d Zaragoza consu hijo mayor Andrés que estaba alservicio
del duque de Alburquerque, virey de Aragon. La estancia de
Argensola en Zaragoza desde el mes de Agosto de 1603, después
de la muerte de la Emperatriz Doiia Maria de Austria, de la que
fué secretario, hasta que partiô para Ndpoles en 16 10, con el
mismo empleo cerca del célèbre conde de Lemos, es un hecho
notorio en cuya comprobaciôn pueden verse las cartas suyas que
se conservan, la biografla de Latasa y la nota de la pagina 21 del
tomo primero de las Obras sueltas de los hermanos Argensolas
coleccionadas recientemente por el conde de la Vinaza.
Pero todavia sube de punto la extraiieza que ciertas coinci-
dencias producen, considerando que Artieda era académico de la de
los Nocturnes con el nombre de Centinela, y que si bien no
asistiô d la sesiôn en que Tdrrega leyô el soneto, estaba enton-
ces en Valencia en continua comunicaciôn con
la junta famosa
De los que Turîa en sus riberas cria,
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LEON MEDINA
la frase de Cervantes en el capitulo DI de su Viaje del
^(7; y en 1 60 1, contribuyô con todos los demis poetas de
tafamosa, con Guillen de Gistro, con Gaspar de Aguilar,
îr6nimo Mercader, con Carlos Boyl, con el mismo Tarrega
aar El Prado de Valencia que Gaspar Mercader publicô en
a ciudad en casa de Patricio Mey. De suerte que parece
ble que Artieda tuviera conocimiento de que Tdrrega habta
como suyo el soneto en la Academia de los Nocturnos : no
ite lo cual y por constarle su legitimo autor, decidiôse d
arlo en sus Diseur sos de Artemidoro como de Argensola. Es
leramente digno de notarse y no parece que pueda atri-
! à pura casualidad que teniendo Lupercio tantas obras poé-
iscritas, escogiera Artieda precisamente el soneto discutido,
1 ni por su asunto ni por el del libro donde habia de inser-
podia ni debia ser escogîdo de preferencia : Artieda como
de Vega, como otros literatos, admiraba sin duda tanto el
mpieza Dentro quiero vivir de mi fortuna, como el que nos
y por eso recayô en ambos la elecciôn, por ser dos com-
Dnes universalmente conocidas de Lupercio y undnime-
I estimadas.
hubiéramos de créer d Sedano que tenia pretensiones de
er d los autores de las obras por el estilo de estas, la cuestion
ria resuelta desde luego d favor de Lupercio, pues en el
primero de su Parnaso espaholy pdgina ix, dice refiriéndose
eto y al vate aragonés : « Parece que ha querido atribuirse d
Francisco de Quevedo y como tal se halla estampado en
is ediciones de este gran poeta; pero el cardcter de la
caciôn sin otras pruebas manifiesta su legitimo autor »
Sedano como otros muchos que por solo el estilo de la
)siciôn han resuelto sin otras pruebas las cuestiones sobre
;dad literaria, ha incurrido en taies errores que no nos
n ganas de seguirle por ese camino. Sin salir de los
solas, tenemos para huir de ese criterio el ejemplo de la
ïa moral à Fabio que por el cardcter de la versificaciôn se la
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DOS SONETOS ATRIBUIDOS A LUPERCIO L. DE ARGENSOLA 3 21
adjudicô Sedano d Bartolomé Leonardo; Estala después i Rioja ;
y ahora résulta segiin las investigaciones de Don Adolfo de Gistro
que Femàndez de Andrada fué su autor.
No hay términos hdbiles para consîderar el caso como
mera coincidencia : pues no se trata de un mismo pensamîento
desarroUado en versos diferentes por dos autores, sino del
mismo soneto con ligeras variantes : forzosamente uno de los dos
hubo de desfigurar el texto primitivo. Es verdad que Tdrrega lo
leyô como suyo en la Academia de los Nocturnos, pero no es
menos cierto que once aiios después, en vida de Tdrrega, se
publicô d la vez en dos libros diferentes impresos en distintas
poblaciones d nombre del mayor de los Argensolas. Lupercio no
protestando de que como suyo se insertara en los Discursos de
Arteniidoro que d su vista se imprimieron, vino expresamente d
declararse en pùblico autor de la composiciôn. Artieda insertdn-
dolo en un libro suyo que habfa de ser leldo en Valencia por la
junta famosa con la que tan Intimas relaciones debia conservar,
gran seguridad demostraba de que Argensola era el autor.
Ocurre ademds que es preciso suponer en este una dosis mayor
de desahogo para atribuirse en pùblico el soneto no siendo suyo,
que en Tdrrega que lo leyô como de su propia invenciôn en una
réunion d la que asistieron solo siete Académicos y de los menos
conocidos, pues ni Virués, ni Aguilar, ni Guillen de Castro, ni
Boyl, ni el mismo Artieda acudieron d la sesiôn.
^ Qpién de los dos pudo tener interés en apropiarse la obra
del otro ? En Argensola que abrasô sus poéticos escritos, no cabe
suponer que d costa de una supercheria pretendiera aumentar
el catdlogo de sus composiciones literarias : seguramente que si
porcualquier causa, se hubiera apropiado en alguna ocasiôn el
soneto, al saber que Artieda lo escogla para dar al pùblico una
muestra de su ingenio, por corto que sea el amor propio que se
le concéda, es de suponer que se hubiera apresurado d pedirle
que lo sustituyera con otro de su propia cosecha. Tdrrega en
cambio, habia sido uno de los colaboradores mds asiduos de la
Revue hispanique ai
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322 LEON MEDINA
Academia de los Nocturnes que en 21 de Marzo de 1594, dia en
que leyô el soneto, estaba i punto de cerrarse. Sucede general-
mente en esta clase de Academias que el fuego y entusiasmo de
las primeras sesiones va poco d poco apagindose y el cansancio
se apodera hasta de los mis interesados en su duraciôn. Tdrrega
sin duda aquel dia ô no tuvo la inspiraciôn fdcil ô le faltô en
absoluto el tiempo para cumplir el encargo del Présidente y echô
mano del soneto, objeto de nuestro estudio, cambiando aque-
lias indicaciones topogrifîcas que en una Academia valenciana
hubieran podido causar extraneza : el Ebro se convirtiô en Turia
y no teniendo un Moncayo valenciano que oponer al aragonés,
se contenté con invocar una sierra sin duda imaginaria, pues
ni en Valencia ni en sus alrededores hay sierras que tengan la
costumbre de coronar de nieve sus frentes cuando se lleva tràs
si los pdmpanos Octubre. Hasta el desarrollo del soneto se com-
pagina mal con el titulo que diô el Présidente d Tdrrega ; pues
aunque la vaguedad del titulo, dejaba ancho campo al poeta
para tratar todos los asuntos divinos y humanos, exigia no
obstante que Tdrrega hubiera expresado algùn pensamiento y el
soneto esmds bien una descripciôn delmomento en que Fabio se
encuentra tendido en el umbral de Tays que baiia con vergon-
zosas Idgrimas, debiéndolas al tiempo que ha perdido. Poeta
como Tdrrega si hubiera compuesto él mismo el soneto, ajus-
tdndose al titulo que se le diô, seguramente que en él hubiera
desarroUado alguna mdxima ô moralidad que esto es lo que en
suma debia significar el titulo « A un pensamiento » , segûn
la intenciôn del Présidente : pues d no haber querido este
concretar la suya en aquel sentido, se hubiera limitado
d encargarle un soneto « d cualquier asunto ».
Casos como el en que suponemos d Tdrrega no son por lo
demds raros en las Academias literarias, y podriamos citar varios
andlogos. Sirva de ejemplo como enteramente igual al que nos
ocupa "el de Don Blas Nasarre, el Amuso de la Academia Madri-
lena del Buen Gusto en el siglo pasado, que leyô como suya no
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DOS SONETOS ATRIBUIDOS A LUPERCIO L. DE ARGENSOLA 323
una composiciôn corta como Tàrrega^ sîno la Fabula de Genil
de Pedro Espinosa, obteniendo de tan fino literato como Porcel,
que creyô en la originalidad de la obra, elogios como éstos :
Tan dulcemente el Amuso
Cantô del Genil las aguas
Que lo pensé Garcilaso
Viendo que en su vega canta.
No se me oculta que es dificil el caso que pretendemos dilu-
cidar, y que mis bien hay pruebas indiciales, que directas y pie-
nas : pero son tan véhémentes los indicios y se fundan en hechos
tan comprobados que no creemos infundada, ni mucho menos,
nuestra opinion, en este interesante punto de nuestra historia
literaria, que nadie hasta ahora habia pretendido poner en claro.
Si sirven estos renglones para que otros mds versados en la histo-
ria literaria apuren el asunto, no habrd sido tiempo enteramente
perdido el empleado en escribirlos.
n
El otro soneto atribuido d Lupercio que forma el objeto del
présente articulo es todavla mds célèbre que el de Llevô iras si los
pàmpanos como que sus liltimos versos han quedado en prover-
bio. Me refiero al que entre los literatos se conoce por el soneto
de Don Juan primero. Impreso por primera ve^ en la segunda
ediciôn de la Poéticade Luzan (Madrid 1789, tomo 1% pag. 296)
si hemos de créer al editor de esta nueva ediciôn quien asegura
que andaba manuscrito entonces, Quintana lo trascribiô con varian-
tes en sus Poesias selectas castellanas publicadas en 1807 y de él lo
tomaron sin duda Maury para su Espagne poétique^ Martinez de la
Rosa para las Anotaciones d su Poitica y cuantas antologias lo
han publicado posteriormente. El texto de Quintana, idéntico al
de la Poética de Luzan, d excepciôn de la variante del quinto
verso que mds adelante senalamos, dice as! :
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LEON MEDINA
Yo os quiero confesar, Don Juan, primero
Que aquel bliftco y carmin de Dona Elvira
No tiene de ella mas, si bien se mira.
Que el haberle costado su dinero.
Pero tamhien que me canfieses quiero
Qpe es Unta la beldad de su mentira,
Qpe en vano d competir con ella aspira
Belleza igual de rostro verdadero.
l Mis que mucho que yo perdido ande
Por un engano tal, pues que sabemos
Que nos engana asi naturaleza?
Porque ese cielo azul que todos vemos
Ni es cielo ni es azul : ( Idstima grande
Qpe no sea verdad tanta belleza I
îseando reunir materiales para un libro que, Dios mediante,
i pronto d luz, acerca de las frases castellanas de orîgen lire-
que han logrado popularidad, tropezamos como era de pre-
con laque termina el soneto : « j Làstima grande que no sea
id tanta belleza! » Desde la segunda ediciôn de la Poética
uzan hasta el présente, la encontramos siempre, como final
oneto trascrito atribuido al mayor de las Argensolas. No nos
ron naturalmente autoridades tan recientes para dar por
guado el caso, y sospechando que acaso se habria publicado
I siglo XVII d pesas de la aseveraciôn de Luzan, acudimos en
er término d verificar la cita en las ediciones mds complétas
s obras de las hermanos Argensolas. Nuestra diligencia fué
pues no encontramos el soneto ni en las dos ediciones de las
is de Zaragoza de 1634, ni en la nueva ediciôn que Don
on Fernandez (el escolapio Estala) hizo de ellas en 1786 ; ni
ùltimo en el tomo segundo de los Poetas Hricos de los
s XVI y XVII de la Biblioteca de Autores espanoles de Riva-
yra. Registramos después las ediciones mds reputadas del
poética de Rengifo, de las Tablas poéticas de Cascales, del
\egisto de Jimenez Paton, de la Agude:(a y arte de ingénia de
ian, de las colecciones de Poesias varias publicadas por José
r en el siglo xvii asi como las Flores de Espinosa, primera y
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DOS SONETOS ATRIBUIDOS A LUPERCIO L. DE ARGENSOLA 325
segunda parte, y por ùltimo, la Retôrica de Mayans, el Parnaso
espanol de Sedano, y el Ensayo sobre traductores de Pellicer; y en
ninguna de estas obras minuciosamente hojeadas, hallamos
tampoco el soneto. El G>nde de la Vinaza que ha dedicado dos
estudios à las Ârgensolas, reproduciendo muchas obras inéditas de
los mismos, no lo incluye en ninguno de ellos : y si bien lo cita
como de los Argensolas, no détermina i quien de los dos debe
atribuirse. El Duque de Villahermosa que en su discurso de
entrada en la Âcademia espanola, inserta los mds &mosos ô los
cita, ninguna menciôn hace tampoco del que es objeto de nuestro
estudio. No obstante el soneto debia ser conocidisimo en el
siglo xvn, pues Calderon en su comedia Saber del mal y del bien,
acto 3°, escena 6*, emplea la misma comparaciôn del cielo y
acaba diciendo también : « pues no es cielo ni es azul » ; pero
confesamos que nuestra poca lectura 6 nuestra faita de perspica-
cia, han sido causa de no averiguar donde fué impreso por pri-
mera vez en el siglo xvii, si es que llegô a imprimirse entonces.
Después de los impresos recorrimos la mayor y mis importante
parte de los manuscritos conservados en la Biblioteca nacional de
Madrid, que contienen obras de los Argensolas y nuestra solicitud
no obtuvo mejor resultado.
Desesperabamos ya de encontrar alguna prueba auténtica de
que el soneto era de uno de los Argensolas, cuando la buena
Ventura nos deparô la amistad del conocido hispanôfilo y lite-
rato M. Foulché-Delbosc, y comunicdndole nuestros infructuo-
sos trabajos, nos puso delante un manuscrito de letra del
siglo xvn dedicado exclusivamente d los Argensolas, y hacia
la mitad del mismo se encontraba el soneto entre las obras de
Bartolomé con las variantes que en letra cursiva senalamos :
A UNA MUJER QUE SB AFErTABA Y ESTABA HERMOSA
Yo OS quiero confesar, Don Juan, primero,
Qpe aquel blanco y color de Dona Elvira
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LEON MEDINA
No tiene de ella mis si bien se mira
Qpe el haberle costado su dinero.
Pero trds eso confesaros quiero
Qpe es tanta la beldad de su mentira
Qpe en vano competir con ella aspira
Belleza igual de rostro verdadero.
Mas que mucho que yo perdido ande
Par un engano tal, pues que sabemos
Que nos engana asi naturaleza;
Porque ese cielo azul que todos vemos
Ni es cielo ni es azul : j Ustima grande
due no sea verdad tanta belleza !
scrito que con tanta evidencia demostraba que en el
i atribuia el soneto i uno de los Argensolas, ha estado
i manos de conocidos bibliôfilos como Don Bernardo
/d, el G>nde de Benahavis y por ùltimo M. Foulché-
1 la venta de la Biblioteca del Conde de Benahavis se
3n el numéro 1938 y la indicaciôn bibliogrdfîca del
egura que es el mismo que en el de la Biblioteca de
el numéro 728. La descripciôn de este manuscrito en
) catdlogo merece ser trascrita, pues da sobre su impor-
s muy interesantes.
la antigùedad de este manuscrito, dice Salvd, sin
Ds primeros anos del siglo xvii ; al observar en la
e de las poesias, variantes de las impresas, siendo en
;os de tal importancia, que pueden considerarse como
nés distintas; al encontrar ademds infinitas correc-
rlineadas, y borradas las palabras 6 versos que debian
y al descubrir por fin no estar en las ediciones de
i en la reimpresion de Fernandez, quince sonetos y
las de Bartolomé, y un soneto, un distico, un Proemio
1 del Smmo Sacramento, unas estanzas y treinta ter-
erta carta principiada de Lupercio para su hermano,
0 que este côdice era autôgrafo; pero una nota puesta
Je la cancion de San Lorenzo que dice : esta entrun-
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DOS SONETOS ATRIBUIDOS A LUPERCIO L. DE ARGENSOLA 327
dada esta caneton conforme al original del autor del cual se sacô esta
quinta estan:(ay no hixp mâsy demuestra que este manuscrito debiô
confron tarse con el original autôgrafo. »
Si hemos pues de dar entero crédito d este manuscrito, que
segùn Salvd hay motivos véhémentes para considerarlo cuasi-
autôgrafo, el soneto en cuestiôn debe atribuirse al Rector de
Villahermosa, ya que las impresiones que del mismo se han
hecho hasta ahora no vienen acompaiiadas de prueba alguna
que autorice su atribuciôn d Lupercio. Mds conforme el asunto
con el cardcter seglar de este que con el sacerdotal de
Bartolomé, habrd quizds sido esta la razôn para que se haya
impreso siempre d nombre del secretario del Conde de
Lemos.
Hay otro soneto de este ùltimo que empîeza Ojalâ suyo asi
llamar pudiera, impreso en la ediciôn zaragozana de las Rimasy
que por el asunto, por el tono, por la construcciôn de los versos
tiene con el que nos ocupa gran semejanza y podria atribuirse d
la misma pluma que escribiô aquél si no supiéramos eran tan
gemelas las de los hermanos Argensolas que estas confusiones de
estilo pueden en casi todas sus obras producirse. Quizds también
el asunto fué causa de que su sobrino Don Gabriel Leonardo de
Albion, con nimia severidad en este caso,'lo excluyera de las
Rimas; hipôtesis que viene d confirmar en cierto modo que debe
atribuirsele y no d su hermano Lupercio en el que no militaba
razôn alguna para tan excesiva réserva. La version que publicamos
conforme al manuscrito que perteneciô d Salvd es, por lo demds,
mds correcta que la contenida en las Poesias selectas de Quintana,
hoy la mds conocida, donde el primer verso del segundo cuarteto
estd sin duda viciado, pues habiendo dicho al principio a Yo os
quiero confesar. Don Juan, primero » la lôgica pedia una segunda
confesiôn en el autor, y en su lugar este la exije de Don Juan d
quien va dirijido el soneto. La lecciôn del manuscrito restablece
d nuestro entender la pureza del texto al decir :
Pero tras eso confesaros quiero
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LEON MEDINA
en la Poitica de Luzan aparece en mi sentir viciado, pues
Pero tras esto que confieses qui ero.
Itima frase del soneto que ha quedado en proverbio,
ma grande que no sea verdad tanta beileza! » no ha sido
ido de los criticos modernos, que han pretendido ver en
i contradicciôn con el resto del soneto ; considerdndolo
stamente opuesta al fin que se propusoel poeta. « Si este
ba probar, dice Martinez de la Rosa en sus Anotacionesà
'4i, que la apariencia que agrada vale tanto como la verdad
, valiéndose de la inimitable comparacion del cielo^ no
n destruir su misma obra, lamentarse luego de que no
erdad una cosa tan bella. Lejos de acabar con esa inopor-
îflexion debiera (si es que yo no me engano) concluir
pensamiento absolutamente contrario como este ù otro
ite :
Porque ese cielo azul que todos vemos
Ni es cielo ni es azul : £ y es menos grande
Por no ser realidad tanta beileza ? »
mt sua fata libelli y i pesar de las criticas y correcciones
aenos fundadas de Martinez delà Rosa y de Quintana, que
1 le signe en este punto como poco devoto de los Argen-
)recisamente los versos que censuran son los que todo el
conoce y cita, aunque la mayor parte desconociendo su
' obra donde se encuentran. Verdad es, y es justo consi-
que los encargados de instruir i la juventud espanola
ipordnea, parece que lo estàn también de presen tarie los
literarios con incorrecciones taies, que si el sistema conti-
cntro de pocos aiios no habrd quien al salir de nuestros
^os de segunda enseiianza sepa una sola composiciôn
segùn la escribiô su autor. Don Narciso Campillo, cate-
en uno de aquéllos, publicô en 1893 una nueva ediciôn
[etâricay no se si corregida y enmendada aunque no es de su-
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DOS SONETOS ATRIBUIDOS A LUPERCIO L. DE ARGENSOLA 329
poner por lo que vamos à decir. Propone en ella el soneto como
ejemplo de la figura concesiôn, atribuyéndolo d Lupercîo ; pero
lo trascribe con variantes que no recordamos haber leido en
parte alguna : y escoge como texto del liltimo terceto, no el de
Argensola, como d cualquiera que fuese algo mds catedrdtico se
le hubiera ocurrido, sino aquel otro que como correcciôn de
critico inventé Martinez de la Rosa en mala hora, con las nove-
dades de la particular invenciôn del Senor Qmpillo que en letra
cursiva senalamos :
Porque ese cielo azul que todos vemos
Ni es cielo ni es azul : i Es ménos grande
Aun no siendo verdad tanta belleza ?
Desde que Quîntana publîcô el soneto y Martinez de la Rosa
puso todo su empeno en mejorarlo, la mala sombra lo ha perse-
guido constantemente y no ha habido editor 6 traductor que no
haya puesto en él sus manos pecadoras é irreverentes. El mismo
Maury que en su Espagne poétique publicô algunas traducciones
apreciables de obras espanolas célèbres, al tocarle su turno d
nuestro soneto, lo traduce hasta las palabras ni es cielo ni es a^uly y
se déjà en el tintero la frase final
I Listima grande
Qpe no sea verdad tanta belleza!
contra la cual, por lo visto, debe existir entre ciertos literatos una
como sécréta conspiraciôn del silencio.
Léon Médina.
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:rivains castillans contemporains
J. M. DE PEREDA'
Depuis une trentaine d'années, le roman occupe la première
ice dans la production littéraire de l'Espagne, au point même
éclipser les autres genres. Le romantisme avait produit ses
Livres les plus intéressantes dans la poésie lyrique et au théâtre :
I . Bibliographie. Les œuvres de Pereda ont paru en deux éditions, la seconde
mant la collection de ses œuvres complètes. En voici la liste avec la date de
première édition : Escenas montahesas (1864); — Tipos y paisajes, segunda
te de Escenas montanesas (1871); — Bocetos al temple^ contenant Los hom-
s de prôy longue nouvelle publiée à part dans la collection des Œuvres
tpîètes, dont elle forme le premier volume (1876); — Tipos trashumantes
{77); — El huey suelto (1877); — Don Gon^alo Gon^dle^ de la Gondolera
I78); — Detal palo tal astilla (1879); — - Esbo^os y rasguhos (1881); — El
or de la /ïVrrwi» (1882), publié à Barcelone dans la Biblioteca « Arte y Letras »,
îc jolies illustrations de Mestres; Téglise de village reproduite sur la couver-
e est Téglise de Polanco ; — Pedro Sànchei (1883) ; — Sotilexp, (1884); —
Afon/a/t/q;(i888); — La Puclma (1889); — Nvibes de estio (1891); — Al
nter vueb (iS^i)y publié à Barcelone par Henrichet O*, en 2 vol. illustrés;
Penas arriba (1895); — Pedro Sdnc))e^ (1896); — PacUn Gon^àle^ (1896);
enfin son discours de réception à l'Académie Espagnole est publié dans
petit volume : Menénde^ y Pelayo, Pereda, Pére^ Galdôs, Discursos leidos anie
Real Academia Espahola (1897).
A. cette liste, il convient d'ajouter : Ensayos dramdticos de José Maria de Pereda
mtander, 1869). Ce volume, tiré à vingt-cinq exemplaires contient les cinq
;ccs suivantes : Tanto iienes, tantovales{iS6i); \Palos en seco\ (1861); Mar-
\r con el siglo (186}); Mundo, amor y vanidad (1863); Terrones y pergami-
f(i866).
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 331
en fait de romans, il n'avait inspiré que quelques fastidieuses
imitations de Walter Scott '. On était alors tout entier au moyen
âge et à la chevalerie. L'étude de la vie contemporaine attirait
cependant déjà quelques écrivains, mais dont les essais ne dépas-
sèrent pas les bornes de la chronique ou du tableau de mœurs :
MesoneroRomanos,avec sesEscenas matritenses, documents si pré-
cieux sur la société espagnole de 1836 à 1842, et Estébanez
Qlderon, avec ses Escenas andaluias (1847), peuvent passer au
moins pour les précurseurs des romanciers réalistes contempo-
rains. Cest à la femme de talent, qui rendit illustre le pseudo-
nyme de Fernan dballero (1796-1877), que revient l'honneur
d'avoir créé le roman de mœurs en Espagne. Elle sut observer
et dépeindre avec amour les coutumes populaires de l'Anda-
lousie; et par la vérité de la couleur, le naturel du dialogue,
certaines de ses œuvres seraient presque des modèles du genre,
si elles n'étaient gâtées trop souvent par une sensiblerie toute
germanique, où se révèle l'origine étrangère de l'auteur*, et
surtout par l'abus de dissertations morales puériles et insipides.
Le nom de Fernan Caballero reste indissolublement associé à
l'idée de littérature édifiante, et la gloire de l'écrivain y a perdu.
Le mouvement littéraire, qui suivit la révolution de 1868, fut
caractérisé par Téclosion de toute une école de romanciers. Le
roman idéaliste est représenté par Alarcôn, un brillant conteur,
(mort en 1 891) et par M. Juan Valera, humoriste ingénieux et
subtil psychologue, nourri de la moelle des grands mystiques et
se plaisant à résoudre — ou à embrouiller — les cas de conscience
les plus délicats.. Le roman réaliste, plus d'accord sans doute
avec le génie espagnol, compte toute une pléiade d'écrivains,
parmi lesquels deux maîtres, Pereda et Galdôs. Les réalistes
1 . La meilleure est peut-être le roman de Enrique Gil, El Sehor de Bembihre,
V. Ohrasen prosa de D, Enriqtie Gil y Carrasco, Madrid, 1883, 1. 1.
2. On sait que la célèbre romancière était fille du philologue allemand
Bôhl de Faber, établi à Séville.
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332 BORIS DE TAKNENBERG
espagnols ont la prétention de se rattacher directement, par leur
filiation littéraire, aux vieux conteurs picaresques du xvii* siècle,
dont ils ont hérité le goût de la vérité sincère et brutale, de la
notation exacte et pittoresque des mœurs populaires. Notre réa-
lisme, disent-ils volontiers, n'est pas d'importation étrangère,
mais continue la tradition de Cervantes, de Quevedo et de
Mateo Aleman. Et ils ont raison sans doute dans une certaine
mesure ; mais il n'en reste pas moins vrai qu'il y a une diffé-
rence essentielle entre le La:^arillo de Tormes, par exemple, et
une œuvre de Galdôs ou de Pereda. Le roman espagnol, tout en
conservant sa saveur de terroir, son caractère genuinamente natio-
nal, a subi l'influence du roman étranger, de Walter Scott, non
seulement comme romancier historique, mais comme peintre de
mœurs, de Balzac, de Dickens, puis de Zola et même de Tolstoï.
L'auteur de F Assommoir notamment trouva en Espagne quelques-
uns de ses plus enthousiastes disciples. Pendant quelque temps
on ne parla que de naturalisme, et ce fut une femme très intel-
ligente, M"* Pardo Bazdn, catholique militante cependant
et enragée carliste, qui fut l'apôtre inattendu de la nouvelle
doctrine littéraire. Aujourd'hui, en Espagne comme en France,
le naturalisme est passé de mode, et la tendance nouvelle est
plutôt mystique et tolstoïenne. Il n'y a rien là que de fort natu-
rel : à notre époque de relations intellectuelles si faciles et si
rapides entre les diverses nations, chaque littérature subit plus
ou moins l'influence de toutes les autres : nous ne devons plus
nous attendre aujourd'hui, en franchissant les frontières de notre
pays, à trouver du tout à fait nouveau. Les idées dont vivent
aujourd'hui en Europe les hommes qui pensent sont sensible-
ment les mêmes dans tous les pays : les mêmes tendances artis-
tiques ou littéraires se font sentir à peu près partout en même
temps. Pour qu'une littérature soit digne d'être étudiée, il sufiit
sans doute qu'elle exprime, avec un accent personnel, quelques-
unes des idées qui flottent dans l'atmosphère intellectuelle
d'aujourd'hui. Le roman espagnol, malgré les emprunts qu'il a
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 333
faits au roman français et anglais, réserve encore assez de surprises
à un public étranger : il ressemble moins assurément à tout ce
que nous connaissons que le roman allemand ou italien , et il y
a plus d'originalité réelle, à mon avis, chez Galdôs et Pereda
que chez Sudermann et même Annunzio.
De tous les écrivains contemporains de son pays, J, M. de
Pereda est peut-être celui qui a le mieux consente le pur type
espagnol. J'ai même parfois quelque peine à voir en lui un
homme de notre temps, et je le prendrais volontiers pour un
contemporain attardé de Philippe H. Par sts idées et ses senti-
ments, en religion comme en politique, par l'idéal qu'il se fait
du caractère espagnol, il appartient presque à l'Espagne héroïque
du XVI* siècle; et il en continue aussi plus que personne la vraie
tradition littéraire. Nul ne s'est formé moins que lui à l'étude
des littératures étrangères, qu'il connaît mal et goûte peu : il
n'en a subi l'influence que d'une manière indirecte. Ses maîtres
ont été les grands auteurs picaresques, dont il a retrouvé le vigou-
reux réalisme avec le secret de leur langue si nerveuse et si colorée.
Né à Santander, il n'a presque jamais quitté sa ville natale ou
les montagnes de sa province, dont il s'est fait avec amour le
peintre ; et c'est dans le calme de la vie provinciale, devant les
spectacles que lui offrait cette âpre côte cantabrique, battue par
les flots d'une mer inclémente et longée par l'énorme barrière
pyrénéenne, que s'est développé en toute indépendance, en
dehors de toute école, son talent viril et sincère, où l'on respire
à la fois l'acre senteur des brises marines, les arômes des vallées
fleuries et l'air vivifiant des hauts sommets.
Durant un de mes voyages d'enquête littéraire en Espagne, j'eus
l'honneur de recevoir pendant quelques jours l'hospitalité de
Pereda dans sa propriété de Polanco, d'où sont datés presque
tous ses romans. Le paysage d'alentour est admirable : de vertes
prairies ondulées, des champs de maïs aux tiges hautes et fières ;
au delà, de tous côtés, un horizon de montagnes, et très loin, très
loin, vers l'ouest, les cimes parfois entrevues des Pics d'Europe..,
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334 ®ORIS DE TANNENBERG
Etj'ai pu relire là les œuvres du grand romancier, pour les mieux
comprendre, au milieu de leur décor vrai.
Pereda est un homme d'une soixantaine d'années, grand et
maigre, portant dans toute sa personne un cachet de haute
distinction. La tête, d'un beau caractère, fait songer à quelque
portrait.de Velazquez : on voudrait le voir avec la fraise et le
feutre à plumes. Sa courtoisie est exquise, véritable courtoisie
d'hidalgo, à la fois noble et femilière. Les Espagnols sont sou-
vent de merveilleux causeurs : ils ont la verve et la feconde, la
période oratoire, avec en même temps Thumour, la phrase nette
et courte, l'expression pittoresque, le trait qui porte. Pereda,
comme dstelar, est un causeur incomparable. Il m'a conté en
détail sa vie, l'histoire de ses livres. Et j'essayerai parfois, dans
le cours de cette étude, pour tracer ici de l'homme une silhouette
ressemblante, de reproduire, d'après mes notes, le tour original
de sa causerie.
I
La famille de Pereda voulait faire de lui un artilleur. On
l'envoya, ses classes terminées, étudier à Madrid. Il y resta trois
ans, dont il profita surtout pour observer un peu le monde. Au
bout de trois années il s'aperçut qu'il ne pouvait mordre aux
mathématiques et s'en retourna à Santander. Sa situation de for-
tune lui permettait une oisive indépendance. Ne sachant trop
que faire, il s'avisa, pour se désennuyer, d'écrivailler un peu.
Il publia dans les divers journaux de sa province, notamment
dans la Abeja Mantahesa ', de petits croquis de mœurs locales,
qui furent immédiatement appréciés. Il collabora avec assiduité à
un petit journal hebdomadaire, le Tio Cayetan(Lc PèreCayetan).
Le tio Cayetan était alors un mendiant très populaire à Santan-
1. Son premier article, intitulé Las Visitas, parut en 1859.
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RKVUt HiSPANlQUK Cliché Huerta»
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RivuB Hispanique Cliché Huertas
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 335
der, une sorte de philosophe cynique, dont on s'amusait beau-
coup. La petite feuille, qui prit son nom, ne dura d'abord qu'un
hiver, mais elle reparut quelques années plus tard lorsqu'arriva
la révolution de septembre, la Glorieuse^ comme disent les
Espagnols. Elle combattit alors avec violence la cause révolution-
naire et fut lue dans toute l'Espagne. C'était Pereda qui la rédi-
geait presque en entier avec un vrai talent de pamphlétaire.
En 1864, ^^ ^v^i^ collectionné en un volume, sous le titre de
Escenas Montahesas, divers articles de mœurs — courts récits ou
simples tableaux — publiés par lui çà et là. Ce livre marque en
Espagne une date littéraire importante, et fait de Pereda le vrai
fondateur de la nouvelle école réaliste chez nos voisins. A cette
époque, le roman idéaliste âorissait encore sans partage au delà
des Pyrénées avec les histoires édifiantes de Fernan Caballero et
les récits d'aventures de Ferndndez y Gonzalez, cet Alexandre
Dumas andalou. Pereda, guidé par son instinct artistique, eut
l'audace de commencer la réaction. Son réalisme, qui n'emprun-
tait rien au réalisme français, était un retour à la manière des
vieux conteurs. Pour se Êiire présenter au public par un de ses
écrivains Êivoris, il avait demandé une préface à Antonio de
Trueba, le conteur alors populaire des provinces basques, écri-
vain à l'eau de rose, puéril imitateur de Fernan Caballero,
bien justement oublié aujourd'hui. Trueba, tout en louant le
talent de Pereda, lui reprocha de calomnier la Montagne, de la
peindre avec une crudité trop brutale. Voilà qui prouve bien
que le livre de Pereda apportait quelque chose de neuf, un
souci de l'observation sincère, fait pour surprendre et effarou-
cher maint lecteur.
Ces Escenas montanesaSy recueil auquel conser\'ent une ten-
dresse particulière les premiers admirateurs de Pereda, permettent
d'étudier, dans leur éclosion spontanée, les qualités caracté-
ristiques qui, mises plus tard au service d'une conception d'art
plus large, feront un jour de l'auteur un grand romancier. C'est
d'abord la faculté essentielle à l'écrivain naturaliste de savoir
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BORIS DE TANNENBERG
rver avec une curiosité sans cesse éveillée ce que la plupart
:re nous voient tous les jours sans y prêter attention;
le don de reproduire cette réalité observée dans une langue
ireuse, trivialement pittoresque. Joignez à cela une vive
)athie pour les mœurs populaires, reproduites sans opti-
le de convention dans leur brutalité extérieure, mais avec
intiment profond de leur poésie intime. H y a dans Pereda
peintures violentes et audacieuses, jusqu'à des scènes d'aï-
sme ; mais il nous intéresse à ses personnages en nous &isant
nvrir, sous l'enveloppe rude et grossière, le fond perma-
d'humanité; et il nous montre toujours, chez les plus
idés, quelque sentiment généreux qui survit, quelque noble
ict qui se réveille à l'occasion. Qjmbien ce réalisme,
iumine toujours un rayon d'idéal et qui respecte l'homme
e peignant même dans ses laideurs et ses vices, est plus
:ique et au fond plus vrai que le réalisme français, d'une vul-
é souvent si écœurante et d'un pessimisme si navrant !
reda a étudié de près les paysans de la Montagne, avec leurs
elles, leur manie des procès, et les marins de Santander,
il aime à nous retracer la dure existence et les héroïques
is. Il excelle surtout à faire parler ses humbles personnages,
ses premiers essais, il se révéla comme un maître du dia-
î. Voici ce que dit à ce sujet Galdôs dans une courte étude
Pereda : <c Une des plus grandes difficultés auxquelles se
te le roman en Espagne consiste en ce que la langue litté-
est encore très peu faite et très peu travaillée pour s'assi-
r les nuances de la conversation courante. Les orateurs et
oètes la maintiennent dans ses anciens moules académiques,
fendant contre les efforts que fait la conversation pour s'en
irer. D'autre part, la presse, à de rares exceptions, ne
»lique pas à donner au langage courant l'accent littéraire, et
îs antipathies invétérées entre la rhétorique et la conversa-
entre l'Académie et le journal, résultent des différences entre
lanière d'écrire et la manière de parler, différences qui
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 337
sont le désespoir et l'écueil du romancier. Pour surmonter ces
obstacles, personne n'a autant fait que Pereda : il a obtenu d'im-
menses résultats et nous a offert des modèles qui font de lui un
maître dans cette entreprise ardue. Il fait parler les marins et les
campagnards sans cesser un moment d'être littéraire, noble,
élégant, et il a des finesses et des nuances de style incompa-
rables. »
Une difficulté que ne signale pas ici Galdôs, se présentait à
Pereda lorsqu'il entreprit de faire parler les gens du peuple. Le
langage populaire, en Espagne je crois plus que partout ailleurs,
est émalUé de jurons et d'expressions ordurières. Les supprimer,
c'est enlever à la phrase son harmonie caractéristique; les repro-
duire, c'est manquer au respect dû au lecteur. Les romanciers fran-
çais n'ont pas eu toujours ces scrupules; c'est un Espagnol qui
leurdonne ici une leçon de bon goût. Pereda s'avisa d'un procédé
ingénieux, qui a été couramment imité depuis. Aux interjections
ignobles il substitue des termes inoffensifs, mais dont la sono-
rité est analogue, et il obtient ainsi tout l'effet artistique cherché.
Il y a dans les premiers volumes de Pereda des pages qui
peuvent compter parmi les plus fortes qu'il ait écrites. Je ne
crois pas qu'on puisse trouver dans ses romans rien qui soit
supérieur à cette admirable scène de La leva (la levée maritime),
où il nous dépeint avec une simplicité si poignante le départ des
marins pour le service, leur émotion muette, le désespoir
bruyant des femmes et des enfants qui les ont accompagnés jus-
qu'au port, et, lorsque le navire est parti, Tremontorio, le
vieux loup de mer, qui console et rassure, dans son rude lan-
gage, ceux qui restent. Le sujet ne semble rien par lui-même;
mais l'exécution est d'une sobriété vigoureuse, sans finesses ni
roueries de métier, qui tient vraiment du grand art. Et je citerai
aussi, dans El fin de una ra^a^ la mort si belle et si chrétienne
de ce même Tremontorio, le modeste héros cher à Pereda.
Les types qu'il étudie n'existent plus aujourd'hui. « Vous les
chercheriez en vain autour de vous, m'a-t-il dit lui-même; je
R.vuthhpantque. il
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33^ BORIS DE TANNENBERG
n'écris plus que d'après mes souvenirs. » La couleur locale, à
l'heure actuelle, est peu à peu chassée de partout, au grand détri-
ment de l'art. Nul ne le déplore autant que Pereda. Aussi
veut-il au moins la faire revivre dans ses peintures. C'est par lui
que la génération nouvelle apprend ce que fut Santander il y a
cinquante ans, le vieux Santander, sans casino ni villas, où il a
joué gamin et dont il retrouve dans ses souvenirs chaque ruelle
et chaque maison. Les mœurs campagnardes ont aussi perdu de
leur caractère; l'originalité des costumes a disparu. Pereda
regrette ce passé évanoui, il le décrit avec amour. Il lui semble
que tout était plus poétique, plus pittoresque jadis, et aussi
qu'on était plus heureux. Depuis un demi-siècle, les mœurs espa-
gnoles se sont complètement transformées : la facilité des com-
munications avec la France a introduit brusquement en Espagne
l'amour du luxe, des besoins nouveaux, et chassé l'ancienne
parcimonie patriarcale. Qu'y a-t-on gagné? La vie d'autrefois
était plus simple, moins dissipée ; on jouissait mieux de chaque
chose, parce qu'on était moins blasé sur tout. Notre existence
nouvelle ressemble au contraire à un voyage en chemin de fer
où l'on parcourt beaucoup de pays sans que rien se grave
dans l'esprit ni dans le cœur. « Tenez, me disait un jour Pereda
en me montrant ses jeunes fils qui gambadaient dans le jardin ;
regardez ces enfants. Je ne puis comparer leur enfance à la
mienne; on satisfait à tous leurs désirs; ils sont comblés de
jouets. Eh bien, tout cela glisse sur eux et ne leur laissera pas
de ces impressions profondes, de ces souvenirs ineôaçables
comme ceux que j'ai conservés. Nous autres, nous faisions col-
lection de boutons de culotte ou de morceaux d'élastique, et nos
joies étaient plus vives. S'agissait-il de nous habiller, on ne cher-
chait pas pour nous l'élégance ; notre mère nous faisait confec-
tionner à la maison un bon vêtement, en étoffe bien laide et
bien solide, qui devait nous durer deux ans, une année pour les
dimanches, une année pour tous les jours. Eh bien, vous pou-
vez m'en croire, mon émotion était si grande chaque fois à l'idée
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 339
d'étrenner un nouveau costume, que la veille au soir je ne pou-
vais m'endormir, et maintenant encore cela me fait quelque
chose d'y penser!... »
n
En 1871, les électeurs de Cabômiga, en reconnaissance sans
doute de Tardeur avec laquelle il avait lutté par la plume contre
la Révolution, l'envoyèrent aux Cortes comme député carliste.
Sa réputation d'écrivain n'avait guère franchi encore les bornes
de sa province, et il se croyait absolument inconnu à Madrid.
Ce fut pour lui une agréable surprise que de se voir accoster dans
les couloirs de la Chambre par Nùiiez de Arce, qui lui exprima
chaleureusement son admiration. Rien de plus flatteur pour un
débutant que la sympathie spontanée du poète déjà célèbre, dont
l'Espagne entière apprenait alors par cœur les vigoureux Griios
del combate. Le séjour de Percda à Madrid eut l'avantage de
lui permettre d'entrer en relations avec toutes les personnalités
éminentes du monde littéraire et d'attirer l'attention sur ses
ouvrages. De cette époque date son amitié avec Pérez Galdôs,
amitié qui n'a fait que se fortifier depuis, malgré les divergences
d'opinions entre les deux écrivains.
Pereda m'a donné de fort curieux détails sur son court
passage dans la politique , mais ce n'est pas ici le lieu d'insister
sur ce point. Aux Cortes il fut un adversaire déclaré de la liberté
des cultes. Il appartenait d'ailleurs à la fraction la plus modérée
du parti carliste. « Par opposition aux attaques contre la foi, me
disait-il un jour, est devenue de mode parmi nous une sorte de
mysticisme exalté, une exagération religieuse, qui fait, à mon
avis, le plus grand tort à la religion. Lors de la première guerre
carliste, en 183 5, il y avait un parti qu'on nommait les apostôlicoSy
des exaltés qui auraient presque voulu le rétablissement de
l'Inquisition. Aujourd'hui on les appelle les intigres ^ les purs^
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40 BORIS DE TANNENBERG
ar rapport aux plus modérés, les mesti^^os. Tenez, moi, je suis
on catholique, mais je ne crois pas qu'il soit nécessaire de se
lire une religion de sacristain... Pas plus qu'en politique je ne
oudrais le retour pur et simple à Philippe H... Philippe II lui-
lême, s'il revenait, transigerait avec le siècle... D ne suppri-
lerait pas les chemins de fer et le télégraphe, bien sûr... Ce qu'il
)olirait, par exemple, c'est la liberté de la presse, le parlemen-
irisme... Voilà ce qui nous tue... Oh! ne défendez pas le
béralisme; le libéralisme est le contraire même du caractère
;pagnol. Et puis, tenez, ne parlons plus de politique... La
Dlitique, je n'en fais plus; le peu que j'en ai vu m'a dégoûté,
: jeuré... Je suis passionné pour les idées, mais j'ai perdu la foi
ms les hommes... Suis-je carliste aujourd'hui? Je ne puis dire;
suis catholique, voilà tout... J'ai vu le parti carliste à l'œuvre :
y a eu, lors de la guerre, une sorte de gouvernement, avec des
dnistres... eh bien! c'est fâcheux à dire, mais c'était les mêmes
valités , les mêmes ambitions mesquines, les mêmes divisions
itérieures que chez nos adversaires... Voilà la vérité bien
iste... Les hommes se ressemblent toujours... Autrefois il en
:ait sans doute de même, mais les gouvernements étaient plus
evés au-dessus de la foule, on le savait moins, et le prestige
ait sauvé... Mettez d'ailleurs au pouvoir dans ce pays un
omme bon, vertueux, austère ; au bout d'un an, il tombera ou
en ira, dégoûté... Nous sommes ingouvernables... A quoi tout
îla aboutira-t-il ? Je l'ignore... Je suis très pessimiste... Je vou-
rais pouvoir croire à l'avenir de mon pays, que j'adore de toute
ion âme; mais plus j'y songe, moins je le trouve apte à la
ilture européenne, au nouvel idéal de la vie moderne. Il a été
première puissance du monde par un système politique qui est
^finitivement condamné; il aurait dû finir avec la maison d'Au-
iche... Ce peuple, qui est né pour jouer de la guitare et courir
s aventures, n'est plus bon à rien aujourd'hui... Nous avons
îrdu toute vie propre, toute originalité, condamnés que nous
)mmes à l'imitation servilc des autres peuples. Nous ne comptons
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 34 1
plus dans le concert européen, et nous ne serions plus là un beau
matin qu'on ne s'en apercevrait même pas... »
m
La session des Cortes terminée, Pereda retourna à Santander.
C'est alors qu'il s'occupa de faire construire sa villa de Polanco
d'où sont datées la plupart de ses œuvres. Il se remit à écrire et
publia un recueil de trois nouvelles , Bocetos al temple (croquis
à la détrempe), dont l'une surtout, fort curieuse, où il mit à
profit les souvenirs de sa campagne électorale. Quelque temps
après, un volume de Balzac lui tomba entre les mains : Les petites
misères de la vie conjugale ^ avec les illustrations de Bertall. Il
trouva le livre plaisant, mais injuste. Balzac, se dit-il, a peint la
vie conjugale des imbéciles. Et le voilà qui se met en tête
d'écrire la contre-partie, les petites misères de la vie de célibat
(£*/ buey sueltd). Ce livre, qui n'a pas moins de quatre cents
pages, est la première œuvre de longue haleine de Pereda; mais
ce n'est qu'une suite de scènes humoristiques. Don Gonialo
Gon:^àlez, de la Gon:(alera (admirez ce litre!) fut le vrai début de
Pereda dans le roman. Il y a tracé de main de maître le type de ce
qu'on appelle à Santander YindianOy le montagnard qui est allé faire
fortune en Amérique et revient au pays avec la morgue des écus
amassés. Ce personnage ridicule veut jouer un rôle politique
dans son village pendant la période révolutionnaire. Pereda
profite de l'occasion pour faire de la Révolution de septembre une
impitoyable caricature et montrer le mal que peut causer dans
les campagnes la brusque invasion des fameuses idées libérales,
exploitées par des intrigants sans scrupules.
Durant la période de dix années qui suivit la Révolution de
1868, la littérature espagnole fut surtout une littérature de
combat entre catholiques et libres penseurs. Cette Révolution
avait profondément remué le pays; les passions politiques et
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342 BORIS DE TANNENBERG
surtout religieuses étaient surexcitées au plus haut point. Personne
n'aurait pu se désintéresser des questions brûlantes qui agitaient
alors l'opinion. Le roman, le théâtre, la poésie même apparais-
saient comme des moyens de propagande réactionnaire ou
libérale. Galdôs venait de commencer, en 1876, avec Dona
Perfecia, une campagne énergique contre le fanatisme et l'into-
lérance, qu'il rendait responsables des maux dont venait de
souffrir sa patrie durant la guerre carliste. Avec Gloria^ salué
par la presse libérale comme un chef-d'œuvre , — et c'est bien
un chef-d'œuvre par l'intensité dramatique des situations et la
chaleur de l'éloquence, — il avait fait un plaidoyer en faveur de
la tolérance religieuse. Toute l'Espagne avait versé des larmes
sur son héroïne, une catholique séduite par un juif et victime de
croyances religieuses irréconciliables, qui l'empêchent d'épouser
son séducteur. Pereda, dans De tal palo tal astilla (de tel bois
telle écharde), opposa à Galdôs la réponse d'un catholique : son
héroïne renonce par devoir à épouser un incrédule. C'est la thèse
de Sibylle y mais traitée avec plus de vigueur, sans rien du
christianisme sentimental et mondain d'Octave Feuillet. On
reprocha vivement à Pereda d'avoir écrit un livre à thèse, et non
une étude impartiale de la réalité; ceux qui formulaient ce
reproche étaient les mêmes d'ailleurs qui s'étaient signalés par
leur enthousiasme pour la Gloria de Galdôs, œuvre de passion,
s'il en fût; et je ne songe guère à donner cela comme une cri-
tique, car l'impassibilité imposée au romancier est un des dogmes
naturalistes auxquels nous ne croyons plus guère. Les plus
grandes œuvres peut-être du roman en ce siècle (et je ne citerai
que les Misérables) ont été des œuvres de passion et de propa-
gande.
El sabor de la iierruca (la saveur du terroir), qui parut en 1882,
n'est plus une œuvre de polémique , mais une gracieuse idylle,
tout embaumée des senteurs de la montagne. Le livre fut très
goûté, et de bon juges proclamèrent Pereda un maître paysagiste,
un peintre incomparable des mœurs rustiques de sa province.
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 343
Les éloges qu'on lui accordait n'allaient pas d'ailleurs sans
quelques réserves. Le romancier en lui semblait inférieur au
peintre. Si son talent était de ceux qui s'imposent, il manquait
pourtant un peu d'ampleur. Son domaine littéraire était bien à
lui, mais il y était confiné, et un peu à l'étroit. Une phrase de
M™* Pardo Bazin fit fortune : elle parlait en termes exquis « du
verger de Pereda, bien arrosé, bien cultivé, où les brises cham-
pêtres apportent leurs parfums; huerio hermoso^ bien regado, bien
cultivadoy oreado por aromàticas y salubres auras catnpestres » ; mais
elle le condamnait à ne jamais en sortir.
Faut-il croire que Pereda se sentit piqué au vif par cette cri-
tique? Toujours est-il qu'il releva le défi. L'ambition lui vint
de laisser de côté pour une fois la montagne et ses paysans, et de
montrer qu'il était capable d'écrire un roman d'un intérêt plus
général, voire même un roman de mœurs madrilènes. Il fouilla
dans ses souvenirs personnels, et s'avisa que pendant ses années
d'étudiant à Madrid il avait assisté à la Révolution de 1854,
première victoire du parti progressiste. Il revoyait très bien
toute cette époque et saurait la faire revivre. Il se mit donc à
l'œuvre. Le roman terminé, il se sentit très inquiet et le lut à son
ami M. Menéndez y Pelayo, le critique déjà célèbre alors, natif
comme lui de Santander. M. Menéndez y Pelayo, à qui l'impar-
tialité était difficile, n'osa passe prononcer. Il craignait un peu
que l'auteur, en renonçant à dessein à ses avantages indiscutables :
le paysage, le dialogue populaire, le provincialisme, ne se fût
privé de ses meilleures chances de succès. Pedro Sànchex^ parut
enfin en librairie, et Pereda, dont la nervosité est extrême,
attendit avec angoisse le résultat , qui devait dépasser ses espé-
rances. De toutes parts lui vinrent en foule des témoignages
d'admiration, qui saluaient son nouveau volume comme un
. chef-d'œuvre. Ainsi qu'il arrive toujours, le succès du livre
rejaillit sur ses aînés, qu'il fallut rééditer : Pereda venait enfin d^
conquérir le grand public.
Le roman est écrit sous forme d'autobiographie. Pedro Sincb^^
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344 ^ORIS DE TANNENBERG
est un montagnard qui, à vingt ans, va naïvement chercher for-
tune à Madrid, sur la promesse vague d'un homme politique
influent, par qui il se voit bientôt éconduit. Déçu dans ses espé-
rances et grisé par Tair de la capitale, il devient journaliste,
pamphlétaire, orateur de club, émeutîer. La Révolution triom-
phante lui donne un poste de gouverneur de province et il
épouse la fille du personnage qui l'avait naguère repoussé.
Dégoûté de la politique par la perte de sa place, et de la vie de
Madrid par ses disgrâces conjugales, il quitte TEspagne pour
aller chercher fortune, et retourne enfin, vieilli et désabusé, dans
son village natal, où nul ne le connaît plus. L'œuvre est très
vivante, pleine d'intérêt dramatique et de passion. Pereda n'est
pas tendre pour la Révolution dont il voit surtout le côté odieux
et grotesque ; mais il a su peindre aussi cette folie d'enthou-
siasme qui donne quelque chose d'héroïque aux scènes révolu-
tionnaires. Il se dégage du livre une philosophie de la vie, dont
je ne sais s'il faut dire qu'elle est trop pessimiste : méfiez-vous
des braillards du libéralisme; ne croyez pas au désintéresse-
ment des politiciens; la politique n'est qu'une lutte d'intérêts
mesquins, de passions égoïstes. Gardez-vous du fonctionna-
risme et n'allez pas chercher le bonheur bien loin du clo-
cher de votre village, alors qu'il est pour vous dans les
lieux qui vous ont vu naître, au milieu de tous les êtres qui
vous sont chers. Les dernières pages du roman, où Pedro
Sinchez comprend qu'il a manqué sa vie, sont voilées d'une
mélancolie navrante, qui n'est adoucie que par les espérances
indéfectibles du chrétien.
Au point de vue de la composition et de la facture, comme
aussi de la profondeur psychologique, Pedro Sànchei commence
une période nouvelle dans l'évolution du talent de Pereda. Il s'y
montre, pour la première fois, maître de tous les procédés de
roman moderne, dont il usera toujours à l'avenir et saura tirer
un excellent parti. Pedro Sànchei marque le moment précis où
Pereda s'est senti en pleine possession de toutes les ressources
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 345
de son art : par la puissante unité de l'action, la gradation de
l'intérêt, l'intensité dramatique des scènes principales, la vigueur
des caractères, il reste comme une des œuvres les plus achevées
du roman espagnol contemporain.
Après cette excursion heureuse en dehors de son terrain habi-
tuel, Pereda avait hâte cependant de revenir à ses sujets de prédi-
lection, à ses personnages familiers. Depuis longtemps il avait
l'idée de consacrer un roman à la vie des pêcheurs de Santander,
esquissée déjà par lui dans quelques-unes de ses Escenas tnontahe-
sas. Le succès de Sotileia dépassa encore celui de Pedro Sânche:^.
Dans sa reconnaissance pour le romancier qui illustrait sa ville
natale, le Conseil municipal de Santander donna à un boulevard
le nom de Sotile:^a, Pereda avait dédié son livre à ses concitoyens,
en déclarant qu'il ne s'adressait qu'à eux et ne pouvait avoir
d'intérêt pour des lecteurs chez qui il n'évoquerait aucun souve-
nir personnel. L'Espagne entière lut le roman et prouva à l'écri-
vain qu'il s'était trompé. Sotile:^a est sans doute, si l'on veut,
une œuvre d'archéologie locale, destinée à conserver dans la
mémoire des habitants de Santander l'image de leur ville, telle
qu'elle était il y a quarante ans; tout ce côté-là du roman nous
échappe; mais c'est en même temps l'épopée héroïque d'une
race de pêcheurs, dont le vrai sujet est la lutte éternelle de
l'homme contre la mer mauvaise — quelque chose comme
Pêcheur d'Islande, — et c'est encore un drame poignant de pas-
sion humaine. Le romancier ne s'en tient pas à la surface, à l'ori-
ginalité extérieure des mœurs et du langage, il pénètre dans
l'âme de ses personnages jusqu'à ce fond commun d'humanité,
qui se retrouve partout. Et c'est pourquoi son œuvre, tout en
conservant un caractère local bien marqué, prend une portée
plus haute et plus générale, et peut être comprise et goûtée même
par des lecteurs étrangers.
Transportons-nous dans le vieux Santander, à la fois port de
pêcheurs et petite ville commerçante. Une jeune orpheline,
Silda, dont le père est mort dans un naufrage, a été recueillie
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34^ BORIS DE TANNENBERG
par une famille de pêcheurs, les Mocejôn, où elle est maltraitée
par une mégère, la tia Siguesa, et sa fille Qrpia. Un beau jour
elle n'y tient plus et s'échappe. Elle rencontre justement dans
la rue quelques gamins, enfants de marins comme elle, qui
viennent de prendre leur leçon de catéchisme avec lé père
Apollinaire, un brave homme de prêtre, très original, un type
de bourru bienfaisant, qui est le directeur spirituel de toutes
les femilles de pêcheurs. Avec eux se trouve un petit garçon, un
sehorilOy nommé Andrés, qui est élevé dans la pleine liberté des
petites villes. Son père est un capitaine de navire marchand.
Andrés prend Silda par la main et la conduit chez le père
Apollinaire pour la mettre sous sa protection. Le père les reçoit
mal, les bouscule, mais toujours charitable dans le fond, il
songe à confier la petite à un vieux ménage de braves gens, sans
enfants, qui vît justement dans la même maison que les
Mocejôn, au rez-de-chaussée. U la leur conduit séance tenante,
et l'orpheline est reçue à bras ouverts par le tio et la tia
Mechelin.
Chez ces braves gens Silda va se trouver aussi heureuse que
possible et deviendra une bonne ménagère, qui reste à coudre à la
maison et ne court plus au hasard dans les rues. Andrés cepen-
dant est placé dans les bureaux d'un armateur, car sa mère ne
veut pas pour lui de la profession de marin, pour laquelle il
montre tant de goût. Mais il consacre à la pêche tous ses
moments de liberté, avec ses amis d'autrefois, entre autres un être
hideux et misérable, tout contrefait, revêtu des pires haillons,
nommé Muergo. Il fréquente chez les Mechelin, où l'on aime
beaucoup ce sehorito qui n'est pas fier, et il se prend de plus en
plus d'amitié pour Silda. Cependant les années se passent et les
chrysalides du premier chapitre éclosent papillons. Andrés devient
un jeune homme, et sa mère se désole de la passion qu'elle lui
voit toujours pour les choses de la mer; Muergo n'a fait que
croître en laideur et en difformité. Silda est une belle fille, au
caractère farouche, énergique, volontaire; elle a reçu le nom dç
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 347
Sotile:^a^y à cause de sa taille élancée et de la gracieuse finesse de
toute sa personne. Andrés, sans qu'il s'en rende compte lui-
même, commence à ressentir pour elle une inclination plus vive
que l'amitié; et Muergo, le Quasimodo de cette Esmeralda, s'est
attaché de toutes les fecultés aimantes de son être à cette créature
si belle, si différente de lui-même et qui l'a toujours traité avec
bonté et compassion. D'autre part, lefils Mocejôn, Cleto, un
brave garçon, le seul de la famille qui vaille quelque chose, jette
souvent, en rentrant chez lui, un regard d'envie sur le logis si
propre, si bien tenu des Mechelin, qu'il compare avec celui qui
l'attend là-haut; il voudrait bien quitter la maison paternelle,
devenue un enfer, avoir une femme pour le soigner, pour repri-
ser son linge et coudre ses boutons; et où en trouver une plus
entendue que cette laborieuse Sotileza, qu'il voit toujours à la
tâche ? Il songe donc à l'épouser si elle veut de lui, et va confier
ses intentions au père Apollinaire en le priant d'intervenir en sa
faveur. Cependant les deux horribles créatures, qui ont martyrisé
l'enfance de Sotileza, sont furieuses de voir les sentiments qu'elle
a inspirés à Cleto. Elles feignent de s'étonner qu'il soit assez naïf
pour ne pas voir ce qui crève les yeux, et lui insinuent qu'il y a
entre Andrés et Sotileza des relations coupables. Cleto refuse de
le croire, mais il est inquiet; il prend enfin le parti de demander
franchement une explication à Andrés. Celui-ci, stupéfeit, proteste
avec la dernière énergie contre l'imputation calomnieuse faite à
l'honneur de Sotileza. Mais sa conversation avec Cleto lui a révélé
à lui-même ses propres sentiments; il ne pense plus qu'à Sotileza,
à ses attraits physiques; son imagination s'exalte et son tem-
pérament prend feu. Sotileza va se trouver ainsi placée entre
la passion des trois jeunes hommes, Andrés, Cleto et Muergo,
qui l'aiment de feçon si différente; et elle gardera une attitude
I . Sotileza = Sulileia : la parte màsfina del aparejo depescar, dondeva et aniuelo.
Por extension, todo cordel muy fino. Cette définition est donnée par Pereda dans
le petit vocabulaire d'expressions locales placé à la fin de son roman.
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r
BORIS DE TANNENBERG
matique que l'auteur lui a laissée à dessein, mais qui
:oncerté maint lecteur. Pereda m'a conté qu'après la publi-
in de son roman il reçut une foule de lettres, lui demandant
cret du cœur de Sotileza : on voulait à toutes forces savoir
îUe aimait. En réalité, Sotileza est une nature farouche, dont
Eur jusqu'ici semble peu sensible à l'amour; elle est restée
)nd la gamine sauvage, qui, sans parents, a grandi dans la
té vagabonde de la rue. Andrés lui inspire de la reconnais-
e et de la sympathie; sans doute même au fond se sent-elle
e et flattée de la passion ardente et romanesque qui jettera
une homme à ses pieds et l'entraînera jusqu'à lui offrir de
)user, s'il l'a compromise; mais elle est trop fière pour le
trer, et son bon sens lui fait comprendre quelle distance les
re tous deux. Elle repousse d'autre part la déclaration si res-
lieuse de Cleto, pour qui elle ne sent que de l'amitié. Quant
iiergo, elle éprouve pour lui un peu des sentiments du domp-
pour le fauve qu'il a maîtrisé; et peut-être, par une aber-
)n étrange de ses sens, mais qui est bien dans la nature et
Pereda n'a fait qu'indiquer avec discrétion, se trouve-t-elle
îiquement attirée par la laideur et la grossièreté de ce
istre. Dans un épisode du roman, à une partie de pêche,
Tgo la prend dans ses bras pour la porter à terre, et tout
-eux de son précieux fardeau, il continue longtemps à courir,
me s'il voulait l'emporter bien loin : et Sotileza se débat
iant, tire de ses deux mains les cheveux crépus de son ravis-
, mais ce n'est pas sans un certain plaisir qu'elle se sent dans
bras. A un autre moment, comme Andrés lui dit, en mon-
t Muergo : « Est-il laid, cet être-là ? » Elle répond : « Il
drôle à regarder. » D'ailleurs elle se défendra, avec toute
îrgie de son sens moral révolté, et en s'armant du tisonnier,
re le désir aveugle et l'agression brutale du misérable. —
nère et la sœur de Cleto ont juré de perdre Sotileza : elles
ent, et un jour qu' Andrés Ta trouvée seule au logis, elles les
rment tous deux à clef et provoquent un esclandre dans la
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 349
maison et dans la rue. La scène où Sotileza, hors d'elle-même,
tient tête à la calomnie et va cracher au visage de Carpia, égale
par la vigueur du réalisme, mais avec moins de crudité d'expres-
sions, les meilleures pages de VAssonituoir. La nouvelle du scan-
dale se répand dans toute la ville et arrive aux oreilles des
parents d'Andrés. lia une explication des plus violentes avec son
père, qui s'imagine tout d'abord qu'un guet-apens a été préparé
pour forcer son fils à épouser Sotileza. Andrés sort de chez lui,
mécontent de lui-même et des autres; pour s'étourdir, il va pas-
ser la nuit à la taverne avec des pêcheurs, et à l'aube il part avec
eux pour une grande pêche en pleine mer. Ils sont brusquement
surpris par un coup de vent qui met la barque en danger. C'est
là une des maîtresses pages du roman. La situation tragique où
il se trouve, la perspective de la mort prochaine ouvrent les yeux
d' Andrés sur l'importance véritable des événements de la veille.
Il a honte de sa légèreté, de son imprudence, de son ingratitude
envers ses parents, et surtout de sa dernière folie, que Dieu
châtie en ce moment. Avec le courage du désespoir il aide à k
manœuvre, encourage ses compagnons, remplace au gouvernail
le pilote emporté par une lame, et ramène heureusement le
bateau au port, où il est reçu dans les bras de ses parents affolés.
Muergo a disparu dans la tempête. Grâce à l'intervention du
père Apollinaire, Sotileza accepte de donner sa main à Cleto, qui
part pour le service et l'épousera à son retour. Quant à Andrés,
on le mariera avec la fille de son armateur.
On ne louera jamais assez la belle ordonnance de ce roman,
dont l'action se développe d'une façon si naturelle, et où rien ne
sent l'artifice ni la convention. L'écrivain a su imprimer à son
œuvre un caractère singulier d'énergie et de grandeur. Il n'y met
en jeu que des passions simples et naïves : on y respire, selon
rheureuse expression d'un critique, un souffle de barbarie, qui
calme les nerfs et fouette le sang. Rien n'élève l'homme comme
de se trouver souvent face à face avec la nature : c'est à leur lutte
constante avec la mer que tous les personnages de Sotileza
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BORIS DE TANNENBERG
wrine virilité, et b mer est elle-même le personnage
[rame, toujours présente comme le chœur antique,
ite et calme, tantôt déchaînée et furieuse, et com-
tout ce qui l'approche quelque chose de sa majesté,
est de la langue je ne saurais mieux faire que de
res paroles du juge le plus autorisé, M. Menéndez
L'expression, dit-il, est aussi libre, aussi audacieuse
l'auteur a épuisé toutes les ressources du vocabu-
le, cru, pittoresque, effronté, puant à plein nez le
i; mais il l'a fait avec un art supérieur et avec une
admirable des conditions de la langue. A la fin du
e un glossaire des termes nautiques et des expres-
res qui y sont employés; mais l'auteur a su les
abileté dans tout le volume, sans le pédantisme
)manciers français d'écoles très modernes, qui se
:onnaissance toute superficielle de la technique d'un
icience, la répandent sans mesure à toutes les pages
avec la sotte ostentation de l'aventurier arrivé à
i la richesse et aux honneurs. Pereda n'a pas eu
e une étude spéciale du langage des marins pour
; il l'avait appris depuis longtemps, non par dilet-
idit, mais parce qu'il a vécu en commerce perpétuel
i avec le peuple. »
IV
Taî pas sur La Montdlve:(^ (1888), une étude de
lènes qui excita pourtant un vif intérêt de curiosité
scandale. Des polémiques s'élevèrent dans la presse
) roman, et aucune œuvre de Pereda n'a fait noircir
ier. On reprocha au romancier montagnard d'avoir
îr de ce qui ne le regardait pas, d'avoir eu la pre-
ndre de chic une société qu'il n'avait pas observée.
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 35 1
et d'avoir calomnié l'aristocratie madrilène, dont le Père Coloma
devait cependant, quelque temps après, tracer un portrait aussi
peu flatteur, et qui fut pourtant jugé très fidèle. Un étranger ne
peut avoir ici d'opinion autorisée. Il me semble cependant que
ce qui manque surtout dans ce roman, c'est un peu plus de
légèreté de main dans l'exécution : le créateur de Sotileza était
peu préparé à devenir le psychologue des marquises. Il cite par
exemple quelques fragments de journal de son héroïne : mais
ce n'est pas là le babillage léger et décousu d'une jeune fille ; on
y reconnaît trop le style même de l'auteur, ce style si nourri, si
vigoureux, avec ses longues périodes. Les admirateurs les plus
sincères de Pereda reconnurent qu'il s'était aventuré sur un
terrain un peu glissant, et qu'il avait une revanche à prendre :
cette revanche, aussi éclatante qu'il pouvait la désirer, fut la
Puchera.
Ce titre — La Puchcra — est un mot trivialement expressif,
qui désigne la manière de gagner le pucherOy le plat national,
c'est-'à-dire en somme la manière de gagner sa vie dans la Mon-
tagne, Le lieu de la scène est un coin de la province de Santan-
der (le plus cher à Pereda, puisqu'il est voisin de Polanco), dont
les habitants vivent à la fois du labour et de la pêche; et c'est la
peinture de leur vie amphibie, pour parler comme l'auteur, qui
forme la partie plus originale du roman. Je laisserai de côté la
fable romanesque, qui est d'ailleurs intéressante et bien dévelop-
pée. Le vieil avare, qui martyrise sa fille et exploite tout le
monde dans le village, ne souffre pas trop delà comparaison avec
le père Grandet, dont il évoque forcément le souvenir; et c'est
une curieuse histoire que celle de ce vieux gredin, qui ne croit à
rien, si ce n'est aux trésors cachés. Hanté par cette idée qu'il y a,
à un certain endroit de la côte, un trésor enfoui autrefois par un
pirate, il va faire son exploration tout seul, pour n'avoir à parta-
ger avec personne, et meurt tragiquement, victime de son impru-
dence. Le caractère de sa fille Inès, confiée dès son enfance à une
vile servante, abandonnée à elle-même, comme un petit animal.
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BORIS DE TANNENBERG
les leçons d'un précepteur malotru, et trouvant
ren d'en profiter, de s'affiner peu à peu, malgré la
lilieu où elle vit, son développement physique
sformation morale, est analysé avec une rare péné-
note en passant que la psychologie morale de
it pas de tenir compte, sans l'exagérer, et comme
une philosophie spiritualiste et chrétienne, de
tempérament sur la formation du caractère. Mais
Li'il faut chercher les pages vraiment supérieures
n ne surpasse, selon moi, dans l'œuvre entière de
nés de la vie rustique et maritime, où interviennent
aux personnages, un vieux pêcheur, le LcbraiOy et
Juan, deux créations admirables : le LebratOy avec
ît sa belle humeur, et aussi sa noble sérénité dans
Iro Juan, un lourdeau aux muscles d'athlète, taci-
e, sans courage pour se déclarer à son amoureuse
les gronderies moqueuses de son père. On me
pour donner certain agrément à cette étude,
)ns un peu longues. Je choisis d'abord le chapitre
modèle achevé de géorgique moderne. Voici un
1, Pedro Juan chargeant le foin que Pilara reçoit
:harrette :
\ aquellas ocasiones eran tan de ver Pedro Juan y Pilara ;
refajo corto de bayeta encarnada; el taiie mal encerrado en
1 azules; sobre los anchos hombros, unpanuelo de mil colores,
dos bajo el robusto seno, recogfa la jareta del delantal ; y d la
ro con cintas coloradas, lacara frescachona, espejo Hdelisimo
itisfecho del envase que le cupo en suerte, entre todos los
n por el mundo encarnados en criaturas humanas. Abajo él,
tabla del abovedado pecho y la cerviz hercùlea, tan blanca
sol, lo misnio que la cabeza y los brazos hasta el codo, por-
ba no llevaba otro atavfo que la camisa con las mangas reco-
abierta de par en par ; de cintura abajo , unos pantalones de
negra para sujetarlos sobre las caderas. Ella recibfa arriba las
la enviaba desdc abajo; y al ver cônio Pilara las cogfa casi
icaldando en dos mencos, picdbase Pedro Juan y doblaba la
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 353
carga del horcôn ; pero ella la recibia lo mismo que las otras, sin que volara un
pelo de yerba por los aires ; y por mucha prisa que se diera el cargador, siempre
hallaba i la acaldadora esperàndole con los brazos abiertos y retozindole la risa
placentera en los alegres ojos y entre los menudos dientes blanquisimos. Pedro
Juan se iba animando mis y niàs... pordentro seentiende, puesnii sucara seriona
ni à sus labios entreabiertos asomaba la menor senal de sonrisa ni de palabra ;
y alla va média hacina de un golpe sobre la regocijada moza, que apareda al
moraento sobre la nube, escupiendo yerbas, sacàndose otras del seno y riendo
à carcajadas. Otras veces Pedro Juan la aliviaba el trabajo poniéndole la hor-
conada donde mis £alta la hacia ; y también entonces se le pagaba la fineza en
aquclla moneda de miradas alegres y de sonrisas dulces que tanto apetecia él,
porque verdaderamente le caian como un cielo estrellado en las obscuridades
de sus adentros.
La fin du chapitre, où Pedro Juan trouve moyen de surmon-
ter sa timidité et de faire à Pilara l'aveu de son amour, est de
tous points admirable : ce sont là des pages comme il y en a
peu dans la littérature espagnole.
£1 Josco arreô un palo â cada buey sobre la espalda para que alzaran màs la
cabeza, y de ese modo hiciera Pilara con mayor £acilidad su bajada de cos-
tumbre, cuando oy6 que la moza le Uamaba :
— I Pedro Juan 1
— iQué quieres? — respondiô el mozo.
— Ponte por este lao, — le dijo Pilara.
Pedro Juan se puso donde Pilara querfa : junto à la rueda derecha del carro.
Alli arriba, enfrente de él, estaba Pilara recogiéndose las faldas contra los
tobillos y mirindole con los ojos llenos de travesuras inoccntonas.
— iQaé vas i hacer ? — la preguntô Pedro Juan.
— Voy d bajar por aquf, — respondiô Pilara acurrucàndose junto al borde de
aquella montana de yerba.
— ^Por que no abajas por la rabera, como siempre?
— Porque me da la gana de abajar por aquf hoy...
— Gûeno. £ Y que quieres que hago yo ?
— Que me aguantes... si ères quién pa ello.
— jEso si, coles! — exclamô Pedro Juan largando d escape la ahijada.
Temblaba por adeniro de puro gusio y de sorpresa el hijo del Lebrato.
Jamàs hablan tocado sus manos ni el pelo de la ropa de Pilara, y ahora se le
iba à ir encima Pilara en carne y hueso, entera y verdadera. « jColes que barba-
ridâ de suerte ! »
No se parô à considcrar si séria ô no capaz de resistir en el aire aquella mole.
Revne hispanique. a)
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BORIS DE TANNENBERG
fuerzas para raucho mis... Se afirmô bien sobre los pies, escu-
Qos, ievantô los brazos y los ojos hacia Pilara, y la dijo, pdlido de
î sin miedo, recoles I
efa como una boba, y no sabfa de que modo lauzarse por aquel
ijo.
ue peso mucho, Pedro Juan I — le decfa.
pesaras mis de otro tanto, Pilara!... G)n tal de ser tû lo que me
, aquf hay aguante pa ello... Échate de cualisquier modo, (pero
es!
à voyl
; lanzô... no se cômo; pero se que cayô en brazos de Pedro Juan,
razos se doblaran, ni los pies se movieran del sitio en que parecfan
e un moflete de Pilara resbalô por un carillo del aileta ; que este
5 como si en aquel instante relampagueara ; que el roce y el calor-
►r de la moza le emborracharon, y que en medio de aquella bor-
inanie, en los brèves momentos en que estuvo su boca tan cerca
ilara, introdujo en él estas palabras, encanecidas ya en la punta
... (Dende aquf à la iglesia d que nos case el senor cura!...£Con-
llo?
[ue se vino al suelo, pero d pie firme, en el instante de recibir este
oreja, contesté à Pedro Juan, mientras con un dedo menique
isquillas que le habfan hecho las palabras en el ofdo :
I hace ya, hîjo de mi aima, que podfamos estar de gûelta, à no ser
ères!
decirme que sf, Pilara ? — se atreviô à preguntar Pedro Juan,
e gusto.
dma y vida, bobôn I — le respondiô la moza mirindole mimo-
s là une idylle exquise, un modèle achevé de poésie
L encore une autre scène, d*un genre tout différent,
er va nous montrer à quelles redoutables épreuves est
3urage du pêcheur dans l'exercice de sa rude profes-
brato est parti la nuit avec son fils pour aller chercher
dans certaines grottes creusées par la mer dans les
la côte et qui ne sont abordables qu'à marée basse.
:endus de leur barque, et, entraînés par l'espoir d'une
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 333
bonne pêche, ils s'éloignent un peu trop et sont brusquement sur-
pris par le mauvais temps. Lorsqu'ils reviennent pour retrouver
leur embarcation, ils voient avec consternation que la mer l'a
emportée. Cependant les voilà menacés par la marée montante :
il n'y a qu'un moyen d'échapper, c'est d'escalader la muraille
rocheuse qui se dresse derrière eux. Entreprise presque impos-
sible au milieu des ténèbres, sous la pluie et le vent ! Il faut la
tenter cependant, et le Lebrato^ qui connaît l'endroit, se décide
sans hésiter :
Explicôle en seguida su proyecto, con cuantas senas pudo darlé del camino ;
oyôle Pedro Juan, que no chistaba ni se movla, como si fuera un pedazo mis
de aquella roca; aprobô la idea con una sacudida del cuerpo, que querfa
significar « ya estamos andando; » y volviô d decirle su padre :
— Asf me gustan los hombres, Pedro Juan : en los apuros gordos, poca
palabra y mucho corazôn... Vamos parriba, hîjo mfo, cuanio primero... Yo
voy delante de tf, porque conozco mejor la escalera : onde yo pise y me
agarre, pisa y agàrrate tû, si es que lo ves en noche tan oscura. Por si
acaso no, vente bien cercuca de mi.,, Y oye también : pa que el camino te
resuite mds entretenfo, y hasta màs llano, vête rezando de corazôn y ajus-
tando de memoria las cuentas pendientes que puedas tener alla arriba, que no
serdn grandes, à mi ver; y por si 6 por no, y por si nos quedamos d medio
camino, pfdele d Dios que te eche este trabajo en el platillo de los méritos ; y
puede que con ello solo te resuite lo bastante pa saldar en ganancias al fini-
quito... Pero, al mesmo tiempo, no dejesde agarrarte bien dla pena. Asf lo
pienso yo hacer, y démonos un abrazo por lo quepuedaocurrir...
Abrazdronse, y concluyô el animoso Lebrato :
— Ahora j d ello, y que el Senor nos ampare I
Y empezô aquella ascension tremenda, inverosfmil, en que cada paso de
avance, d tientas, bajo la frfa cellisca que d la vez que entumecia los miem-
bros de los dos infelices hacia mds resbaladizo el penasco, les costaba minutos
de réflexion y nuevos pasos de retroceso, à hacia los lados para toroar nuevo
rumbo, rugiendo el abismo d sus pies y no viendo por delante otra cosa que
la negrura de la mole que iban escalando y parecfa no tener fin. La gran espe-
ranza del Lebrato estaba en llegar d una ancha grieta que debfa de haber en el
ûltimo tercio del peflasco, mds tendida que las que iban siguiendo d gâtas.
AUf se podrfa tomar un respiro, y acaso esperar d que amaneciera el nuevo dfa ;
pero las fuerzas iban faltdndole, le sangraban las manos y los pies despelleja-
dos por los dicntes de la peîia, y temfa d cada instante desalentar d su hijo con
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35^ BORIS DE TANNENBERG
el ejemplo de sus desfallectmientos. Con las fuerzas de su abn^adôn de padre,
mis que con las de su cuerpo desniayado, avanzô otro poco ; pero con tan
mala suerte, que se le resbalaron los pies; y à no encontrar inmediatamente
apoyo en la cabeza de Pedro Juan, que le seguia muy de cerca, tras de los
pies hubiera ido el Lebrato entero y verdadero sin parar hasta el abisnio, que
seguia bramando à mis y mejor.
Conociô el Josco de dônde venia el golpe, y dijo al sentirle, con igual fres-
cura que si hablara en la socarrena de su casa, bien descansado y i subio :
— |Ya podfa avisar, coles!
— jNo te amilanes por eso, hijo del aima ! — le gritô el padre. — Fué que
se me desborregaron los pies. Tii tente firme, que à mi, ànimos y fuerzas me
sobran, gracias à Dios.
— Pos mire — replicô Pedro Juan, agarrado como una lapa y haciendo equili-
brios con las piernas de su padre sobre la cabeza ; — por si gûelve à suceder,
mejor sera una cosa : si usté se compromcte à guiar, yo me compromet© à
subile de este modo, y mejor si me pone una pata en ci hombral.
— (Eso es! — dijo el de arriba comoespantado de laocurrencia deldeabajo.
— Pa que te despenes primero, y solo por sacarme avante à mi, — Y no se
harfa mds que lo debido... Pero no hay miedo de ello, padre. Yo estoy lo
mesmo que cuando escomencé à subir, y usté no pesa màs que una pluma,
i Arriba, padre!
Y asi hubo que hacerlo ; y asi liegaron los dos, en una pieza, hasta donde
queria Uegar el Lebrato por de pronto. Incômodo, terrible era aquello también,
pero aunque mal, se pudo tomar allf un respiro. Segûn la cuenta del Lebrato,
faltarfan sobre cinco 6 seis varas para llegar à los matos de arriba.
— Eso no es ni — dijo entonces el Josco, — si hay onde jincar las unas y
afirmar un poco los pies.
— No faltà de ello — respondiô su padre. — Pero no serfa mejor aguantase
aqui, como pudiéramos, hasta que amanezca Dios ? Esto de ver por onde se
anda...
— Dios — dijo el Josco, no puede habernos dejao llegar hasta aquf, por
solo el gusto de que nos despenemos de tan alto. Pudo haber acabao con noso-
tros mucho antes, y no acabô. A mis i mas, yo no se si, viéndolo de dia, me
aguantari la cabeza lo que debc de verse dende aqui hasta abajo...j Arriba,
padre !
Como, yo no lo se ni ellos lo supieron bien jamis; pero ello fué que subie-
ron : rotos, desollados, empapados en agua y ateridos de frfo, eso si; pero
subieron. Y para que su buena fortuna fuera compléta, al otro dfa apareciô la
barqula entre dos aguas y metida por la marea, en laplaya de San Martin.
Ces quelques citations permettent de juger en quoi le natura-
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 357
lisme de Pereda diffère du naturalisme français, et combien il
est d'une autre essence. Ses personnages sont des êtres bien réels,
sincèrement étudiés dans la vulgarité de leur condition, sans
atténuations élégantes ni idéalisme conventionnel; mais ils ont
cependant une âme ; ils vivent d'une vie supérieure et propre-
ment humaine; ce ne sont pas des brutes grossières et aveugles,
toutes dominées par leurs instincts. Imaginez tel de nos natura-
listes ayant eu à traiter l'idylle de Pedro Juan et de Pilara : il
nous aurait peint sans doute une scène de possession brutale,
parmi la senteur capiteuse des foins coupés. Et dans l'épisode
héroïque de l'ascension, qu'aurait-il vu autre chose que la lutte
désespérée de la bête humaine affolée, se cramponnant avec rage
à la vie? Dans les deux cas, toute la partie morale du sujet lui
aurait échappé; et c'est là justement que Pereda est incomparable.
Je ne vois guère qu'un Tolstoï qui sache au même degré péné-
trer dans les profondeurs de l'âme populaire, jusqu'aux sources
vives des éternels sentiments humains, de la délicatesse morale,
de l'abnégation et de l'héroïsme. Le naturalisme espagnol a plus
d'un point commun avec le naturalisme russe, et la raison en est
bien simple, c'est qu'ils sont l'un et l'autre pénétrés de christia-
nisme. La conception chrétienne de la nature humaine conduit
à une forme d'art un peu plus haute et plus vraie que le
matérialisme déterministe et athée dont fait profession l'auteur
de r Assommoir.
Les deux romans qui suivirent la Puchera n'ont pas la même
importance. Al primer vuelo fut écrit par Pereda pour une maison
de Barcelone, qui publie des éditions de luxe ; et il faut prendre
cette idylle en yacht pour ce qu'elle est, un roman de jeunes
filles, un joli cadeau de nouvel an. Dans Nttbes de estio (Nuages
d'été) Pereda développe cette idée, qui lui est chère, que chacun
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358 BORIS DE TANNENBERG
est bien chez lui, que les petites villes n'ont pas à copier les
grandes, et que dans une ville de province toute imitation de la
capitale est condamnée d'avance au ridicule. Et Pereda traite en
passant la question du régionalisme littéraire dont il prend natu-
rellement la défense. Il fait le procès de la presse madrilène, si
indifférente à toutes les questions littéraires, et qui ne se donne
même pas la peine de signaler les ouvrages nouveaux, surtout si
l'auteur est un provincial ; et il prend à partie, avec une vivacité
extrême, les petits journalistes, los chicos de la prensa, comme il
les appelle d'une expression dédaigneuse qui est restée dans le
langage courant. Les plaintes formulées ici par Pereda ont été
renouvelées naguère par Galdôs dans la préface d'une de ses
pièces '. Tous les écrivains espagnols sont unanimes à déplorer
l'insuffisance de la critique dans leur pays. M. Menéndez y Pelayo
se confine dans l'histoire littéraire et les travaux d'érudition. Il
n'y a guère que Leopoldo Alas, si populaire sous son pseudo-
nyme de Clarin, avec sa verve humoristique, son humeur batail-
leuse, et M"* Pardo Bazin, avec sa culture si vaste, sa rare
faculté d'assimilation, sa large sympathie pour tout effort d'art,
qui représentent en Espagne la grande critique d'actualité; mais
ni l'un ni l'autre ne peuvent être tout le temps sur la brèche.
Aux malveillants qui avaient cru trouver dans les deux romans
précédents quelques symptômes de décadence, Pereda répondit
naguère par un gros livre (1894) ^^^ ^ produit un effet immense
en Espagne et où l'on a voulu voir non seulement un roman,
mais une œuvre à tendances sociales, résumant toute la philo-
sophie de l'auteur, qui, instruit par les années et l'infortune (la
mort d'un fik tendrement chéri, la catastrophe qui faillit anéan-
tir sous ses yeux sa ville natale), jette maintenant sur les choses
humaines un regard plus indulgent et plus serein. Le livre est
intitulé Pehas arriba, et en même temps que ce titre désigne le
I. Los Ccndenados, Madrid, 1895.
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 359
lieu de la scène^ la plus haute partie habitée de la Montagne, la
seule que Pereda n'eût pas encore décrite, il a aussi un peu la
signification symbolique d'un cri (ÏExcelsiory qui nous invite à
élever nos cœurs au-dessus de nos conventions sociales, de nos
besoins fectices, de nos passions mesquines, de tout ce qui a
déformé en nous l'homme primitif, pour retourner à la vraie
nature, aux sentiments naïfs, à la vie patriarcale, à la véritable
fraternité humaine.
Le sujet est d'une simplicité extrême. Dans un de ces villages,
juchés au cœur des Pyrénées cantabriques, où se conserve la
race la plus pure, le genre de vie le plus simple, et jusqu'où n'a
jamais soufHé le vent des idées modernes et des révolutions, se
trouve une antique ^05^ solary habitée par un vieillard, don
Celso, le fnayora:^go d'une ancienne famille, exerçant dans le pays,
depuis des générations, une sorte de pouvoir patriarcal. C'est un
homme fait du même bois que les humbles pâtres qui l'entourent,
habitué à la même rude existence et aux mêmes travaux, et ne se
distinguant d'eux que par un peu plus d'avoir et d'instruction.
Il s'est fait l'ami et le conseiller de tous ; c'est dans sa vaste cui-
sine, autour de la cheminée flambante, que les villageois se
réunissent chaque soir pour la tertulia, et il a compris que sa
haute mission morale était de se consacrer à ces braves gens, de
les instruire, de les diriger. Mais il commence à se sentir bien
vieux ; son corps si robuste jusqu'ici a subi les premières atteintes
du mal qui l'enlèvera bientôt. Il se rappelle alors qu'il doit avoir
à Madrid un neveu, qu'il ne connaît pas, et il se risque à lui
écrire pour l'engager à venir près de lui, parce qu'il se voit bien
seul et qu'il veut avoir quelqu'un des siens à son lit de mort.
Ce neveu est un homme d'une trentaine d'années, jouissant
d'une certaine fortune, qui s'est amusé dans toutes les capitales
d'Europe et se trouve justement un peu las de sa vie de désœu-
vré et d'inutile. Il hésite tout d'abord à accepter la proposition de
son oncle; il n'a jamais aimé la campagne et craint de périr
d'ennui dans la solitude de Tablanca. Mais Don Celso insisie et
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360 BORIS DE TANNENBERG
le supplie de céder aux désirs d'un mourant; Marcelo se décide
enfin à partir, en se disant qu'il feit une œuvre de charité et
qu'après tout il ne va pas s'enterrer là-bas pour toujours. Il
arrive après un voyage très pénible, au milieu des neiges, et sa
première impression d'isolement et de tristesse est navrante. Son
oncle, qui l'a reçu avec des transports de joie, lui assure pourtant
qu'il s'acclimatera bientôt. Et la moitié du livre, c'est mainte-
nant la montagne vue sous tous les aspects, à toutes les heures
du jour, avec ses rochers abrupts, ses défilés tortueux, ses pano-
ramas grandioses ; — les expéditions où deux gars intrépides font
connaître à Marcelo les fortes émotions de la chasse à l'ours, —
ses conversations avec le médecin Neluco, un homme intelligent,
épris de la vie montagnarde, et qui essaye de combattre ses pré-
jugés de citadin; — ses ascensions avec le curé don Sabas, un
saint homme, d'ailleurs très vulgaire, mais qui a une manière à
lui de comprendre la nature, de s'en pénétrer par tous les sens, et
qui se transfigure, devient enthousiaste et lyrique, toutes les fois
qu'il gravit les hauts sommets. Peu à peu le jeune madrilène se
sent moins dépaysé et s'habitue à son existence nouvelle.
Un des chapitres les plus curieux du roman est le récit de la
visite qu'il fait, accompagné du médecin Neluco, à un illustre
hidalgo du voisinage, le seigneur de Provendaiio. A la porte d'un
vieux manoir, ils trouvent un homme d'une cinquantaine d'an-
nées, occupé à décharger une charrette ; dès qu'il les aperçoit,
il s'avance vers eux et les salue avec la plus exquise courtoisie.
— « Je ne m'excuse pas, dit-il à Marcelo, de l'occupation où
vous me surprenez, car si je trouvais avilissant de m'y em-
ployer, je ne m'y emploierais pas comme je le fais souvent. Elle
ne me donne pas le pain qui me nourrit, mais elle m'aide à le
conserver; d'ailleurs elle me semble agréable et j'estime qu'elle
honore un homme. »
On introduit les visiteurs, et le maître de la maison reparaît
bientôt en redingote, dans la tenue la plus correcte. « Ne croyez
pas, mon ami, dit-il encore à Marcelo, que je me sois revêtu de
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 361
ces vêtements à la mode pour que vous voyiez que je les pos-
sède : une vanité aussi ridicule est bien loin de moi. Mais il me
plaît de donner à chacun ce qu'il mérite, et je n'ai pas encore
assez de liberté avec vous, qui êtes gentilhomme et homme du
monde, pour vous recevoir dans ma maison, la première fois, en
costume de charretier. C'est là un devoir de courtoisie, dont je
m'acquitte avec grand plaisir. »
Ce gentilhomme laboureur, dont Pereda a tracé la silhouette si
originale d'après nature, paraît-il, et avec une visible sympathie,
est en même temps un esprit très cultivé ; il a voyagé, a occupé
des postes politiques importants et a composé une dizaine de
volumes, pleins d'érudition, sur l'histoire de sa province. Lui
aussi, comme le médecin, encourage Marcelo à se fixer dans le
pays et à y poursuivre l'œuvre si utile et si belle de son oncle.
Cependant l'état de Don Celso s'aggrave de jour en jour, et
son neveu le voit en proie à une sombre tristesse. Le vieillard
lui avoue enfin que ce qui le désespère, c'est de laisser aban-
donnés à eux-mêmes ces pauvres gens, dont il a été, pendant
toute sa vie, le protecteur et le soutien. Devant l'angoisse du
vieillard, Marcelo, ému, lui promet de rester à Tablanca et
d'essayer de le remplacer. Cette promesse adoucit les derniers
moments du vieillard, qui, sur son lit de mort, le déclare en
présence de tous l'héritier de ses biens et de son œuvre. La
scène de la mort de Don Celso, où il est administré devant
presque tout le village, est des plus émouvantes : bien des écri-
vains ont raconté la beauté d'une mort chrétienne; je ne crois pas
qu'on ait jamais traité pareil sujet avec un art plus sobre, avec un
sentiment religieux plus profond. Après la mort de son oncle,
Marcelo retourne à Madrid pour régler ses affaires et pour
s'éprouver un peu : mais maintenant la vie de Madrid lui est
insupportable et il revient avec joie dans sa montagne, où il se
marie bientôt après avec une jeune fille du pays, dont la grâce
simple et candide l'a charmé.
Une analyse ne peut donner qu'une bien pauvre idée de ce
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3^2 BORIS DR TANKENBERG
beau livre, où il semble que Tinspiration de l'écrivain se soit
élargie, épurée, comme sous Tinfluence d'une atmosphère plus
vivifiante. Jamais il n'a chanté à la nature un hymne plus magni-
fique et plus ému : on a pu dire que ce roman, par le charme
austère de son paysage, si voisin du ciel, donne parfois le ver-
tige des hauteurs. Jamais non plus l'âme du romancier ne s'est
ouverte à une plus ardente sympathie humaine. Ses montagnards,
hôtes des cimes solitaires, au tempérament vigoureux, à l'âme
croyante, attachée fermement aux anciennes coutumes, sont,
comme ses marins, une race chère à son cœur d'humbles héros
et de martyrs, exposés à toutes les inclémences du ciel, faits à la
vie rude de labeur et de privations. Et la conclusion qui ressort
du livre — sans que Pereda ait voulu soutenir une thèse, car il
est artiste, et non sociologue — c'est que l'âme populaire ren-
ferme des trésors, qu'en elle résident les espérances de l'avenir.
Ce qui caractérise notre époque, c'est que la vie spirituelle est
paralysée, que la foi au surnaturel et à l'idéal n'existe plus. Aux
hommes de bonne volonté, comme Marcelo, à se rapprocher du
peuple et de la nature pour se retremper à leur contact, et à pré-
parer ainsi l'œuvre future de la régénération sociale.
La dernière publication de Pereda est une courte nouvelle,
Pachin G(m:(dle^ (1896), où il trace un tableau saisissant de la
catastrophe de Santander, cette effroyable explosion d'un navire
chargé de dynamite, qui détruisit une partie de la ville et fit un
nombre incalculable de victimes. Il appartenait à l'art de fixer
dans une œuvre durable le souvenir de scènes inoubliables pour
ceux qui en furent témoins, et dont la tragique horreur dépasse
toute imagination.
VI
Telle est, dans son ensemble, l'œuvre de Pereda, œuvre de
rare probité littéraire et de haute valeur morale, bien faite pour
inspirer à la fois l'admiration et le respect. Pereda occupe aujour-
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ÉCRIVAINS CASTILLANS CONTEMPORAINS 363
d'hui en Espagne une situation unique : il est pour la jeune géné-
ration le maître vénéré entre tous, autant pour la noblesse de
son caractère que pour la mâle vigueur de son génie. Il repré-
sente la tradition nationale et religieuse; et ceux même, qui ne
partagent pas toutes ses idées, admirent cette foi robuste, cette
fidélité inébranlable à tout ce que légua le passé de plus beau et
de plus glorieux. Cest dans les provinces, notamment en Cata-
logne, que Pereda trouva tout d'abord ses plus ardents admira-
teurs. On le salua avec enthousiasme comme le grand écrivain
régional à opposer aux littérateurs madrilènes; mais Madrid a
tenu à l'adopter tout à fait à son tour. L'an dernier, Pereda, par
une faveur exceptionnelle, quoique ayant sa résidence à Santan-
der, fut reçu membre de l'Académie espagnole, dont il n'avait
été jusqu'alors que correspondant. Séance mémorable, qui mit
en présence les deux écrivains les plus populaires de l'Espagne.
Pérez Galdôs était chargé de souhaiter la bienvenue à son illustre
ami. Il le fit avec une bonne grâce et une modestie charmantes. Il
sut exprimer la séduction exercée par Pereda sur tous ceux qui l'ont
approché. Il évoqua en des pages exquises les souvenirs de leur
ancienne amitié, que les discussions les plus vives ne purent jamais
troubler. « Je me souviens, dit-il, que dans les premiers temps
de notre amitié, il y a de cela vingt-cinq ans, nos conversations
se terminaient souvent en disputes, dont la vivacité ne dépassa
jamais d'ailleurs les limites de la cordialité. Souvent, poussé par
mon naturel conciliateur, je cédais de mes opinions. Pereda ne
céda jamais. Il est irréductible, homogène, et d'une consistance
qui exclut toute désagrégation. Plus facilement conquérait-il dans
mon domaine des zones relativement vastes, que moi chez lui
quelques pouces de terrain. Mais ces zones étendues, il est juste de
le dire avec ingénuité, il les perdait de nouveau quand nous nous
séparions, et le pouce de terrain, si par hasard j'arrivais à le gagner
au prix de grands efforts, était de nouveau repris par mon adver-
saire, et à la première nous nous retrouvions comme avant, lui
avec ses croyances, moi avec mes opinions. Et c'est avec inten-
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364 BORIS DE TANNEKBERG
tion que j'emploie ces deux termes, pour indiquer que Pereda
avait sur moi cet avantage de ne pas connaître le doute. Voilà
aussi la différence entre nos deux caractères considérés littéraire-
ment : Pereda ne doute pas; moi, si. Toujours j'ai vu mes con-
victions obscurcies en quelque partie par des ombres venues je
ne sais d'où. Lui est un esprit serein ; moi, je suis un esprit trou-
blé, inquiet. » Le morceau n'est-il pas délicieux ? Je ne l'ai cité
que pour inspirer à mes lecteurs le désir de lire le discours tout
entier; c'est le plus bel hommage qui ait été rendu à l'auteur de
Sotile:(a.
Les romans de Pereda sont encore presque inconnus en dehors
d'Espagne : il est à désirer que des traductions bien faites leur
assurent la place à laquelle ils ont droit dans la littérature euro-
péenne de notre temps. Je reconnais d'ailleurs que la besogne est
malaisée; je ne connais pas d'auteur castillan plus difficile à tra-
duire. Le problème de trouver des équivalents aux expressions
pittoresques du langage populaire est à peu près insoluble : voilà
pour le dialogue. Dans la narration, le style de Pereda est d'une
ampleur périodique souvent excessive : pour le traduire, il faut
se résoudre souvent à couper, à désarticuler les phrases'. Souhai-
tons qu'un écrivain de race latine puisse gagner, en France et
ailleurs, des lecteurs et des lectrices par des qualités plus saines
que le sensualisme énervant et raffiné d'Annunzio. Tous nos livres
d'imagination portent aujourd'hui l'empreinte d'un vague senti-
ment néo-chrétien : ne serait-il pas curieux — et instructif —
d'opposer au mysticisme suspect de nos dilettantes la foi virile et
sincère du seul grand romancier catholique de notre temps ?
Boris DE Tannenberg
I . J*estime cependant qu'un traducteur adroit pourrait, au prix de quelques
sacrifices, présenter au public français, sinon les Escenas Montahesas ou El sahor
de la tierruca, au moins La Pucl)era. Il existe déjà une traduction louable de
Pedro Sdnclje^j mais malheureusement enfouie dans la collection de la Revue
Britannique, où peu de curieux iront la chercher, et une traduction (cruellement
mutilée) de Sotile^a parait en ce moment dans la Rçvue des DeiiXrMondfs,
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MECHANICA DE ARISTOTILES
Charles Graux, dans son excellent Essai sur les angines du fonds grec de
VEscurial * parle en ces termes de Tacadémie aristotélique ou aristotélicienne
a fondée par les Pères du Concile pour occuper les loisirs des longs hivers de
Trente » :
« L'ouverture de la session tardait. Les savants théologiens qui se trouvaient
envoyés dans cette petite ville, morte en temps ordinaire à la vie intellectuelle,
s'arrangèrent pour passer le temps de la façon la moins désagréable qu'il fût
possible. Chacun avait apporté avec soi quelques livres pour se délasser quel-
quefois des controverses théologiques. Diego de Mendoza, qui devait assister
au concile comme représentant de l'empereur Charles-Quint, fit venir de
Venise la riche collection de manuscrits grecs et autres livres que, depuis
plusieurs années, il s'occupait d'y réunir. On se prêta mutuellement ses livres :
ceux qui avaient des manuscrits permirent à leurs compagnons d'exil d'en prendre
des copies. Plusieurs firent le voyage de Venise pour y acheter les volumes dont
ils sentaient le besoin, et fournir leur contingent à la communauté. Le goût de
la philosophie et aussi du grec était général parmi ces ecclésiastiques, en
majeure partie italiens. Les doctrines le plus en faveur au sein de cette docte
assemblée étaient sans contredit celles d'Aristote et de la scolastique. Mendoza
et le petit groupe des Pères espagnols partageaient ces mêmes préférences. De
la réunion de ces hommes éminents dans une petite cité et des loisirs dont ils
jouissaient malgré eux, sortit une académie aristotélique, qui ne devait durer que
ce que dura la première session du concile, mais qui entretint alors à Trente
un foyer très vif d'érudition, et, notamment, ne paraît pas avoir été sans
influence sur le développement que reçut la renaissance des lettres en
Espagne*. »
1. Paris : F. Vieweg, 1880, in -8, xxxi-$29 pp. (Bibliothèque de l'École des
Hautes Études, 46^ fascicule.)
2. pp. 79.80.
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366 DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
« Mendoza... avait formé le plan d'expliquer et d'éclaircir d'un bout à Tautre
les œuvres d'Aristote. Ce que sont devenues les notes qu'il avait prises à cet
effet, c'est ce que personne n'a jamais su dire. L'unique fruit qui nous ait été
conservé de ses études dans ce genre est une traduction en castillan de la
Mécanique d'Aristote ; elle se trouve encore, à l'heure qu'il est, inédite à la
Bibliothèque de TEscurial, où l'on en peut consulter deux copies'. »
La traduction de la Mécanique d'Aristote a été faite par Mendoza, à Trente,
en 1545 > une lettre de Juan Paez de Castro à Zurita, datée du 10 août de cette
même année, ne laisse aucun doute à cet égard : « Agora entendemos en la
Mechanica de Aristoteles, demostrando grandes cosas, porque el (Mendoza) la
tiene trasladada en romance, y le ha hecho glossa'». Les seuls manuscrits
connus de cette traduction sont à la Bibliothèque de TEscurial. Le premier
(f. iij 15) est de la main d'un secrétaire ou d'un copiste et porte de très nom-
breuses corrections el modifications de la main de Mendoza ; c'est d'après ce
manuscrit que je publie la Mechanica, lia 37 ff. ch. (254 X 177 mm.); au verso
du dernier des trois feuillets de garde on lit : « Pareze hauerlas traduçido Don
dio de mendoça por el borrador y carta suya que se hallo entre sus papeles. »
Au bas du premier feuillet de texte se trouve la mention « D. Di» de M* ».
Le deuxième manuscrit (f. iij 27) est une copie, fort défectueuse, du précé-
dent. Il se compose de 24 ff. ch. et est de la même époque que le premier,
mais d'une écriture différente.
Un troisième manuscrit a échappé à Charles Graux : il est incomplet ,1e copiste,
rebuté peut-être par l'aridité du texte, n'ayant même pas achevé le chapitre
premier. Ce manuscrit se trouve dans un recueil de Papeles varioSy coté K iij 8 :
il y occupe les ff. 469 à 485. La lettre d'envoi) qui sert d'introduction à la
traduction de la Mechanica est précédée, dans ce troisième manuscrit, de la
suscription « Al Illmo senor el Duque de Alua, Marques de Coria, Capitan
gênerai de Espana 0 qui ne figure pas dans les deux autres.
R. Foulché-Delbosc.
1. p. 168.
2. Dormer, Progresoî..,, pp. 462-464.
3. Charles Graux a publié quarante-deux lignes (le début et la fin) de cette
lettre, aux pp. 357-358 de son Essai,
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MECHANICA DE ARISTOTILES
Illustrissimo Senor
Despues que en Toledo parti de y* S* mi principal proposito
a sido ocupar el tiempo que me sobraua de négocies, en ver y
reconoçer las obras de Aristotiles por los interprètes y testes
que han venido a mis manos, y Uegando a las preguntas mecha-
nicas que estan a la fin del libro acordeme quanto V* S* solia ser
dado a la sciençia de mathematica, y como la mechanica sea la
platica de ella, y ella la theorica de la mechanica, y la theorica
sea casi un vano inutil studio sin la platica, vinonae en voluntad
traduzir en castellano esta obra y embiarla a V* S* porque vea
quan propria y holgadamente se puede traduzir del griego en
nuestra lengua sin passar por la latina, y tanbien porque se
conozca la utilidad que sale de las sciencias mathematicas, puestas
en obra para estas cosas que cada dia nos van entre las manos,
y tanto mayor voluntad me vino de hazerlo, quanto conozco el
grado y qualidad que se vee en la persona de V* S* tener mas
neccessidad de tal facultad para acompanar su profession, porque
los principes y capitanes, o es conveniente ocuparse en exerçiçios
y empresas de guerra, o en edifiçios grandes y suntuoso^. Para
lo uno y para lo otro séria neçessario o el inventar nuevas
machinas y ingenos, o anadir sobre los inventados, pues como
la fuerça del arte mechanica consista en esta parte, no pienso que
dexara de ser agradable a ¥• S* el conoçimiento de ella, y porque
el libro pareceria mas diffiçil de lo que el es de si quando se
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[68 DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
entrasse desnudamente, acordare lo que se me offreçe con obli-
[arme a déclarât lo que entendiere de aquello que se dudara en
i particular de la obra, y con dezir que fue ya traduzida y
omentada por Nicolo Leonico grande y docto hombre en letras
atinas y griegas; mas como no supo mathematicas entendio mal
a sçientia, y por esto las palabras, ansi que erro en el sentido y
n la letra.
El fin de Aristotiles fue introducir al mathemathico en aquella
>arte de la platica y uso, espeçialmente de Geometria a que
lamamos Mechanica y para hazer mas holgadamente este effecto
>uso exemplos en cosas tractables y aun baxas como es su
ostumbre en otràs obras, y lo fue de Platon, y los que passaron
ntes del uno y del otro. El libro contiene prinçipios o funda-
nentos por donde se consiga mas façilmente este fin.
Lo que movio el author a escrevir fue la duda y diflScultad que
onoçio en el juntar la pratica con la theorica en las sçiençias
nathematicas, y el quitar a los animos de la gente la maravilla
|ue la ignorançia de la causa de estas obras mechanicas les
raxo.
La utilidad que se puede haver del libro, es mover con pequena
uerça grandes pesos mediante los ingenios y machinas, y con
stos ayudarnos de naiuraleza o forçandola o aventajandola para
mestro uso. El libro es de Aristotiles aunque algunos duden por
iertas preguntas que pareçen en el impertinentes que no lo son,
' podrian ser anadidas i por hallarse en el prinçipios différentes,
. los que en otras sus obras uso siendo el escritor tan conforme
^ constante en todas sus opiniones. El estilo del es diffiçil y
scuro por la brevedad y mal castigada la letra; la causa desto
lize Estrabon la de aquello Ammonio y otros autores. Todo el
ibro se divide en quatro partes, aunque sea la manera del pro-
eder por via de preguntas. En la primera trata los prinçipios en
[ue prueba como lo que se haze por via de ingenios se refiere
►rimero al çirculo, despues al peso, despues al pie de cabra o
►alanca. En la segunda lo que se refiere a la palanca o pie de
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MECHANICA DE ARISTOTILES 369
cabra. En Ja terçera lo que al peso. En la quarta lo que al
circule : mas mezcla las unas preguntas con las otras segun es
neçessario ayudarse para demostrar su proposito.
Y porque todo Geometra o Mathematico suele tomar çiertos
presupuestos o sacados de otras facultades, las quales presupone
aquella de que el trata o traidos de lo que natura comunmente
imprime en los animos de los hombres, y la mechanica tiene
parte en Mathematica en quanto al como se hazen los effectos, y
en sçiençia natural en quanto el de que se hazen seran estos
prinçipios mezclados de la una y la otra, los quales Aristotil
dexo de dezir por haverlo dicho en otras partes.
C Para que aya movimiento es neçessario peso o carga move-
dor, lugar aparejado en que puedamover.
C Que ay movimiento segun natura y fuera de natura.
C Que el movimiento que en el çirculo es fuera de natura es
en la linea segun natura y por el contrario.
C El movimiento circular y el recto son simples, los otros
son compuestos de recto y circular.
C Que no ay movimiento derechamente contrario al cir-
cular.
C Que se dize una cosa moverse en diversas maneras mas
quando se mueve a lugar se dize ser Uevada y el acto de moverse
Uevamiento; los otros se dizen movimientos, aunque por razon
de la lengua se usa comunmente deste vocablo movimiento.
C La cosa movida se dize en dos maneras o movida y que
mueve como el instrumente o movida sin mover como la carga.
C El primer movedor siempre viene de fuera en las machinas.
C El lugar donde se haze el movimiento a de ser basiante a
sostener lo que es movido, ora sea instrumento, ora sea carga.
C Ninguna cosa corporea mueve naturalmente sin moverse
quando mueve.
C Aquel se dize medio en cantidad que se juntan en el dos
estremos de cantidades yguales.
C Aquel se dize medio en peso que se juntan en el dos* pesos
Rexmt hispanique. 34
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370 DIEGO HURIADO DE MENDOÇA
yguales en peso, aunque sean desiguales en cantidad, y este medio
es centre.
C Que las cosas que se mueven en circule, y tienen tamano
van al çentro, y esto sirve para los tornos y las vides.
C Qpe las cosas que se mueven de si por linea recta y tienen
tamano van al çentro, y esto sirve para los contrapesos.
C Que el puncto, linea, superficie tienen realmente cuerpo
material sensible demas del tamano.
C Que moviendose toda una linea a una parte se puede raover
un punto en ella juntamente a otra parte o a la misma mas tarde
mas presto o en el mismo tiempo, lo mismo en la superficie o
cuerpo, porque las cosas mechanicas van sobre cuerpos movibles
reaies materiales.
C Puede en un caso descrivir primero un diametro de una
linea o dos que se junten en un mismo çentro, y moviendo
aquella linea sobre el çentro descrivira un circulo si con los
cabos solos sera çirculo, si con toda sera superficie çircular, esto
sirve para las ruedas que se mueven echadas y para los contra-
pesos y pie de cabra.
Puedese descrivir un çirculo sobre el çentro y despues tirar el
diametro^que sirve para las ruedas de toda suerte.
La machina o es para mover o para mover y sostener o para
sostener para mover como los tiros y pertrechos y artillerias.
Desto se pone exemplo en la honda en las cosas que son arrojadas
en alto, baxo, o por derecho.
Para mover y sostener como los contrapesos e ingenios estos
mueven o tirando a si o echando de si o apartando tirando : assi
son las cosas que se hazen por vides, tornillos, el exemplo en lo
que es traido en remolino por el agua, garruchas, cabestrantes,
traviessas de telares, ruedas de oUeros, las que mueven y sostie-
nen echando de si remos, antenas y arbol y vêla, ygualadores de
tierras, las que sosteniendo mueven y apartan son alçaprimas
como palanca, timon, en estos entran los que debilitan moviendo
como el gatillo de sacar dientes, el instrumente que antigua-
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MECHANICA DE ARISTOTILES 37I
mente se usava de partir nuezes, de los que solamente sostienen
son fundamentos de edifiçios, suelos de yngenios, se pone
exemple en las camas de cordeles, en los travessanos con que
llevan carga los ganapanes, en los lenos que se parten con las
rodillas y las manos, en las havas del mar que con el movimiento
se deshazen porque quanto menos fuertes menos sostîenen.
Esto es lo que pareçe que se puede presuponer para clareza de
esta obra, y lo que en ella nos quiso Aristotiles dar a entender
por baxos y tratables exemplos sin entrar en mayores pruevas y
Honduras de razones; y de la verdad de ello sera V*S* satisfecho
con las razones; y demostraçiones que ay. No sera menester
escusar la manera del estilo y vocablos que en nuestra lengua
pareçen estrafios, porque la materia no sufre otro ornamento sino
dezirse llanamente y la scientia es desusada, ansi que lo seran
tanbien los vocablos de los principios délia.
LA MECHANICA DE ARISTOTILES
Solemonos maravillar de las cosas que aconteçen segun natu-
raleza, de las quales la causa no se sabe y de las que fuera de
naturaleza que son por arte para el uso de los hombres fabricadas
porque en muchas cosas la naturaleza haze al contrario de lo que
a nosotros es util que ella siempre tiene una misma manera sin
composicion propria, mas aquello que es util de muchas maneras
se muda, Ansi que quando conviene obrar algo fuera de natura-
leza, por la difficultad se nos représenta duda y ay necessidad del
arte, por esto llamamos mechanica a la parte del arte que en
taies dudas socorre, y esta como dixo Antipho poeta que
Vençemos con el arte aquellas cosas
En que somos vençidos de natura.
Tal es aquello en que lo menos puede soiuzgar lo que es mas,
y lo que teniendo poca caida mueven gran peso, i de las pre-
guntas quasi quantas llamamos mechanicas son estas entre ias
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DIEGO HURTAÛO DE MENDOÇA
Lirales, ni del todo naturales ni muy apartadas
munes a las especubçiones mathematicas y natu-
^1 como es manifiesto, por las mathematicas, y el
naturales, en este genero de dudas se contienen
al pie de cabra o pabnca porque pareçe estrano
so movido de pequena fuerça y esto con mas peso
lo que sin palanca uno no puede mover, aquello
con mayor presteza la pesadumbre de la palanca
ismo peso de mas, el principio de la causa en todo
1 çirculo y con derecha razgn, porque no es nada
»e una cosa maravillosa de otra mas admirable,
la cosa es hazerse juntas entre si dos contraricdades
s compuesto de taies, porque en un instante se
: esta quedo y se mueve la natura de lo quai es
si, de donde a los que esio consideran menos son
as contrariedades que se oflFreçen en el.
I
te en la linea que rodea el çirculo, la quai en nin-
ne anchura, se muestran en cierta manera dos
e si que son lo concavo i lo corvo, estos diffieren
lo grande y lo chico, porque el medio entre lo
hico es lo ygual, y entre la concavo y corvo lo
jue trocados entre si es neçessario hazerse las lineas
yguales antes que qualquiera de los estremos o
) y la linea hazerse derecha quando de cor\'a en
oncava torna otra vez en corva o çircular. En esto
i estraneza quanto al çirculo, otra estraneza demas
e se mueve en contrarios movimientos el çirculo
/e juntamente hazia el lugar de adelante y hazia
e desta manera la linea que descrive el çirculo que
onde el primero comiença : en aquel mismo
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MECHANICA DE ARISTOTILES 373
comiença otra vez el fin délia que moviendose esta continamente
lo que era en ella postrero viene a ser otra vez primero, ansi que
pareçe claro haverse mudado de allî y por esto (como primero
se dixo) no es esirano ser el circulo de rodas estas maravillas el
prinçipio.
Lo que se haze pues en el peso se refiere al çirculo, y lo que
con la palanca al peso y ansi todo lo otro que por movimientos
de ingenios se haze a la palanca. Demas desto por el ser una la
linea que sale del centro, y ningun puncto que se de en ella ser
llevado con ygual presteza que el otro punto : antes siempre mas
presto aquel que mas lexos esta del çentro se offreçen en los
movimientos de los circulos muchas cosas de maravilla, de que
en las questiones que se han de tratar se hara manifiesto.
Y porque el çirculo se mueve juntamente en movimientos
contrarios que el uno de los cabos de la linea que passa por
medio a que llamamos diametro que es donde esta A se mueve
adelante, y el otro que es donde
esta B atras conçiertan algunos
como muchos circulos contra-
rios entre si se muevan junta-
mente por un movimiento,
como son los que ponen en lugares sagrados haziendo bolas de
cobre y de hierro porque si al çirculo en que esta AB fuere
iuntado otro çirculo en que este CD movido hazia delante el
diametro del çirculo AB moverse a hazia tras el de CD
moviendose iuntamente con el diametro del çirculo A luego
muevese al contrario el çirculo en que es C D al en que es A B
y tanbien el mismo C D movera al contrario de si al en que
fuere EF estando junto, por esta causa si fueren muchos haranlo
de la misma manera movido cl uno solamente, Ansi que consi-
derando ser esta naturaleza en el circulo los maestros fabrican
instrumentes i cubren el prinçipio para que este descubierto
solamente lo que maravilla del ingenio y la causa dello sécréta.
Lo primero pues se duda en las cosas que se oflFreçen en el
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
' que causa son tnas justos los grandes pesos que los
s, El prinçipio desto es porque en el çirculo la linea que
arga del çentro es traida con mas presteza que la menor
mas çerca, movidas entramas con una misma fuerça, En
leras se dize presto, si en menos tiempo passa ygual
iezimos ser presto, o si en ygual tiempo mayor espaçio,
nayor linea en ygual tiempo descrive mayor çirculo,
o que passa a fuera es mayor que lo que queda dentro,
es que la linea que descrive el çirculo es traida por dos
întos; pues quando lo que es traido por dos movimientos
alguna proporçion, neçessario es ser traido por linea
îsta hazerse diametro de la figura que hazen las lineas
en aquella proporçion.
L proporçion en que es Uevado lo que se moviere la que
B a AC y A sea Uevado a B y A B por debaxo sea
Uevada hasta G C. Traigase tanbien A
hasta D por donde fuere la linea AB
y AD sea traido por abaxo hasta E y
porque la proporçion del movimiento
le AB tiene con AC es neçessario que AD tenga con
misma proporçion. Luego sera el pequeno quadrado
te en proporçion al mayor y ansi un mismo diametro es
mos que sera AFG. Desta manera se podra demostrar
quiera que se hallare este movimiento, porque siempre
re diametro, Luego esta claro que lo que es Uevado sobre
) por dos movimientos sera en proporçion de lados,
>i en alguna otra no se mueve çerca del diametro; pues
nguna proporçion en ningun tiempo y por dos movi-
es Uevado, impossible sera el movimiento ser por derecho,
linea recta, puesta esta por diametro y henchidos en
s lados, neçessario es que lo que es Uevado lo sea en pro-
de lados y esto se mostro primero ansi que no hara linea
} que en ninguna proporçion en ningun tiempo fuere
mas si en alguna proporçion o tiempo fuere Uevado,
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MECHANICA DE ARISTOTILES
37S
conviene este tiempo ser movimiento por derecho por lo que
atras esta dicho. Luego sera circulât lo que es Uevado por dos
movimientos en ninguna proporcion en ningun tiempo, Que la
linea o diametro que descrive el çirculo sea llevada por dos
movimientos iuntamente esta claro por esto, y porque aquello
que no es Uevado por linea recta viene al
perpendiculo de manera que se halla
otra vez perpendicular despues del çentro.
Sea el circulo ABCD y el cabo donde
es B sea Uevado a D algun tiempo
vendra a C pues si fuesse Uevado en la
proporcion que tienen BD con DC
serialo por el diametro donde es BC
mas aqui, porque en ninguna proporcion
es Uevado por la çircunferencia seralo
por BCD.
Si de dos cosas Uevadas con una
misma fuerça, una fuere rempuxada mas
y otra menos, razonable es ser movida /J^
mas despaçio la que fuere rempuxada
mas que la que lo fuere menos, lo que
pareçe aconteçer en la mayor y menor
linea que saliendo de un mismo çentro
descriven los çirculos que por ser mas çerca de lo que esta quedo
(que es el çentro), el cabo de la menor se mueve mas tarde que
el de la mayor como quien esta traido al contrario hazia el medio
que es ansi mismo el çentro, Pues a toda Hnea que descrive
çirculo aviene esto la que es llevada segun natura por la çircun-
ferencia y la que fuera de natura al traves y al çentro, mas la
menor es llevada por el movimiento fuera de natura mas porque
por el estar mas çerca del çentro que tira asi es mas soiuzgada
Que fuera de natura se mueva mas la menor que la mayor de
las que descrive el çirculo sera manifiesto por esto. Sea el çirculo
BCDE y otro en este meuor donde es NOMP sobre un
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
intro A y tirense diametros en el grande CDBE en
îo MO y NP y cumplase un quadrado que sea mas
^ luengo de la una parte
DKRC y porque AB
que descrive el circule
ha de tornar alli adonde
salio; claro esta que ha
de ser llevada hazia si
misma AB por el seme-
jante AM vendra asi
misma AM luego mas
tarde sera llevada AM
que no AB como dicho
es, por el hazerse mas
desviamiento y ser mas
retraida AM pues tirese
del puncto L una perpendicular a la linea AB que
tî el menor çirculo despues dende el mismo puncto
ma linea hasta el çirculo grande en frente de AB que
otra perpendicular en el mayor çirculo a AB que
otra dende el puncto F que sea FX las lineas ST
n yguales : luego BT sera menor que MQ. porque
rectas yguales tiradas sobre çirculos desiguales perpen-
mte al diametro cortan menor parte del en el mayor
porque ST es ygual a LQ. en quanto tiempo AL
ada por LM en tanto tiempo el cabo de BA sera
m movimiento mayor que es B S en el mayor çirculo,
el movimiento que es segun natura es ygual, y el que
natura menor, es a dezir menor es BT que MQ. mas
haverse proporcionalmente que como lo que es segun
a a lo que es segun natura : ansi lo que es fuera de
lo que es fuera de natura. luego passo mayor buelta
B pues de necessidad ha de haver passado en este
FB sera esto quando a entramos viniera lo que es
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MECHANICA DE ARISTOTILES 377
fuera de natura haverse con lo que es segun naiura proporcio-
nalmente si es mayor lo que es segun natura en el mayor y lo
que es fuera de natura tanbien lo sea y esto acontecera sola-
mente quando B sea llevado por BF en tanto tiempo como el
punto M por ML y en esto XF se haze çentro al punto B
porque va perpendicularmente dende F y fuera de natura a XB
pues de la manera que F X sea con XB ansi LQ. con MQ.
lo que es claro si se juntan por BM con FL ni mas si fuere o
mayor o menor que es FB aquella linea por donde es llevado
el punto B no se havra en entramos de una manera, ni propor-
cionalmente lo que es segun natura, con lo que es fuera de
natura. Luego por lo que esta dicho es claro por que causa de
una misma fiierça sera llevado mas presto el punto que mas apar-
tado esta del çentro y descrive el mayor çirculo.
Por esto los pesos mayores son mas justos que los menores,
lo que es claro por lo précédente, y porque el fiel que esta
quedo se haze çentro y la una y oira parte del peso la linea que
va fuera del çentro, luego es neçessario moverse por una misma
fuerça mas presto el cabo del peso quanto mas se apartare del
fiel y algo ser dudoso al sentido puesta en los pesos cortos la
carga, y puesta en los grandes manifiesto, porque nada estorva
moverse una cantidad menos que lo que puede ser claro a la
vista; mas en los grandes pesos la grandeza haze sensible la misma
carga y algunas cosas son en ambos claras aunque mucho mas en
los mayores, por el hazerse el tamaiio de la caida con una misma
carga muy mayor en los grandes : luego por esto los que venden
la purpura procuran pesar tranpeando sin poner el fiel en medio
y encaxando plomo al un braço del peso o haziendo caer adonde
quieren aquella parte del madero que fuere de hazia la raiz o el
nudo, si lo toviere por ser lo mas pesado del palo adonde cae la
raiz y el nudo ser raiz.
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378
DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
n
N
/
/"
/
k
V
E
^a
M
Porque si el fiel estoviere arriba quando la carga que esta
abaxo se quita, el peso toma a subir en alto; y si esta abaxo no
sube sino quedase ? Porque estando el fiel arriba, lo mas del peso
esta fuera del perpendiculo o raya que va derecha de alto abaxo
mas el fiel es esta raya o perpendiculo,
luego es necessario venir hazia baxo lô
mas hasta que la raya que parte el peso
en dos partes yguales tome al mismo
lugar perpendicularmente.
Sea el peso derecho donde esta BC el
fiel AD alargando abaxo este sera el
perpendiculo o linea derecha que parte
el peso ADM pues si sobre B se pone algo que cargue B sera
adonde es E y C adonde es H de donde
la linea que primero partia el peso que
era DM que abaxa va del mismo per-
pendiculo cargando el peso sera DG. y
por esto la parte del peso donde es EH
que esta fuera de la linea perpendicular
AM sera mayor que la mitad donde es
PQ pues si se quitare la carga de E neces-
sario es H venir abaxo por ser E menor, luego teniendo arriba
el fiel la balança torna a subir por esto, mas si estoviere abaxo
hara al contrario, porque la parte que esta abaxo viene a ser
mas que la mitad, aquello que parte el perpendiculo o raya que
va de alto abaxo luego no torna a arriba, porque lo que esta alto
es lo mas liviano, Sea el pesso derecho donde es NG y el
perpendiculo o raya que lo parte por medio KLM assi que
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MECHANICA DE ARISTOTILPS
379
NG se divide en dos partes, pues la carga puesta en N sera
N adonde O y G donde R y KL donde
LP. Ansi que sera mayor KO que MR
lo que tiene mas PKL y por esto quitado
el peso es neçessario quedarse porque se
pone ençima donde esta F como carga la
demasia que tiene KO que es la mitad
deMG.
m
Porque pequena fuerza mueve con la palanca o pie de cabra
grandes pesos, como ya es dicho en el prinçipio, anadiendose
demas el peso de la misma palanca^ pues es mas facil de mover
la menor carga y la carga es menor sin la palanca? Porque la
palanca es la causa que esta como peso y tiene debaxo el fiel
que la parte por désignai pues el sosten sirve de fiel y ambos fiel
i sosten sirven por centro ansi que porque la mayor linea de
las que salen del çentro es movida mas presto de una misma
fuerça y concurren en la palanca très cosas sosten, fiel, y çentro
y dos pesos lo que es movido y lo que mueve como se a el peso
movido con el que mueve, assi al respecto por el contrario se ha
una longeza con otra, mas siempre el movedor movera luego
facilmente quanto mas se apar-
tare del sosten por la causa
dicha que la linea quanto mas
apartada del çentro mayor cir-
culo descrivira y por esto mas
espaçio passara con una misma
fuerça el' movedor que mas
apartado fuere del sosten. Sea
la palanca donde AB, el peso
donde C, el movedor donde D, el sosten donde E, muevase el
movedor a F y lo que es movido, que es el peso, a G,
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
IV
|ue bogan en medio mueven mas el navioPPorque
lalanca y el escaimo se haze sosten que esta firme
*1 mar a quien el remo echa adelante y lo que
ica es el remero, mas siempre el movedor movera
to mas se apartare del sosten : hazese pues desta
la linea que sale del çentro que el escaimo es
D y la mayor parte del remo esta en medio de la
es por alli mas ancha.Luego es claroque mas parte
a en el uno y otro cabo de la nave de entramos
), mas la nave se mueve, porque tocando en la
d cabo del remo que esta dentro va hazia delante
îstar atada al remo ha de seguir el cabo del remo;
tnas mar apartare la pala del remo mas adelante
|ue vaya la nave, pues mas mar apartara quanto
;1 remo fuere del escaimo adentro de manera que
e en medio mueven mucho mas porque mucha
remo esta del escaimo adentro en medio de la
do el tiempo pequeno y al cabo de la nave tiene
5 es mover el tamano tan grande de un navio con
i solo hombre, y esta quietamente puesta, y poco
le el timon es la palanca, y el peso el mar y el
lonero ; pero el timon no toma al mar con lo ancho
) porque no mueve hazia delante el navio sino
ar ya movido guialo al traves y porque el mar
al navio cargando al contrario, mas en el sosten
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MECHANICA DE ARISTOTILES
381
que es el ojo donde el timon se pone, vuelve al contrario del
mar, el niar adentro, i el afuera, luego la nave los signe como
atada a el, Ansi que el remo empuxa el mar que es la carga
por el ancho, y siendo resistido délia
Ueva la nave adelante por derecho, mas dV~
el timon como cae al traves haze al
traves su movimiento a una parte o a
otra, ponese en el cabo y no en el
medio, porquees mas façil al que mueve
niover la cosa movida por el cabo,
siendo la primera parte en qualquier
cosa prestissimo movida y por esto como
en las cosas que son arrojadas el movi-
miento falta en el fin, ansi el movimiento de las que son enteras
y continuas es mucho mas debil en la ultima parte délias, mas
lo que es mas debil es mas façil de desviar. Luego por esta
causa el timon esta en la popa que es la ultima parte del navio,
demas desto haziendose en ella qualquier pequeno movimiento
se haze al otro cabo mucho mayor espaçio de entrevallo, porque
el angulo ygual siempre mira hazia mayor linea y tanto mas
quanto fueren mayores las lineas que lo contienen. De aqui es
manifiesto por que causa el navio passa mas adelante que la pala
del remo, porque una misma grandeza o cantidad movida de
una misma fuerça va mas en el ayre que en el agua. Sea el remo
^g AB,y Cel escalmo,y A séa el prin-
cipio del remo que esta en el navio,
y B la pala que va en el mar, pues
si A se passare donde esta D, no
sera B donde esta E, porque BE es
ygual con AD y séria ygual lo que
se passasse; mas era menor : sera
luego donde esta F assi que en el
^ punto G se cruzaran las lineas y no
en el punto C como en lugar que esta algo mas baxo y mas
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382 DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
çerca de la pala del remo, pues BF es meaer que AD. Luego
tanbien sera menor GF que DG, porque los triangulos son
de una proporcion semeiante mas no
se moviendo sera el medio donde es
_^ ^ C porque el cabo B que entra en el
t^T^Z^^^^^^ ^g^^ va contrario del cabo A que
tl^^^P esta en el navio, mas A se muda
^ donde es D, luego el navîo tanbien
se mudara ypassara aaquellugar donde estoviere el prinçipiodel
remo. Lo mismo haze el timon sino que (como atras esta dicho)
no ayuda nada al navio a moverse para delante sino rempuxa
solamente al traves, la popa o a una parte o a otra y desta
manera la proa se revuelve al contrario, ansi que donde el timon
iuere puesto, alli conviene entenderse como un medio de la cosa
movida al modo que el escalmo en el remo, mas el medio da
lugar de la manera que el timon se buelve, porque si va hazia
dentro la popa passa alli, y la proa vuelve al contrario y por ser
en el navio la proa todo el se rebuelve con ella.
VI
Porque quanto mas altas van las entenas, tanto mas corre el
navio con una misma vêla y un mismo viento ? Porque el arbol
se haze palanca, y el sosten es la palomera o lugar donde el arbol
se pone, y el peso que ha de ser movido es el navio, y el movedor
el viento que hinche la vêla; pues si una misma fuerça movera
mas ligeramente el peso quanto mas lexos estoviere el sosten del
cabo de la palanca, y las entenas tiradas en mas alto hazen mas
lexos la vêla del lugar donde el arbol se pone que es el sosten,
luego, etc.
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MECHANICA DE ARISTOTILES 383
vn
Porque qiiando quieren correr derecho, si no es el vîento
largo entran la parte de la vêla que va hazia el timonero, y
largan la que esta a la proa yendo a popa ? Porque el timon
tuerçe, i aunque no pueda hazerlo siendo el viento mucho,
siendo poco recogenlo, pues el viento de suyo Ueva adelante i el
timon torciendo el navio i moviendo el mar como palanca tira
el viento a popa y hazelo largo, juntamente con esto los mari-
neros contrastan al viento, porque se cargan a la parte contraria
del.
vm
Porque de las figuras la que es globosa y redonda se mueve
mejor ? En très maneras aconteçe moverse el circulo : o sobre la
rueda moviendo juntamente el çentro, como se rebuelven las
ruedas de los carros sobre las pinuelas, o sobre el çentro sola-
mente como se rebuelven las ruedas de las garruchas estando el
çentro quedo, o sobre la haz estando el çentro quedo, como se
rebuelve la rueda del oUero. Son pues estas figuras mas ligeras,
porque tocan la haz con poco, como el çirculo con un punto y
por el nunca tropeçar, porque el angulo se va siempre apartando
de la tierra. Demas desto si topa en alguna cosa de cuerpo tocala
tanbien en una minima parte de ella que si fuesse una figura qua-
drada de lineas rectas tocaria la haz en mucho con la derechura
délias, tanbien el movedor rempuxa hazia la parte donde carga
el peso, porque quando el diametro del çirculo que toca a lo
Uano estoviere por derecho de alto abaxo, y el çirculo tocare lo
llano solamente en un punto, ygualmente reparte el diametro
el peso a una y otra parte y mas quando se mueve carga un
instante mas hazia la parte donde se mueve, ansi que es mas
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384 DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
facilmente movida de aquello que la echava adelante, como cosa
que de si se inclinava adelante porque todo se mueve bien hazia
donde va inclinado como mal qn va al contrario de su caida o
inclinacion. Dizen tanbien algunos que la linea que rodea la rueda
que es la circunferencia esta siempre en movimiento como las
cosas que estan quedas lo estan por causa de la contrariedad que
mas haze a otras entre si como acaeçe a los mayores circules
con los menores, que los mayores por igual fuerça son movidos
y mueven mas ligeramente el peso por el tener el angulo del
mayor çirculo sobre el menor una cierta caida y fuerça de incli-
narlo y hauerse el maior circulo con el menor como el diametro
del maior con el diametro del menor. Mas los circulos en la
rueda son infinitos : luego si los menores son inclinados de los
maiores, teniendo el uno caida sobre el otro, facilmente lo podra
mover de la manera dicha. Otra manera de caida y inclinacion
dizen tanbien algunos que tiene demasdesta el circulo y las cosas
que en el circulo son movidas, que aunque ne toquen al suelo
el canto o buelta de la rueda sino
con la haz, liaz con haz, o como la
rueda de la garrucha sobre el fiel
aviendose de esta manera mas facil-
mente mueven el peso, no porque
con la menor parte de si se junten
y topen con la haz, sino por la
causa que primero fue dicha, que es
el çirculo ser compuesto de dos
movimientos : que el uno dellos siempre tiene caida o inclinacion
de si mismo, de manera que los que mueven quando lo hazen
çircularmente a la redonda como quiera que lo hagan mueven
este çirculo como cosa que siempre es llevada de si, porque
mueven la circunferencia que se trae assi mesma, ansi que lo uno
el movedor rempuxa y echa al çirculo en el movimiento que es
al traves y el çirculo mueve assi mismo segun el movimiento de
diametro.
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MECHANICA DE ARISTOTILES 385
IX
Porque las cosas traidas o levantadas por mayores circules se
mueven mas presto i facil, como en las garruchas mayores que
son mas abiles que las menores, y por el semejante las ruedas
que se mueven sin exe sobre fiel a que llaman scytalas ? Es
porque quanto mayor fuere la linea que sale del çentro en ygual
tiempo se movera mayor espaçio, luego puesta ygual carga hara
lo mismo, como los pesos que son mas justos los mayores que
los menores, por ser el fiel el çentro y lo que esta de la linea a
un cabo y a otro del fiel la linea que sale del çentro.
Porque se mueve mas facilmente el peso quando no tiene carga
que quando la tiene, y de la misma manera la rueda o otra cosa
semejante, como séria a dezir lo que es maior i mas pesado mas
pesadamente que lo que es menor y mas liviano? Porque lo que
es grave no solamente es trabajoso de moverse al contrario, mas
aun al traves, pues mover algo al contrario de donde va su incli-
naçion o cayda es difficultoso, y a la parte donde cae y se inclina
facil; pero quando va al traves ni se inclina ni cae. Pues si de dos
pesos el uno fuere de hierro y el otro de palo, mas presto se
movera por ygual peso el de palo, porque las cosas pesadas no se
levantan sin difficultad, en quanto lo que va muy alto no con-
çierta con lo pesado, mas la carga quanto mayor, tanto mas
difficilmente se levanta, luego el peso que es de hierro se movera
mas tarde que el de palo como mas pesado, porque la una de las
balanças que esta sin carga es levantada difficilmente y haze que
la otra baxe mas tarde, mas el de palo no es des ta manera. Lo
mismo tanbien aconteçe a las ruedas porque la que es de hierro
Rfviu HiipaMtqme. 2$
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
mismo peso es mas cargada hazia baxo y se mueve difE-
ite al traves, mas la de palo da mas lugar al que mueve,
) como no es tan pesada ansi no es cargada taoto hazia
XI
}ue las cargas son traidas mas &çilmente en las scytalas o
las redondas sin exe que en los carros, teniendo ellos
s ruedas y las scytalas pequeiias ? Porque las scytalas no
ningun tropieço y en los carros ay el exe en que se trom-
jue el peso los carga por ençima y por el traves, lo que se
1 scytalas muevese solamente en estas dos cosas en el
) o superficie que queda debaxo y con el peso que esta
ençima, porque el çirculo se rebuelve por entramos estos
y traido o revuelto es rempuxado.
xn
[ue lo que se tira es echado mas lexos con la honda que
mano; pues el que tira govierna mejor el peso con la
ijue colgandolo y demas desto mueve tirando dos pesos, el
londa y el de la piedra, o lo que es tirado con la mano
solamente lo que es tirado? Porque el que tira arroja lo
tirado despues de movido en la honda, pues lo arroja
dolo muchas vezes en çirculo, mas en la mano el prinçipio
ir es del estar quedo; y todas las cosas se mueven mejor
5 de movidas que estando quedas, o es por esto y porque
0 se haze çentro de la honda y la honda la linea que parte
itro; luego quanto fuere mayor la raya que parte del
se mueve mas rezio y presto, el tiro que se haze con la
respeto al de la honda sera mas corto.
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MECHANICA DE ARISTOTILES 387
xm
Porque en una misma argana se mueven mas façilmente con
igual o la misma fiierça las traveseras o manuelas que son
mayores que las menores, y tanbien los cabestrantes o cogedores
de las telas quando son mas delgados que quando son mas
gruessos? Porque el argana y cabestrante son el çentro, y los
tamaiios que se apartan fuera que son las travesseras o braços son
las lineas que salen del çentro; pues mas ligero y masse mueven
por una misma fuerça las lineas que descriven mayores çirculos
que las que menores, porque con una misma fuerça mas passa
el cabo que mas lexos esta del çentro, y por esto hazen a las
arganas brazôs o travessanos con que las rebuelven mas façil-
mente. Tanbien en los cabestrantes mas delgados viene a ser mas
lo que esta salido afuera del madero que son las manuelas y
estas se hazen la linea que sale del çentro.
XIV
Porque en dos lenos de un mismo tamano se quiebra mas
façilmente con la rodilla el uno si alguien lo tiene ygualmente
apartando las manos al uno y otro cabo del que juntando las
rodillas, y si lo juntan a la tierra y lo soiuzgan con el pie rom-
piendolo con la mano de mas lexos del pie que de mas çerca ?
Porque aqui es el çentro el pie y alli la rodilla, pues quanto mas
lexos estoviere del çentro lo que se mueve, mas façilmente se
mueve y lo que se rompe se mueve.
XV
Porque las que llaman havas de la mar en la marina son
redondas, haviendo sido antes conchas prolongadas ? Porque en
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
OS lo que mas se aparta del medio es Uevado mas
les si el medio es el çentro y lo de afuera la linea
siempre con ygual movimiento lo que es mayor
çircuio, lo que es mayor si passa en ygual tiempo
las presto, mas las cosas que son Uevadas mas
nas, luego son heridas mas, ansi que neçessaiia-
ebrar lo que mas se apartare del medio y lo que
le neçessidad tornara redondo. Pues las ha vas por
del mar y por el moverse ellas con el mar acon-
lovimiento continuo y rebolviendose topar en algo
î es neçessario los cabos délias venir a esto.
XVI
îto mas luengos fueron los maderos, tanto mas
y lévantados se doblan mas aunque de dosco dos
1 otro de cien codos sea gruesso, y porque la lon-
To viene a ser en el aiçar sosten, palanca y carga?
te del, por donde la mano levanta es como sosten
rga, ansi que quanto fuere mas, luengo lo que va
1, tanto es neçessario doblarse mas, pues forçado se
r los cabos de la palanca, luego si la palanca fuere
de doblar, por fuerça es neçessario doblarse mas,
en los maderos luengos, mas en los cortos el
halla mas çercano al sosten que esta firme por
XVII
a cuna, siendo pequena, se hienden grandes pesos
cuerpos y se haze tan fuerte impression? Porque
palancas contrarias entre si, cada una por si tiene
jue aprieta y hiende. Demas desto el movimiento
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MECHANICA DE ARISTOTILES
389
del abertura haze grande el peso o martîllo que hiere y mueve,
el quai porque mueve lo que esta movido toma por la mayor
parte mas fuerça con la misma pres-
teza, de manera que acompanan
grandes fuerças a la cuiia, puesto que
sea pequena^ y por estas causas el
movedor que es mayor de lo conve-
niente a su tamano se encubre. Sea la
cuna ABC y lo que ha de ser hen-
dido DEFG; la palanca es AB; el
peso B hazia baxo el sosten DG, la
palanca contraria a esta BC, pues
siendo herida AC sirvese de la
una y otra palanca y hiende donde
esB.
xvm
Porque si alguno puniendo dos garruchas en dos maderos jun-
tados entre si al contrario rodeare una cuerda a la rueda de las
garruchas que tenga el un cabo dado a uno de los maderos y el
otro atado con la garrucha, y tirare del prinçlpio de la cuerda,
traera gran peso, puesto que el sea de pequenas fuerças? Porque
un mismo peso si es movido con la palanca, aunque con poca
fuerça, mas façilmente se trae con la mano : la garrucha haze lo
mismo que la palanca, luego si una tira mas façilmente y con un
tiron trae mas rezio que con la mano, dos garruchas alçaran el
mismo peso con mas presteza que doblada, pues que tirara menos
peso la una quando la cuerda estoviere echada en la otra que si
tirasse sola por si, porque aquella haze tanbien menor el peso, y
por el semejante si la cuerda se echare a muchas con pocas que
se crezcan se haze gran différencia, ansi que tirando la primera
peso de quatro minas a quatrocientas libras, la postrera lo tirara
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
uiero dezir tendra menos que tirar; y enel ane
lente mueven grandes pesos, porque passan de
tra y délia a los cabestrantes y palancas, que es
hiziessen muchas garruchas.
XK
no pone un gran destral sobre un leno, y sobre
gran peso no partira el leno (lo quai pareçe
si alçando el destral hiriesse lo partiria, pues
e hiere mucho menos peso, y mucho mas lo
que carga? Porque todas las cosas son obradas
niento, pues lo que es pesado reçibe mas peso
^ue estando sosegado, mas lo que esta cargado
0 se mueve segun el movimiento de lo que es
movido muevese con este tal movimiento, y con
hiere o mueve, etc. Demas desto el destral se
do pequena la cuna parte grandes cosas por ser
puestas entre si al contrario.
XX
mana con que se pesa la came pesa gran carga
pesso siendo toda entera la mitad de un peso
anças, pues a la parte donde se pone la carga
1 >^ cuelga la balança sola y en lo demas
7p- — i esta solamente la Romana? Porque
' O aconteçe ser la romana peso y palanca
todo junto, peso en quanto cada fiel se
haze çentro de la romana, porque en la
una parte tiene la balança y en la otra
i la pesa que se pone en el peso como si uno
lança, y en el fin délia las pesas en filo, claro
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MHCHANICA DE ARISTOTILES 39 1
esta que puesta carga en la otra parte alçara esta en alto, mas
para que un peso se aya como muchos pesos se ponen en la
Romana muchos fieles desta manera, y el que de cada uno dellos
esta en torno debaxo de la pesa, es la mitad de la Romana que
mudando los fieles vienen a estar por ygual y ansi se mide
quanto peso alça de donde quando estoviere la Romana derecha,
por cada fiel se puede conoçer quanta carga tiene la balança,
como se ha dicho, Ansi que por comprehendello todo sera este
peso, el que tiene una balança donde se pesa la carga y otra en la
misma Romana donde estan las pesas y filo y por esto la romana
al otro cabo es pesa, luego siendo tal es muchos pesos, y tantos
quantos son los fieles, mas siempre el fiel y pesa que esta mas
çerca délia abaxa y haze pesar mas esta carga por el hazerze toda
la romana una palanca buelta arriba y cada fiel un sosten que
esta hazia rriba, y la carga lo que esta en la balança, pues quanto
mas lexos estoviere del sosten el tamano de la palanca, tantomas
façilmente ha de mover aquella parte y a esta haze contrapeso y
pesa la carga que se pone en la balança al otro cabo de las
pesas.
XXI
Porque los medicos o sacamuelas sacan mas façilmente los
dientes anadido el peso del gatillo o
instrumento de sacar dientes que con
sola la mano vazia? Por ventura por
deslizar el diente mas de la mano que
del gatillo ? Antes el hierro desliza mas
que la mano, y no abarca el diente en
torno, porque siendo blanda la carne
de los dedos abraçase y pégase mas,
o es porque el* gatillo si de dos
palancas puestas al contrario una de
otra que tienen un sosten que es la junta del fiel, ansi usan este
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
para el sacar por mover mas feiçilmente. Sea el un
lUo A, el otro B que saca el diente, lapalanca donde
Dtra palanca donde EDB, el sosten DGC donde es
û diente el peso, pues tomando juntamente con BF
îendo movido saca mas façilmente con la mano que
imento.
XXII
> nuezes se quiebran façilmente sin golpe con los
; que hazen para romperlas, pues se quita mucha
îrça con el movimiento, y demas desto mas ligera-
îras hiriendo con un instrumento duro y pesado que
blando y de madera ? Porque desta manera la nuez
)or dos palancas, mas el peso se parte mas façilmente
ca y este instrumento es compuesto de dos palancas
que tienen la junta donde A por sosten,
pues como siendo CD movidas en los cabos
apartaran EF : ansise juntaran mas façilmente
con pequena fuerça, luego lo que el pesso
haria con golpe hazen mejor las palancas
ED y FC que son mas puiantes que el,
porque abriendolas quedan como levantadas,
y apretando quiebran donde es R, y por esto
^ quanto mas çerca estoviere A mas presto
^ sera quebrada B, porquequanto masse aparta
îl sosten, tanto mas façilmente y mas movera con
fuerça. Sea pues A el sosten y la una palanca DAE
P : quanto mas çerca estara B del angulo A, tanto mas
de la junta A que es el sosten, luego es neçessario
s juntamente EF de una misma fuerça se alzen o
de donde porque el levantarse se haze en la parte
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MECHANICA DE ARISTOTILES
393
contraria, la nuez es forçado ser mas apretada y lo que es mas
apretado romperse mas presto.
XXUI
Porque siendo entramos los dos postreros puntos en el Rombo
llevados por dos movimientos, no passa cada uno dellos ygual
linea recta sino el uno la que es mucho mayor? Tanbien porque
el punto que es llevado con el lado passa menos que el mismo
lado, es a dezir al punto menor diametro y la linea mayor lado
siendo el punto es llevado por dos movimientos, y la linea por
uno. Sea llevado por el lado AB el punto
A hazia B, y B sea llevado hazia D con la
misma presteza, y sea tanbien llevado todo
el lado AB por el lado AC igual i equidi-
stantemente hasta CD con la misma presteza
que los puntos, es neçessario que el punto
A sea llevado por el diametro AD y el
punto B por el diametro BC y juntamente
hayan passado entramas lineas y tanbien
que el lado AB aya passado el lado AC
porque A punto passo la linea AE y la
linea AB passo AF; tirese FG equidistante de AB y hinchase
dende E, ansi que sera semejante lo Ueno al todo, luego yguales
son las lineas AF y AE y el punto A por AE en proporcion de
lados, AB sera passada por AF, luego eslo por el diametro K y
siempre es forçado que este punto sea llevado segun diametro, y
tambien que juntamente conio el lado AB passare el lado AC, el
punto A passe el diametro AD. De la misma manera se mostrara
que B punto es llevado por el diametro BC, porque la linea BE
es ygual a la linea BG : luego henchido dende B semejante sera lo
de dentro al todo, y B punto estara en el diametro por junta de
lados y en ygual tiempo passara el lado A B por el lado AC y B
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394 DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
panto por el diametro B C, ansi que juntamente y en un mismo
tiempo passa A punto mucbo mayor linea que AB, y juntamente
el lado AB es llevado con la misma presteza menor kdo que es
el diametro AD, y el lado que es llevado por un movimîento passa
mayor lado que passa el punto en el diametro BC, porque
quanto mas agudo el rombo se haze el diametro AD viene maior
y menor el diametro BC; y porque, como es dicho, séria estrano
lo que es llevado por dos movimientos serlo alguna vez mas tarde
que lo que por uno, y dados dos puntos de ygual presteza en
los angulos, passar el uno maior linea, la causa es que A y el
punto que es llevado dende el angulo obtuso o romo entramos
movimientos casi le son contrarios y el movimiento en que el
mismo se lleva, y el por donde es llevado en el lado, mas el
punto que es llevado dende el angulo agudo aconteçe ser llevado
a un mismo lugar, porque el movimiento que va con el lado
ayuda al que se haze por el diametro, y quanto hizieres este
angulo mas agudo i aquel mas boto, el movimiento del punto
del mas boto sera mas tardo y el de mas agudo mas presto, ansi
que estos movimientos son mas contrarios porque el angulo es
boto o obtuso y aquellos se hazen mas a una parte o son mas con-
formes por el estrecharse las lineas : luego A quasi por entramos
movimientos es Uevada a un mismo lugar, porque cada una se
junta con la otra y tanto mas quanto mas agudo fiiere el angulo;
pero B lo haze al contrario, que en quanto se mueve por si va
hazia D, mas el lado la lleva forçada hazia C porque, como se a
dicho, quanto mas boto fuere el angulo, mas contrarios se haran
los movimientos entre si, pues la linea se haze mas derecha, y si
del todo se hiziesse derecha, del todo serian contrarios, pero el
lado no siendo estorvado de ninguno es llevado por un solo y
simple movimiento; luego es razonable que passe mayor linea que
el diametro.
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MECHANICA DE ARISTOTILES
395
XXIV-XXV
Dudase porque quando dos circules son puestos en un mismo
çentro, el mayor çirculo se rebuelve en ygual linea con el menor,
y rebolviendose cada uno por si como sea el tamano del uno
con el del otro, ansi sean las lineas dellos entre si. Demas
desto siendo uno y el mismo el çentro de entramos, tamana se
haze alguna vez la linea en que entramos se rebuelven quamana
la en que el menor çirculo por si apartadamente se rebuelve y
algunas vczes como la en que el mayor, que el mayor de si ruede
mayor linea es manifiesto porque pareçe claro al sentido ser la
buelta de cada uno dé los çirculos al angulo que haze el proprio
diametro, mas el diametro del mayor es mayor, luego la misma
proporcion ternan entre si al sentido las lineas por donde fueren
rebueltos, que se rebuelvan por ygual linea quando fueren puestos
en un mismo çentro, es manifiesto, y hazese desta manera
alguna vez la linea del menor ygual a la linea en que se rebuelve
el çirculo mayor y alguna vez la
del menor igual a la en que el
menor. Sea el mayor çirculo
donde DFC, y el menor donde
EGB, y el çentro de entramos A,
y la linea en que el grande se
rebuelve por si la en que esta FL,
y la en que el pequeiio por si la
en que esta GK ygual con AF :
pues si moviere el menor, movera
el mesmo çentro suyo que es A, mas el grande esta travado del,
luego etc. Luego quando AB, estoviere derecha sobre GK, jun-
tamente estara derecha AC sobre FL, ansi que siempre se havran
passado yguales lineas. Pues si la quarta parte se rebuelve en
ygual linea, esta claro que todo el çirculo se rebolvera en ygual
D
^E >v
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396 DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
linea con todo el circule. De manera que quando la linea BG
llegare a K, la çircunferençia FC estara en FL y ansi quando todo
el çirculo fuere rebuelto. Desta misma manera, si yo moviere el
gran circulo estando travado a el el pequeno, y siendo un mismo
çentro, juntamente AC estara derecha y perpendicular con AB,
y esta caera sobre GM y aquella FI que son iguales. Ansi que
quando la una çircunferençia oviere passado una linea ygual a
GM y la otra una linea ygual a FI y se hizieren otra vez per-
pendiculares y cayeren derechas AF como al principio estava
derecha sobre LK y AC derecha o equidistante tambien como
estava al principio AFMI y esto no se haziendo detenençia del
mayor al menor, por algun tiempo en un mismo punto, ni sal-
tando el menor algun puncto, ni estorvando al mayor passar
algun punto sino que junto se muevan entramos continuamente
el uno i el otro a su manera siguiendo el grande al pequeno y
por el contrario, digo que es estrano el mayor passar ygual linea
con el menor, y el menor con el mayor. Demas desto siendo
uno el movimiento moviendo siempre el çentro, es de maravillar
que agora se rebuelva y vaya en grande aora en pequena linea
porque una misma cosa Uevada con una misma presteza es apa-
rejada a pasar ygual linea y con la misma presteza se puede mover
de entramas maneras. Para dar la causa de todo esto, devemos
presuponer un principio o fundamento y es que una misma y
ygual fuerça puede mover este tamano mas tarde, y aquel mas
presto, ansi que si oviesse algo que de si mismo no fiiesse apa-
rejado a mo verse y moviesse a esto consigo, mas tarde séria
movido esto que es aparejado de si a moverse, que si ello mismo
por si se moviesse, y si fuere aparejado a moverse no se
moviendo juntamente no se havra de la misma manera. Otro
fundamento y es que sera impossible moverse mas que quien lo
mueve, porque no se mueve por su movimiento sino por el de
quien le mueve, luego si el mayor çirculo fuere A y el menor
donde B, siel menor rempuxare al mayor no se rebolviendoel, es
claro que el mayor passara tanto de una linea recta quanto
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MECHANICA DE ARISTOTILES 397
fuere rempuxado, mas fue empuxado tanto quanto el menor se
movio, luego ygual espaçio de una linea recta passaron; Ansi que
es neçessario si el menor rebolviendose rempuxa al mayor rebol-
verse tanto entramos juntamente con el envion quanto el menor
se rebolviere, si el maior por su movimiento no se mueve nada,
porque de la manera y quanto movio el menor ansi es neçes-
sario moverse el que es movido del : mas el çirculo pequeno movio
assi mismo en torno quanto un pie (sea tanto lo que se oviere
movido), luego el grande se avra movido otroianto y de la misma
manera, si el grande njoviere al pequeno sera el pequeno movido
como el mayor, ansi que en el movimiento por si cada uno de
ellos se avra o tarde o presto segun su natura, mas si con una
misma presteza en quanta linea el mayor puede rebolverse de su
natura, en tanta se revolvera el menor. Luego juntamente se
rebuelven que fue lo que haze la duda, pero quando se travan
no hazen esto de una misma manera, digo quando el uno es
movido del otro no por el movimiento suyo proprio o por el que
es aparejado de su natura, porque no ay diflferençia o en rodear
o en travar o en juntar qualquiera dellos al otro que por la
misma forma quando aquel mueve y este es movido del quanto
se moviere el uno tanto se movera el otro. Ansi que quando un
çirculo puesto ençima o juntado moviere no siempre se rebol-
vera, mas quando se ponen en un mismo çentro es neçessario
el uno ser siempre rebuelto del otro, pero no por eso el uno se
movera en su movimiento proprio, antes como si ningun movi-
miento tuviesse y ya que lo tenga si no usa del sera lo mismo.
Ansi que quando el mayor moviere al pequeiîo travado asi, el
pequeno es movido en tanu linea como el, y quando el pequeno
tanbien el grande en tanta como el y apartados cada uno dellos
mueve assi mismo, mas fuera sera razon y cavilosamente dudaria
el que dixera que siendo en un mismo çentro y moviendose con
una misma presteza, acontezca a estos circulos passar désignai
linea, es verdad que entramos tienen un mismo çentro mas acci-
dentalmente y por acaeçimiento como al musico ser blanco,
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
te ser centre de cada uno de los circules no sirve
un mismo çentro, luego quando el pequeno fuere el
e, sera el çentro como çentro y prinçipio suyo y quando
como suyo. De manera que una misma cosa no
mplemente y por una via sino estara en el como con-
XXVI
hazen las camas en doblada proporcion de lados, un
ys pies o poco mas y otro de très, y porque no las
►n las cuerdas por diametro ? Por ventura hazenlos
deza tal para que sean de una medida con los cuerpos
si vendran a hazerse en doblada proporcion de lados.
a de quatro codos y la anchura de dos y estiranse no
métro sino por el contrario del, porque los braços o
10 se desmientan, y porque se abran menos que las
estan desmentidas ligerissimamente se abran de su
y asi trabajan mas quando son juntadas. Tanbien es
jue las cuerdas puedan sofrir el peso; pues menos tra-
esto el peso sobre ellas atravessadas que no en viaje;
demas desto gastaranse menos cuer-
das desta manera. Sea el lecho
AFGK y partase en dos partes el
lado FG por B : los agujeros seran
yguales en PB que en FA porque los
lados son yguales, que todo FG es
doblado a FA; estiendanse luego
figurado dende A hasta B, y de ay donde esta C, de
esta D, de alli donde esta H, de alli a donde esta E,
;mpre hasta que se da la buelta al otro angulo; y
n dos angulos los que tienen atados los prinçipios de
y las cuerdas con las bueltas son yguales la una a la
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MECHANICA DE ARISTOTILES
399
otra, AB y BC con CD y DH, y todas las otras son taies como
esta en esta demonstraçion,mas AB y FH son yguales y equidî-
stantes porque los lados de la haz o superficie BG y MK son
yguales y equidistantes : luego con yguales y equidistantes agu-
jeros esiaran divididos, mas el lado BG es ygual al lado MA
porque el angulo G es ygual al angulo B por estar el uno de
dentro y el otro de fuera en lineas equidistantes, y B es la mitad
de un recto porque BF es ygual a FA, y el angulo F recto, y el
angulo B es ygual al angulo donde esta G; el angulo G es recto
y porque el quadrado mas luengo de una parte tiene un lado otro
tanto mayor que el otro, y la buelta esta en el medio, luego sera
AD ygual a EG y esta ygual a MH; y de la misma manera se
demostrara en las otras que son yguales ellas con las bueltas las
dosa las dos, de donde sera manifiesto que en el lecho entraran
quatro cuerdas taies como AB y quanto es el numéro de los
agujeros que ay en el lado FG la mitad avra dende B hasta F
que es la mitad del lado, ansi que tal sera la grandeza de las
cuerdas que estovieren en la mitad del lecho como fuere AB y
tantos agujeros en BF en numéro como BG; y no ay différencia
en dezir esto a dezir como en AF y FB entramas juntas : mas si
las cuerdas se estendiessen por el b C
diametro como esta en el lecho
ABCD, las meitades no seran
tantas quantas fueren en entrâ-
mes lados FGFA mayores AF y
FB siendo dos que AB sola ; luego
la cuerda sera tanto mayor ^
quanto los dos lados fueren mayores que el diametro.
xxvn
Porque los lenos luengos son mas difficiles de traer sobre el
hombro por el cabo que por el medio siendo la carga ygual ?
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400
DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
Porque doblandose el madero el cabo estorva al Uevar desviando
el llevamîento con el doblarse y tanbien puesto que ni se doble
ni sea de mucha longueza, es mas difRçil de llevar por el cabo,
porque mas façilmente se levanta por medio que por el cabo, y
por esto es mas façil de llevar, la causa que alçado por medio
siempre los cabos se sostienen y ayudan entre si. Ansi que la
una parte levanta la otra porque el medio por donde tiene el que
levanta o Ueva se haze como çentro, ansi que cada uno de los
cabos ayuda y levanta al otro cabo hazia rriba cayendo hazia
baxo, mas lo que es alçado o Uevado por el cabo no haze esto,
antes todo el peso va sobre un
medio por donde es levantado
o Uevado. Sea el medio donde
es A yendo B hazia baxo C
sera levantada hazia rriba y
yendo C hazia baxo B sera
levantada hazia rriba; mas estos dos cabos alçados juntamente
hazen esto que se sostienen altos el uno al otro, luego,etc.
XXVIII
Porque si un mismo peso toviere demasiada longueza,se Ueva
sobre el hombro mas difBçil mente que el menor o mas corto,
puesto que alguno los lleve por medio ? Poco ha que dixe no ser
la causa el doblegarse, mas aqui es agora el doblarse la causa
porque quanto fuere mas luengo, mas se doblan los cabos, ansi al
que lo llevare el Uevarlo sera mas diffiçil : la causa del doblarse
mas es que siendo un mismo movimiento quanto el madero
fuere mas luengo, mas espaçio se
mudaran los cabos del. Sea el ombro
el çentro donde es A y este quedo
el, y çean AB y AC las lineas que
parten del çentro, quanto mayor fuere lo que parte del çentro
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MECHANICA DE ARISTOTILES 4OI
que son AB y AC mayor espaçio y tamano se muda y esto se
demostro primero.
XXK
Porque en los pozos hazen las ciguenas o instrumentos de sacar
agua desta manera que ponen un peso de plomo en el madero
puesto que el mismo vaso y estando vazio y lleno sea tan bien
peso ? Porque partida la obra en dos tiempos (que es
neçessario çumir abaxo y sacar en alto) la misma
vendra a baxar façilmente el vaso vazio y sacarlo difR-
çilmente lleno, Ansi que es conveniente ser el abaxar
un poco mas pesado para alivianar mucho la carga al
que alça, y esto haze el plomo o piedra puesta debaxo
al cabo del instrumento, pues al que abaxa se haze
mayor el peso que si se deviesse abaxar solamente el
vaso (sin la piedra o plomo) vazio, mas quando fuere lleno, el
plomo o aquello que fuere puesto por peso, levanta en alto ansi
que entramas cosas son mas faciles desta manera que de aquella.
XXX
Porque quando dos hombres llevan una carga por ygual sobre
un madero o otra cosa semejante, si el peso no fuere en medio
no seran cargados de una misma manera, antes mas quanto el que
de los que lo llevan estoviere mas çerca ? Porque lo menos del
madero se haze palanca a los que lo tienen ansi, y la carga sosten,
y el que de los que la llevan esta mas çerca délia se haze la carga
que es movida y el otro de los que la llevan el movedor que
quanto mas se apartare del peso tanto mas façilmente movera y
cargara mas al otro hazia baxo como resistiendole y contrariando
la carga que esta puesta ençima del madero y hecha sosten, pero
Revue hispanique, 2^
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402 DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
puesto el peso en medio nada haze, ni mueve mas al uno que al
otro,antes de una manera les esta el peso a entrâmes.
XXXI
Porque los que se levantan ponen la pierna por angulo agudo
con el muslo y el muslo con el pecho, y sino no se podrian
levantar? Por ventura, porque aquello que es ygual es causa de
reposo en toda parte, mas el angulo recto es ygual ansi que el
que estoviere sentado se ha con la circunferençia de la tierra a
angulos semejantes rectos y por esto estara en sosiego y cessa-
miento no se ha a angulos rectos porque este derecho y caiga
perpendicularmente sobre la haz haziendo un angulo recto de un
cabo y otro de otro, sino porque esta en lineas igualmente dis-
tantes y se puede echar una linea de la cabeça recta que hara dos
angulos rectos de un cabo y otro, y otra por la rodilla y los
pies que hara otros dos con la haz de la tierra, y otra por los
muslos a las rodillas, y ansi atravessadas quantas quisieremos,
ansi que hara asiento y detenimiento y se avra por semejantes
angulos con la circunferençia ; mas el que esta en pie es necessario
estar perpendicular y derecho a la tierra, lucgo si ha de estar por
derecho, y esto es tener la cabeça en derecho de los pies, hase de
hazer con el ponerseenpie; mas quando estaassentado,
tiene la cabeça y los pies por lineas ygualmente apar-
tadas entre si y no por una sola linea recta, luego, etc.
Sea la cabeça A, el pecho AB, el muslo BC, la pierna
CD ; mas cl pecho que es AB haze un angulo recto con
el muslo y el muslo con la pierna, ansi que el que
desta manera se hallare es impossible levantarse, luego
es necessario inclinar las piernas y tener los pies debaxo
de la cabeça : esto sera quando CD se hiziere adonde esta CF, y
juntamente el que esta sentado aconteçiere levantarse y tener los
pies y la cabeça por esta derechura, mas la linea CF haze un
angulo agudo con la linea BC, etc.
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MECHANICA DE ARISTOTILFS 403
xxxn
Porque se mueve mas feçilmente lo que ya esta movido que lo
que esta quedo, como los carros que mas façilmente se hazen
correr despues de movidos que quandocomiençan? Porque es muy
diffiçil mover un peso que es movido al contrario, pues quita algo
de la fuerça del que mueve por mucho que sea ligero, que la
fuerça de yr adelante de aquello que es resistido es neçessario ser
mas tardia y grave. Despues si cessare tanbien résiste lo que
cessa, mas lo que es movido haze de si lo mismo que el que
mueve porque mueve o rempuxa hazia un mismo lugar, como si
alguno acreçentasse la fuerça y presteza del que mueve, pues lo
que havia de passar y sufrir del movedor, aquello mismo haze de
si movido en el yr por el camino, luego, etc.
xxxm
Porque lo que es arrojado en alto çesa del movimiento? Por
Ventura quando cessa la fuerça, o por el resistir y desviar, o por
la caida quando la cosa fuere mas fuerte que la fuerça que la
arroja, o es estrano dexados los prinçipios dudar en esto.
XXXIV
Porque no siguiendo ni rempuxando el que arroja, es llevada
la cosa no por su proprio movimiento? Porque claramente el pri-
mero hizo esto tal por rempuxar lo uno, y esto lo otro, mas
cessa quando no puede mas hazer aquel primer enviamiento o
fuerça de echar adelante, para que lo que es llevado rempuxe, y
quando el peso de lo que es llevado cae mas que la fuerça del que
rempuxa hazia delante, entonces, etc.
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DIEGO HURTADO DE MENDOÇA
XXXV
rque en las cosas demasiado de chicas ni las demasiado de
les van lexos siendo arrojadas, mas es menester que tengan
cierta medida y respecte al que las arroja? Por ventura
le es de neçessidad lo que es arrojado contrastât y contra-
a la parte donde fuere echado, mas lo que por su grandeza
î vençe ni da lugar, o por su livianeza no résiste no haze
tu o fuerça de arrojar ni de rempuxar, luego lo que excède
lo a la fuerça que rempuxa no se dexa vençer, y lo que es
10 mas liviano no résiste ; o por ventura porque tanto es
lo lo que es Uevado quanto ayre moviere hazia baxo, mas
le no es movido no mueve nada, pues si aconteçe tener
[uiera destas cosas o demasiada grandeza o demasiada peque-
sera como cosa immovible, porque ni esto mueve nada ni
llo es movido nada.
XXXVI
irque todas las cosas traidas en el remolino que se haze en
ua son llevadas al medio en el acabar? Por ventura porque
llo que es traido tiene tamano, y por esto los cabos dello se
m en dos çirculos, en uno pequenoy otro grande, demanera
û mayor çirculo por el ser traido ligeramente desvia y echa
berça el cabo hazia el menor çirculo; mas porque lo que es
D tiene anchura, el menor torna a hazer esto mismo y rem-
a otro menor que el hazia dentro hasta que viene al medio,
içes por el haverse en todos los çirculos de una misma
îra lo que es traido con el medio, y el çentro de cada çirculo
Imente distar o estar apartado de la çircunferençia, o porque
do el movimiento del remolino del agua no vençe por la
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MECHANICA DE ARISTOTILES 405
grandeza de la cosa, antes ella excède con el peso a la presteza del
remolino, neçessario es esta cosa ser dexada en el circule que
haze el remolino y moverse mas pesadamente; mas el çirculo
menor es traido mas pesadamente porque siendo entrâmes en un
mismo medio,el mayor se rebuelve con el menor de una manera
en ygual tiempo, y por esto es neçessario ir siempre quedandose
en el menor çirculo hasta que venga al medio;y quanto mas
vençiere el movimiento]que es dexado, mas presto hara esto, pues
conviene vençer con la presteza del peso, el un çirculo luego y
el otro tras el; ansi que siempre se dexara en el çirculo de mas
adentro toda cosa que fuere traida porque es neçessario que lo que
no es sojuzgado se mueva a si mismo o adentro o afliera : luego
es impossible lo que no es sojuzgado ser traido en un mismo
çirculo en que esta, y mucho menos en el de fuera,pues que es
mas ligero el movimiento : luego quedara que lo que no puede
ser sojuzgado se passe siempre mas adentro, mas toda cosa se
esfuerça a no ser soiuzgada, pues que el venir al medio es el fin
de no moverse, y solo el çentro esta quedo; neçessario es luego
recogerse todas las cosas a este.
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COMPTES RENDUS
El P. Arolas. Su vida y sus versos. Estudio critico por José R. Lomba y Pedraja.
Madrid : Est. ttp. « Suctsores de Rivadeneyra », 1898, in-8, 247 pp.
« Todo el mundo conoce de ofdas al P. Arolas ; muchos han lefdo algûn
verso suyo ; pocos han visto todas sus obras, y es muy raro el que se ha
detenido i formar sobre él un juicio reposado é imparcial. Para algunos no fué
sino un fraile libertino ; para olros fué una vfctima de la inicmperancia reli-
giosa de sus parientes, que, nino todavfa, le encerraron en un claustro contra
toda su inclinaciôn ; para otros (y son los mis) es una incôgnita : sabcn apenas
que fué escolapio, que fué poeta y que habitô las radrgenes del Turia. » C'est
par ces réflexions fort justes que commence Tétude de M. Lomba.
Arolas a été jusqu'ici peu étudié : c'est à peine si l'on peut citer quatre
notices dues, les deux premières à deux de ses amis, Rafaël de Carvajal (1850)
et Antonio Ribot y Fontseré (1857), et les deux autres à deux escoîaphs, le
P. Carlos Lasalde et le P. Hermenegildo Torres. Le livre de M. L. n'ajoute
pas grand'chose à ce que nous connaissions déjà de la biographie du poète ;
les éléments d'information étaient, paraît-il, fort rares, et l'on regrette d'autant
plus qu'ils n'aient pas été mis plus sérieusement à contribution. Un grand ami
de l'auteur, le P. Juan Bautisia Marqués vit encore à Alcira : «Nos han dicho
que estd ciego y que y a no escribe : esta ha sido la causa de que no le hayamos
importunado desde Madrid à fin de que nos informara de lo que muchos
amantes de las letras tendrfan gusto en saber. » Un biographe antérieur, le
P. Hermenegildo Torres, ne répondit pas à la lettre que M. L. lui adressa :
« Es de suponer, por oira parte, que todo lo nuevo que él supiera acerca de
este asunto lo incluirfa en su citado artkulo. » Comme enquête auprès de ceux
qui connurent le poète, c'est bien sommaire. Ce que nous en savons se borne,
en somme, à peu de chose. Juan Arolas naquit à Barcelone en juin 1805, de
commerçants aisés. En 18 14, il devient élève des EscuelasPfas à Valence et se
sent attiré vers le cloître par une inclination impétueuse — une vocation, si
l'on préfère — à laquelle sa famille essaya tout d'abord de s'opposer. En 1819,
il devient novice à Peralta de la Sal et c'est pendant ce noviciat que, selon
Rafaël de Carvajal, il aurait composé les Cartas amalorias. Le 23 août 182 1, à
seize ans, il prononce ses vœux, va à Saragosse étudier la philosophie, puis à
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COMPTES RENDUS 407
Valence la théologie. De 182$ à 1842, il enseigne le latin au Colegio Andre-
siano : c*est Tépoque de sa grande production et de sa célébrité ; sur le milieu
littéraire dans lequel il vécut alors, M. L. donne d'intéressants et de pitto-
resques détails : il fait revivre les cénacles de Valence, qui était, avec Madrid
et Barcelone, un des grands foyers du romantisme espagnol. Arolas fut roman-
tique à outrance et — comme d'ailleurs nombre de ses compatriotes — d'une
déplorable fécondité. // versifiait, versifiait, versifiait sans souci de la forme,
souvent aussi, hélas, sans souci de la pensée. « Tanto componfa, que hacer
versos vino i ser para él una labor automdtica. Las frases hechas, los conso-
nantes repetidos, los ripios, la inùtil palabrerfa, prodigdbalos en aquellas corn-
posiciones escritas al volar de la pluma, para llenar huecos en los diarios, para
satisfacer pedidos, para ganar, en fin, dinero. Los mis mfseros plagios se
honraron con su nombre en las publicaciones de la prensa local...» L'anecdote
suivante montre in la fois sa facilité à rimer et le bas prix auquel il taxait ses
vers. Un de ses collègues, nommé Fuster, que son oncle, curé de Vilanesa,
avait chargé de lui procurer quelques pieuses poésies pour une solennité reli-
gieuse, va trouver le poète et lui dit : « Aquf traigo cinco durosqueme hadado
mi tfo para pagarle sus versos. — i Cuintosquieres? le preguntô el poeta ; pide,
porque los he de hacer en un momento. » En efecto, sacô del bolsillo
muchos pliegos de papel de barba, que siempre llevaba consigo, y se puso à
escribir aprisa. En unos pocos minutos quedaron llenos très pliegos, y todos
eran versos relatives i la fiesta y à la procesiôn de Vilanesa. Fuster estaba
atônito. Le pareciô bastante lo escrito y le indicé que cesara ; mas Arolas, i
quien poco costaba componer otro tanto, le puso en un dilema : « O faltan dos
pliegos — le dijo, — 6 sobran dos duros. »
Assailli par les directeurs de journaux, très goûté par les Valenciens, Arolas
en vint assez rapidement à négliger la pédagogie, et à prendre en aversion
l'habit qu'il portait. Il plaisantait les vœux de chasteté des religieuses, traiuit
de funestes les solitudes du cloître, aimait à chanter le conflit de l'amour pro-
fane et de la conscience religieuse, en se gardant bien de se ranger du côté de
cette dernière. C'est à cette époque qu'il écrivit La Silfida del Acueducto, qgi
fut publiée en 1837. Pourtant la fatigue cérébrale ne tarda pas à se manifester;
il lui devint de plus en plus difficile de composer des vers : à la prodigieuse
facilité de jadis avait succédé l'impuissance presque absolue d'écrire. En 1844,
la folie s'empara de lui : il n'eut que de très rares moments de lucidité et
mourut le 23 novembre 1849. Il n'avait que quarante-quatre ans.
La seconde partie du livre est consacrée à l'étude critique des œuvres du
poète : elle est divisée en cinq chapitres : poesfa narrativa — Ifrica religiosa —
iïrica amorosa — las Orientales — poesfa festiva. Cette seconde partie est, à
notre avis, bien supérieure â la première. Si nous ne pouvons l'analyser ici en
détail, nous résumerons du moins, dans ses traits essentiels, la conclusion <ie
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COMPTES RENDUS
retnent qui sera unanimement ratifié. Arolas ne saurait être
s poètes de ce siècle ; Espronceda, le duc de Rivas, Zorrilla
supérieurs : il n'a ni leur variété, ni leur complexité, ni leur
m poète romantique de second ordre, d'une originalité qui
évation, ni par la vigueur; il est essentiellement et avant
fT descriptivo, colorista brillante y apasionado cantor de la
R. Foulché-Delbosc.
Sffori. Iriarte y su época. Obrs premiada en pùblico certamen por la
nola é impresa a sus expensas, Madrid : Est. tip. « Sucesores de
. in-8, vm-588 pp., portrait.
elo y Mori est un des érudits espagnols les plus passionnés
istoire littéraire de son pays : la liste, déjà longue, de ses
'e son activité, son zèle, une puissance de travail peu com-
ble suite dans les idées. Depuis 1886, il a successivement
! Villamediatn, étude biographique et critique accompagnée
>; Tir 50 de Molina (1893); Vida y obras de D. Enriquede
s Estudios soire la historia del arte escéttico eu Espaha^ dont
paru, consacrés Tun (1896) à Maria Lad venant, l'autre
Rosario Fernàndez, la célèbre Tirana^ tous deux intéres-
it documentés, où Ton regrettera peut-être que Tintimité des
ssée dans une ombre un peu trop discrète. Tout récemment
; un énorme volume sur Iriarie y su época^ couronné par
oie et imprimé aux frais de cette compagnie, et il y a
à peine, deux nouvelles études sont venues s'ajouter aux
ipuesio libro de Las querellas del rey don Aljonso el Sabio et
eatro espanol de su tienipo. Nous n'avons pas à parler des
tion qui témoigneront — avec quelle abondance ! — que
îs précités est aussi un chercheur adroit, un fureteur émérite
nous présente l'histoire littéraire espagnole de la seconde
ècle, de ce siècle où l'on a tant écrit et que chaque année
onnaître plus exactement soit par la publication de textes
rédaction d'études critiques ou biographiques. L'excellente
^a poesia casteUana en el siglo XVII I de D. Leopoldo Augusto
dès maintenant être notablement augmentée. Le titre de
Dtarelo indique qu'il ne s'est pas borné à une simple biogra-
des Fabulas lilerarias : il a étendu ses investigations à la
emporains du personnage principal devenu ainsi, en quelque
:entrale, un pivot autour duquel évolue le monde littéraire
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COMPTES RENDUS 409
d*alors. Peut-être aurait-il été plus conforme à la réalité des faits d*adopter un
groupement quelque peu différent : les incursions de l'auteur sur des terrains
contigus au sien propre lui ont fait faire d*heureuses trouvailles', et Ton
regrette qu'élargissant son cadre il n'ait pas entrepris une étude d'ensemble
sur le monde littéraire du xviiic siècle. C'est là un travail que nous souhaite-
rions vivement voir mener à bien par l'auteur de Iriarte y su época : les quali-
tés dont ce livre fait preuve, l'intérêt qui se dégage de la lecture de chaque
chapitre, la masse énorme de faits qu'il contient (l'index alphabétique placé à
la fin du volume contient plus de quatre cents noms) montrent clairement que
nul n'est plus qualifié pour devenir l'historien des lettres castillanes au siècle
illustré par les Iriarte, Cadalso, Samaniego, Moratin, Meléndez, Fomer,
Ramon de la Cruzet tant d'autres écrivains.
Le livre de M. C. est congrument pour\'u de notes et de références. Il aurait
eu le droit d'être cru sur parole, ses ouvrages antérieurs nous étant un sûr
garant de ses procédés de travail et de sa probité littéraire : il ne l'a pas voulu
et a sagement préféré tantôt appuyer et soutenir son texte, tantôt l'alléger par
des renvois au bas des pages et par de nombreux appendices qui occupent à
eux seuls près du tiers du volume. Ces appendices contiennent des documents
relatifs aux Iriarte et quelques lettres de leurs correspondants ; ils contiennent
aussi une trentaine de poésies, dont quelques-unes ont déjà été publiées en
1895 par la Revtu Hispanique, ainsi que l'indique M. C. L'amour de l'inédit a
probablement été moins fort que la crainte de déplaire à la pruderie des juges
àupublico certamen et l'on ne j trouve pas parmi ces poésies inédites Pericoy
Juana, composition mentionnée dans une note et dont quelques curieux
conser\'ent des copies. Mais ce petit poème de vingt-trois octavas ne constitue
pas à lui seul l'œuvre badine du bon Iriarte : M. C. ignorerait-il que l'on connaît
de son héros des sonnets, des séguedilles, des Ulrillas et quelques autres
I. « Afortunadu investigaciones en diverses archives y bibliotecas han paesto al
autor de esta obra en el caso de poder esmaltarla con no pocas notidas nacras y cnrlosas.
Asi aparecen ahora por primera vez reveladas las causas de la prisiôn y destierro de
I). Vicente Garcia de la Huerta, el autor de la Raqtul, enigma biognlfico que tanto diô
que pensar i algunos crfticos ; se dan noticias exacus y précisas del célèbre sainetcro
D. Ramôn de la Cruz, el poeta mis popular del pasado siglo, de quien nada de positivo
se sabia hasta ahora, y se anaden multitud de especies tan interesantes como desconoci-
das acerca de otros autores de aquel tiempo como Cadalso, los Moratines, Ayala,
Sedano, Rios, Olavide, Jovellanos, Foracr, el italiano Conti, Trigueros, Meléndez,
Samaniego, Comella, Navarrete, etc., y de otros personajes famosos. La historia del
Teatro, aun en su parte material (mis desconocida que la del siglo xvu por no haber
tenido cronistas) recibe alguna ilustraciôn y se dan noticias, cuando la oportunidad lo
exige, de varios de los mis norobrados artistas » (pp. vi-vii).
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410 COMPTES RENDUS
poésies au moins aussi légères que Perico y Juana ? En tout cas il n'en souffle
mot : si je mentionne ici cette lacune, c'est simplement pour constater
qu'Iriarte excella en ce genre où il sut être moins grossier que tel ou tel de ses
contemporains, Samaniego pour n'en citer qu'un.
R. Foulché-Delbosc.
Victor Balaguer. Las guerras de Granada. Madrid : ïmprenta de la Fiuda de M» Minuesa
de los Rios^ 1898, in-8, 459 pp. (obras de D. Victor Balaguer, tomo XXXIII de la
colecciôn y ùnico de esta obra).
Ce volume est un fragment de Los reyes catôîicos, œuvre écrite par M. Bala-
guer pour cette collection hétérogène publiée par l'Académie de l'Histoire sous
le titre de Historia deEspana. L'auteur est avant tout un poète, et Ton pense,
malgré soi, en le lisant, à la remarque célèbre : « El poeta puede contar ô
canur las cosas, no corao fueron, sino como debian ser ; y el historiador las
ha de escribir, no como debian ser, sino çomo fueron. » M. B., qui écrivit
jadis les légendes du Montserrat, aurait été plus à Taise en nous narrant celles
de la conquête de Grenade qu'en nous décrivant les événements qui amenèrent
la chute de la capitale de Boabdil. Il est évident que la tradition le tente tou-
jours infiniment plus que l'histoire pure, sans doute trop aride à ses yeux, et
il ne peut s'empêcher (p. 7) d'exhaler à cet égard des regrets, d'ailleurs super-
flus et peu à leur place dans un livre de ce genre. Les étymologies du nom de
la ville de Grenade auraient ravi un philologue du xvi« siècle ; le chapitre
II est un hors-d'œuvre d'une parfaite inutilitéqui gagnerait sans douteà être en
vers. Que M. B. croie que chacune des hirondelles de l'Alhambra porte en soit
l'âme d'un Gomer, d'un Zegri ou d'un Abencerraje, quel rapport cela peut-il
avoir avec le sujet de son ouvrage ? A chaque page, nous le répétons, il semble
que l'auteur confonde ces deux choses, la poésie et l'histoire; le style est
boursouflé et plein de redondances ; l'abus des épithètes alourdit la phrase, les
lieux communs abondent. N'était-ce donc pas assez d'avoir El suspiro del Moro
de M. Castelar ? M. B. nous déclare (p. 365) : « Todas aquellas guerras y toda
aquella Granada son asi : una maravilla, un primor de tradiciones, dehistorias,
de anécdotas y de cuentos, de aventuras amorosas y lances caballerescos que
dan gozo oir, encanto recordar y deleite referir... En mucho entra la (antasfa,
en algo la pasiôn, en todo la poesia, pero descansan estos relatos sobre una
base cierta y positiva. » Nous aurions mauvaise grâce â n'en pas convenir et à
ne pas répéter l'exclamation finale de l'avant-dernier chapitre : « | Bendita sea,
pues, y glorificada para siempre mis, en los siglos de los siglos, la ciudad
ingente de Granada I » — Amen.
J. Chastenay.
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■If
COMPTES RENDUS 4U
Auto sacramental nuebo de Las pruebas del linaje umano y Encomienda del honbre
(1605) publicado por LéoRouanet. Paris: H. Welter; Madrid : M, Murillo, 1897, in-X2,
XI-9S pp.
Le ms. publié par M. Rouanet a appartenu à Salvd qui le décrit sommaire-
ment sous le no 1364 de son Catàîogo. Medel, qui ne mentionne d'ordinaire que
des pièces imprimées, cite cet auto ; La Barrera semble n*en avoir connu que
la mention faite par Medel \ ni Salvi, ni aucun bibliographe n*en ont jamais
vu une copie imprimée. Ainsi que le fait remarquer l'éditeur, cette pièce, sans
être de premier ordre, ne manque pas de certaines qualités littéraires et plu-
sieurs passages ont une valeur documentaire. On n'y trouve ni la profusion de
détails, ni la magnificence d'images et la pompe que l'on remarquera plus tard
chez Gilderon : l'action est simple, claire, brièvement exposée. Mais c'est à
sa charpente rudimentaire et à son développement un tant soit peu monotone
que cet auto doit d'échapper aux controverses arides et interminables de tant
d'autres. La langue est ferme et concise. M. R. rapproche avec beaucoup de
raison son texte de Los hijos de Maria del Rosario de Lope et de trois autos de
Calderon.
L'orthographe du manuscrit a été un peu trop scrupuleusement respectée :
en outre, l'éditeur a pris sur lui de ponctuer (en quoi nous l'approuvons) et
d'ajouter les accents «les plus indispensables»; quelques-uns sont, à notre
avis, inutiles. Cette légère critique est la seule qui semble devoir être for-
mulée.
J. Chastenay.
Mosen Jacinto Verdaguer. Canigô, leyenda pirenaica del tiempo de la reconquista.
Version castellana seguida de uotas y un apéndice por el conde de Cedillo, vizconde de
Palazuelos. Dibujos de los Sres. Santa Maria y Lôpcz de Ayala. Fototipias de Hauser y
Menet. Fotograbados de Laporta. Madrid : Imprenta de Fortanet^ 1898, gr. in-8,
xx-jos pp.
m L Atlantide et CanigoUy ces deux livres écrits en catalan, sont incontesta-
blement les œuvres les plus remarquables que l'Espagne ait produites depuis
bien long»emps. » Ce jugement est de M. de Fuymaigre (1886) et il n'est
guère possible d'être d'un avis opposé. On connaît le prodigieux succès du
premier de ces deux poèmes, tant dans la Péninsule même qu'à l'étranger ; le
second vient d'être traduit en castillan par M. de Cedillo et luxueusement
édité. « Sobre que el problema de una buena traducciôn es siempre arduo, nous
dit-il, el de una traducciôn del catalan de Verdaguer quizi entrana aûn mayores
dificultades. La novedad y brillantez de las imdgenes, la magnificencia en las
descripciones, el nervio y riqueza de la lengua, la concision y rapidez en cienas
narraciones, el vigor y grandeza de unos pasajes, la tcmura y el seniimiento
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412 COMPTES RENDUS
de otros, marcan con sello tan peculiar y propio las creaciones de Verdaguer
como embarazan la acciôn de quien echô sobre si la tarea de trasladarlas i dis-
tinto idioma. » M. de C. a adopté un système mixte de traduction : il a traduit
en vers quelques parties de Tœuvre originale, certaines autres en prose, ainsi
que Tavait fait précédemment M. Melchor de Palau dans sa version castillane de
V Atlantide, C'est avec grand plaisir que nous signalons cet ouvrage «testimo-
nio de afecto y simpatia de un escritor castellano, hacia la literatura catalana,
literarura gloriosa, hermana de la nuestra y genuinamente espanola, de cuyo
feliz renacimiento... 'sôlo bienandanzas puede prometerse esta amada patria
comûn que se Uama Espana. » De nombreuses notes (pp. 207-247) et trois
appendices (Una excursion al Canigô y i los valles del Confient — Traduc-
ciones del poema Canigô — Bibliografia rosellonesa) seront consultés avec
intérêt.
S. GUASCU.
Poesias ineditas de P. de Andrade Caminha, publicadas pelo Dr. J. Priebsch. Halle a,
S, : Max Kiemeyer^ 1898, in-8, XLiu-562 pp.
La vie de Pero de Andrade Caminha est peu connue : il naquit probable-
ment à Porto, vers 1520. On suppose qu*il habita Lisbonne jusqu'en 1537, puis
CoTmbre. Les relations de son père avec quelques dignitaires et l'influence de
quelques parents haut placés le firent admettre dans la maison de D. Duarte,
fils de l'infant D. Duarte, en qualité de «camareiro menor » : il exerça ces fonc-
tions jusqu'à sa mort (Villaviçosa, 9 septembre 1589), consacrant ses heures de
loisir à la poésie. En possession de l'entière confiance de son maitre, Caminha
se trouva en rapports avec toute la noblesse du royaume, aimé, apprécié et
honoré par les uns et les autres. Les jeunes courtisans lui soumenaient leurs
premiers essais poétiques ; les auteurs les plus distingués applaudissaient ses
compositions, pleins d'une admiration respectueuse. Francisco de Si e Miranda,
son prédécesseur et ami, le couvrit d'éloges ;^il en fut de même de Diogo
Bernardes et d'Antonio Ferreira, quoique ce dernier blâmât Caminha de sa
prédilection pour la langue castillane'.
Les poésies de Caminha ne nous étaient connues jusqu'ici que par l'édition
publiée en 1791 par les soins de l'Académie de Lisbonne, d'après deux manu-
scrits se complétant l'un l'autre et appartenant le premier à la bibliothèque du
couvent de Graça, le second à l'Archivo du duc de Cadaval. Cette édition con-
tenait 454 pièces. M. J. Priebsch publie, dans le volume tout récemment
imprimé à Halle, 545 pièces, dont 452 inédites, doublant ainsi l'œuvre de
Caminha. Elles lui ont été fournies par deux manuscrits, l'un découvert, à la
I. Sur les ^45 pièces publiées par M. P., 158 sont en langue castillane.
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COMPTES RENDUS 413
fin de 1894, à la Bibliotheca nacional de Lisbonne par M. Sousa Viterbo,
l'autre existant au British Muséum. Il faut aussi mentionner un sonnet (Na
morU do Conde da Feirà) emprunté au canciomiro Annibal Femandes Thomaz
que publiera prochainement l'éminente hispanisante M<ne Caroliua Michaêlis
de Vasconcellos. Le ms. de Lisbonne se compose de deux volumes que M. P.
suppose autographes; le premier a été reproduit en entier; du second, Péditeur
n'a conservé que les pièces ne figurant pas dans l'édition de 1 791. Le ms. de
Londres provient de la bibliothèque de Sir Thomas Grenville : il a été décrit
quatre fois déjà, mais aucun de ceux qui le virent ne reconnut qu'il contenait
des poésies de Giminha ; tous le prirent pour un de ces cancioneiros si nombreux.
M. P. voit dans ce ms. une sorte de recueil de poésies de Giminha, choisies
par l'auteur lui-même et copiées sous ses yeux pour être offertes à la célèbre
D* Francisca de Aragâo, dont le nom se retrouve dans les épigrammes de
dédicace.
L'édition actuelle est faite avec un soin méticuleux ; peut-être regrcttera-t-on
que l'orthographe et l'accentuation n'aient été parfois un peu rudement assu-
jetties à un système dont certains points seraient discutables.
R. Foulché-Delbosc.
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CHRONIQUE
rand auteur dramatique Manuel Taniayo y Baus, secrétaire perpétuel
idémtc Espagnole et directeur de la Bibliothèque Nationale de Madrid,
rt le 20 juin. Par une triste coïncidence, la nouvelle de sa mort arriva
le soir même où Tacteur italien Novelli faisait connaître au public
la plus célèbre de ses pièces, Un drattta nuevo, M. Tamayo est un des
is de TEspagne contemporaine dont les œuvres auraient mérité de fran-
s tôt les Pyrénées. Il a peu produit ; mais trois au moins de ses drames,
ie amory Lanus de honor. Un drama nuevo^ sont d'un maître et ont leur
larquée dans le répertoire européen de ce siècle. La critique espagnole,
ense si volontiers la médiocrité et Textravagance, ne lui a pas toujours
;mière justice (V. Yxart, Arte escénico en Espana, pp. 41 à 47. Leopoldo
ans ses Solos de Clarin^ si enthousiaste d'Echegaray, semble ne louer
0 qu'à regret). M. Tamayo était né en 1829, de parents acteurs. Il débuta
auteur dramatique à Tâge de dix ans par une Genoveva de Brahante, imitée
içais. Il tomba d*abord dans les excès du pire romantisme, avec un
issez extravagant, El cincode Agoslo (1849) ; vient ensuite Angela, qui est
itation du drame de Schiller, Kabbale und Liebe. Sa première œuvre
inte fut une tragédie, Virginia (1853), par laquelle il inaugurait en
e la réaction contre le romantisme par une tentative analogue à la
de Ponsard. La Ricahembra (1854), en collaboration avec A. Femindez
, est une évocation de l'Espagne du moyen âge et rappelle plus qu'au-
itre pièce de ce siècle la manière brillante de Lope et de Tirso. Avec
de ^ffior (1855), le chef-d'œuvre du drame historique espagnol (le
tage principal est Jeanne la Folle), M. Tamayo abandonne pour la
i forme traditionnelle de la comedia, le vers lyrique de huit pieds, qui se
lal, par sa concision extrême, à l'expression de mille nuances de carac-
iija y Madré ^1855) est "" drame bourgeois dont il n'y a pas grand
dire. La Bola de Nieve (1856) rappelle la manière de Breton de los
)S par la virtuosité de la facture poétique. Ici se place un inter\'alle de
lées (1856-1862), qui divise en deux parties la carrière littéraire de
nayo. Il fut élu en 1858 de l'Académie Espagnole.
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cHRomauE 415
Les pièces de sa seconde période nous montrent sous un jour nouveau
son talent mûri par la réflexion et Tétude. Il ne les signe plus de son nom,
mais de pseudonymes divers (Don Fulano de Tal, Don Joaquin Estébanez). Le
dramaturge est devenu un moraliste, qui ne considère plus guère le théâtre que
comme un moyen de résistance contre les mauvaises doctrines. Au nom de
sa foi religieuse, il fait son procès à la société moderne. Une seule fois il écrira
un drame de pure passion, sans portée actuelle, mais remarquable encore par
son élévation morale (Un dranta nuevo). Son art devient plus sobre ; la trame
de ses pièces est plus serrée, le nombre des personnages réduit au minimum.
Il abandonne définitivement le vers pour la prose. Voici la Ibte des œuvres de
sa seconde manière: Lo positiva (1862), imitation excellente du Duc Job de
Léo Laya ; Lances de honor (1863), drame pour lequel la critique espagnole a été
très injuste et qui est une des plus fortes pièces à thèse de notre temps; Del
dicho al hecho, proverbio (1863), imitation de la Pierre de touche d'Augier et
Sandeau ; Mds t'aie mana que fuer^a, proverbio (1866), imité du français ; Un
drama nuevo (iSéj), qui passe pour le chef-d'œuvre de Técrivain; No hay mal
que por bien no venga (\Z(i%), imitation, tournée au mélodrame, à\i Feu au
Couvent de Barrière; Los hombres de bien (1870), éloquente satire contre
rindifférentisme».
Boris de Tannenberg.
La célèbre actrice M™* Maria Guerrero vient de venir à Paris avec son
excellente troupe du Théâtre Espagnol, et pendant la première moitié d'octobra
a donné douze représentations au théâtre de la Renaissance. En voici le
liste :
Mardi 4 : La niOa boba, — Pepa la frescachona.
Mercredi 5 : Mancha que limpia, — Los dos habladores.
Jeudi 6 : Tierra baja, — Los valientes.
Vendredi 7 : El desden con el desden. — Los dos Ixihladores.
Samedi 8 : La niûa boba. — El muûuelo.
Dimanche 9 : El desden con el desden. — Los dos habladores.
Lundi 10 : Ullramarinos. — La Dolores.
Mardi 11 : £/ estigma. — Las olivas.
Mercredi ii : Los dos habladores. — La Dolores.
I. Pour de plus amples détails, voir mon petit volume : Un dramaturge espagnol.,
M. Tamayo y Baus (Paris : Perrin, 1898) et la notice de M. Emilio Cotarelo publiée tout
récemment dans la Revista de ArchivoSy Bibliotecas y Museos,
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41 6 CHRONIQUE
Jeudi 1} : Don Juan Tenorio.
Vendredi 14 : Don Juan Tenorio.
Samedi 1 5 : Lus dos haHadores, — El vergon^oso en palacio.
C'est, on le voit, un programme très mélangé ; le théâtre classique y voisine
avec le género chico. Cette tentative intéressante à tous égards, eût mérité un
plus grand succès : le nombre de Parisiens comprenant le castillan est encore
fort restreint et parmi ces derniers peut-être en est-il qui ont hésité à payer
vingt-cinq francs un fauteuil d*orchestre. Il serait à souhaiter, si ces représen-
tations sont reprises quelque jour, que des conférences précédassent le lever du
rideau, et que ces conférences fussent faites par des gens compétents, les cri-
tiques de la presse quotidienne ayant montré une fois de plus leur ignorance
totale de la littérature d*omre- Pyrénées.
Lt Giranty Aug. Picard,
Archiviste- Paléographe,
MAÇON, PROTAT PlltllIS, UtrUMSURS.
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CDIERAL LIBRARY,
UNIV. OP MICH.
MAR 22 1899
REVUE
HISPANIQUE
Recueil consacré à V élude des langues y des libéral ures et de F histoire
des pays castillans, catalans et portugais
PUBLIÉ PAR
R- FOULCHÉ-DÉLBOSC
CINQUIÈME ANNÉE
Numéro i6. — Quatrième trimestre i8()8
SOMMAIRE
fAGES.
J. Leite de Vasconcellos. — Notas philologicas. Il 417
Julio MoREiRA. — Étymologies portugaises 430
Rarnôn Menéndez Pidal. — El Poema del Cid y las Crônicas
Générales de Espana 435
R. Foulché-Delbosc. — Les traductions turques de Don Qui-
c1)otte 470
Léo Rouanet. — Angel Ganivet 483
Comptes rendus 496
PARIS
ALPHONSE PICARD ET FILS, ÉDITEURS
Libraires des Archives nationales et de la Société de TÉcole des Chartes
82, Rue Bonaparte, 82
1898
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BIBLIOGRAPHIE
Enskariana, parte segunda. Fantasia y realidad, por Arturo Campiôn. Bilbao :
Imprenta de la Biblioteca Bascongaday 1897, *""^> 269 pp. (Bîblioteca bascongada
de Fermfn Herrdn, tomo 90). — 2 pes.
Estudio histôrico, crftico y filolôgico sobre las cantigas del rey Don Alfonso
el Sabio por el marqués de Valniar. Lo publica la Real Academia Espanola.
Segunda edidôn. Madrid : Est. tip, « Sticesores de Rivadeneyra », 1897, in-8,
xxii-400 pp.
Drames religieux de Calderon. (Les cheveux d'Absalon. La vierge du Sagra-
rio. Le purgatoire de saint Patrice.) Traduits pour la première fois en français
avec des notices et des notes, par Léo Rouanet. Paris : A. Charles, 1898, in-8,
vin-405, pp. -— 7 fr. 50.
Boletfn de la comisiôn provincial de monumentos hist5ricos y artisticos
de Orense. Tomo I, niimero 4. Septiembre 1898. Orense : estahl, tip. dr
A. OUro, 1898, in-8, pp. 57-72.
Gœthe. Ifigenia a Taurida. Traducciô de Joan Maragall. Barcelotta : Tip.
« VAvettç », 1898, in-8, 138 pp. — 2 pes.
La Alhambra, revista quincenal de artes y letras. Ano I. Granada : P. V.
Sabatel, 1898, in-8.
Origenes del justicia de Aragon por el doctor C. Juliàn Ribera Tarragô...
con un prôlogo de D. Francisco Codera... Zaragoia : Tip. de Comas hermams,
1897, in- 16 (Colecciôn de esludios drabes, II). — 5 pes.
Erstes Beiheft zu Ueber Plan und Einrichtung des romanischen Jahresbe-
richtes. Von Karl Vollmôllor. ErJangeu : VerlagvonFr. Junge, 1897, in-8, 88 pp.
Ueber die altspanischen Pràterita vom Typus ove pude von Prof. Dr. Frie-
drich Hanssen. (Separatabzug aus den Verhandlungen des Deutschen Wissen-
schaftlichen Vereins in Santiago, Band III.) Valparaiso : Imprenta del Universo
de Guilkrmo Hel/mann, 1898, in-8, 68 pp.
Elisabeth von Aragonien, Gemahlin Friedrich's des Schônen von Oestcr-
reich. (i 314-13 30) von Dr. Heinrich Ritter von Zeissberg. . . mit einem Anhange
von Urkunden des Generalarchivs der Krone von Aragon, aus dera Nachlasse
Don Manuel de Bofarull y Sartorio's Wien, 1898, in Commission bei Cari
Gerold's Sohn, in-8, 204 pp. (Sitzungsberichte der kais. Akademie der Wissen-
schâften in Wien, philosophisch-historische Classe. Band CXXXVII).
Des Don Francbco de Rojas Tragôdie « Casarse ' por vengarse » und ihre
Bearbeitungen in den andercn Litteraturen. Von Dr. Arthur Peter. Abhand-
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NOTAS PHILOLOGICAS
II
8. -acho.
Na minha Reuista Lusitanûy II, 271-272, mostrei que o suffixo
português e espanhol -acho nâo podia vir, como queria Diez,
Gr. des /. rom.y II, 290 sqq., do lat. aceus, e propus como etymo
o suffixo composto -asculus, i. é, -asc'lu-. Por a Revista Lusi-
tana ter poucos leitores, vejo que da minha explicaçào nào toma-
ram conhecimento alguns romanistas, que ultimamente se tem
occupado d'esté suffixo. O meu artigo na Rev. Ltisit. data de
1891. O Sr. Meyer-Lûbke, Gramm. der. roman. Sprachen, II,
§ 420 (1894), ^o tratar de -acho, -ucho; -ocho, diz : « Lautlich
wiirde -asclu, ûsclu, -ûsclu passen, aber man sieht sich ver-
gebens nach einem lateinischen Vorbilde um. » E o Sr. Emilio
Gorra, Lingua e letterat. spagnuola, p. 64, nota (1898), fallando
dos substantivos hespanhoes acabados em -achoy alguns dos quaes
julga provenientes de -aculu, e outros de origem estranha,
accrescenta tambem : « se pure non fanno presupporre basi con
-*asclu che perô non si documentano. »
G)mo, por um lado, existe em português e em hesp. o suffixo
-ascoi do ligur (?) -ascu-, por ex. : verdasca ou vardasca (port, e
hesp.), penhasco (port.), pehasco (hesp.), nevasca (port, e hesp.),
verdasco (port.), verrasco (port.); e, como, por outro lado, o
suffixo lat. -culus, i. é, -c'iu-, estd representado em port, por
'Ihoy e em hesp. principalmente por -jo : que diivida pôde haver
de que um suffixo se agglutinasse ao outro, originando-se o suf-
RtVHi hispaniqve, 27
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4l8 J. LEITE DE VASCONCELLOS
fixo composte -asculus, i. é, -asc'lu- ? Ora -asc'lu explica
perfeitamente -achoy tanto em português, como em hespanhol, o
que nâo vale a pena documentar, por ser sabido. Igualmente
escuso de justificar a existencia de suffixos compostos, — tào
vulgarmente se encontram !
Admittindo-se -asc'lu- no latitn vulgar iberico, facilmente
seadmitte tambem-escMu-, -isc'lu-, -osc'lu-,ûsc'lu-, d'onde
-echoy 'ichOy -ocho, -ucho : cfr. -escOy 4sc0y -uscOy a par de -e//w, -ilho,
-olhOy -ulho,
9. Almatica.
Num ms. do sec. xv, Visitaçào do mosteiro de Càrquere,
existente na Universidade de Coimbra, achei escrito : « duas
almalicas cô seus capellos ».
Deve almatica estar por dalmatica. Em dalmatica tomou-se o
d inicial por d' = de (« d'almatica »), e separou-se o pseudo-
substantivo almatica.
Ha outros exemplos de confusao da syllaba de com a preposi-
çào da mesma forma : assim explico Mem por Mendo = Mem + do,
Fernào por Fernando = Ferna7n -^do,
Passando d'esté exemplo a outros, encontramos ainda Tiago,
de Santiago (Sanct' Idcobus) =S. Tiago, etc.
O etymo de dahnatica (veste ecclesiastica, que se usa em
certos actos religiosos) é conhecidamente o lat. dalmatica-.
10. Assaz.
Com quanto eu jd indicasse o etymo de a5sa:(^ na Revista
Lusitana, H, 267, repito-o aqui, por isso que aquella Revista
nào é conhecida de todos os romanistas, e jd depois que escrevi o
meu artigo tenho visto tirar o hesp. e port, assagi de satis ou ad
satisy o que nào pôde ser phoneticamente.
Assa:(^vQm de a^ satiem. Qr. ai^ < aciem, Aa;( < faciem,
'e:( <C -ïtiem.
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NOTAS PHILOLOGICAS 4 I 9
II. Rebelde.
Nâo pôde vir de rebellisy porque fica sem explicaçao o d, Tem
de se admittir o verbo *rebellitare > *rebeldar, d'onde se
deduziu rebelde, Cfr. igualdança nos Imditos de HisL Port., IV,
29, que fez presuppor igualdar < *aequalitare; humilde, tirado
de humildar <*humilitare (D. Carolina Michaëlis); eo hesp.
avecindar < > avecinar, iix^ào^tvecindad (Gorra, Ling.ektterat.
spagn.y p. S2, n.).
12. Envés, Rêvés.
O Sr. Adolpho Coelho, no Dicc. Etym., dedu2 envés de
inversus, e rêvés de reversas; mas tacs deducçôes sào phoneiica-
mente impossiveis, pois -rsus deu -sso, Envés vem de in vers e; e
rêvés de reverse.
13. Avos.
Propriamente -avos. O traductor dos Elementos de arithmetica
de Bezout, Lisboa, 1842, § 81, nota, explicou judiciosamente
avos por oit- avos.
E' um exemplo de uni suffixo se tornar palavra independente.
A escolha recahiu em oiiavo porque para o ouvido esta palavra
parecia composta de oitÇo) -avo : nào havia outra nas mesmas con-
diçôes. Em ierço, quarto^ quintOy sexto, setimo, nonOy decimo a pala-
vra fundamental esti obscurecida, excepto em sexto = seis-to, e
sétitno = set'imo; mas nestas nào podia prestar-se attençào nem
a 'tOy nem a -timo; por taes terminaçôes serem atonas, o que nâo
succède com oitavo^=oit'âvo. — Cfr. sobe o assunto F. Adolpho
Coelho, Diccionario tnanual etymologico, s. v. avo.
Phenomeno que pôde comparar-se com este é o que se observa
em quiàltera, tresquiâlteras e seisquidlteras, lucidamente estudado
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420 J. LEITE DE VASCONCELLOS
pelo Sr. Julio Moreira in Rcvista Lusitana, IV, 288-289 : em
sâsquiàltera imaginou-se entrât na primeîra syllaba o numéral
seis, d'onde seis-quiâlUras, e por analogia tres-quiàlteras, palavras
de que se separou, como palavra independente, o elemento quiâl*
fera.
14. Berimbaa.
Diz-me o Rev. Conego M. Mirques de Barros que no crioulo
português da Guiné se usa o vocabulo balimbô, correspondente ao
mandinga baiimbaùo, nome de certo instrument© musîco,
muito nuior que o berimbau, mas parece que semelhante a este
na forma.
Na lingoa portuguesa existem varias palavras provenientes das
lingoas de Africa : a propria palavra tnandinga é uma ! Talvez
pois berimbau se relacione com balimbaùo. Or pôde explicar-se
ou por certa pronùncia especial do / originario, ou pela corres-
pondencia que muitas vezes se dd na Africa entre r e /. O il
estard ainda representado no gallego birimban, que existe a par
de birimbau.
G)mo illustraçâo do assunto, notarei que outra forma portu-
guesa de berimbau é birimbau^ igual d gallega jd mencionada, e
quasi igual d hespanhola birimbao.
15. Genteio.
As formas intermedias entre o lat. centenum e o port,
modemo centeio tsilo representadas pelo hesp. centeno e pelo port,
arc. centèOy que, orthographado çentèOy se encontra ainda no seculo
XIV nos Ineditos da Academia, IV, J94; centeo encontra-se por ex.
no sec. XVII no Fidalgo Aprendi:^^, pag. 18, da éd. do Dr. Mendes
dos Remedios, Coimbra, 1898; mas, como estd a rimar com
meioy dévia pronunciar-se jd centeio,
Temos pois : centenu-> centeno > centeo > centeo > centeio.
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NOTAS PHILOLOGICAS ^21
Esta formula applica-se a todas as palavras em -eio (-eià), vin-
das de palavras latinas em -enu- (-en a-), como veio^ veia,
areia^ etc. — De veio conserva-se ainda a forma antiga vèo repre-
sentada no Minho por um ditongo, vèu, que tem como forma
parallela em varias regiôes véue e biu,
i6. Gossoiro.
Este termo usa-se pelo menos no Alemtejo e Algarve. Applica-se
d rodella ou volante do fuso, e corresponde ifusaîole dos archeo-
logos (it. fusajuola^ lat. veriicillus). O etymo é evidentemente o
lat. cursorius>> cursoriu- > cossoiro. O r assimilou-se ao j,
comoem péssego < 1. Persicu-, pessoa < 1. persona-, avesso
<L aversu-; d terminaçâo -oriu- corresponde -oiro (-ôiro-),
como em -^iro <1. -toriu-.
Alguns diccionarios trazem cossoiro (cassouro) e coçoiro
(coçouro); a segunda forma é errada ; a primeira nunca a ouvi.
17. Çujo.
Actualmente escreve-se este vocabulo com s, pois que se adop-
tou como regra a substituiçào do ç inicial por s; todavia a pro-
niincia dialectal e a antiga orthographia requerem ç. Nos In editos
de Alcobaça de Fr. Fortunato de S. Boaventura, lê-se, por exemplo,
I, 150, « çuja », e 138 « çujamente ». Madureira Feijô, que era
trasmontano, manda na sua Orthographia^ 2* éd., p. 41, escrever
« çuja », segundo a pronùncia. Em mirandês pronuncia-sefw/(?,-j.
O ç inicial mostra que a evoluçào da palavra nâo foi exacta-
mente a mesma que a da hesp. sucioy com quanto o etymo de
ambas esteja no lat. suc i dus.
O Sr. Schuchardt, Romanische Etymologieetty I, 41, aproxima
sujo de *sudio, mas o ç- oppoê-se a esta aproximaçào.
Creio que de su ci dus se passou para *sucio = *suçiOy e
por metathese para *çusio, d'onde çujo^ com -sio > -;o, como em
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422 J. LEITE DE VASCONCELLOS
ecclesia> igrqa. A forma intermedia *sucio esta representada
pela hespanhola.
i8. ^Flrmis.
A par de *fïrmus, que explica o port, ^rc, fernWy o itzl. fermo,
o catal. fernty e o fr. arc. ferm e mod. fermey parece que existia
no lat. vulg. da Iberia * fi rmis, que explica o port, e hesp. firme.
A existencia de * fi rmis é confirmada pelo adverbio classico/r-
ptiter, O adj. *fîrmis podia ter-se formado de firmitaSy pois que
o suffixo -tat- (firmitaUm) tanto se junta a th. cm-o (firmitaSy
defirmus'y aequitaSy de aequus)y como a th. em -i (crudelitaSy de
crudelis; similitaSy de similis). Temos pois *firmis : firmitas ::
crudelis : crudelitas. Outra prova da existencia de * fi rmis esta
em infirmis , archivado por H. Rônsch, Itala und Vulgatay Mar-
burg, 1875, p. 274.
19. Finia.
Nos Ineditos de Alcohaçay de Fr. Fortunato de S. Boaventura,
I, 155, lê-se/^w;(fl. Do lat. fiducia. A forma /w;^^, que provém
directamente de feu^ay vive ainda na Extremadura, pelo menos
no concelho do Cadaval e vizinhos; mas sô a tenho ouvido a
gente velha, d'onde se vê que estd a desapparecer. Como appe-
Uido conheço no Norte do reino tambem Fin^a,
A evoluçâo phonetica foi : fiducia->*feducia > feu:^a>
fiu\a, O I atono da syllaba inicial mudou-se em ty como em
vertude(zTc,)ymeudo (arc), meor (arc. y <menore-); moder-
namente o e mudou-se em 1, por ser atono e estar antes de
vogal. Sâo leis bem conhecidas.
20. Fôpa.
Na BeiraAlia fiipa tem a mesma significaçâo que na lingoa
commum fonay « a cinza das feiscas que sobirâo ao ar, e descem
apagadas » (Moraes).
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NOTAS PHILOLOGICAS 423
O etymo esti no lat. faluppa, palavra restituida ao lexico
latino por Horning, que a encontrou num antigo glossario com
a signifîcaçâo de a quisquilias, paleas minutissimas vel surculi
minuti », o que convém com a signifîcaçâo da palavra portu-
guesa. Faço acitaçâo, segundo a nota da Romania^ XXVI, 582.
A evoluçâo phonetica foi : f a 1 u p p a- > * f a I o p p a > *faopa >
fôpa. A syncope do / intervocalico é phenomeno regular e vul-
gar. O dissyliabo ao condensou-se em 0 como em môr <C maoTy
molho < ^tnaàlho. Incidentemente notarei que maor se usa ainda
hoje no Minho; nb Poema de Alexandre ha tambem maor y vid.
Gessner, Das AltleonesischCy 1867, p. 16. Com molho < * maolho
<C* màolhoy cfr. mirandes manolhoy catal. manoll.
21. MalnU.
Em algunas localidades da Beira-Alta diz-se maluta por luta^
ex. « jogar uma maluta » (brinquedo de rapazes que lutam,
braço a braço, uns com os outros para verem quai é o mais
valente).
Deu-se aqui evîdentemente coalescencia da segunda syllaba
do artigo uma : {u)ma luta.
Sâo muito conhecidos os exemplos d'esta especie em todas
ou quasi todas as lingoas romanicas, e os inversos, i. é, da con-
fusâo de uma syllaba inicial com o artigo, e a suppressâo conse-
cuiiva d*ella.
Na Darstellung der romagnolischen Mundarty Wien, 1871, cita o
Sr. Mussafia épis <C > lépiSy e inversamente lardâr <i > ardor
(fesca), lirtien O in:(en (uncino), lôdar (otre), nuvla= luvla
==rui'ula (Diez, 11', 364) : vid. §§ 168 e 169. — O Sr. C. Sal-
vioni, Noterelle di toponomastica lombarday Bellinzona, 1898, p. 10,
explica o nome de lugar Lurengo por ôro = or y « poggio, ciglio
di monte », com o suffixo - éngo ea prefixaçâo do artigo /'; cfr.
ibidemy p. 11, o nome tambem geographico Lugaggia a par de
Ogaggia.
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424 J. LEITE DE VASCONCELLOS
O fr. lierre explica-se por Pierrey pois que em fr. arc. ha ûrre
<;I. hedera; igualmente fr. lendemain, prov. lendema-s <,'ûlt
în de mane; fr. luette =*ruette <C'ïll^ *uvetta; no crioulo
francês da Guyana, a respeito do quai escrevi umas notas in
Revista Scientifica, do Porto, p. 588 sqq., ha :(affairs (« les
affaires ») e T^oreiees ( « les oreilles »); no crioulo da ilha Mauri-
cio ldca:(e (a casa), dilo (« de Teau »), dipin (« du pain »),
divin (« du vin »); no da Trinidad Tioreis, :(p:(p (« les oiseaux ») :
sobre estes dois ultimos crioulos vid. F. Adolpho G>elho,
Os dialectos romanicos na Africa^ Asia e America, i** artigo, i88r,
p. 52. No dialecto de Bagnes (Suiça) diz-se juey por oculu-:
« le ; appartient proprement à l'article, mais l'analogie .l'a
introduit au singulier. C'est une^ faute toute semblable à celle
sanctionnée dans le dictionnaire de l'Académie, entre quatre-
7i-yeux au lieu de entre quatre yeux » : vid. J. Cornu, Phonologie
du bagnard, p. 14 (extr. da Romania, vol. VI, 1877.)
Em nomes geographicos da Catalunha encontra-se Sacosta,
Sapera, Saroca, onde Sa- représenta (ip)sa, que no catalâo
antigo valia de artigo ; e tambem Despuig, Desclot, onde Des-
corresponde a de(ip)s(e) : cfr. A. Morel-Fatio, « Das CataU-
nische », in Grundriss der roman. Philologie, I, 682.
Em andaluz temos er lombro < er = el Thombro, er lejio < er
Fejido, er landén < er Pandén, la Torre 'r Loro < la Torre (de)r
rOro : Marin, Cantospop, esp., I, 179 n. O Sr. R. J. Cuervo nas
suas waliosas Apuntaciones criticas sobre el lenguaje bogotano^ 4* éd.,
Chartres, 1885, cita varios exs. nos §§ 485 e 677 : sopalandas
<Z las hopalandas ; e inversamente : 'amarros < los :(amarros,
tendo-se tomado o r como parte do artigo, imbo < limbo, ame-
dor <Z lamedor, andalias<i(\zs) sandalias, antejuela < lantejuela;
vid. um artigo do mesmo auctor in Romania, XU, 108-109.
Sobre o hesp., cfr. ainda P. de Mugica, Gramâtica del castellano
antiguo, I, Leipzig, 1891, p. 26. — O hesp. atril, de latril
< letril, deve explicar-se por dissimilaçâo de /-/.
Diez, como é sabido, tratou summariamente d'esté assunto
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NOTAS PHILOLOGICAS 425
na Grammaire des langues romanes^ I, 189-160, e Meyer-Lûbke na
Grammatîk der romanischen Sprachen, I, § 429. Vid. tambem
D. Carolina Michaëlis de Vasconcellos, « Studien zur hispan.
Wortdentung », in Miscellanea di Filologia Caix-Canello, Firenze,
1885, §§ 17, 22 et 45.
Alera da cîtada forma portuguesa malutay que constitue o pre-
texto d'esta nota, a lingoa popular, o onomastico e os dialectos
offerecem exemplos congénères.
E' bastante usual no Norte e Centro do reino a palavra a:((h
ratadoy por « atordoado », e até, se bem me lembro, o roman*
cista Gimillo Castello-Branco a empréga. Outra expressao fré-
quente é c( a casa dos :(arates », por « a casa dos doidos ». Zoraies
esti por os orales =07iorates (pois que o s intervocalico é sonoro),
lendo-se considerado o s = r como elemento constitutivo da
palavra; na Beira, etc., -i +;j = ;(. Dc:^orates^ supposto plural
de :(pratey fez-se o verbo a^oratar, d'onde o participio a:(pratado.
Este exemplo é muito semelhante ao do crioulo fr., jd citado :
O onomastico offerece-nos Saes, nome d'uma quinta e casa
em Resende, de cujos antigos senhores eu descendo; a forma
maisantiga que conheço da palavra é OssaeSy que dériva do arc.
osso < 1. ùrsus, ûrsu- : quanto i formaçâo cfr. LobaeSy de lobo,
Raposaly de raposa^ Golpilhaly degolpelha <1. vulpecula. Como
na Beira -i-f-5 = i, facilmentese viu cm Ossaes a agglutinaçào
do artigo os com o nome Saes^ i. é, os-SaeSy e separou-se aquelle :
Saes jd se encontra num ms. do sec. xvi. Ainda quanto a osso\
nome antigo do ursOy que existiu outr'ora em Portugal, temos no
onomastico Ossa e Ossella ou Ossela (deminutivo); é porém
duvidoso se Ossos é o plural de o^so <i ursus, se de osso
< ossum (os). Na Galliza tambem ha Oseira e OseirOy de osOy
« urso ». Nouiros pontos da Hespanha ha Oseray Oseja (demi-
nut.) e El Oso. Na Lombardia o Sr. C. Salvioni, op. cit. y p. 11,
lembra Ossasco e Orsera. — Cfr. tambem 0;(mr, que encontrei
num mappa antigo, por Zeive^ nome de uma aldeia em Tras-os-
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426 J. LEITE DE VASCONCELLOS
Montes. Os estrangeiros escrevem frequentemente Oporto em vez
de Porto y por isso que se diz o Porto y com o artigo. Em Oporto
houve agglutinaçao do artigo; e em 0:(«z;g tambem, se Zeive é a
forma primitiva.
Nos dialectos crioulos portugueses encontra-se, por exemple,
o seguinte : na Ilha do Principe ubàoûy ociy udéduy ofôgOy utnan,
umuéy upatiy upanuy opéy usait; na ilha de Anno-Bom ucéy omd;
na Ilha de S. Thomé opô, opi. Vid. sobre isto H. Schuchardt,
« Beitrâge zur Kenntnis des kreolischen Romanisch », IV, in
Zs. fur rom. PhilologiCy XIII, 474; e Kreolische Studieriy VU, 18.
Fica pois plenamente justificada a explicaçâo que dei de maluta
(= \u\nui luta).
22. Mangnalde.
Este nome geographico représenta, como outros muitos, o
genetivo de um nome proprio. Nos Portugaliae Monumtnta Histo-
ricûy « Diplomata et chartae », p. 25, vem um documente do
sec. X, em latim barbaro, em que se lèManualduspresbiter. Ora,
de Manualdi veiu Mangualde; quanto ao^ intercalado entre o
n e a semi-vogal u cfr. mangual < 1. manuale, minguar < 1.
*minuare.
A etymologia de minguar é attestada por outros vocabulos
romanicos, como it. tnenovare, catal. minvary etc. : vid. Kôrting,
Lateinisch-romanisches Wb,y n** 531 1; rejeito pois como etymo o
phantastico minuicare proposto por alguns.
23. Pari passa.
E' latinismo introduzido na nossa lingoa, como muitos outros :
vid. uma lista d'elles en Joâo Pinheiro Freire da Cunha, Generos
portugueses conhecidos pela terminaçàOy Lisboa, 1798, « Appendice
dos termos puramente latinos admittidos pelos doutos da nossa
linguagem como frase portuguesa », pag. 60 sqq.; \i vem tam-
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idb^ôogle
NOTAS PHILOLOGICAS 427
bem pari passuy p. 71, com a s^[uinte traducçâo : com igual
passo> igualdade e proporçao.
As pessoas que nâo sabem latim, ou as que, sabendo-o, nâo
attentam no facto, confundem esta expressâo com uma portu-
guesa de valor phonetico igual : par e passa; onde ha duas pala-
vras latînas, viram très portuguesas !
O mais grave é que se acha escrito : a par e passa, de par e
passay — phrases que nâo fezem sentido nenhum, e que sào intei*
rameute absurdas.
Sâo casos de teratalagia glatialogicay para me servir da feliz
expressâo ji empregada pelo Sr. Julio Moreira in Revista Lusitana,
IV, 386, e V, 55 sqq., a proposito do malfadado kdinoy que
nasceu do verso de Christovam Fulcâo
Cantar cantou (Telle dino
(éd. de Epiphanio Dias, Porto, 1893, p. 45), dado por um antigo
editor sob a forma de
Gintar canto de ledino,
pois tomou d'elle ou d*ek dino por de ledino, Por curiosidade,
notarei mais o seguinte. Inventou-se em consequencia d'isto
um genero poetico denominado canto de lina, genero cuja pater-
nidade pertence, parece,aoSr. Adolpho Coelho(vid. Bibli<^raphia
Critica, p. 319), mas que foi adopiado com todo o fervor de ver-
dadeiro padrinho pelo Sr. Theophik) Braga, como elle mesmo
diz no seu livro Bernardim Ribeira, 1897, p. 413 : « a mim cabe
toda a responsabilidade de ter entrado em circulaçâo o nome
d*este genero poetico ». Depois do que sobre a materia escre-
veu a Sra. D. drolina Michaëlis, e os Srs. Epiphanio Dias e
Julio Moreira, toma-se ocioso discuti-Ia mais : ficou assente
que é (Telle dino e nâo de ledino; e s6 alguem, por amor proprio
offendido, pretenderd insistir no êrro. Nâo é ao historiador da
litteratura que pertence agora occupar-se de ledino : é ao glotto-
logo, porque d'esse exemplo, do citado a cima, e de outros
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428 J. LEITE DE VASCONCELLOS
muîtos, infère leis psychologicas que o habilitam a pehetrar no
sentido de outras expressôes, mais obscuras e mais antigas que
estas.
24. Um horà.
E* fréquente ouvir-se em varies pontos da Beira-Alta : a éutn
hora », « jd deu um hora » ; mas creio que a expressao um hora s6
se usa quando se trata de hora no sentido de Uhr em allemao, e
nâo no sentido de Stunde : assim supponho que se diz « estive
Id uma hora », e nâo « um hora ». E' ponto que depoîs averi-
guarei; por agora desejo sô explicar a apparente contradicçâo
que existe na concordancia de hora, do genero feminino, com
um, do genero masculino.
Em português archaico, e ainda hoje em grande parte do pais,
dizia-se ùa e nàô uma. D'aqui ûa hora, d'onde, por syncope do
a de ûa, por estar antes de vogai, uhora = um hora.
Por tanto, em um hora o numéral um nao é masculino, mas
ûa sem a. O melhor meio de representar esta expressao sera :
uhora.
Temos aqui um phenomeno muito semelhante ao que succède
em hespanhol com el almay el agua, onde el nâo é o artîgo
masculino, mas estd por ela, forma antiga : cmelaalmay ela agua
syncopou-se tambem o a, e ficou eValmay eVagua, ou, como se
escreve, el aima, el agua. Cfr. sobre o assunto Andrés Bello,
Gramàtica delalengua castellana, Paris 1898, § 271, na magni-
fica ediçâo do Sr. D. Rufino José Cuervo. A boa doutrina nâo'
penetrou ainda em todos os espiritos, pois ha em Hespanha
grammaticas, que o Sr. D. Miguel de Unamuno chama fiamantes
(apud Mugica, Gram. del. cast. ant., I, 26 n.), que explicam el
pelo masculino !
A' mesma categoria de phenomenos pertence o antigo artîgo
português el em el-rei^ segundo mostrei no meu opusculo As
« Liçôes de linguagem » do Sr. Candido de Figueiredo (andlyse
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NOTAS PHILOLOGICAS 429
critica). 2* éd., p. 65-66. Assim explico tambem : Belmonte
< Bel(pymonte= Belle Monte; Castelbranco (appellido) < Cas-
telÇpybranco = CastelloBranco; a seu bel'pra:(er < a seu belÇo)-
praier = a seu bello-praT^er; Monsanto < ^Monf-santo < Monte
Santo; Monsul < *Monï-sul < Monte (do) Sul; Fonseca < ^Font'-
sicca < Fonte Stcca.
Em todos estes casos as palavras uma, ela, elo, bello, castello,
monte, fonte, perderam a independencia por se tomarem procli-
ticas; deixaram de se considerar como taes : e experimentaram
por isso modificaçôes phonecicas como quaesquer syllabas de uma
palavra unica.
25. Xézo.
Na Rev. Lusit., IV, 77, explique! xixo, de sixo < seixo, por
assimilaçào do s inicial ao x medial, phenomeno que confirmei
por Chanches < Sanches. Ultimamente ouvi no Algarve Xancho,
i. é, Xanxo, por Sancho. O catalào offerece-nos um exemple
analogo em xeixanta, forma citada a par de seixanta pelo Sr.
Morel-Fatio, in Grundriss der romanischen Philologie, l, 680. Tam-
bem no crioulo português de Cabo-Verde ttmosxuxo (« diabo »,
de porco çujo, como se diz no continente), a par de xujo : cfr.
H. Schuchardt, in Literaturblait fur german. und roman. Philo-
logie, 1887, col. 135.
J. Leite de Vasconcellos.
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ÉTYMOLOGIES PORTUGAISES
I. MisUforio.
Ce mot signifie « mélange de choses ou de personnes en con-
fusion ». En général, on l'emploie comme terme familier et avec
un sens péjoratif. Les auteurs du Diccionario Contemporaneo
écrivent, en le définissant : « Salsada, confusâo, mistura de
coisas ou pessoas : Viva o nosso Cimôes e o seu maravilhoso
mistiforio (Garrett). » Les autres dictionnaires portugais le défi-
nissent à peu près de la même manière.
Quant à l'étymologie ils se bornent à dire que le radical de ce
mot est misto (mixte).
En efiet, si Ton considère la forme et le sens de mistiforio^ il
n'est pas diflScile d'y trouver quelque rapport avec le portugais
fnisto ou avec le latin mixtus. Mais comment expliquer le reste
du mot? De mislo à mistiforio il y a encore une grande distance.
Nous n'avons pas, en portugais, un suffixe. -/ont? ou chose sem-
blable, qui ait pu donner lieu à la dérivation, et les dictionnaires
dont nous venons de parler ne nous disent rien à ce sujet.
Voici mon explication :
Mistiforio provient de la formule latine mixti foriy génitif de
mîxtum forum, qui devait être d'un usage fréquent dans le
langage juridique, pour désigner qu'un certain fait était à la fois
de la juridiction séculière et de l'ecclésiastique. C'était un géni-
tif de qualité, comme sui generis, par exemple, qui, par son
emploi réitéré, s'est, pour ainsi dire, stéréotypé dans cette forme,
de telle manière que dans la traduction portugaise, que les
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ÈTYMOLOGIES PORTUGAISES 43I
dictionnaires nous ont conservée. Tordre des mots est resté le
même qu'en latin. Ainsi Moraes et d'autres nous oflfrent
l'expression casos de misto foroy en mettant l'adjectif avant le
substantif, au contraire de ce qu'on devrait attendre.
La formule tnixti fort nous a donné mistiforiOy comme de
l'expression liturgique quod are s'est formé le mot populaire
côdôriOy qui désigne une boisson quelconque, du vin, du
bouillon, etc. A la rigueur, de tnixtifori ne résulterait que
mistifarcy mais le développement de la partie finale du mot
s'explique comme le populaire clubio au lieu de clubÇe)^ Isidorio
au lieu de Isidoro, et surtout par l'influence de l'analogie avec le
suffixe -orio formant des collectifs ou augmentatifs qui se
prennent presque toujours en mauvaise part, comme mots péjo-
ratifs ou satyriques, par exemple : escadoriOy ceboloriOy fareloriOy
foguelorioy latinoriOy palanfroriOy typoriOy vivoriOy capa:^riOy finorio,
paliforiOy etc.*.
Dans le Portugal antigo e moderno de Pinho Leal, article
Arouca, on lit : « Quando o convento se ampliou en 1220, foi
esta igreja demolida e ficou sendo a igreja do convento tnixti
foriy isto é, servindo tambem de matriz.
J'ajouterai encore que l'espagnol a l'expression mistiforiy que
les dictionnaires expliquent de cette manière : « Locucion latina
que se usa en nuestro cascellano, aplicàndola i los delitos de
que pueden conocer el tribunal eclesiàstico y el seglar. » (Novi-
siMO DicciONARio DE LA LENGUA castellana); « Locution latine
que l'on applique en Espagne aux délits justifiables des tribu-
naux laïques et ecclésiastiques » (Salvd).
Nous avons donc en mistiforio un mot correspondant à un
I. Ce suffixe n'a encore été étudié ni dans les grammaires portugaises, ni
dans les grammaires comparées. Dans la Z£itscurift fur romanische Philo-
logie, XXVI, p. 72, M«« C. Michaelis de Vasconcellos a remarqué que- le
suffixe 'cca a aussi une valeur satyrique ou péjorative, comme padreca,
soneca, etc.
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432 JULIO MOREIRA
génitif latin, quoique immobilisé et non transmis directement,
et Ton sait que les mots issus de génitifs latins sont en très
petit nombre en portugais.
2. Roi.
A Porto et dans les environs, le peuple emploie très souvent
les phrases suivantes : o roi da noite (la rosée de la nuit); — o
campoestâ coberto de roi (le champ est couvert de rosée); — a rua
esta cheiade roi (la rue est pleine de rosée), etc. Dans ces phrases,
roi est le représentant du latin roreÇm) [accusatif de ros = rosée].
LV s'est changée en / par dissimilation.
Nous trouvons donc représenté en portugais le mot simple ros,
dont on ne connaissait jusqu'à présent que des composés ou
dérivés, comme rosmaninho < rosmarinus; rociar, couvrir de
rosée, rocio et orvalho, rosée, < *roraliu(tn). Voyez la belle étude
de Jules Cornu, Die portugiesische Sprache,§ 144 et 231 '.
Quant aux autres langues romanes, à ros correspond rouâ, roà en
roumain, rosuy rose en sarde, et ros en provençal.
Il y a ici encore un exemple de ce qu'on a appelé formes
convergentes * : roi résultant du latin ros et signifiant rosà, et roi
issu du latin rotulus, et qui a la signification de liste. (Comp. le
français louer < laudare et huer <C locare.)
Le langage populaire a conservé le mot simple, tandis que
celui-ci a disparu de la langue littéraire pour être remplacé par le
dérivé orvalho. Il y eut un temps où les deux mots vivaient à côté
l'un de l'autre, mais orvalho a fini par l'emporter sur roly peut-être
par l'influence de l'homonyme roi = liste. C'est ce qui est
arrivé aussi au mot /cjfc? =lieu, endroit, qui s'employait à côté de
1. L'éminent dialectologue, M. Leite de Vasconcellos, m'apprend qu*i
Obidos on dit rovalho.
2. Sur ces formes, voir un article du savant phonéticien M. Gonçalve$
Vianna, dans la Rbvista Lusitana, II, p. }i6.
1
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èXYMOLOGlES PORTUGAISES 433
logar (du dérivé *locariSy dissimilation de localis) et qui s'est tout
à fait perdu, logo n'étant employé aujourd'hui que comme adverbe
pour signifier sur le champ (comp. aussi l'allemand aufder S tel le)
aussitôt y bientôt \
3. CerYam.
Il y a à Serra da Estrella, des pâturages dont l'herbe s'appelle
arvum. C'est un dérivé de ceruus = cerf, formé avec le suffixe
unusQt désignant par conséquent des « pâturages pour les cerfs ».
On sait qu'il y a en portugais et en espagnol des mots formés
par le suffixe unus et dérivés presque toujours de noms qui dési-
gnaient des animaux (comme déjà en latin aprunus de aper).
Ainsi le portugais a gado ovelhum, cabrum, vaccum^ etc., et l'espa-
gnol asnunOy caballunoy cewunOy etc. Comp. Meyer-Lûbke,
GrAMM. des LANG. ROM., II, §455-
4. Pervage*.
Ce mot représente le latin propaginem (nominatif propago)
avec le même sens qu'il avait dans le langage de l'agriculture.
Virgile, par exemple, dit. G., H, 26 :
Sîlvarumque aliae presses propaginis arcus
Expectant et viva sua plantaria terra.
«., ibid.y 63 :
...truncis oleae melius, propagine vîtes
Respondent.
Le français provin a, comme on le sait, la même origine. Pour
1. Ce fait est fréquent dans la vie des langues. Ainsi en français, le latin
verus a donné Tadjeaif l'aire, qui a disparu, voire n*étant employé aujourd'hui
que comme adverbe, et qui a été remplacé par vrai, autrefois v^fli, du dérivé
veracus, formé comme ebriacus de ebrius,
2. Mot employé à Melgaço, au nord de la province de Minho, selon
M. A. S. Barata, NorrES de Evora, n» i.
Rffue hiipantqm. 2$
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JULIO MOREIRA
étique de pervagCy comparez les vieilles formes portugaises
et pervinco^ du latin propinquiis,
5. Valpedre.
dre est un nom de lieu près de Penafiel. Son étymologie
î Falle(m) Petriy la vallée de Pierre. 11 y a plusieurs noms
, en Portugal, formés avec vallisy suivi d'un substantif ou
ijectif. La transformation phonétique de Valpedre est
lire pour qu'il faille l'expliquer : Pétri a donné -pedre^
de Petru(tn) est venu Pedro.
omposé pareil en français, mais avec inversion d'éléments,
nom de lieu Bréval, du larin Berheri vallis, V. Darmes-
Traitè de la formation des mots composés dans la
FRANÇAISE, 2* éd., p. 47.
Julio MoREIRA.
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EL POEMA DEL CID
Y LAS
CRÔNICAS GENERALES DE ESPANA'
Cuantos se han ocupado en la critica del texto del Poema del
Cid han comprendido lo mucho que la auxiliaba el estudio atento
de las Crônicas que tratan de ese héroe y por esta razôn las ci tan
d menudo en sus trabajos Bello*, Lidforss^ y Cornu^. Pero
hasta ahora no se ha hecho un examen detenido de ellas, para
fijar el numéro de sus variedades y declarar las relaciones en que
cada una esta respecto al famoso Poema, de modo que la critica
no ha podido ejercerse con la necesaria seguridad.
A salvar este defecto en la medida de mis fuerzas tienden las
siguientes paginas, en las cuales apunto también aquellos resulta-
dos d mi modo de ver mds interesantes, que se desprenden de la
comparaciôn de la prosa de dos diversas Crônicas con los versos
del Poema.
1 . El présente trabajo es solo una parte de otro que tengo en prensa, titu-
lado : Poema del Cid y texto, graniâtica y vocabulario ; por esto résulta d veces mds
conciso de lo que fuera de desear para la fdcil inteligencia de las correcciones
que propongo al texto del Poema.
2. Ob ras complétas de don Andres Bello, edicion hecha bajo la direccion del Con.
sejo de Instruccion pùblica. VolumenlI. Poema del Cid, Santiago de Chile, l88i.
3. Los Cantates de myo Cid. Lund, 1895.
4. Beilràge ^ur einer kûnftigen Ausgabe des Poema del Cid y en el tomo XXI
de la Zeitschrift fur romanische Philologie. Véanse también las otras muchas
publicaciones de este autor acerca del Poema.
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•-"
436 RAMÔN MEMÈNDEZ PIDAL
La parte de nuestras antiguas crônicas referente al Cid fiie
siempre la màs leida y la que primero se ofreciô d los eruditos
como tema de estudio. Asi, en el sigio pasado, Sdnchez pudo ya
afirmar que la Crônica publicada por Fray Juan de Velorado
<c tuvo présente el Poema siguiéndole puntualmente en mucha
parte de los hechos y muchas veces copiando las mismas expre-
siones y frases y aun guardando los mismos asonantes ». Esta
observaciôn se viene repitiendo desde entonces por cuantos tra-
taron esta materia.
Pero todos saben que, contrastando con la gênerai escasez de
manuscritos de nuestros monumentos literarios de la Edad
Media, las copias de las crônicas son numerosas; se cuentan por
centenares. Y quien haya tenido que cotejar algunas de ellas
habri repetido lo que decia Gonzalo Ferndndez de Oviedo à
este propôsito : « en todas las que andan por Espana, que Gene-
ral Historia se llaman, no hallo una que conforme con otra y en
muchas cosas son diferentes. » De modo que si queremos decir
de una manera concreta y précisa cual de esas tan diversas crô-
nicas se inspirô direciamente en el Poema del Cid y cuales lo
reflejan mds de lejos, la cuestiôn se complica de tal modo que
aun no ha podiJo resolverse. Como interesa tanto a la critica del
texto del Poema, intentaré dar aqui en las menos palabras posi-
bles una opinion.
En otro estudio' traté de desembroUar la enmaranada genealo-
gia de nuestras Crônicas, apartando en el revuelto montôn los
tipos màs notables que de ellas exisiieron y exponiendo sus carac-
tères y algo de su contenido. Refiriéndome d este trabajo, puedo
sentar que los tipos que ahora nos interesan proceden todos
unos de otros : La Primera Crônica General castellana sea la Crô-
nica General de Alfonso X fue ampliamente refundida en la Crô-
nica de IJ44, y de una abreviaciôn perdida del texto de la Primera
i . Crônicas générales de Espaûa ; Calàlogo de la Real Biblioteca, Manuscritos,
Madrid, Rivadeneyra, 1898.
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 437
Cr6nîca à la cual se mezclaban varies elementos tomados de la
Cr6nica de 1344, salieron otras très compilaciones : la de Feinte
ReyeSy la Tercera General y la Crônica de Castilla; en fin, la Crô-
nica Parlicular del Cid es s61o un trozo de esta ùltima* aunque no
se si anterior 6 posterior d ella.
Parece natural que la mis antigua de todas estas compilaciones ^
fuera la que nos dièse un trasunto mis fiel del Poema del Cid, el
cual luego se hubiera ido desfigurando en las sucesivas. Rios *
afirma, en efecto, que la Crônica de Alfonso el Sabio copia casi a
la leira el Poema y Mild^ aunque no ve tanclara la coincidencia de
ambas obras conviene en que « d pesar de adiciones y variantes »
la General « no apartaba la vista del Poema, en una redaccion
sin duda algo ampliada, y aun d veces transcribe fielmente el
texto ». Yo creo que los redactores de la Primera Crônica Gène- y/
rai tuvieron d la vista una refundiciôn del Poema que diferia en
mucho de la redaccion actualmente conservada^
1. Histaria critica de la lit., t. III, p. 587.
2. Delapoesia heroico-popular castellana, p. 265. Parece imposible que no se
haya reparado en las grandes diferencias que existen entre el Poema y la Crô -
nica : Lidforss, por ejemplo, que tan excelentes correcciones crfticas ha hecho
en el texto dei Poema, se funda en la Crônica impresa (que es Tercera Crô-
nica General) para suprimir el verso 264$, porque en ella no se menciona d
Alharracin y no tiene en cuenta, que la Crônica en vez de ese verso trae una
larga parrafada en que se nombran 8 pueblos por donde pasan los Itifantes ; el
itinerario en los dos textos es completamente distinto ; en cambio, la Crônica
de veinte reyes que, como despues diremos, es la ûnica que signe al primitivo
poema dice aqui : « los ynfantes fueron por Santa Maria de Albarrazin e por
Médina. . »
3. No cabe duda que la refundiciôn representada por la Crônica era versi-
ficada pues abundan los asonantes. Por ejemplo las palabras del Poema v.
1633, que la Refundiciôn supone dichas por el Cid i sus vasallos, se ven asi
en la Crônica : « Et el quando esto sopo mando allegar toda la gente en el
alcaçar (1. alcaçer) et començo a dezir loado sea al padre espirital, quanto bien
a en el mundo lodo lo tengo en Valençia Pues doy mas non auemos que
dtdfdar, salgamos lidiar con aqucllos moros, ca Dios que me fizo merçed fasta
aqui el nos ayudara daqui en adelante (Escur.).
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438 RAMÔN MENÈNDEZ PIDAL
A sôlo comparar el comienzo, hasta la conquîsta de Valencia
y derrota del rey de Sevilla, no se notaran estas diferencias :|la
Crônica coïncide en todo con el Poema hasta el verso 1094, salvo
muy ligeras variantes '|; los versos que siguen hasta el 1220 faltan
en la Crônica pues se les sustituye por otra narraciôn distinta ; en
fin hasta el verso 125 1 no empieza la divergencia bien perceptible '
de ambos textos. La primera senal que la Crônica da de este aleja-
mientoes el asociar el nombre de Pero Bermudezal de Minaya en
el pasage que corresponde d dicho verso 125 1 : «etluegootro dia
el Çid ouo su conseio et su acuerdo con Aluar Fanez Minaya et
con Pero Bermudez et con aquella compana en que el mas fiaua
por acordar et por parar sus feziendas en guisa que la gente que el
auie de los christianos que non se les fuessen (Escur. ; corn p. éd.
Ocampo, fol. 3 38 i) ; luego en vez del verso 1265 nos dice la Crô-
nica que ambos vasallos del Cid hicieron el recuento de la gente
de este : « et fallaron y mil! caualleros de linage, et de otros qui-
nientos a cauallo, et quatro mill omnes a pie ». (Escur.); el
obispo don Jerônimo llegaa Valencia antes que el Cid piense en
enviarpor su muger à Burgosy la Crônica nos habla de una visita
que hace el Cid al clérigo en su posada, de lo cual nada dice el
Poema; tampoco es solo Minaya el que va por las duenas que
estaban en Cardena, sino que recibe también el encargo Martin
Antolinez, y la razôn de esta novedad se descubre Bien clara-
mente al ver cômo la Crônica amplia los versos 1285-86 : « Desi
mando les dar mill marcos de plata que leuassen al monesterio
de Sant Pero de Cardena et que los diesse al abbat don Sancho, et
I . Para las citas de la Primera Crônica me sirvo segùn las circunstancias de
dos côdices : B. R. es el de la Bibl. Real, signatura 2-E -4, cuyo tejuelo dice
CRONICA DE LOS REYES DE CASTiLLA, y EscuR. quc es el de la Bibl. Escurialense
X-j-4. Por medio de la comparaciôn de los dos se puede ll^ar d un conoci-
miento bastante exacto del texto de la Crônica que representan, pues cada
uno de ellos pertenece à uno de los dos grupos principales en que se dividen
todos los nianuscritos queconozco.
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 439
mandoles dar otrossi treynta marcos de oro para su muger et sus
fijas con que se guysassen con que las troxiessen bien et onrrada
mientre, et otrossi les mando dar seyscientos marcos, los trezientos
de oro et los trezientos de plata que diessenaRachel et a Uidas,
los mercadores de Burgos, los quales el auie tomados quando se
sallio delà tierra, et dixo a Martin Antolinez : esso bien lo
sabedes uos, ca nos los ouiestes sacados sobre el mio omenaie,
et dezit les que me perdonen ca el engano delas arcas con cuyta
lo fiz. » (EscuR. ; comp. Ocampo, fol. 338 c), Estos dos manda-
deros del Cid no hallan al Rey en Carrion, como dice el Poema,
sino en Palencia, donde no aparecen los Infantes de Carrion y sus
parientes como aseguran los versos 1345, 1372. Pero i dquéseguir
en esta comparaciôn ? las divergencias de ambos textos que hasta
aqui no son muy considérables, van cada vez en aumento, y son ya
continuas d partir del episodio del leôn. ^C6mo no se han de
advertir las que existen en todo el episodio del rey Bucar? Basta-
ria atender à su final : segùn el Poema el Cid hiende de un tajo
al moro, à orillas del mar (v. 2420), mientras en la Crônica no
logra alcanzarle y solo puede arrojarle su espada cuando le ve
refugiarse en las naves. En esta batalla figura un escudero, sobrino
del Cid, llamado Ordoiio, desconocido al Poema,c y que rem- ^
plaza â Pero Bermuez acompanando al infante Fernando (verso
2340) y en consecuencia le remplaza también en las cortes de
Toledo (v. 3313), y no contento con esto usurpa el papel de
Fêlez Munoz enel verso 2618 y en el R^bredo de Corpes (v.
2276 etc). En el. episodio de Corpes^ las diferencias son conti-
nuas ; la Crônica es en todo mds prolija y recargada de inci-
JenteSj e.L Poema no conoce aquellos cien caballeros del Cid
que acompanan d los Infantes; nijiquel Pero Sanchez que denuesta
d los traidores, ni aquel Martin Fernandez de Burgos que lleva
d los caballeros d quejarse al Rey de la deshonra sufrida, etc.,
etc. En las Cortes de Toledo hay también multitud de personajes
advenedizos y por no citar sino un ejemplo, recuérBese aquel
« escudero muy fidalgo, mancebiello » que guarda el escano del
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440 RAMÔN MENÉNDEZ PIDAL
Cid como buen criado suyo; la^scena de las, cor tes conserva
solo un lejaao parecido con la del Poema, pues todo se vuelve
alli desmanes, alborotos, voces y golpes entre los dos bandes
litigantes, con grave desacato de la persona del Rey que tan
magestuosamente préside la brève sesiôn que nos pinta el Poema
viejo.
Creo que basta la dicho* no solo para probar que el Poema que
hoy conocemos y el que sirviô de guia d la Crônica eran dos
^bras diferentes, sino también que el Poema hoy conocîdo
tiene por su mayor sencillez y concision un cardcter bien mar-
cado de mis ancianidad, mientras el poema perdido es, i todas
luces, una amplificaciôn posterior, que ofrece ya los caractères de
la poesia épica décadente ; todo en ella se complica y enreda sin
motivo, la narraciôn comienza d tomar los giros de la de un
libro de caballerias y va perdiendo el tono de un verdadero
poema heroico. Por todas partes se ve en la Crônica la huella de
una refundiciôn compléta y sistemdtica del texto antiguo ; un
verso de este se encuentra remplazado por una larga frase * ; en
lugar de un personaje se introducen dos ô très; las cifras de
hombres 6 de riquezas se exageran J ; la acciôn camina mds lenta-
mente, embarazada por continuos pormenores nuevos.
1 . Aun me pareciera que sobra, por tratarse de cosa tan évidente, si no
hubiera visto que esta afirmaciôn, hecha por mi con otro itiotivo, es contradicha
por R. Béer, Zur Ueberlieferung altspanischer LiUraturdenktnàler, Separatah-
druck aus der « Zeitschrift fur die ôsterreichischen Gymnasien », 1898 Wien, p.
24.
2. Ya apuntamos ejemplos en lospocos pàrrafos citados; pondre aquiotro,
aunque de los menos notables, por ser de la parte en que la divergencia de los
textos aun no ts muy grande : en vez del verso 1 3 1 3 dice la crônica : « e fa-
llaron al Rey en Palençia e quando ellos y Uegaron salya el Rey de missa $
estaua eneî portai delà ygUsia. »
3 . Uno de los primeros ejemplos de estas multiplicaciones se refiere al
verso 1265 y 1285 que yahemos copiado. En vez de los cien caballcros, de que
habla el v. 1284 y '3072, la Crônica pone doscientos y novecientos (edic.
Ocampo, fol. 338 c, y 550 h)y etc., etc.
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EL POEMA DEL CID Y LAS Cr6nICAS GENERALES 44 1
No creo que haya nadie que dude de esta relaciôn que he estable-
cido entre los dos textos ; pero si lo hubiera, se convencerà de
fijo reparando en una curiosidad muy significativa : el poema^
representado por laCrônica salva escrupulosamentelos olvidos y I
descuidos mis notables en que incurriô el autor del Poema hoy
conservado, prueba de que este es el modelo y aquél la refundi- /
ciôn. Por ejemplôf^segùn eTpoema existente el Cid se olvida de
pagar à los judios d quienes estafô, y aunque^en el verso 143 1
cllos Uoran por su dinero d los pies de Alvar Fanez y este les
promete reparaciôn, luego, tanto Alvar, como el Cid, como el
autor, no vuelven dacordarse del asunto ; esto noera ciertamente
portarse bien y el refundidor pensé en una correcciôn desde el
comienzo de su obra y anadiô asi las palabras del Cid en el verso
95 : « E bien sabe Dios que esto que lo fago amidos, mas si Dios
me diere consejo, yo gelo emtndare e pechargelo he todo, » (B. R. ;
comp. Ocampo, fol. 302 d), luego cuanda el Cid despacha para
Burgos d Minaya manda con él también d Martin Antolinez,
segùn arriba pudo verse, para pagar d los judios por mano del
mismo que les enganô.| Citemos otro ejemplo ; el primer autor
solia juntar en un solo verso los nombres de Alvar Alvarez y ^
Alvar Salvadorez y aunque una vez se le ocurriô hacer d este
liltimo prisionero (verso 168 1), luego se olvida y sigue habldn- .
donos de élcada vez que nombra d Alvar Alvarez (v. 17 19',
1994, cî^Oi ^1 refundidor para salvar esta distracciôn escribiô un
pequeno episodio en que cuenta detenidamente la prisiôn del
caballero del Cid y c6mo, después de vencida la batalla, al
robar las tiendas de los moros, se le hallan aherrojado dentro
de la de Yucef.
I. El manuscrito del Poema dice : Aîuar Aluare^ e Aluar Saluaâorei e
Minaya Aluarfam^, pero con una rayita de tinta negra posterior, fue tachado
e Alu. Saîu, por uno que recordaba el v. 1681 ; por esto las ediciones no
incluyeron el nombre borrado. Yo lo he rcstablecido en la mfa, impresa en
Madrid, 1898, pero aun no puesta en circulaciôn.
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442 RAMÔN ME^4ÈNDEZ PIDAL
Dando, pues, por seguro que el Poema prosificado en la Pri-
mera Crônica General no es el que hoy se conoce, sino otro
posterior perdido, concluiremos que no nos sirve la Crônica para
corregir el texto existente, fuera de muy contados casos. Yo no
creo util la comparaciôn mas que hasta el verso iz^p, y eso con
bastantes réservas, ya que si la Crônica difiere del texto actual
no podremos adivinar en muchos casos si la diferencîa es pro-
ducto de la refundiciôn, ô no. Jùzguese de estas dificultades en
vista de los pasages de la Crônica que voy d transcribir, d mi
juicio los mds curiosos para corregir el texto.
En la parte correspondiente al verso 135, la Crônica parece
que supone otro verso : « e puso conellos quele diesen .dc.
marcos, los ,ccc, de plata e los xcc, de oro, » (B. R.)
verso 398, aunque la Crônica abrevia mucho, parece indicar |
que este verso no se hallaba aqui, en el texto que prosificaba,
sino después del 415 donde la Crônica dice : « et fue posar ala
sierra de Micdes et yazel (yaziele, B. R). de siniestro Atiença, que
era estonçes de moros. Et ante que se pusiesse el sol... »
(ESCUR.)
V. 404 y 406, la Crônica aboga por las correcciones que habria-
mos de hacer si atendiésemos d las asonancias : « et fue posar a la
Figueruela, et pues que/we de noche et se adormecio, ueno a ell
en uision como en figura de angel e dixol assi » (Escur.);
« angel que dixo ansy » (B. R.). Leeremos, pues, en el Poema :
despues que fue de noch y a el vino en vision, Todos los crlticos
corrigen el v. 404 leyendo cenado fue^ pero creo que el cenado del
manuscrito no es mds que una corrupciôn paleogrdfica del
denoch. En el v. 406 Bello corrige en sueho le apareciôy y Restori
el en sueho vio, ambos suprimiendo el perfecto vino asegurado
por la Crônica; yo suprimo sueho, pues no es mds que una
reminiscencia del verso anterior : Fn suenol priso dulce.
V. 472, la Crônica suprime el Quinze : « el espada sacada
enla mano, matando enlos que (m. quantos, Escur.) ante sy
fallaua, de guisa que gano luego el castillo » (B. R.).
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 443
V. 479, la Crônica parece que impide toda correcci6n : « Et
cogieronse Fenares a arriba por Guadalfaiara » (Escua.).
V. 520, i iba colocado en el original de la Crônica después
del 522? « etenuio mandado a los moros de Fita et de Guadal-
faiara que gelo comprassen, et ellos uinieron et uieron la prea
et apreciaron la en très mill marcos de plata, et aun los qui la
tomassenque leuassen(tom. avrian, B. R.) ende grand ganancia,
et dieron le ellos los très mill marcos de plata por ella, et el
fue pagado de todo a tercer dia (Escur.).
V. 525, comienza aqui el discurso directo : « amigos, eneste
castillo non me semeja que mas pudiesemos auer morada, que
maguer que le pudiesemos (ca m. quel quisiessemos, Escur.)
retener de otra guisa non avriamos y agua, demas que el rey
don Alfon ha pazes con los moros e se yo que escriptas son las
cartas delo (son y a de los moros las c. delo Escur.) que nos
por aqui començamos a fazer para enbiargelas » (B. R.)
V. 534, la Crônica anade versos despues de este : « e quiero
dexar çient moros e çient moras, ca paresçeria mal de leuar
moros nin moras en nuestro rastro, lo que nos non conbiene
agora, mas andar lo mas aforreches (-chos Escur.) que pudiere-
mos, como omes que andan en guerra e en lides e an a guarir por
sus manos e por sus armas ; e vos todos avedes agora asaz dere-
chos, e non ay ninguno por pagar. » (B. R.) Escuso decir que
la mayoria de los casos en que la Crônica es mis extensa que el
Poema, los creo debidos a amplificaciones de la refundiciôn.
V. 538, léase yo non querria lidiar; la Crônica « ca yo non
querria lidiar con el Rey don Alffonso mio sennor » (Escur.).
V. 549, el gerundio mejora la medida del verso : « non
sabiendo los moros ell ardiment con que ellos yuan » (Escur.)
« el ardimente con que yuan » (B. R.).
V. 568-69, en el Poema prosificado por la Crônica se explica-
ban estos versos asi : « e que en la su vezindad non les caye pro
ninguna, segund lo que yua ya faziendo. El Çid desque ouo
fecha alli labastida, caualgo e fue luego con su caualleria contra
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444 RAMÔN MENÈNDEZ PIDAL
Alcoçer, por béer si la podria tomar, e los delà villa, con miedo
que ouieron del, fablaron le como en razon de pechar le parias
e el que les dexase beuir en paz ; mas el Çid non lo quisso fazer,
e cogiose a su bastida. Quando esto oyeron los de Calatayud e
de las otras villas en derredor, pesoles mucho... » (B. R.).
V. 581, el segundo hemistiquio es igual en la Crônica : « Fal-
lido les es el pan et la ceuada » (Escur.).
V. 584, coïncide la Crônica : « Demos salto en el e desbara-
tarlemos e faremos y grand ganancia » (EscuR.).
V. 585, quizddeba desdoblarse este verso en dos, terminando
el primero con las palabras « Terrer [la casa] » : « ante que le
prendan los de Tiruel ; ca si ellos le prenden (ca si los de
Tixruel le p. Escur.) non nos daran ende nada » (B. R.).
V. 586, acaso : La paria quel nos apresa; la Crônica : « Et
las parias que de nos a leuadas dobladas nos las tornara. »
(EscuR.)
V. 615. La Crônica da otra version del segundo hemistiquio,
pero impide corregir el primero : « ya meioraremos las posadas
los duennos e los cauallos » (Escur.).
V. 617, acaso Cuedo que en este castiello; la Crônica : « et de
como yo cuedo, en este castiello a grand auer » (Escur.).
V. 628 : « que uno a que dizien Mio Çid Roy Diaz de Vivar
quel ayrara el Rey don Alffonso de Castiella equel echara de
tierra » (Escur.).
V. 634 : « Et otrossi las Riberas de Salon de amas partes. »
(Escur.)
V. 652, el refundidor anadiô aqui el pregôn : « enuiaron sus
mandaderos por toda essa tierra que se ayuntassen luego todos
los que de armas eran et que uiniessen alli, pora yr con ellos
sobre Alcaçar, como mandaua el Rey de Valençia, a prender
aquellos christianos, que eran pocos e andauan confondiendo la
tierra; et ayuntaronse alli grandes gentes de moros con estos
dos Reys. » (Escur.).
V. 668. La Crônica coïncide con el Pcema : « Et que nos que
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔXICAS GENERALES 445
ramos yr de noche a furto nin lo podremos fazer nin nos lo con-
sintrien ellos » (EscuR.)
V. 670-671. Invierte su orden la Crônica : « otrossi con ellos
non podriemos lidiar, ca son los moros muchos ademas. Dixo
estonçes Aluar Hannez Minnaya contra las conpanas : caualle-
ros, como queredes vos fazer? sallidos somos de Castiella, la
noble e la loçana. » (Escur.)
V. 673 : « Si con moros non lidiaremos sabed que los moros
non nos querran dar del pan. » (Escur.)
V. 685 : « Et todos salgamos aora fuera assi que non finque
aqui ninguno. » (Escur.); leyendo en el Poema : assi que nadi
non rastCy se mejora el métro.
V. 694, acaso encierre dos : « las athalayas et guardas de los
moros quando lo uieron, dieron grandes uo:^es e tornaronse a sus
compannas a fazer gelo saber... » (Escur.)
V. 699, léase : E los pendones me^clados qui los podrie contar?
pues la Crônica dice : « et auie y dos senas cabdales daquellos
dos Reys moros, et los otros pendones daquellos pueblos ayun-
tados alli eran tantos que serien muchos de contar. Et mouieron
sus azes paradas contrai Çid » (Escur.); «edelos otros pendones
de aquellas pueblas que ally eran ayuntados eran tantos que non
auian cuenta » (B. R.). Lidforss leyô ya en el Poema Ependones.
V. 708 : « los que debdo auedes en bien, agora uere como
acorredes ala senna (Escur. B. R.).
V. 725, léase : otros tantos [muertos] son; la Crônica dice : « e
de la (a la Escur.) tornada mataron altantos » (B. R.).
V. 732, apoya la leccion de su final : « que en poca de ora
mataron mill e trezientos. »
V. 737-38, aunque la correcciôn que al v. 737 podria hacerse
en vista de las asonancias parece la mds sencilla (so criado fue^
segiin Bello, Restori y Lidforss), quizd pudiera leerse : Muho
GustÛK^ so criado del buen Cid Campeador ; la Crônica : « Munno
Gustioz criado del Çid, Martin Munnoz que touo Mont
Mayor » (Escur.).
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446 RAMÔN MENÉNDEZ PIDAL
V. 747, la Crônica anade después otro verso : « et estando el
de pie metiô mano à la espada et lidiaua tan de rezio con alla et
taies colpes fezie en los que alcançaua que los otros quelo veyen
non se osauan acostar a ellos. Quando el Çid uio » (Escur.).
V. 750 : « et diol tan grand colpe con la espada por la cen-
tura que todo le taio de parte en parte. » (Escur.)
V. 753, la Crônica coincide con el Poema mis de lo que
fuera de desear para corregir este : « caualgat Minnaya ca uos
sodés el mio diestro braço » (Escur.).
V. 755, la Crônica anade un verso ô dos después : « firmes
ueo estar los moros, et non nos dexan aun el campo, atide a
mester que los cometanios de caho ; et si delà primera uez los firie-
mos de rezio, desta otra si fuere aun mas, non sea menos
(Escur.); e si delà primera ves los firiemos de resio non sea
menos desta. (B. R.)
V. 763 : « boluio la Rienda al cauallo pora foyr e yuasse
saliendo del campo » (Escur.).
V. 767 : « et diol con la espada por ell yelmo, et tantol corto
del fierro que llego a la carne » (Escur.) Pudiera leerse d
segundo hemistiquio fata que lego a la carne ?
V. 805, léase : caen çiento e dos cauallos ; la Crônica : « e
cayeron a el enel su quinto .c. et. n. cauallos » (Escur.) ;
recuérdese que el total de caballos que se quinta es de 510,
segùn el verso 796.
V. 824, acaso : les f are set duenas ricas. La Ci:6nica : « et que
si les yo uiuo que les fare seer RÎcas duennas » (Escur.).
V. 834, à pesar del diverso orden en que la Crônica pone
los versos de este discurso del Cid, parece darnos pie para supo-
ner que después del verso 834 debe colocarse otro, que com-
plète el sentido del 835 : Aluar Hanez, esta tierra es angosta
e non podremos enella fincar, e nos por armas abemos a guarir,
ecomoyocuydoy a yr nos abemos de aqui; e si por abentura non
(por uentura de uuestro torno non, Escur.) nos fallaredes
aqui, do quier que supierdes que somosyd vos para nos (B. R.).
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 447
V. 837, léase : \Jinco alli] con su mesnada ; la Crônica : « et el
Çid fincoalli conlas otras sus compannas » (Escur. B. R.).
V. 850, coincide la Crônica con el Poema en el primer hemis-
tiquio « Qui a buen sennor sirue esse uiue en bien andança »
(EscuR.).
V. 865 : « que se non ternie alli el Çid deguerraie ninguna
parte » (Escur.).
V. 875, he aqui como la Crônica nos das razôn de los versos
que faltan en el Poema, pero téngase en cuenta que en este la
relaciôn séria mis brève : « Sennor, mio Çid Roy Diaz el Cam-
peador ; et pues quel uos ayrastes yl echastes de tierra gano el
de moros el castiello de Alcaçar (/. Alcoçer), et teniendol ya el,
fizieron lo los moros saber al Rcy de Valencia, et el Rey de
Valencia enuio y sus poderes con dos Reys moros contra el, et
çercaron le alli, et toHieronle ell agua, assi quelo non pudiemos
ya soffrir ; estonces el Çid touo por bien de salir a ellos e morir
ante por buenos lidiando, quepor malos yaziendo encerrados; et
salimos et lidiamos con ellos en campo, et uenciolos el Çid, et
fueron y mal feridos amos los Reys moros et de los otros
murieron y muchos et furon presos muchos et fue muy grand la
ganancia. » (EscuR.)
V. 896, en la Crônica se descubreotro verso : « et mejor nos
la Êiredes adelantc; et con la merced de Dios nos guisaremos
como nos la fagades » (Escur.)
V. 935, faltan versos antesde este : « Et [en] tod esto tomo
el Çid de sus compannas dozientos caualleros escoUechos a mano
e trasnocho con ellos e fue correr tierras de Alcanniz» (Escur.).
V. 947, la Crônica anade un verso ? : « amigos, bien sabedes
uos que todos los que por armas an de guarir, como nos, que si en un
lugarquisieren siempre morar.... » (Escur.)
V. 9bi. La Crônica asegura la lecciôn del ms. de Per Abbat :
« Grandes tuertos me tiene el Çid de Viuar » (Escur.).
V. 963 : « Firio me mio sobrino dentro en mi corte e nunqua
despues me lo emendo » (Escur.).
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448 RAMÔN MENÉNDEZ PIDAL
V. 964 : « Agora corre me las tierras que yo ténia en
guarda » (Escur.).
V. 965, léase amistad; la Crônica dice bien : « e yo nunqual
por esto desafiemn le torne amixtat » (Escur.).
V. 972, quiza : Asi vienenesforçados que a manos cuydan tomarU;
la Crônica : « et alcançaron le en el Pinar de Touar (en Teuar del
Pinar B. R.) et assi uinien esforçados que a manos se le cuedaron
tomar « (Escur.) « que sele cuydaron tomar a manos » (B. R.).
V. 1002, la Crônica mejora el métro : « uieron uenir la
cuesta ayuso los poderes delosfrancos » (Escur.),
V. 10 12, léase ^fl su tiendal huaua; la Crônica : « e leuo al
Conde preso pora su tienda et mandol guàrdar muy bien. >»
(Escur).
V. 1021, léase non cambre ende vn bocado; la Crônica : « que
por quanto avia en Espana que non conbria ende vn bocado »
(B. R.).
V. 1029, léase corner [al] por causa de la asonancia; la Crônica :
<c ca yo non combre nin fare al si non dexarme morir. » (Escur.)
V. 1035, falta algo aqul ; la Crônica puede sugerir varias correc-
ciones : « Et si comieredes por que podades ueuir, fa:(er uos e yo
tanto : Daruos e dos caualleros destos uuestros que aqui tengo
presos et que uos aguarden, et quitar uos e los cuerpos a uos et a
ellos, et soltar uos e e dar uos e de mano que uos uayades. »
(Escur.)
V. 1037, la Crônica asegura la lecciôn del Poema para el pri-
mer hemisiiquio : « Qjaando esto oyo el Cuende fuesse ale-
grando et dixo » (Escur.).
V. 1044-45, la Crônica apoya la correcciôn : « Huebos melo he
pora estos que comigo andan lazrados, » suprimiendo myos vassal-
los : « Demas elo yo mester pora estos que lo an lazrado
comigo. » (Escur.)
V. 1061, el primer hemistiquio aparece igual en la Crônica :
« mandad uos dar las bestias si uos ploguiere et yr nos emos »
(Escur.).
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EL POEMA DEL OD Y LAS CRÔNICAS GENERALES 449
V. 1068, el segundo hemistiquio es igual en la Cr6nica :
« ydes uos Conde a guisa de muy franco et gradesco uos yo
mucho quanto me dexades » (Escur.).
V. 1073, ^es posible leer Om dexaredes de vuestro ?; la Cr6nica
impide suprimir el dCy mientras/o puede mejor ser adiciôn comiin
al ms. de Per Abad y d la Cr6nica ' : « et o me dexaredes delo
uuestro, o leuaredes algo delo mio » (Escur.).
V. 1075, la Crônica corrige as! « et yo pagado uos e por tod
este anno » (Escur.).
V. 1225^ la Crônica da el nombre de la huerta : « ovieron
b ÊLzienda çerca delà huena que dizen de Villa Nueua e arran-
colos el Çid (B. R.).
V. 1230,1a Crônica coloca el v. i23odespués del 1226 : « et
vençiolos el Çid et aquel Rey de Seuilla escapo ende con très
colpes e duro el alcançe fasta en Xatiua (Escur.) v. adelante la
nota al verso 1229 segùn la Qônica de Veinte Reyes.
A partir de aqui, los casos en que la Crônica de Alfonso X
puede servir para ilustrar eltexto del Poemase hacen mucho màs
escasos. Sin embargo la refundiciôn del Cantar representada por
la Crônica conservaba todavia muchos versos de la antiguaredac-
ciôn hasta el 2278, y aun parece que contenia algunos en la
misma forma estropeada que hoy nos ofrece la copia de Per
Abbat, segiin decimosen la nota al verso 1073.
He aqui los pocos casos en que, i primera vista, me parece
que es util tener présente la Crônica del Rey Sabio :
V. 1342 : « si me vala sont Esidro mucho me plaze delà bien
andança del Çid et Resçebio el su don muy de grado. » (Escur.)
V. 1352 : « Sennor, el Çid uos pide merçed por su muger
I . Q.uizà la refundiciôn del Poema se hizo sobre un ras. corrompido ya, del
que se sacô también la copia de Pcrabat. De otra manera habrfa que explicar
por remozamientos de lenguaje vcrificados independientemenie en las copias
del viejo Poema y en la refundiciôn las rauchas coincidencias que se observan
entre el ms. aaual del Poema y la Crônica en las cuales no queda i. salvo el
métro, v. g. 479, 581, 584, 668, 753, 850, 1352, 1356, 2050, 2053.
Revu4 hispanique, 29
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450 RAMÔN MENÈNDEZ PIDAL
Doha Ximena et por sus fijas dona Eluira e dona Sol. » (Escur.)
Véase la nota à este verso segun la Crônica de Veinte Reyes,
pues parece que viene d invalidar la coincidencia que aqui pré-
sentai! la Crônica de Alfonso X y el Poema.
V. 1356 : m tl yoles mandare dar conducho de mientre que por mi
tierra fueren, » (Escur.)
V. 1419. Per Abbat escribio Lxv por Lxx, léase : Setaenta
caualleros. La Crônica dice : « Et vinieron a Sant Pero de Car-
denna bien setenta caualleros (Escur.).
V. 1695, la Crônica pone treiientos : « Et uos mandat me dar
.ccc. caualleros e yo saldre de Valençia quando cantare el primer
gallo » (Escur.).
V. 1938, el segundo hemistiquio estd igual en la Crônica :
<( Los infantes de Carrion son muy alta sangre et orgullosos et
an parte en la corte » (Escur.).
V. 1940 : « Mas pues que el Rey nos lo conseia que vale mas
que nos » (Escur.).
V. 2046, la Crônica corrige asi el primer Jiemistiquio :
« senor, si a uos ploguyesse fuessedes oy mio huesped » (Escur.).
V. 2048 : pudiera leerse el primer hemistiquio como la Crô-
nica « et el Rey dixo non es guysado ca uos legastts agora et nos
Uegamos ayer ».
V. 2050, coinciden la Crônica y el Poema : « et cras faremos
lo que quisierdes » (Escur.).
V. 2053, ^^ Crônica conviene con el Poema : « omillamos nos
Çid Ruy Diaz et quanto nos pudieremos seremos en uuestra
pro » (Escur.).
V. 2086, acaso criastes las uoSy senor; la Crônica : « yo las
engendre, senor, e uos las criastes » (Escur.).
V. 2089, lé^se como en la Crônica : « et uos dat las a quien
quisierdes que yo pagado so ende » (Escur.).
A partir de aqui, desde el episodio del leôn (v. 2278, etc.)
la Crônica difiere tanto del Poema hoy conservado que creo
tiempo perdido el cotejo de la una con el otro.
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 45 1
Cesando, pues, en el examen de la Primera Crônica General,^
pasemos d la segunda ô sea d la Crônica de 1)44. Copia en gran
parte d la anterior, pero donde difiere muestra que tampoco cono-
cla el Poema viejo sino otra refundiciôn aun posterior d la que
circulaba en tiempo de Alfonso el Sabio. Los juglares poniendo
en tortura la imagînaciôn para renovar el antiguo asunto, modi-
ficaron también el comienzo del Poema, que, segùn hemos dicho,
en la Primera Crônica difiere aun apenas del texto que hoy cono-
cemos. Véase ya como se aparta de él la relaciôn de la Crônica de
1344 : an tes de salir de Bivar, Martin Antolinez va d ver d los
judlosy no desde Burgos mismo, como dice el Poema; nôtese
luego que la salida de Bivar forma un episodio mds extenso en la
Crônica de 1344 que en el Poema : « e quando salio de los pala-
çios suyos e vido como fincauan yermos e todos sus labradores
desamparados, tomose a oriente e finco los inojos e fiso su oraçion
enesta guisa... ' », etc. hecha la piadosa oraciôn mandô d Alvar
Fanez « que castigase sus gentes que non fiziesen mal enla tierra
que non han culpa los pueblos del mal que faze el Rey ; e entonçe
caualgo, e en caualgando dixo vna vieja : ve en tal ora que quan-
tos fallares ante ti todos estrages; e el Çid con este anunçio
caualgo, quese non detuuo mas, e salieron de Biuar... » Tam-
poco se parece en nada d los versos 213-236 del Poema la salida
del Cid de Burgos para San Pedro : « mando el Çid alçar sus tiendas
e mando tomar quanto fallaron fuera de la çibdat e las anseres e
ansi Uegaron a Sant Pedro de Cardena... e quando vido que non
salio ninguno en pos dellos, mando tomar todo lo que avian
tomado e robado a Burgos ; e dona Ximena e sus fijas e el abad
don Sancho salieron lo resçibir... » Véase otro ejemplo de la
I. Me sirvo para estas citas del ms. de la B. Nacional Ii-74.
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45 2 RAMÔN MENÈNDEZ PIDAL
divergencia entre la Primera Crônica y la de 1344 en una espolo-
nada que en la batalla de Alcocer los cristianos hacen contra los
moros antes que éstos se aperciban àpelear; es una adiciôn hecha
entre los versos 693-94 : « E despues que los touo bien enseiiados
e castigados e ordenados como deuian de fazer, entraron enla
batalla, llamando Santiago e Vivar; e como salieron sin sospe-
cha delà villa, fezieron grant daiio enla hueste ante que se podie-
sen aperçebir, e espaçieron los atodas partes. Pero los moros
cobraron coraçones e ayuntaronse e posieron sus azes, e tan
grande era el roydo delas tronpetas o delos atanbores que se
non oyan.... »
En fin, ci taré aun très pormenores : se nombra un personaje
nuevo al hablar del alcance del rey de Sevilla (v. 1227), asi
joentre los que van i recibir à dona Jimena (v. 1438) y
entre loTîJii^i^^guardan i Valencia mientras el Cid va à las cortes
de Toledo; este^^jersonaje es aquel famoso Martin Pelaez, el
Asturiano de Santa JutftHap,^ quien el Cid, de cobarde que era,
convirtiô en gran caballero antè Xjos muros de Valencia; es des-
conocido de los manuscritos de la Prïi>^tx)era Crônica. En el lugar
correspondiente à los versos 191 1, i944 y ^.973 se fija el lugar •
delas vistas entre el Cid y el Rey en Requena, conta. .^j^jj^j^j^j^ ^j '
Poema que nos dicc que fueron sobre elTajo y apartdndosc .. ^^ j^
Primera Crônica que no nombra el lugar. Cuando en las Cortex ,
de Toledo Diego Gonzalez menosprecia el linage del Cid, la
Crônica de 1344 hace que el mismo Rey saïga à la defensa y
trace la genealogia del héroe (comp. verso 3354 7 edic. Ocampo, ,
fol. 353 a).
^Basta lo dicho para hacer compender que la Crônica de 1344
se aparu mucho mds que la de Alfonso X del texto del Poema y
que de nada nos sirve para corregirle) Lo mismo decimos de la
Crônica de Castilla y de la Particular del Cidyz que presentan los
mismos caractères que la de 1344, aunque no son copia de ella;
d lo menos no lo son del texto que ofrecen los très manuscritos
que de ella conozco, pues la Crônica de Castilla y la Particular del
\.
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 453
Cîd ofrecen à veces màs pormerores y asonancias *, lo cual no es i
explicable i menos que 6 se deriven de una redacciôn de la Crô-
nica de 1344 ^^ perfecta que la que se conserva en los très .
manuscritos dichos, 6 que hayan revisado de nuevo los Cantates /
de Gesta.
G>mpàrese solo la escena de la salida de Bivar tal como se lee
en la Crônica de Gistilla, con la que hemos transcrito de la Crô-
nica de 1344 : « e desquel Çyd tomo el auer, mouio con sus
amigos de Biuar, e mando que se fuesen camino de Burgos e
quando el Çyd uio los sus palaçios desheredados e syn gentes, e
las perchas syn açores, e los portales syn estrados, tornose contra
oriente e finco los finojos e dixo..: etc.. e demando por Aluar
Fanes e dixole : primo, que culpa an los pobres por el mal que
anos fase el rrey ? mandad castigar estas gentes que non fagan
mal por onde fueremos. E diçen que demando la bestia para
caualgar, e entonce que dixo vna uieja ala su puerta : ve en tal
punto que todo estragues quanto fallares. E saliendo de Biuar el
Çîd con este prouerbio, non se quiso detener, e vio vna comeja
diestra e dixo '... »
El que compare este pdrrafo con los versos i-ii del Poemaj^
conservado y el que tenga en cuenta todo lo que vengo diciendo
sobre las fuentes de las Crônicas anteriores, no podri menos de
rechazar la afirmaciôn de Qjrnu : que el autor de la Crônica
particular del Cid, cuando la escribia, ténia en su memoria ô
1 . Es buena prueba el conocido discurso de Albar Fanez al Cid, cuando este
pregunta à sus parientes si le quieren acompanar en el destierro : la Crônica de
1 344 dice solo : o E entonçe don Aluar Fanez dixo : quanto por mi, vos digo
que convusco me quiero yr ; e ansi como el dixo, ansi dixieron todos los otros. »
La Crônica de Castilla dice : « Entonçe fablo don Aluar fanes, su ftimo cor-
mano : convusco yremos, Çid, por hiermos e por poblados, ca nunca vos fa-
llesçeremos en quanto seamos biuos e sanos; conbusco despenderemos las
mulas en los cauallos, e los aueres e los paôos; sienpre vos s)miiremos como
leales amigos e vasallos. E entonçe otorgaron todos quanto dixo Aluar Fanes. »
2. Me sirvo del ms. de la B. Nacional Vy-440. j
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J
454 RAMÔN MENÉNDEZ PIDAL
ante los ojos una version del Poema menos alterada que la que
PerAbbat nos ha escrito *. Esta opinion notiene apoyo ninguno
por mds que haya sido también la de Bello ; y si la quisiéramos
juzgar solo por sus desastradas consecuencias notendriamos màs
que recordar las correcciones que â este ùltimo autor sugiriô la
lectura del brève pârrafo antes transcrito ; en el verso 3 enmen-
daba : « Vio puertas abiertas e uzos sin estradosl » y en el 40 en
vez de Fna nina de nuefanos^ leia Una naha de sesenta anos, pues
la Crônica no habla de una niha^ sino de una vieja (repirese, sin r
enbargo, que la vieja de la Crônica es de Bivar, y no de Burgos 1
como la niiia del Poema) y Bello creia que muy bien un copista
pudo convertir la naha y los LX ahos que debla de tener, en
una niiia de IXanosW *.
Descartadas pues estas dos Crônicas hermanas, como inutiles ; '
para la correcciôn del texto del Poema, lo quedari también la
Tercera Crônica General, que es el texto que imprimiô Ocampo
en Zamora 1541, atribuyéndolo â Alfonso X. La razôn de dese-
charla es que en la parte del Cid se limita i copiar la Primera
Crônica anadiendo alguna cosa de la de 1344.
Con esto, solo queda ya por examinar la que al principio
he llamado Crônica de veinte reyes, la cual merece una particular
atenciôn. En el comienzo del Poema nada de interesante ofrece,
1. Études romanes dédiées à Gaston Paris. Paris, 1891, p. 422.
2. En el discurso de Minaya v. 672, etc., anade très versos tomados de la
Cr. particular ; tanta confianza le inspiraba. Sin embargo, en abono de Bello
debemos decir que ya él advirtiô la refundiciôn ; en la pagina 289 del tomo II
de sus Ohras dice tratando de las palabras del Cid à Garci Ordonez (v. 3287) :
« el cronista siguiô aqu{ otra jesta, distinta de la que conocemos y en que se
describia çon algunas diferenciasla escena de las cortes, siendo Pero Bermuez
quien echaba en cara a Garc{ Ordonez la aventura del castillo de Cabra. »
Bello no conocia la Crônica editada por Ocampo sino gracias à unos apuntes
que de ella habfa tomado en el Museo Britànico ; no existfa ningûn ejemplar en
Chile, V. Obras de Bello, t. II, p. viii, ix y la Carta de Bello i Breton de los
Herreros, de Junio 1863, en la vida de Bello por Amunâtegui, Santiago de
Chile, 1882, pàg. 168.
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pues se limita d seguir d la Primera Crônica General abreviando
bastante la forma de expresiôn ; pero lo notable es que cuando la
crônica de don Alfonso se aparta del Poema hoy conservado, el
autor de la de Veinte Reyes, que al parecer era gran admirador
del viejo cantar, y rechazaba como mentirosas las refundiciones
posteriores que le contradecian, le toma por gula, rehaciendo
toda la narraciôn de la obra del Rey Sabio. Queda ya dicho
que la Primera Crônica omite los versos 1094-1220 del Poema;
pues bien, el autor de la Crônica de veinte Reyes, atento i no
dejar olvidado nada del cantar que él tenia por el mis verdade-
ro documento, los incluyô en su obra : « Desi acabo de pocos
dias salio de ally y fue cercar Murviedro (Monuiedro /) y tan de
rezio lo conbatio que le priso a pocos dias. Los de Valençia
quando lo oyeron temieronse mucho del Çid y ovieron su
acuerdo de lo yr a cercar [y] trasnocharon... etc. » '. La fe que^
en el antiguo Poema tenia el autor de la Crônica de Veinte Reyes '
era bien grande cuando le prefiere i la relaciôn del Rey Sabio
precisamente desde el lugar en que refiere la toma de Murviedro,
que, como es sabido, aparece en el Poema contada, con grave
atropello de la cronologia, antes de la conquista de Valençia. A
partir de estas palabras, ya no vuelve à hacer caso de la Crônica
de Alfonso X, porque cada vez la hallaba mis diferente del texto
que se habia propuesto seguir puntualmente.
(^ Esta es, pues, la ùnica Crônica que prosifica todo nuestro \/
antiguo Poema desde el verso 1094 en adelante.Werdad es que
no suele trascribir tan larga y detenidamente las palabras del ori-
ginal como lo hacia la Crônica del Rey Sabio, sino que abrevia
I. Me sirvo generalmente del ms. B. Nac. F-132 (L/)» que tengo cotcjado
totalmente con elms. B. Real 2-M-1 (/iQ, con otro de la Biblioteca del Sr.
Menéndez y Pelayo (N) y con los de la Bibl. Escurialense X-j-6 (J) y Y-j-12
(N). Cuando Lî es incorrecto, cito el ms. de que hago uso. Conviene tener
présente, para poder apreciar las variantes que apunto, que todos estos ms. se
dividen en dos grupos bien marcadc)s : de un lado KyU, N y de otro /, N.
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4)6 RAMÔN MENÉNDEZ PIDAL
bastante; pero aun asi, su valor es paranosotros mucho, pues se
sirviô de un manuscrite del Poema diferente del que hoy conoce-
mos ; no cabra duda acerca de este punto de tanta importancia,
leyendo las observaciones que d continuaciôn haremos acerca de
algunos versos y en especial de 1371, 1475, 1495, 1854, 1947,
1952, 2124, 3004. De este manuscrito que àcaso fuera mis antiguov
que el de Per Abbat (v. nota al v. 3004), nos da la Crônica de- —
Veinte Reyes una noticia bastante compléta, pues nos ofrece cor-
recciones utilisimas d la copia que actualmente existe, le anade
algunos versos y colma sus vacios y omisiones.
V. 1146-47, la Crônica invierte su orden : « fueron ferir en
los de Valençia, llamando Dios ayuda y Santiago, y mataron y
muchos dellos; los otros que escaparon desanpararon (desman-
par. /) el canpo e fuxeron; el Çid fue enpos dellos en el alcançe
bien fasta Valençia y mato y dos Reyes moros y gano grandes
aueres dellos. Desi tornose para Murviedro con su conpana muy
Rico y oiuy onRado. » Parece ademds desprenderse del fuxeron
que el V. 1151 iba después del 114s- En cuanto d la colocaciôn
del V. 1150 no nos ilustra esta Crônica, pues para la toma de
Cebolla signe d la Historia latina del Cid , y no al Poema.
V. 1182, léase auye guerra tan grand; la Crônica de Veinte
Reyes garantiza esta correcciôn : « e no vino el rrey de los almo-
ravides a socorrer los porque avie guerra con el senor de los
Montes Claros. » La puntuaciôn que sigo en mi ediciôn es :
V. 1181 enbiar; , v. 1182 grand,.
V. 1199 :^ Parece que el original delà Crônica ténia aqui una
variante : « vinieronse para el muy grandes conpanas de caval-
leros y peones » (e de p. /).
V. 1229 : « e fue elÇid en pos dellos e alcanço (en alcançe,
K J) bien fasta Xativa, e pasando por Xucar ovo y conellos vn
torneo e murieron y muchos e fuxo el rrey de Sevilla con très
golpes. » Esta Crônica desmiente el testimoniode la de AlfonsoX
respecto d la colocaciôn del v. 1230.
v. 1239, acaso habrd que leer : Ca dixiera myo Çid, atendiendo
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 457
à los imperfectos de subjuntivo que siguen en el verso 1241,
que parecen pedir en el 1240 la correcciôn : que de tierrale avie
ecbado; laCrônica : « Yva ya creciendo mucho la barba al Çid e
alongandosele el cabello, ca el Çid avie jurado que nunca rrayese
la barba ni tajase délia nada por que el rrey don Alfonso lo avie
echado de la tierra sin cosa quel mereciese. »
V. 1274; dada la habituai tendencia de esta Crônica i abreviar
el relato, creo toda adiciôn digna de tenerse en cuenta : « e que
le leuedes çient (cinquenta Ll K) cauallos destos que gane,
mselladose enfrenados, e que le besedes las manos... » (/).
V. 1286 : « e mil marcos de plata que dièse al abad don San-
cho de San Pedro e ellos enesto estando vino de partes de
oriente... » Esto parece oponerse d la correcciôn de Bello : « e
que los [quinientos] diesse... »
V. 13 12 : « Despues que Alvar Fanez Uego a Castilla e sopo
como el rrey don Alfonso era en San Fagund, efa:(ie [f- y J N)
suscortesy fues para el e luego (para alla 1., N) que entro finco
los hinojos... » las palabras e fa:^ie sus cartes aunque se hallan en
todos los côdices, seran acaso errata por fuera a Carrion}}
V. 1336 : « enbiavos estos cien cavallos que y gano en servi-
c\o quel cayeron en su (en el su 7) quynto; el rrey don alfonso
quando lo oyo... »
V. 1339, lo pone la Crônica después del v. 1324 y en esta
forma : « ca el vuestro vasallo es e a vos cata por senor. »
V. 1352, léase : Su mugier doha Ximena; la Crônica : « Aluar
Fanez dixo al Rey : senor, el Cid vos enbia pedir merçed que le
(enbia a pedir por m. le, N, Ll) dexedes leuar para (a i/, JV)
Valençîa su (a su 7) muger dona Ximena e susfijas amas » (N).
Véase la nota à este verso segiin la Crônica de Alfonso X.
V. 1364 : M no quiero que pierda elÇid nin ninguno de quan-
tos le siruen ninguna cosa de quantas han en Castilla asi en
heredades een donadios como en todo fo û/ e lo que les yo tome
quiero gelo entregar quelo ayan suelto e quito e se sirvan dello e
atregoles los cuerpos... » (AQ.
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V. 1369 : « todos los que quisieren yr seruir al Çid canpea-
dor... » (N).
V. 13 71, léase que en otra desamor; la Crônîca : « ca mas gana-
remos en esto que en aver y otro desamor. »
V. 1385, desdôblese en dos, supliendo un hemistiquio : Yffantes
de Carrion [so conseio preso han] ; la Crônica : « y ovieron su
aquerdo de salir con Alvar Fanez quando se fuese. »
V. 1400-1 : « saludolas de parte del Çid e contoles como ganara
Valençia e era senor délia e como el Rey don Alfonso le auie per-
donado a el e a todos los que con el andauan, e que guisassen ellas
todas sus cosas... » (N).
V. 1462 : « e ydevos a Albarrazin e despues (desy /, dende N)
a Molina » (iSQ. »
V. 1466 : « ydevos para Médina. »
V. 1475, este verso al que trataron de dar sentido los comen-
tadores y traductores del Poema que se inclinaban d leer su
final « fronta él », tiene su verdadera explicaciôn en la Crônica :
« e pasaron (possaron K, posaron A^ ese dia en Fronchales, e
otro dia Uegaron a Molina. » El pueblo de que aqui se trata es
Bronchales, pueblo de la provincia de Teruel, limitrofe con la
de Guadalajara, entre Rôdenas y Orihuela del Tremedal.
V. 149s ; desdôblese, formando con el nombre de Minaya un
verso, que pudiera ser una cosa asi :' Fiolos venir armados^ ternies
Minaya Albarfane:!^; la Crônica : « Alvar fanez quando los vio
venir armados temiose e enbio a ellos dos cavalleros a saber quien
heran o como vinien. »
V. 1565 : « mando a dozientos caualleros que los fuesen a
reçebir bien a très leguasy e quando fueron Uegados ala villa dexo
el Çid quien guardase el alcaçar... » (/).
V. 1573 : « e cavalgo en su (en vn NJ) cavallo que dizien
bavieca que ganara el del rrey de Sevilla. » Esta noticia falta en
el Poema.
V. 1615 : « e la guerta e la mar e todas las otras cosas que eran de
sola:^, » Es un verso mis que ténia el original de la Crônica.
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 459
V. 163 1 ; aqui comoen 1676 y 17 11 laCrônica fija el lugar de
la batalla en el Quarto; pero esta indicaciôn parece tomada de la
crônica latina(en Risco, la Castilla^ pig. l). Esto es seguro para el
primer verso, pues dice « en el Quarto que es a quatro migeros de
Valencia » (in locoqui dicitur Quarto, ab urbe ValentialV milia-
rios habenti); sin embargo en el v. 171 1 da una muy buena
correcciôn, y es de notar que el nombre del Quarto se vuelve d
mencionar como lugar de la derrota de Bucar, donde no se puede
apoyar en el texto latino; véase adelante versos L711 y 2313.
V. 1639 : « pues que tan gran Rique:(a me viene de allen mar
e de todas las partes. »
V. 1648 : « es Riqueza que nos viene de allen mar. »
V. 171 1, daria muy buena correcciôn leer par las torres del
Qiuxrto (hoy dia « torres de Cuarte », trozo de muralla antigua
bien conocido) ; la Crônica dice : « salio a ellos, e ovo su bata-
lla con ellos en aquel lugar que dizen el Quarto e venciolos... »
Véase arriba nota al V. 163 1. La Primera Crônica y la Tercera,
etc. dicen : « e desque todos fueron armados e ouieron caual-
gado, ayuntaronse ala puerta delà Culebra ca era de aquella
parte el mayor poder de los moros... » (edic. Ocampo, fol. 340 d\
Malo de MoLiNA, Rodrigo el Campeador, pdg. 165 del apéndice crée
serin una misma las puertas de là Culebra y del Cuarte).
V. 1723 : « e venciolos e murie/on y siete Reyes e todos los otros
fueron los vnos presos e los otros muertos e el rrey yucaf fuyo del
canpo con très lançadas... » quizd procedan las palabras escritas
en cursivadeun texto interpolado de la Crônica latina.
V. 1728 : « e fue el Çid enpos del en el alcançe bien fasta alli ;
en aquel alcançe murio Pero Salvadores. El Cid tornose... » Quizd
esta noticia de la muerte de Pero Salvadorez sea nada mds que un
recuerdo de la espolonada en que quedo preso Alvar Salvadorez
(v. 1681), suceso que antespasô por alto la Crônica.
V. i8ïo-i6, parece que el Poema seguido por la Crônica ténia
mds por extenso estos versos; el Cid recuerda de nuevo la tienda
de Yuçef, de que hablô en el v. 1789, etc. : « que quirie
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460 RAMÔN MENÈNDEZ PIDAL
enbyar al rrey don alfonso dozientos cavallos de aquellos quel
cayeran a el en la su parte e la tienda que fuera del rrey yucaf.
Alvar Fane:ii loogelo e tovoselo (touolo N J) por bien e el Çid dixo
(le dixo pues N J) quiero que los levedes vos e Pero Bermudes
e que me enœmendedes en la gracia del rrey e ellos dixeron queles plas^ie
e cavalgaron luego... »
V. 1854 y 1856. En su lugar contenia varios versos el Poema
que sirviô para la Crônica : « e delo que a el cayo en la su parte
enhiavos estos dozientos cavallos, œn sillas e con frenos e con sus
espadas alos ar:pnes e esta tienda que fue del rrey (f. de Yuçef Rei
N D de Marruecos. El rrey don Alfonso dixo estonces a Alvar
Fane:(^ e a Pero Bermude^i : gradezco yo mucho al Çid los cavallos
e la tienda quel me enbia, e a vos que me lo traedes; e entonçes
fîzolos el rrey mucha onrra e dioles de sus dones muchos. El
conde don Garcia con mucho pesar... » La Crônica, como se ve,
coloca los versos 1859-65 después del 1878, pero aun asi dudo que
su original contuviera esta innovaciôn. Por lo que hace al v.
1854 nôtese la menciôn de la tienda i que aludiô el Cid en el
verso 1789 ; segùn el ms. de Per Abbat no se vuelve ya i acordar
mds de esa tienda, y pudiera creerse que este es un olvido del
autor del Poema (comp. otros apuntados en la p. 441) salvado
luego por un cualquiera ; pero las palabras con sillas e con frenos e
con sus espadas a los ar:(pnes (comp. v. 1810 y 1337), que no
pueden ir encaminadas d salvar esta omisiôn de la tienda, Étvo-
recen la creencia de que el olvido es solo de Per Abbat ; ademis
en la refundiciôn representada por la Crônica de Alfonso X se
habla también de la tienda : Minaya después de ofrecer al rey los
200 caballos hace armar la tienda marroqui, y el rey entra en ella
para admirar su nobleza y hermosura.
V. 1893, « mas pues que vos sabor avedes del casamiento
diganwslo a Alvar fane^ e a Pero Bermudo e el rrey llamo estonces
a Alvar Fanez e a Pero Bermudez ». Creo que aqui la Crônica
no hizo mds que interpretar el cntremosen la ra:(pn del Poema.
V. 1944 : « ç vos que vos vayades ver conel aToledo. » Antes,
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 46 1
en el v. 191 1 no se fija el lugar de las vistas. V. variante del
V. 1962.
V. 1947 : « e el Çid le dixo quel plazie muy decoraçon. Desi
preguntoles quele consejavan en tal fecho como aquel, t tllos dixeron
que no le aconsef arien ninguna cosa^ sitio que ji^ftse la que par bien
ioviese. E el çid dixo : los ynÉintes de Carrion son onbres fîdalgos
(muy fid. N y) e muy loçanos e avn mucho parientes (e an
muchos par. N J N)g por en de me (no me iST, me non NJ) pla-
zera deste casamiento; mas pues quel rrey quyere, vayamos a el,
démos le onRa comoarreyea senor; que a esso (cz cso K J N)
quiero yo lo quel toviere por bien. E esto dicho enbio sus car-
tas al rrey... » Nôtese el desorden con que la Crônica coloca los
V. 1938-40 inmediatamente antes de 195 1 : Âdviértase como
mis interesante lo que aiiade después del v. 1947 y la buena
correcciôn del segundo hemistiquio de 1952 : como a Rey e a
senor.
V. 1962, la Crônica ofrece buena correcciôn : « que fuese a
Toledo acabode très semanas »; el nombre de Toledo debe pro-
céder del Cronista, como en la variante del v. 1944, y ^^ ^^
V. 2012 « e fuese para Toledo. » También la Crônica del Rey
Sabio contiene aqui el hemistiquio « acabo de très sedmanas »
(EscuR.).
V. 2029 : « e si lo asi no fazedes no avredes mi amor. »
V. 2032^ léase : De tal guisa que lo oydn todos quantos aqui son
« que me otorguedes vuestro amor en guisa que lo ayan (asi
también N, oyan N J, oygan K) todos quantos aquy estan ».
V. 2042, léase : Mas mucho peso a Albardia:^ e a conde Garcior-
dohe:^; la Crônica : « a muchos delos que alli estavan plugo
mucho, mas peso Alvardiaz e al conde don Garcia Ordonez. »
V. 2055 : « el Çid les dixo : asi lo mande Dios. »
V. 2124, el original de la Crônica ténia un verso mis : « e
de aquy adelante fazed dellos como lo (falta en N J K) tovier-
des por bien e mando que vos sirvan como apadre e vos aguarden
como a seitor, E el Çid le dixo : senor, m uchas gracias... »
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462 RAMÔN MENÉNDEZ PIDAL
V. 2126, léase idevos dent buen galardon; la Crônica : a e Dios
vos de por ende buen galardon. »
V. 2128-30, los coloca la Crônica después del 2155.
V. 2144 : « senor, traygovos aqui treynta cavallos e treynta
palafrenes de silla (palafr. muy buenos e bien guisados de frenos
e de sillas NJ), Ruegovos que los mandedes Reçibir. »
V. 2289, léase : nunca vere Carrion ? Ijà Crônica : « salio (s.
fuera Nf) por la puerta dando bozes que nunca verie a Carrion. »
V. 2303 : « e metiolo en la Red. El Çid asentosse estonçes en
vn escano e demando por sus yernos » (NJK).
V. 2306 : « que non osa van Responder e asi avien la color
perdida como si fueran (fuesen JKN) enfermos ; e quando los
fallaron e supieron que por el miedo del leon se ascondieran asi
començaron a porfazer (profazar /iSTN) dellos. »
V. 23 13 : « e fue a cercar valençia e poso m vn lugar que di:(ien
(dizen/NN) el Quarto y el Çid quando los vio plogol mucho. »
V. atràs nota d los versos 163 1 y 17 1 1.
V. 2320 : « nos catauamos ala ganançia que aueriemos con las
fijasdel Çid, mas non ala perdida que nos ende vernie » (NJ).
V. 2337, véase el contenido de la hoja que falta en este lugar al
Poema : « e estad en Valençia a vuestro sabor. | EUos enesto
fablando, enbio el rrey Bucar a dezir al Çid que le dexase a Valen-
çia e se fuese en paz, sino quele pecharie quanto ay avie fecho. E
el Çid dixo a aquel que trajera el mensaje : y (yde NK^ yd Nf)
dezir a Bucar, a aquel fi de enemigo (henemiga NJK) que antede
(destos N/) très dias le dareyo lo quel demanda. Otro dia mando
el Çid armar todos los suyos e salio alos moros; los ynfantes de
Carrion pidieronle estonçes la dclantera, e pues quel Çid ovo
paradas sus hazes, don Fernando, el vno de los ynfantes, adelon-
tose por yr ferir vn moro que dizien Aladraf (aladrafa K), El
moro quando lo vio fue contra el otrosi ; el ynfante, con el gran
miedo que ovo del, bolvio la rrienda e fuyo, que solamente
noie oso esperar. Pero Bermudes, que yva cerca del, quando
aquellovio, fue ferir enel moro e lidio conel e matolo; desi tomo
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 463
el cavallo del moro e fue en pos del ynfante, que yva fuyendo e
dixoi : don Hernando,toma este cavallo e dezid a todos que vos
matastes el moro quyo era, e yo otorgarlo e conbusco. E el
ynfante le dixo: don Pero Bermudes, | mucho vosagradezco lo
que dezides... ».
V. 2370 : « don Rodrigo^ por que yo oy de:(ir que sienpre guerrea-
vades con moroSy por eso me vin yo de mi tierra.. »
V. 2373 : a por honrrar mis manos e mis ordenes » mejora el
métro.
V. 2407 : « e fue en pos ellos en alcançe bien ocho mijeros. »
V. 2410, parece impedir correcciôn en el Poema : « verte
(veer te NJ) as con el Çid delà barva luenga. »
V. 2478, léase : Quandome dexo veer todo lo que auia sahor; la
Crônica : « senor Ihesu Cristo, a ti do loor, ca me dexaste ver
todaslas (sic ^f alla cosas en LIKN) que yo cobdiçiava. » Los ms.
NJ son mis completos : « a ti do loor e gracias por quanto bien
me as fecho ca me dexaste veer todas las cosas que yo cobdi-
çiaua. »
V. 2556, léase : lo que cuniio del leon, como en 2548; en la
Crônica : « antes que nos rretrayan lo que acaeçio (nos acaesçio
AT/) del leon. » Esto ademds impide cualquier correcciôn del pri-
mer hemistiquio de ambos versos, como no sea : enante que nos
rretrayan,
V. 2616 : « e yendo (yendo avn NJK) por entre las huertas
cato el Çid por aguero (ag. e vio NJ) que non avie[n] mucho de
durar aquellos casamientos, mas no pudo y al fazer... »
V. 2687, léase Teniendo yua armas ; la Crônica : « estonçes se
despidio de dona Elvira e de dona Sol e paso Salon e fue se
para Molina denosta[n]do alos ynfantes e diziendo dellos que
eran falsos e malos ».
V. 2691 : a e dexaron Atiença a su siniestro. »
V. 2781 : « edixolas : par Dios, muy mal fecho ensayaron los
Infantes de Carrion » (/).
V. 2796, ca mucho ayna tornarien (tornaran N) aca los
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464 RAMÔN MENÊNDEZ PIDAL
ynfantes quando me hallaren menos e matarnos yen e ellas dixe-
roH que esforçadas estavan pues que a el veyen, Estonçes las cavalgo
en sucavallo... »
V. 2825 : « estas nuevas fueron sabidaspor toda la tierra e el rrey
don alfonso quandô lo oyo peso! mucho de coraçon e no tardo
mucho que lo ovo de saber otrosi el Çid. »
V. 2832, léase : Par aquesta \mia\ barba^ que ninguno non
messo à que nadi nunqua messo ; la Crônica : ce para esta mi barva
que nunca meso ninguno; » comp. 3186.
V. 2915, acaso deba leerse Como pueda aver derecho; la Crô-
nica « e quel Rogaua que geios fiziese venir a vistas o a su corte,
porque pudiese auer derecho dellos » (7).
V. 3004 : « e fueron y conel muchos altos onbres, e fueron
estos el conde don Enrrique e el conde don Remon (Remondo
Nf) e el conde don Fruela e el conde don Birvon e el conde
don Garcia Ordonez e don Alvar Diaz e los ynfantes de Gtrrîon
e Ansier (Ansur KJ, Ansuer N) Gonçalez e Gonçalvo Ansuarez
(Ansuerez N, Ansurez KJ) e don Pero Ansuarez (Ansurez KN)
e otros muchos altos onbres. » Este pasage es muy digno de
atenciôn. Las variantes que los ms. ofrecen al nombre Birvon son
muy dificiles de explicar ; la forma Gonçalvo (en LIKN) es un indi-
cio para créer que el manuscrito del poema que servia al autor
de la Crônica era mas antiguo que el de Per Abbat, pues este solo
emplea la forma posterior Gonçalo; hay también dos nombres
entre los del bando de Carrion que no copiô Per Abbat, y son
Albar Diaz (v. 2042) y Pero Ansurez, este ùltimo no vuelve i
aparecer nunca, pero ofrece buena asonancia en ô^ Respecto al
I. Comp. verso 3008. La presencia del nombre del famoso conde Peran-
surez en el ms. del Poema que sirviô para la Crônica de Veinte Reyes tiene
importancia para el estuJio del elemento histôrico del cantar. Peransurez, tic
probablemente de los infantes de Carriôn, era hermano del Gonzalo Asurez
que cita el juglar en los versos 3008 y 3689 ; segùn el Arzobispo don Rodrigo
(lib. VI, cap 16) y djn Lucas de Tuy (p. 98, 23 de la edic. de Schotto) los très
hermanos Pedro, Gonzalo y Fernando Ansurez acompanaron i Alfonso VI en
su destierro à Toledo.
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 465
verso 3004 la Crônica confirma la lecciôn del ms. ' en cuanto al
nombre de Fruela y me parece évidente que se debe corregir el de
Beliran, en Birbon 6 Brebon. No he de ocultar, sin embargo, una
dificultad : los mss. de la Crônica de Veinte Reyes difieren acerca
de este punto. En otro lugar * los clasifiqué en dos grupos : de
un lado X (B Real 2-C-2), / (B. Escur. X-i-6) y N (B. Escur.
Y-i-12) y de otro K (B Real 2-M-1), Ll (B. Nac. F 132), N
(del Sr. Menéndez y Pelayo) y L (B. Escur. X-ij-24) ; pues bien,
mientras estos ùltimos dicen Brebon {KL) à Birbon NLl, los très
primeros dicen Beltran. Esto no obstante, creo buena la lecciôn
de KLNLl^ ya que séria inexplicable la intromisiôn del nombre
inusitado Brebon en vez del conocido de Beltran^ y mis en un
texto en prosa donde no habia la exigencia de la rima ; en tanto
que la variante de XJN me la explico por una correcciôn hecha
en su original comùn, en vista del côdice de Per Abbat ô de otro
semejante ^ para sustituir el extrano nombre del conde.
V. 3007, léase : El conde Garcia OrdoneT^; véase la nota ante-
rior y la puesta al verso 2042.
1. He leido con reactivos en el ms. el nombre Fruela y lo he acogido en
mi ediciôn.
2. La leyenda de los Infantes de Lara ^ Madrid 1896, pdg. 411- 12.
3. Una correcciôn semejante parecerà extrana, perono fialtan otros ejemplos
de este cuidado que se tomaban los copistas ; por ejemplo, véase en la Leyenda
de los Inf. de Lara y la pdg. 235 Ifnea 16, en cuyo lugar todos los manuscritos
de la Crônica de Vante Reyes^ Traduccion del toledano (= Cuarta Crônica), y Ter-
ara Crônica^ que reraontan à un original comùn (total unos 14 ô 15 comp. id.
p. 404-8) dicen Biluren y solo uno, el C, corrige acertadamente en Biluestre,
Otro ejemplo notable ofrecen los mismos ms. de la Cr. de Veinte Reyes que
yo supongo que hicieron la correcciôn Beltran ; en la parte correspondiente
i la p. 236, bn. 4, de la Ley. de los Inf, de Lara, el original que sirviô al
autor de la Crônica traia errado el nombre de Viara, pues también se ve
errado en los ms. de la Traduccion ampliada del Toledano, que dicen Aliara
y proceden del mismo original ; pues bien, mientras Ky Ll dicen Para, en X
y / se corrigiô Viara, ûsl coroo en L que es màs pariente de U, que de todos
los demis, incluse K; la correcciôn aqui era mis Êicil pues el nombre se repite
bastante.
Rnme bisfaniqiu }0
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466 RAMÔN MENÈNDEZ PIDAL
V. 3015, Êilta algûn verso antes? La Crônica comienza as! un
capitule : « El Çid quanJo sopo por Muno Gustios que el Rey
don Alfonso le enbiaua dezir que fuesse conel en Toledo asus
cortes, guiso muy bien assi e a toda su conpana e fuesse para el.
El Rey quando sopo que venie fiielo Resçibir con grand caualle-
ria... » (N).
V. 3 114, probablemente encierra dos versos, y un hemistiquio
sera venid aca ser comigo : la Crônica : « Çid, en este escanoque
me vos (vos me K) distes quiero que vos asentes comigo. »
V. 3135, si el segundo hemistiquio ha de reducirse, como
quieren Mili, Restori y G)rnu, i : don Anrrich e don Remondy hay
que suponer que la Crônica anadiô independientemente los titu-
los de conde : « e quiero que sean alcaldes desto el conde don
Enrique e el conde don Remon » (Remonte /if-ondo N/, -ont iV),
V. 3147, lézse Por qtmnto [vos] esta cort ; la Crônica «mucho
vos agradesco por que vos esta corte hezistes por mi amor »
(K).
V. 3186, léase como 2832; la Crônica dice como alH : « par
aquesta mi barua que nunca meso ninguno » (/).
V. 3 188, léase Myo Çid a so sobrino Pero Vermue^ lamo; la Crô-
nica « el Çid dio entonces a su sobrino Pero Bermudez la espada
Tizona».
V. 3204. Cornu lee [£"] en oro e enplaia très mill marcos les di
yo; la correcciôn del segundo hemistiquio ya fue hecha por Mili
y es évidente; la Crônica : « di les en oro y en plata très mill
marcos. »
V. 3231, léase [Cd] d[aqu]estos très mill marcos; la Crônica :
« dixo estonces a los ynfantes : derecho demanda el Çid, ca des-
tos très mil marcos los dozientos tengo yo que me distes vos. »
V. 3 23 6, debe desdoblarse en dos, f>or ejemplo : Fablaua Ferran
Gonçalei [delante toda la cort] : aueres [a]monedados non [los] tene-
mos nos, [non]. La Crônica : « Ferrand Gonçalez dixo : auer
monedado non tenemos nos onde le entreguemos » (N) lo cual
impide la supresiôn del adjetivo monedado para hacer de todo un
solo verso.
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 467
V. 3271 : « senor Rey don Alfonso, en loque fi:(ieron losynfantes
alas hijas del Çid no herraron y nada, ca no las quirien (devien
quercr KJN) solamente para sersus barraganas; el Çid esav£-
zado a venir a cortes pregonadas e por eso trae la barba luenga; e
por quanto el diz non damos nos nada. » Lo escrito en cursiva
mis que un verso omitido por Per Abbat me parece recuerdo del
3278.
V. 3290, la Crônica anade un verso : « como yo la mese a
vos, conde, en el castillo de Cabra, e vos saque délia mas que
una pulgada grande ; e bien cuydo que la no tenedes aun bien
cumplida, ca yo la tengo (traygo NJ, trayo KN) aqui en mi boisa ».
v. 3304, léase : A mi lo di:^en [aqtiesio]; la Crônica : « e como
quier que ellos a mi digan esto a ti dan las orejadas » (/).
V. 3327, la Crônica coïncide con el ms. de Per Abbat màs de
lo que fuera de desear para poder proponer alguna correcciôn que
Uenara el métro octosilabico : « tu ères fermoso mas mal barra-
gan ; pues como osas fablar lengua sin manos ? »
V. 3359, léase : esto lidiare en campo; la Crônica « e ssi alguno
quisiere dezir por ende alguna cosa, yo gelo lidiare en canpo »
(AT).
V. 3362, coincidencia total de la Crônica con el ms. de Per
Abbat « calla alevoso, boca sin verdad no te acuerdas de lo que
te acaecio (contesçio A//) quando viste el leon... » ÇK).
V. 3365, acaso sea : Fustete meter con miedo iras la viga del
lagar; la Crônica dice « e fuiste te a meter so la viga de lagar »
(LIN), « e fustete meter con miedo del (falta en /) tras la viga
del lagar » (NJK),
V. 3366, quizi Non vestiste nuncamas; la Crônica : « e paraste
taies los panos (los bestidos KN) que nunca los despues (los
mas UN) vestiste » (/).
V. 3379, léase Fue[ra]se a Rio d'OuirnUy quitando la interroga-
ciôn del verso siguiente; la Crônica : « varones, quien vio nunca
tan grand mal como este, que avemos nos de ver con Ruy Diaz
Çid; baratarie el mejor de yr picar los molinos a Rio douierna e
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468 RAMÔN MENÈNDEZ PIDAL
tomar sus maquilas como soliefazer, e no de contender(entender
LIKN) con nusco ca non conuiene a los del nuestro linage de
estar casados con sus fijas » (/).
V. 3384, coinciden la Crônica y el ms. de Per Abbat: «calla,
aleuoso traydor, ca antes armuezas que vayas a oraçion fazer
e nunca dizes verdat a seiior nin amigo que ayas ca ères &lso a
Dios e a todos los omnes » (/). El verso 3386 pudiera leerse :
E nunca dÎT^s verdad.
V. 3387, léase falso a todos losonbres; v. nota anterior.
V. 3394 : « entraron por el palacio dos cavalleros, queran
mandaderos el uno del ynfante de Navarra e el otro del ynfante de
Aragon, e avien nonbre estos mandaderos el uno Ojarran
(Oxarra JV, Ojarra KK)y e el otro Yenego Yemenes (Ymenes
Ky Ximenez JN). E luego que entraron, besaron las manos
al Rey. » Es preciso con una correcciôn hacer entrar las pala-
bras impresas en cursiva dentro del texto del Poema y por lo
tanto cae por tierra la enmienda aceptada por Bello, por Mild y
todos los demis criticos que leen en 3395 El vnoes de Navarra
eelotro deAragon^ y la de Mili que suprime el apellido Simene7;^y
el cual es buen asonante en d, pues ha de leerse Semeno:^ ô
Semenones.
V. 3421 : « que las tomen por sus mujeres a ley e a bendi-
cion, asi como es derecho » (LIKN) « que las t. a bendiçiones
assi c. es d. » (AT).
V. 3455 : « si ay alguno que Responda aesto e diga que no
es asi... »
V. 3472, aunque no creo que deban hacerse correcciones muy
libres, este verso podia ser : Don Rodrigo^ sea esta lia 0 tovierdes
por bien vos, o menos violenta : Don Rodrigo^ esta lidseao man-
daredesvos; la Crônica : « don Rodrigo, sea esta lid o vos tovier-
des por bien » (KN).
v. 3479 : « senor, non fare yo al, synon lo que vos mandaredeSy
e esto en vos lo dexo yode oy (doy Ny oy K) tnasy ca mas quiero yo
yrnu para Valençia que para Carrion » (N).
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EL POEMA DEL CID Y LAS CRÔNICAS GENERALES 469
V. 3507, he aqui el contenido delà hoja que en este lugar
Êilta al côdice de Per Abbat ' : quiero me yo îr para Valençia. |
Entonçes mando dar el Çid a los mandaderos de los inÊintes de
Nauarra e de Aragon bestias e todo lo al que menester ouieron,
e enbiolos. El Rey don Alfon caualgo entonçes con todos los
altos omnes de su corte, para salir con et Çid, que se yua,
fuera de la villa, e quando llegaron a Çocadouer (Socodober K),
el Çid yendo en su cauallo que dizen Bauieca, dixol el Rey : don
Rodrigo, fe que deuedes, que Remetades agora ese cauallo, que
tantobien oy dezir. El Çid tomosea sonReyr e dixo : senor, aqui
en vuestra corte a muchos altos omnes e guisados para fazer
esto; e a esos mandat que trebejen con sus cauallos. E el Rey le
dixo : [Çid, en N etc ], pagome yo de lo que vos dezides, mas
quiero todavia que corrades ese cauallo por mi amor. El Çid
Remetio entonçes el cauallo, e tan de Rezio lo corrio que todos
se marauillarondel correr que fizo | Entonçes vino el Çid al Rey
e dixole que tomase aquell cauallo... » (/)
Claro es que en las anteriores paginas no he podido aprovechar
todo lo util que las Crônicas ofrecen para corregir el texto del
Poema del Cid, ni creo que esto sea hoy posible ; la ediciôn cri-
tica del Poema debe ir precedida de la de las Crônicas, y espero,
cuando baya hecho la de estas, poder trabajar con mayor fruto
en la de aquél.
Ramôn Menéndez Pidal.
I. Aunque ninguna ediciôn advierte esta£ilta entre los versos 3507-8, en el
côdice se echa de menos evidentemente una hoja que ha sido cortada con
djeras.
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LES
TRADUCTIONS TURQUES
DE DON QUICHOTTE
La Bihliografla critica de las obras de Miguel de Cervantes
Saavedra ' de feu D. Leopoldo Rius mentionne sommairement,
sous le n° 874, une traduction turque de Don Quichotte y
imprimée à Constantinople vers 1860. De cette traduction
quatre feuilles seulement furent publiées, contenant, paraît-il,
les quatre premiers chapitres de Toeuvre fameuse. Ces quatre
feuilles manquaient à la riche collection du célèbre cervantiste,
réunie aujourd'hui à celle de D. Isidro Bonsoms; elles sont,
jusqu'à présent, restées introuvables aux bibliophiles qui, depuis
quelques années, n'ont rien épargné pour en acquérir un exem-
plaire.
Il existe une seconde traduction turque de Don Quichotte que
personne n'a encore mentionnée. D'une très grande rareté *,
elle est moins incomplète que la précédente, puisqu'elle com-
prend toute la première partie, à l'exception d'une quinzaine de
chapitres, et présente la particularité d'être imprimée en carac-
tères arméniens. Le volume est un in-octavo de iv-503 pages,
1. Tomo I. Madrid : M. Murillo, 1895, in-4, vm-404 pp.
2. J'en possède un exemplaire; je n'ai jamais réussi à en voir un second.
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•hKUTb (MirOB^UTr o<)-nh(ro\ev rf(UM,i^ Q<»-icta
♦TO» 8^6 UMIO^h I»-M>r4îht O-brzthMTt OLIhVlW
1966
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472 R. FOULCHÉ-DELBOSC
imprimé à Constantinople en 1868. Le titre, dont on a vu
ci-contre le fec-simile, est ainsi conçu :
Don Quichotte ou L'influence exercée sur l'esprit des jeunes gens par la lec-
ture des récits imaginaires. Œuvre de l'auteur espagnol nommé Manuel (sic)
Cervantes. Traduction en langue turque et imprimée en caractères arméniens.
Première partie. Constantinople, Vizir Han : Imprimerie Déroyentz, 1868.
Je ne suppose pas qu'il faille attacher une signification quel-
conque à la présence inattendue d'un zèbre sur ce titre; plus
fâcheuse est la répétition dans la préface de Terreur qui donne
à Cervantes le prénom de Manuel, Cette préface est assez curieuse
à connaître : elle nous laisse deviner, entre autres choses, que
le traducteur, dont le nom ne figure nulle part, est Arménien.
Je me suis eflforcé de donner une version aussi littérale que pos-
sible de ce préambule.
PRÉFACE
Ceux qui, de tout temps, ont considéré comme un devoir d'entreprendre
l'éducation des jeunes gens, ont jugé à propos, ne voulant pas faillir à ce
devoir vis-à-vis de ceux-ci, de revêtir de la forme de roman leurs conseils et
enseignements, ayant acquis la preuve que les conseils tout nus seraient trop
pénibles pour plusieurs, et que tout le monde, ne voulant pas avouer son igno-
rance, ne reconnaît pas le besoin de prendre conseil.
Les récits des faits qui ont réellement eu lieu n'étant pas dans tous leurs
détails des choses dont on puisse prendre exemple, ou encore n'étant que des
récits trop secs, on a parfois composé des livres de conseils en ornant des
événements authentiques de détails purement imaginaires mais conformes au
but proposé, et même on a souvent inventé de toutes pièces tous les faits
racontés, évitant ainsi que les conseils tout nus, difficiles à écouter, ne pro-
duisent que peu d'effet.
L'art de faire des récits ou de les enjoliver dans le but d'éduquer les gens
en leur donnant de bons exemples ayam acquis de la renommée dans les
nations de l'Orient, ont été écrits les livres nommés Gtdistan en persan, et les
Mille et une nuits en arabe. Afin de faire comprendre que les faits racontés dans
ces livres sont imaginaires, et ne voulant pas que des ignorants tiennent ces
£ùts pour réels, les auteurs ont jugé nécessaire de montrer comme vrais des
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LES TRADUCTIONS TURQUES DE DON QUICHOTTE 473
faits incroyables et inconcevables, et ont dit que ceux qui les avaient exécutés
étaient des génies ou des fées.
QjLiant aux ignorants qui ont lu ces contes, s'il y a eu parmi eux des hommes
peu sensés qui, ayant rintelligence de Don Quichotte raconté par ce livre, ont
cru chaque récit mot à mot comme ayant eu lieu vraiment, le fait que des
hommes de cette catégorie se soient abusés ainsi se trouvait en dehors du but
et de la pensée des susdits auteurs.
De nos jours encore, les livres nommés Gil Blas, \ejuif Errant, Monte-Cristo
et d'autres dans ce genre, traduits et imprimés en notre langue ou en langue
turque qui est comme la nôtre, sont du nombre de ceux que nous citions plus
haut. Cependant tous ne pouvant atteindre le but poursuivi d'éducation et de
moralisation nuisent aux lecteurs, tandis que d'autres racontant sous forme
de roman les moyens par lesquels s'exécutent les crimes (bien que la lecture
et l'étude des romnns faits pour l'éducation ne soit pas sans profit), on ne peut
cependant nier le préjudice causé par certains livres qui enseignent, sous forme
de roman, à tromper son prochain et à le corrompre, ou qui font penser aux
moyens adroits de se venger ou de s'approprier indûment les biens d'autrui,soit
ouvertement, au vu de tout le monde, par fraude ; soit subrepticement, par vol.
En France, de temps en temps, des romans encourageant et poussant
l'homme à la révolte ayant été cause de mauvaises actions parce qu'ils ont
tourné les esprits, il a été attribué aux employés de la police le soin de sur-
veiller ces livres; quelques auteurs même ont été bannis à cause des livres
qu'ils ont publiés, et sont morts en exil.
Le récit de Don Quichotte a été jugé propre à enïpêcher de lire les premières
fables venues, à montrer le danger de se remplir l'esprit de pareils récits et
à dissuader de lire indistinctement toutes sortes de romans ceux qui, dépour-
vus de discernement, se croient capables de bien comprendre un livre quel-
conque.
Don Quichotte, en effet, est un personnage dont le nom existe, mais dont
la personne n'existe pas ; il sort de l'imagination du célèbre auteur espagnol
nommé Manuel Cervantes. Il est devenu fou à force de lire des livres trai-
tant des chevaliers. Étant intrépide, il s'est imaginé être un de ces chevaliers,
se lançant dans tous les dangers, tout en se croyant sage et capable de dis-
tinguer et de se défendre jusqu'au bout.
De même que Don Qjiichotte lisant des romans de chevalerie s'est per-
suadé être lui-même un chevalier et est devenu fou en agissant comme tel, de
même ceux qui lisent d'autres romans, encouragés par la physionomie d'un
personnage conforme â leur caractère, ou se nuisent à eux-mêmes, dans le
désir de lui ressembler, ou nuisent à leur entourage, souvent même à leur
patrie et à leur nation.
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474 R- FOULCHÈ-DELBOSC
La traduction et la publication de ce livre ont été entreprises dans le but
de préserver ceux-ci d'un tel état et de réveiller l'esprit des autres.
Cette traduction turque de Don Quichotte est en général bien
Élite, que le traducteur arménien se soit servi de Toriginal espa-
gnol ou plus simplement d'une traduction française, question
que je ne me hasarde pas à trancher. Les notes sont rares et ne
portent que sur quelques mots qui seraient peut-être restés
obscurs pour certains lecteurs '.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, certains chapitres du texte
espagnol n'ont pas été traduits. Ce sont les chapitres 6, 9, 12,
I3> I4>33> 34> 36, 38 à 43, et 48.
Les chapitres 39, 40 et 41 sont, on le sait, ceux consacrés au
récit du Cautivo : le lieu d'édition (Constantinople) expliquera
aisément qu'ils aient été supprimés.
La seconde partie n'a jamais paru.
J'ai pensé que les cervantistes ne verraient pas sans quelque
intérêt un spécimen de cette traduction rarissime, et j'en repro-
duis ici le premier chapitre.
R. Foulchè-Delbosc.
I. Voici les deux premières (pp. 6 et 7; voir ci-après, pp. 480 et 481):
Rosinantây en langue espagnole, est tiré d'un mot qui signifie une couleur
semblable au rouge. Ce n'est pas un mot usuel. Il est employé comme un
nom propre désignant le cheval de Don Q.ui<^otte.
Gaule est le nom ancien donné à une partie de la France.
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476 R. FOULCHÉ-DELBOSC
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LES TRADUCTIONS TURQUES DE DON QUICHOTTE 477
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478 R. FOULCHfe-DELBOSC
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LES TRADUCTIONS TURQUES DE DON QUICHOTTE 479
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480 R. FOULCHÈ-DELBOSC
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LES TRADUCTIONS TURQUES DE DON QUICHOTTE 48 1
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482 R. FOULCHÈ-DELBOSC
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ANGEL GANIVET
I
Lorsque, ces jours derniers, je lisais les œuvres d'Angel Gani-
vet avec la joie de rencontrer à chaque page une pensée ingé-
nieuse ou virile, une théorie philosophique discutable parfois
mais toujours exempte de banalité, un trait d'ironie ému et cruel
à la fois, j'étais loin de soupçonner que les premières lignes de
cette étude seraient consacrées à déplorer la mort du jeune écri-
vain. Son livre le plus récent — le premier auquel le public
semble avoir fait accueil — était à peine sous les yeux des lec-
teurs que le bruit de cette mort se répandait dans les journaux
madrilègnes. Ses amis n'avaient pas reçu encore sa dernière
lettre, datée du 29 novembre 1898, que déjà, à cette même
date, il avait cessé de vivre. L'Espagne n'aura connu que pour la
regretter plus vivement cette intelligence ouverte aux idées les
plus nobles et les plus justes, ce cœur débordant d'humanité.
Fin lamentable d'une vie sans éclat, adonnée entièrement à la
retraite et à l'étude, digne en tout point de l'homme qui disait :
« Los grandes misticos se forman en la soledad, y los grandes
filôsofos en el silencio. »
Je n'ai jamais vu Ganivet, mais je l'ai aimé tout de suite à tra-
vers son œuvre. Sa parole, quoique figée en caractères d'impri-
merie, a exercé sur moi la même influence à laquelle semble
n'avoir échappé aucun de ceux qui l'approchèrent. Car il posséda
le don de convaincre. Il n'était pas beau, a-t-on répété. Je l'ima-
gine un peu gauche, mais animé d'un regard qui scrutait à fond
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484 LÉO ROUANET
les consciences pour s'épanouir parfois en un bon sourire ingénu.
Son nom indique une origine catalane. « Tengo, écrivait-il,
sangre de lemosin, drabe, castellano y murciano. » En réalité, il
naquit à Grenade, habita Madrid où il passa ses doctorats en
droit et en philosophie-et-lettres, subit même ses oposicioms pour
être admis dans le Cuerpo facultativo deArchiveroSy dont il fit par-
tie quelque temps. S'étant fixé enfin à la carrière consulaire, il
fut nommé d'abord à Anvers, plus tarda Helsingfors (Finlande),
en tout dernier lieu à Riga où il vient de mourir, âgé de trente-
quatre ans environ.
Son premier livre est daté du 27 février 1896. En moins de
trois ans il a publié six volumes : Granada la bella, Helsingfors,
1896; La conquista del reino de Maya par cl ùltimo conquistador
espahol Pio Cidy Madrid, iS^j { Idearium espahol^ Granada, 1897 ;
Cartas finlandesasy Granada, 1898; Los trabajos del infatigable
creador Pio Cidy 2 vol. Madrid, 1898. Peu de temps avant sa
mort, il avait envoyé à ses amis de Grenade le manuscrit d'une
comédie de mœurs andalouses : La casa eterna. Ganivet, malgré
son éloignement, resta toujours en relations intellectuelles avec
sa ville natale et collabora jusqu'à ses derniers instants au jour-
nal El defensor de Granada. C'est dans cette feuille que parurent,
sans parler de Granada la bella et des Cartas finlandesaSy El por-
venir de Espaha, sorte d'appendice à VIdearium espanol, et un cer-
tain nombre d'articles qui devaient être consacrés à l'étude de lit-
térateurs Scandinaves, tels que Lie, Ibsen, Bjôrnstjerne-Bjômson,
Strindberg, Brandès, etc. Cette série sera sans doute réunie en un
volume sous le titre de Nombres del norte^ semblan:(as criticas de
literatos noruegoSy dinamarqueses^ suecos y finlandeses. Un quatrième
volume de roman, La tragediay testamento mistico de Pio Cidy est
annoncé comme devant paraître. Ajoutons encore que l'on con-
naît de Ganivet diverses poésies écrites en français. On se
demande, en interrogeant une liste d'œuvres aussi considérable,
si l'auteur, poussé par le pressentiment d'une fin prochaine, ne
se hâta pas à dessein de donner une forme à sa pensée.
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ANGEL GANIVET 48)
Ces deux années de production fiévreuse avaient été précé-
dées d'une longue période d'incubation et de recueillement.
Ganîvet fiit, paraît-il, un liseur insatiable. M. Nicolas Maria
Lôpez, dans sa préface aux Carias finlandesas^ nous apprend que
son ami « no ha tenido propiamente juventud. Creo que desde
que tiene uso de razôn ha pasado los dias peregrinando por los
libros y por mundos imaginarios ». Et ailleurs : « Siguiô su sole-
dad en Âmberes, donde, aparté de las horas de oficina, hada una
vida cenobitica, encerrado siempre en su casa, y dàndose unos
tirtagos de estudiar como para élsolo; con decir que obtuvoper-
miso para ir sacando d su domicilio los libros de la Biblioteca de
la ciudad, y se la leyô entera, estd dicho todo. » Il ne faudrait
pas, cependant, prendre ces phrases à la lettre. On trouve dans
les œuvres de Ganivet une connaissance du cœur humain traduite
en appréciations trop personnelles pour qu'il ait pu l'acquérir
uniquement dans les livres. L'homme qui a écrit ces paroles :
« Déjà que se acerquen i ti cuantos quieran acercarse, y vive con
ellos » n'était ni un misanthrope, ni un spéculatif fermé à la vie
expansive. Sans doute, sa culture fut des plus étendues et sa
mémoire prodigieuse. Rien de ce qui touche au domaine de
l'entendement ne lui demeura étranger. Il parle avec une compé-
tence ^ale des sciences, des lettres et des arts, cite Verlaine à
côté de Sénèque, Platon à côté de Masterlink. Et cela, naturelle-
ment, sans pédantisme ni affectation, en critique qui sait faire la
part de chacun et distingue avec une netteté impeccable la dis-
tance qui sépare le talent du génie, l'auteur célébré par ses con-
temporains du penseur accrédité par les siècles.
J'ai lu je ne sais où que les marchands de Malaga font passer
les oranges à travers un anneau, réservant celles qui remplissent
exactement ce calibre et vendant à un prix moindre les fruits
d'une mesure inférieure. Ganivet dut soumettre ses idées à une
expérience analogue. II ne se borna pas à les emmagasiner pêle-
mêle; il eut soin, au contraire, de les trier sur le volet et de jeter
impitoyablement au rebut toutes celles qui lui parurent de qua-
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486 LÉO ROUANET
lité douteuse. Ses opinions — qu'on s'y range ou qu'on les com-
batte — n'ont jamais rien de vulgaire. Cela vient peut-être
aussi de ce qu'il sut résister à cette redoutable impulsion de la
vingtième année qui nous induit à mettre au jour, sans contrôle,
les conceptions imparfaites encore de notre esprit.
C'est à Helsingfors seulement que, « enfermé dans un poêle »
où il avait, comme Descartes, « tout le loisir de s'entretenir de
ses pensées » déjà mûres, il éprouva le besoin de les manifester
en public. Ici se pose une question particulièrement intéressante
pour tels lecteurs férus, comme il sied, de littérature Scandinave.
Quelle a été l'influence exercée sur Ganivet par son long séjour
en Finlande ? On peut répondre hardiment, je crois, que s'il y a
eu entre lui et les écrivains septentrionaux certaine conformité
philosophique, ces derniers n'ont présidé nullement à son orien-
tation intellectuelle. Certes, il les a connus comme nous, mieux
que nous sans doute, mais sans que sa personnalité intime en
ait été effectivement altérée. Les mœurs finlandaises, qu'il put
observer et décrire sur le vif, furent pour lui une source de com-
paraisons, mais de comparaisons presque toujours favorables à
l'Espagne. Ganivet a eu le courage — c'en est un bien rare en
notre siècle aux volontés irrésolues — de rester de son pays,
de penser par lui-même, de ne pas travestir son esprit sous une
défroque exotique. « Hay muchos modos de servir àl idéal, y i
cada hombre se le debe de pedir solo que lo sirva segùn su natu-
ral comprensiôn ; y i cada pueblo que lo entienda segùn su pro-
pio genio. »
Aussi le petit livre de Granada la bella^ imprimé dans les
neiges de Russie pour quelques amis de Grenade et pénétré d'un
^mour quelquefois sévère pour la lointaine patrie andalouse,
m'apparaît-il, au seuil de son oeuvre, comme le symbole même
de l'auteur. Et quiconque sait déchiffrer le secret des apparences
matérielles sentira palpiter sous cette livrée finlandaise Tâmc
espagnole de Ganivet.
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ANGEL GANIVET 487
n
Je me suis essayé, dans les pages précédentes, à faire com-
prendre l'écrivain tel que je crois l'avoir compris moi-même.
Interrogeons maintenant l'œuvre, afin d'en dégager les théories
éparses çà et là. Et notons tout d'abord que, comme celle de
Montaigne, cette œuvre est de bonne foi, qu'il règne dans tous
ces écrits un accent de probité et de franchise auquel on ne sau-
rait se méprendre.
La tournure d'esprit de Ganivet était évidemment philoso-
phique. Le mode d'expression qu'il aurait sans aucun doute pré-
féré tôt ou tard eût été la forme concise de ïldearium espanol, où
une foule d'idées, condensées sous un petit volume, laissent au
lecteur beaucoup à imaginer. Mais il craignit que trop d'abstrac-
tion ne rebutât la nonchalance du public et adopta pour y cou-
ler sa doctrine le moule du roman, dont la matière malléable se
prête à toutes les transformations, ou celui des lettres familières,
qu'il sut composer avec un charme infini. Et si l'autobiographie
partout apparente dans les deux derniers volumes de Pio Cid
peut passer pour le testament formel de sa pensée, c'est dans
Granada la bella et dans les Cartas finlandesas qu'il faut en cher-
cher le commentaire privé.
Dans les romans de Ganivet l'intrigue occupe peu de place.
L'intérêt, quoique toujours isoutenu, n'est .point déterminé par
une combinaison laborieuse d'événements qui s'enchevêtrent
pour se dénouer. Grâce à son style souple et coloré, quelques
épisodes des plus sifnples lui suflSsent à mettre en relief les sen-
timents, de personnages bien vivants, doués de cette « respira-
tion » qu'il considère comme l'idéal suprême de l'art. « Sin duda,
dit-il plaisamment, tengo atrofiada la circonvoluciôn cérébral
doixde habita el geaio de las de^cripciones, porque de otro modo
no me explico que teniendo dos ojos perfectamente sanos, una
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488 LÉO ROUANET
memoria fiel y una voluntad decidida, no me sea posible dar
cuenta de lo que veo. » Cette boutade a attiré mon attention, et
c'est seulement après Tavoir lue que j'ai remarqué combien les
descriptions sont rares sous la plume de Ganivet. Son regard
effleure le contour des choses sans s'y arrêter. Mais son esprit en
pénètre le sens intime avec une perspicacité si sûre que l'on ne
songe guère à lui reprocher cette atrophie dont il s'accuse. Un
seul mot qu'il a le talent de choisir et de mettre à sa vraie place
nous en apprend souvent plus long qu'une page entière écrite
par d'autres d'après tel ou tel procédé de convention.
Dès les premières lignes de son premier ouvrage, l'auteur de
Granada la bella déclare qu'il va traiter d'un art nouveau, « un
arte que se propone el embellecimiento de las ciudades por
medio de la vida bella, culta y noble de los seres que las habi-
tan ». Son programme philosophique se trouve résumé en ces
mots. De la beauté de l'homme dépend celle de la ville; de la
beauté de la ville, celle de la nation. La beauté physique est la
conséquence nécessaire de la beauté morale. On comprendra
sans peine la grandeur de cette théorie d'après laquelle chaque
individu devient responsable de la destinée universelle, comme
une pierre jetée au centre d'un étang produit des ondes qui
s'élargissent jusqu'à son extrême circonférence.
L'homme, ennsagé selon cet idéal, doit prendre pour règle de
conduite la dignité ou respect de soi-même, pour but le bien de
tous, pour moyen le développement des facultés intellectuelles en
son propre esprit autant qu'en celui du prochain. Il gagnera par
le travail de ses mains sa subsistance quotidienne, sans se préoc-
cuper d'un avenir qui, peut-être, n'arrivera jamais. « La propie-
dad, lejos de ser un estimulo, es la expresiôn de la fuerza que
domina hoy con no menor suavidad que la de las armas. El ane
de trabajar no tiene nada que ver con el de enriquecerse; el que
aprende à trabajar ha aprendido i ser eternamente pobre. » A
chacun de nous incombe le devoir d'aider son prochain, de l'in-
struire, d^en faire « un hombre verdadero ». Car « mejor que U
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AKGEL GANIVET 489
observaciôn de la vida es la acciôn sobre la vida. Lo bello serià
obrar sobre el espiritu de los hortibres ». Quant à l'artiste, il
n'acceptera point de salaire, sous peine de voir son art ravalé au
niveau d'un métier.
La situation de la femme dans la société contemporaine est
peut-être le problème dont Ganivet a poursuivi la solution avec
le plus d'ardeur, avec le plus d'amour. Il y revient fréquemment,
l'examine sous tous ses aspects, tenant compte des latitudes, des
conditions spéciales à chaque race, à chaque pays. Nul n'a été à
même de parler en connaissance de cause mieux que lui qui put
étudier dans leurs milieux respectifs ces antipodes : la finlan-
daise émancipée, s'efforçant à supplanter l'homme dont elle
exerce les charges et jalouse les droits, et l'espagnole qui lui
donne, en échange de sa protection, le bien-être et la douceur
du foyer.
Voici des pages que pourront méditer les partisans quand
même de l'émancipation féminine. Je les cite tout au long parce
qu'elles sont d'une importance capitale dans l'œuvre de Ganivet
et démontrent à merveille quels furent sa clairvoyance, sa justice
et son bon sens :
«Yo comprendo las ventajas de la familia intelectual âestilo fînlandés y pre-
Hero la familia sentimental à. la espanola. En Espana, un hombre de ciencia ô
de arte encuentra con difîcultad una mujer que se interese por su trabajo ; tiene
que pensar solo ; pero el pensar no es toda la vida. Hay muchos hombres que
no piensan casi nunca^y de los que piensan hay tambien muchos que lo hacen
de tarde en urde ; asf, pues, lo intelectual en la mujer es secundario, si se
atiende al papel que esta représenta en la vida del hombre. Muy bello serïa que
la mujer, sin abandonar sus naturales funciones, se instruyera con discreciôn •
pero si ha de instruirse con miras emancipadoras 6 revolucionarias, preferible
es que no saïga de la cocina. La mujer fînlandesa no esta conforme aûn con
su situaciôn ; envidia i la rusa y d la norteamericana, y crée que à fuerza de
estudios ha de lograr nivelarse con el hombre ; mis al casarse, y d veces
antes, nota que la tirania no viene del hombre sino de lanaturaleza femenina,
y particularmente de la matemidad, y procura descargarse de este fatigoso
deber. Hay quien crée que i las senoras inteligentes se les seca la matriz*; yo
opino que lo que se les seca es la voluntad. En cuanto una mujer adquiere
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490 LÉO ROUANET
concîeaci^ ékacta de sus obligacionesy obra, no por instinto, sino por
réflexion y cilculo, se insubordina contra su propia naturaleza, donde esta la
causa de sus penalidades, y se convierte en un hombre estrecho de hombros
y cono de piemas, en una calamidad estétîca y sodal. »
On voit les terribles conséquences de cette civilisation mal
entendue : crainte et dégoût de la maternité, Tégoïsme se substi-
tuant aux idées de devoir et de solidarité sociales. Élevées selon
cette doctrine, les femmes cessent bientôt d'avoir les grâces de
leur sexe et n'arrivent que rarement à acquérir une beauté intel-
lectuelle supérieure. Si elles échappent à la tutelle de l'homme,
c'est uniquement en ce qui concerne les besoins matériels de
l'existence. Elles ont beau couper leurs cheveux et monter à
bicyclette, leurs aspirations sentimentales restent les mêmes,
a Debajo de apariencias adustas, masculinas, se conserva la idea
madré, la idea constitutiva de la naturaleza de la mujer, la de
rendirse y someterse, de mejor 6 peor gana, à la autoridad natu-
xal del hombre. » Â la famille finlandaise où, aussitôt après le
repas, le père court au club, la mère à la comédie et la fille à
l'opéra-comique, Ganivet oppose la vieille famille espagnole
dont tous les membres se serrent sous la clarté restreinte du
velôn, à la chaleur limitée*du brasero, Mesonerô Romanos, dans
ses Escenas malritensesy avait déjà constaté l'influence moralisa-
trice de ces ustensiles insignifiants en apparence, et je ne suis pas
loin de croire, en effet, que les calorifères et l'éclairage électrique
sont, dans une famille, des éléments redoutables de dissolution.
Ganivet est donc un partisan convaincu du mariage. Il va
même, dans cette voie, jusqu'à admettre l'union libre; et c'est
là, de toutes ses théories, celle qui prête le plus à la controverse.
Se proposant sans doute de revenir longuement sur ce sujet, il
n'a pas développé pleinement sa pensée et ne l'indique guèreque
d'^ne manière incidente, je crois comprendre toutefois que, s'il
tolère cette union, c'est seulement dans le cas où un homme
d'intelligence et de volonté, « un hombre verdadero », se sent
assez sûr de. lui pour ne jamais abandonner celle dopt il aura £ê^it
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ANGEL GANIVET 49 1
sa compagne. Et voilà, je l'avoue, qui ne me satisfait qu'à demi.
Quel homme, même digne de ce nom, est assez sûr de lui pour
répondre de ses résolutions futures? En cas de séparation, que
deviendra l'enfant né de ce commerce illégitime? Questions qui
restent en suspens et auxquelles Ganivet aurait eu seul, je crois,
la hardiesse de répondre.
Passant de l'organisation de la famille à celle de l'État, l'auteur
développe tout un plan de progrès politique, difficile à réaliser,
il est vrai, mais d'une conception généreuse et fière. De même
que l'Espagne est allée s'afFaiblissant depuis Charles-Quint et
Philippe n, elle doit tendre à se relever d'qn effort patient et
continu, et non d'une brusque secousse. De même que sa posi-
tion géographique l'isole du reste de l'Europe, elle ne doit comp-
ter que sur elle-même et sur la concentration de ses propres res-
sources. C'est à quoi conclut ce beau livre de VIdearium espaholy
dont la substance, comme l'a fort justement observé M. Lôpez,
se trouve contenue dans les passages suivants :
« Una restauraciôn de la vida entera de Espana no puede tener otro punto de
arranque que la concentraciôn de todas nuestras energias dentro de nuestro
terri torio. Hay que cerrar con cerrojos, Ilaves y candados todas las puertas;
por donde el espfritu espanol se escapô de Espaâa para derramarse por los
cuatro puntos del horizonte, y por donde hoy espéra que ha de venir la sal-
vaciôn Puesto que hemos agotado nuestras fuerzas de expansion niatenal,
hoy tenemos que cambiar de tictica y sacar d luz las fuerzas que no se agotan
nunca, las de la inteligencia, las cuales existen latentes en Espana y pueden
cuando se desarrollen levantamos i grandes creaciones que satisfaciendo nues-'
tras aspiracîones i la vida noble y gloriosa, nos sirvan como instrumento poli-
tico, redamado por la obra que hemos de realizar. »
Cette œuvre est-elle, en effet, réalisable par de semblables
moyens? Elle pourrait le devenir si beaucoup d'hommes, en
Espagne, possédaient l'intelligence et la volonté de Ganivet,
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492 LÉO ROUANET
m
Telles sont les idées fondamentales exposées dans ses œuvres.
Je n'en ai donné ci-dessus qu'une sèche anatomie, réservant au
lecteur le plaisir de les apprécier sous leur forme vivante et ori-
ginale. Car — il convient d'y insister — la philosophie de Gani-
vet n'est dogmatique que par occasion et se mêle le plus souvent
à des récits alertes, à des conversations enjouées, à moins qu'elle
ne se dissimule sous une ironie infiniment subtile.
On s'étonnera peut-être que l'auteur de Plo Cid n'ait pas poussé
jusqu'au bout ses inductions et conclu de la nation à Thumanité,
comme il Tavait feit de l'individu à la nation. N'oublions pas que
pendant les tristes années où furent écrites ses œuvres, un Espa-
gnol avait bien le droit de douter de l'humanité tout entière et
de chaque peuple en particulier, — spectateurs indifférents de la
guerre la plus inégale. Certes, Ganivet ne rêva jamais l'utopie
idyllique d'un désarmement universel, le retour de l'âge d'or.
Son opinion à cet égard ne saurait laisser aucun doute. « Un
pueblo, dit-il, no puede y si puede no debe vivir sin gloria;
pero tiene muchos medios de conquistarla, y ademds la gloria se
muestra en formas varias ; hay la gloria idéal, la màs noble, d la
que se llega por el esfuerzo de la inteligencia; hay la gloria de
la lucha por eltriunfo de los idéales de un pueblo contra losde
otro pueblo; hay la gloria delcombate feroz por la simple domi-
naciôn material... » Mais du moins devait-il avoir espéré, lui qui
se faisait de la dignité humaine un idéal si haut, que les guerres
futures, à défaut d'une justice absolue, auraient pour excuse leur
franchise.
Sur bien des points, sans compter ceux que j'ai déjà signalés,
la pensée de Ganivet reste pour nous incomplète. Si, comme
nous l'avons noté, la tournure de son esprit fut éminemment
philosophique, il ne s'érige point en maître et n'édifie pas de
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ANGEL GANIVET 493
système. Il donne l'essor à ses idées à mesure qu'elles naissent,
laissant aujourd'hui dans l'ombre bien des problèmes que, plus
tard, il eût à leur tour mis en lumière. Comment expliquer, par
exemple, le silence qu'il a gardé au sujet de ses convictions reli-
gieuses ? Faut-il en inférer qu'il professa telle ou telle forme de
l'athéisme? Je ne le crois guère. Sa conscience me semble avoir
hésité entre le mysticisme militant et organisateur d'une sainte
Thérèse et un ascétisme voisin de la doarine stoïque deSénèque;
participant de l'un et de Tautre.
Ici se pose une dernière question. Dans quelle mesure les con*
ceptions de Ganivet lui appartiennent-elles en propre? Il est de
toute évidence qu'il fut impressionné diversement par la lecture
de plusieurs philosophes étrangers. On reconnaît dans ses œuvres
l'influence de Rousseau, de Proudhon, de Tolstoï et de bien
d'autres. Mais, les idées qu'ils lui suggérèrent, il a su les coor-
donner avec tant de discernement, les adapter avec tant de jus-
tesse, qu'il en a fait sa chose personnelle. Les idées sont du
domaine commun, mais il n'est donné qu'à un petit nombre de
les discipliner et de les rendre fécondes. La meilleure preuve que
Ganivet conserva intègres sa personnalité et sa nationalité c'est
que, malgré son long séjour hors d'Espagne, sa connaissance
approfondie de plusieurs langues et de plusieurs littératures, il ne
versa jamais ni dans le socialisme pleurnicheur ou déclamatoire,
ni — quoi qu'on ait voulu dire — dans le pessimisme. Et je me
demande comment l'on a pu voir un disciple de Schopenhauer
en lui qui affirma constamment sa foi en la perfectibilité
humaine.
Je crains, à ce propos, que certains critiques espagnols n*aient
parfois interprété à contre-sens la pensée de leur compatriote.
Plusieurs lui reprochent notamment d'avoir usé de paradoxes.
Non seulement je n'ai rien trouvé de tel dans son œuvre, mais,
qui plus est, je ne crois pas aux paradoxes. On nomme ainsi,
dans les salons, une opinion systématiquement contraire à l'opi-
nion générale, aussi banale qu'elle, et que de beaux messieurs à
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494 L^ ROUANET
cerveau étroit clament très haut pour se Êiire valoir. Misérable jeu
de plaisantin^ digne à peiné d'un sourire de mépris. Sérieuse-
ment parlant, ce que Ton appelle paradoxe est souvent une
vérité, indiscutable pour celui qui l'exprime, et qui, prenant au
dépourvu celui qui l'entend pour la première fois, lui parait
d'abord absurde, sauf à s'imposer à lui par la réflexion. Paradoxe
d'aujourd'hui, axiome de demain. N'est-ce pas le cas de Ganivet ?
Quelque excellente que soit l'étude déjà citée de M. Lipez, je
ne saurais pourtant admettre avec lui que Pio Cid conquistador
^oit « una especie de Schopenhauer andaluz, para el cual la vida
es una comedia sin interés, y los hombres animales, que no tie-
nen de bueno mds que la facilidad con que se dejan enganar por
otrosmàs hdbiles y bribones,.... un tipo sombrioé indescifrable
dominado por ideas irreligiosas y antihumanitarias,.... unloco
criminal 6 un criminal loco. » Sans doute La conquista est une
satire violente de la civilisation coloniale; mais je ne vois rien
d'aussi délibérément pervers dans le caractère de Pio Cid, qui
me semble un conquérant animé des meilleures intentions mais
entraîné par sa conquête, désireux d'étendre chez son peuple les
limites du bien mais forcé d'augmenter le mal en d'égales pro-
portions. L'homme est bon et sincère; c'est la cause seule qui
est mauvaise.
En résumé, quoique son œuvre reste inachevée et sa pensée
incomplète, le nom d'Angel Ganivet mérite d'être pris en consi-
dération, d'être tenu en haute estime. Chacun devra s'incliner
devant son indiscutable probité intellectuelle. Il aura été le pre-
mier à naturaliser en Espagne certaines idées qui bientôt peut-
être porteront leurs fruits. Sa tâche, toute d'amour et de désin-
téressement, ne saurait rester stérile. Lui-même semble l'avoir
prévu lorsqu'il écrivait ces belles et simples paroles : « Condii-
cete humanamente mientras vivas, y déjà que otros, con el
temor y el pretexto de lo que ocurrirà después de su muerte,
continûen viviendo tan mal que los juzguemos indignos de
haber nacido. Âunque no dejes recursos, dejas jironês de tu per-
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ANGEL GANIVET 495
sonalidad adheridos d cuantos cerca de ti vivîeron, y dejas el
ejemplo de tu vida, que es el ùnico testamento que debe dejar
un hombre honrado. » . .
Léo ROUANET.
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COMPTES RENDUS
A History of Sptnish Literatore by James Fitzmaarice-Kelly. London : William Heine^
mann, 1^98, in-8, xn-423 pp. (Short Historiés of the Literatores of the World, V.)
Readers of the Revue Hispanique need no introduction to an author whose
critical and bibliographical studies hâve long since gained for him a leading
place amid foreign students of things Spanish. His writings are always disdn-
guished by thoroughness, fîrst-hand scholarship, and manly originality and
independence of view. When, therefore, it became known that, along with his
gigantic task with the text of Don Quixote, he was writing a History of
Spanish Literature for Mr Heinemann's séries, his friends looked forward to
the resuit with confidence. It would be warm praise to say that their expecu-
tions hâve not been disappointed, but it is safe to go even further and déclare
that nowhere has so huge a mass of material been handled in more masterly
fashion within the narrow limits of four-hundred pages.
To hâve read and studied ail the works of ail Spanish writers of the first
and second classes is, of course, impossible, but Mr Fitzmaurice-Kelly seems
to hâve corne almost as near it as the bounds of human life and energy allow.
He has always more than sufficiently studied his authors to enable him to
reach a well-grounded and independent view of their merits, shortcomings,
and relative importance ; and still unsatisfied, has sought out through a host of
periodicals and pamphlets in many languages the splendid séries of mono-
graphs by which his subject has since Ticknor*s time been illuminated. Con-
fronted, as he tells us, at every page by the need of compression, he never
writes an adjective, and thus fulfils his modestly expressed hope that ** no
really représentative figure is wanting ". And, with ail this, some of the pas-
sages of his book which we could least aiiord to sacrifice are the brief, pithy
and cpigrammatical sentences in which he sums up his judgment on writers
for whom only a few lines can be spared. Thus Alfonso Alvarez de Villasandino
is '^ a copious, foul-mouthed ruffian, with gusts of inspiration, and an abiding
mastery of technique ". Castillejo is ** a brilliant, impénitent futile tory*'. Juan
de Mena, ** a poet by flashes, at intervais far apart, does himsclf injustice by
too close a dévotion to aesthetic principles that made (ailure a certainty.
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COMPTES RENDUS 497
Gurefiil, consdentious, aspiring, he had done far more if he had attempted
much less *'. Arias Montano '* gave up to scholarship and theology what was
meant for poetry ". Padre Coloma, the author of the once famous Pequeneces,
\s wittily if somewhat severdy rallied ** had he wit and gaiety and distinction
he might hope to develope into a clérical Gyp '*. It is impossible to get more
into so short a sentence. — Enthusiast as he is, Mr Fitzmaurice-Kelly never
allows his love for the things of Spain to blind his judgment, nor hâve we
detected any passage in which he has been misled by the facility with which
a barbed epigram springs to the tip of his pen. He must hâve passed some
weary moments with the stilted rhymers of the cancùmeros and the arid lyrics
of the eighteenth century, but he never wearies his reader ; he hides in the
background the scholar's apparatus, the fiimace, retort and alembic of the
literary alchemîst, and oflfers with a smile the clear and sparkling essence won
drop by drop after laborious process of distillation.
There mns through his pages without being intruded a brilliant defence of
Spanish writers from the charge of lack of originality so often and so unjustly
brought against them by those who hâve not dug deeply into the question of
literary origins. '' In the capital qualities of originality, force, truth and humour
the dstilian literature finds no superior **. Such is the thesis maintained with
a range of knowledge and a wealth of illustration that leaves nothing to be
desired. The treatment, even of lesser folk, gives the conviction that they too
hâve been the object of spécial and loving study, but proportion is every-
where carefully observed, and each greater or less figure falls into proper
perspective with colouring that is never urne, and very seldom harsh. For
Mr Fitzmaurice-Kelly at his best we would cite specially the sections on Lope
de Vega and the Archipreste de Hita, both, seemingly, spécial favourites. The
review of the latter and his writings ought certainly to be included in the
pre£ace of the critical édition for which ail scholars long, and which nobody
dares to undertake, though several, and Senor Menéndez Pidal specially, are
eminently fîtted for so noble a task.
Mr Fitxmaurice-Kelly has been accused of belittling Cervantes. To for-
mulate so absurd a charge is to réfute it ; so that it is unnecessary to refer to
the many years of unpaid labour of love that he has devoted to the text of the
masterpiece of his so-called butt and victim. The object of his well deserved
dérision is not the wandering soldier and adventurer, though as a critic he
would need no excuse for distinguishing between the man and his writings,
still less b it the author of Don Qpixote, or even of the unsuccessful plays and
poems. But we can hand over without compunction to his scathing com-
ments the colourless conglomeration of contradictory virtues, created by the
uncritical admiration of the self-styled Cervantophiles, together with the cold
fiât legend that has been oflfered to us instead of the warm reality of life. In
Revue hispanitfUf. 5a
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498 COMPTES RENDUS
seeking to prove their hero's divinity the Cervantophiles of a certain school
hâve succeeded only in robbing hini of his humanity, the very quality which
above ail others has endeared him to mankind. It bas been the fashion to
carry beyond the grave the rivalry that is supposed to hâve existed in life
between Cervantes and Lope de Vega, depressing the one with a view to
raise the other, as though it were inadmissible that two men of commanding
genius should hâve existed in one country and at the same time. Mr Fitzmau-
rice-Kelly drops the profiters part of this comparison, and in his pages the
two gigantic figures stand out side by side, complementary rather than anta-
gonistic, and realiziug between them the whole spirit of a nation and an âge of
unequalled splendour.
Calderon again is another instance in which exaggerated adoration has
defeated its own ends, and made its object, as far as in the adorers lies, ridic-
ulous. The true greatness of the noble poet demanded that he should be
rescued from the hands of the German Romantics. To déclare with Schlegel
that in this great and divine master the enigma of life is not only expressed
but solved ** is to contract performance, godlike indeed, but still human, with
aspirations beyond the reach of man, to attempt to sow discord between the
sisters, art and nature, and to quit the earth in search of an impossible and
fantastic heaven ".
But it would be absurd to prétend to bow conjecture to the judgment of a
critic however good, nor is such an attitude demanded of the reader of this
History of Spanish Literature. It has been said that every man is dther a
Piatonist or an Aristotelian. Mr Fitzmaurice-Kelly, we imagine, inclines
rather to the latter school, but he never assumes pontifical airs, he carries
toleration so far as it is consistent with definite view and real criticism, and
cleverly steers a middle course between rigid eclecticism and colourless catho-
licity. At times and on certain questions he is content to see with other eyes
than his own, and he wisely adraits that ** time and unanimity settle many
questions ; and, after ail, on a matter concerning Castilian poetry the unbro-
ken verdict of the Castilian-speaking race must be accepted as weighty, if not
final".
For the illustration of his subject Mr Fitzmaurice-Kelly appeals to his wide
knowledge of literatures ancient and modem, giving, of course, the préférence
to English when the right matter comes ready to his hand. This as well as the
excellent habit of quoting from translations of repute, whenever such exist,
adds point to a study undertaken primarily for the benefit of English readers.
But in the forthcoming Spanish édition a good deal of this ' localization *
will hâve to be got rid of.
Références, for instance to ** the metrical audacities of Mr Dobson,
Mr Gosse and Mr Henley " would be meaningless to ail but a very few
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COMPTES RENDUS 499
Spaniards. So too such phrases as ** the local Dogberry" and ** the spirit of a
Gapham Evangelical ". The best possible translator would be the author hini-
self, but, failing hira, it is to be hoped that the work will be undertaken by
one of the native Spanish scholars whose names are cited, with acknowledg-
ments of help, in the préface.
To attempt anything like analysis of such highly compressed matter is
hopeless. What has already been sald may be taken as some account of the
critical methods of the book. Looked at from another point of view it is
unequalled, as a bibliography of its subject, by any book of its size. We hâve
no hésitation in saying that text and appendices will reveal, even to very
advanced students, a number of valuable monographs, critical éditions, and
studies, of which no succinct account is to be found elsewhere. It is, in fact,
a guide-book of the best kind, neither presupposing too much knowledge in
the reader, noryet treating him as an incapable ignoramus. But, above ail, it
is a student's book; a miniature treasure suggestive wherelackofspace forbids
it to be explicit. The présent writer has had several occasions to consult it,
and has always done so with profit ; if it does not answer a fair question, it
will almost always show where the answer is to be found. The last chapter is
a sufficient guide to contemporary literature in Spain.
Mère gênerai commendation, however, is somewhat profitless, if not imper-
tinent when it refers to a writer of established repuution ; we will therefore
turn to the few spécial points on which we venture to question Mr Fitz-
maurice-Kelly*s judgment or the accuracy of his printers. We cannot but regret
the définition of literature which exdudes popular songs, folk poetry, — ** the
halting copias " as they are harshly and unjustly called, — the séguidillas and
other traditional formsof verse in which Spain lias chosen to express her heart.
Surely it is difficult to défend the decree which admits the formless proverbs,
while excluding the only living form of poetry, simple it is true in structure ;
at times, but by no means always, uncouth ; ever racy of the soil and every-
where intensely idiomatic and graphie. As well, in our opinion, might botany
exclude the grasses, mosses and lichens to treat only of more showy growths.
It is true that the exclusiveness of the Goths long forbade amalgamation
with the subject race, but such évidence as exists will not, we think, bear out
the statement that Witiza and Roderic (the last Gothic kings) ** were regarded
by Spaniards as men in Italy and Africa regarded Totila and Galimar ".
Again, it is difficult to believe that " when Boabdil surrendered in 1492, not
a thousand Arabs in Granada could speak their native language '*. If this is so,
why did Talavera, the saintly bishop of the newly-founded sect, endeavour to
leam Arabie, found schools for its study and cause Christian books to be
translated ? Was Cisneros a fool as well as a philistine when he bumt the great
heap of Arabie literature and religious books? The late Arabie chronicles edited
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500 COMPTES RENDUS
by Eguilaz and Mûller convey a very différent impression. The Arabie
language was certainly becoming more corrupt but it must hâve lived at least as
long as Islam in Spain, and it must not be forgotten that the decree which
forbade its use to a later génération was considered a harsh one. On the whole,
Mr Fitzmauiice-Kelly bas perhapsbeen driven by the exaggeration of some of
his predecessors to underrate the influence of Arabie. While grantiog the
absurdity of the theory that the elaborate and complicated forms of Arabie
verse hâve influenced a poetry the ground work of which b the combination of
oetosyllabic Unes, we may believe that, in bequeathing to the language of every-
day life a multitude of current phrases and a large voeabulary, Arabie has left
unmistakable traces on the methods of thought and expression of the nation a
large part of which were once bilingual.
The Une Que aucfos de neguna îei is somewhat feebly and as we think, inac-
curately translated ** that ever any rule beheld ". *• Of Christian or of Paynim
faith " would perhaps be better. ** Sem Tom '* for Sem Tob, is a mistake of
the primer ; it is afterwards set right.
Not so with remendador (remedador) misquoted from the Partidas and
repeated. Gm it be accounted for by a false analogy with {>a^ta^6ç ? The
printers areagain at fault in Silas (Silos), aparseeràn (aparesceràn) p. 57, and
in the strange jumble *' dum eaelum considérât terra amissit. '*
We are not aware that the story, that King Juan II kept the Trescientas of
Juan de Mena by his bed, rests on any authority better than that of the Centon
Epistolario which Mr Fitzmaurice-Kelly, like ail other eritics, admits to be a
forgery.
Of Lazarillo we are told that he ** describes his adventures as . . . servant
to . . . a signboard painter. " This is scarcely the sensé o{ maestro de pintar pan-
deros ; the adventure, moreover, is comprized in the words tambien su/ri mil
moles. As to whether the first and best of pfcaro books is written in ** most
debonair idiomatie Castillan " we share the doubts of Mr Morel-Fatio.
Vast is the productiveness of Spanish writers, and their numbers, it is startl-
ing to read (p. 203) that ^' at least three thousand [Spanish mystics] exist in
print ". The riddle is only made more difficult by the statement of the appendix
(p. 408) ** the text of the remaining mystics will, with few exceptions, be
found in Rivadeneyra ".
We fail to see more than a superflcial and utterly unconvincing chance
resemblance between the characters of Preciosa and Tarsina.
We must therefore be pardoned for utterly rejecting the statement that
**despite assertions to the contrary his (Cervantes*) Gitanilla is no original
conception, for the charaeier of his gipsy, Preciosa, is developed from that of
Tarsina '*. The Libro de Apolonio is a chance survival, hidden away in the
Escorial until nearly the middle of the présent century ; it is not likely to hâve
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COMPTES RENDUS 5OI
been at any time a popular book, and it is improbable (we speak under correc-
tion) that Cervantes had read it. Even if he bas, the fact would not corne near
proving so imporunt a matter of iiterary parentage ; the parallel is, at the most,
slightly interesting.
As to whether the forged second part of Don Quixote is amusing'or the
reversera critic has, of course, a right to judge, but the statement that it was
written " in good faith " is unjustifiable.
Mr Fitzmaurice-Kelly however is always ready in a humourousway to make
himself the advocate of lost causes. He would probably smile if taken severely
to task on such a matter, but hère, we cannot help thinking, he somewhat
overdoes the part.
A sentence on page 267 might lead to the supposition that Alemin out of
delicacy of feeling, which would hâve been, to say the least, exaggerated,
refrained from givingthe full name of the forger of the spuriou^second part of
Guzmdn de Alfarache.This is not the case. Sayavedra, who eventually meets
his death in a fit of frenzy believing himself to be the real Guzmàn, is
declared to be the brother of Juan Marti.
The above observations are made in no carping spirit, against some of them
the author is probably well able to défend himself ; even if they are ail just-
ified they amount to a s mail matter indeed to set against the debt due to him
from ail who share his studies.
Mr Fitzmaurice-Kelly is the last man to scamp his work or to accept
another's opinion in order to save himself the trouble of forming one of his
own. He does not sit down to write a History of Spanish Literature until he
has made himself familiar even with Orosius and Prudentius.
But there is some reason to believe that when he has carried his task
unwearyingly to the end he washes his hands of the matter and leaves the
printers to work their will upon his manuscript. Hence the many mispnnts
that blemish his Don Qpixote, and the ten important but annoying ones which
might give the ungodly an excuse for triumphing over the présent book.
When he can form his judgment uninterrupted nothing can be cooler or more
judidal, but platitude, pedantry and party spirit he hâtes to such a d^ree that
they ruffle his Iiterary temper and drive him to the opposite extrême of
overstating his own good cause. For him even académie questions are intensely
real and living. If he did not love Spanish letters he would not study them, still
less would he write about them. A " perfervidum ingenium '* casts a warm but
not ungenerous nor unkindly glow over his pages. He makes no pretence of
disarming criticism by aifected modesty when he is sure of his position; he
does not go out of his way to seek a fight but certainly he will never go out of
it to avoid one.
We would not willingly belitUe Mr Fitzmaurice-Kelly's performance by
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502 COMPTES RENDUS
indiscriminating praise, but we hâve no hésitation in saying that the capital
qualities of force, truth, and humour, in which he recognises the keynote of
Spanish literature, écho with no feeble résonance in his account of that
literature.
H. Butler Clarke.
Since the appearance, in 1895, of Gustave Linson* s Histoire de la littérature
française y whîch salisfied the need ofa manual of French Literature thatshould
be thoroughly scientific, those interested in Spanish Literature hâve bcen wishing
for a similar work in that field. When the announcement of the présent
work appeared, it seemed, in view of Mr Fitzmaurice-Kelly*s wide acquain-
tance with matters Spanish, that at last they were likely to hâve such a book
available. Ticknor's great work, the best of its kind at the time of its appear-
ance, is now Auch out of date and in order to be used most profitably should
be read in the Spanish translation of Gayangos and Vedia. The récent publica-
tion of Mr H. Butler Clarke ( Spanish Literature y 1893) is very satisfactory as a
popular work but does not meet the need mentioned above. The présent
work, however, instead of being constructed on the same plan as that of Gus-
tave Lanson, conforms to one which Mr Fitzmaurice-Kelly clearly outlines in
the last paragraph of his préface, by saying :
If I bave sometimes dissented from him [Sr. D. Marcelino Menéndex y Peltyo], 1
hâve done so with much hésitation, believing that any independent view is hetter thon tbe
mecbanical répétition of autboritative verdicts,
(The italics are due to the présent writer.)
This déclaration gives us the keynote to the faulty nature of the book. The
author prefers giving personal impressions, even when they are not borne out
by the results of the most récent investigations, rather than statements scienti-
fically exact. Why Mr Fitzmaurice-Kelly should hâve preferred so to do must
remain a mystery, for the book itself shows, even despite its defects, that he
could hâve produced a scientific work had he been so minded. The following
examples will show more concisely the sort of defects which the reviewer has
in mind.
On page 40 we read :
In considering early Spanish verse it behoves us to dénote facts and to be chary in
drawing inferences. Thus, while we admit thtt the Poema del Cid and the Cbatuon de
Roland belong to the sunt genre^ we can go no further, It is not to be assumed that simi-
larity of incident nccessarily implies direct imitation.
With this compare page 49 :
In the Poema the treatment is obviously modelled upon the Chanson de Roland,., The
machinery in both cases is very similar... Roland and Ruy Diaz are absolvedand exhort-
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COMPTES RENDUS 503
ed to the same effect, and the resemblance of the epithet curunei applied to the French
bishop is too close to the coronado of the Spaniard to be accidentai.
It would be interesting to know just what is Mr Fitzmaurice-Kclly's own
final opinion on this subject.
On page 125, weread the folio wing :
This remarkable book [Tragicomidia de Calisto y Mtlihea ot La CelesHna]^ first publish-
ed (as it seems) at Burgos, in 1499, ^^^ ^'^^ classed as â play, or as a novel in dia-
logue... On the aathority of Rojas... the first and longest act has been attributed to
Mena and to Cota... There is small doubt but that the whole is the work of the lawyer
Fernando de Rojas, etc.
Concerning the date ofthe so-called édition of Burgos, 1499, let us turn to
Brunet's Mantul (édition of i86o)under CeUstUm^ wherehe gives minute des-
criptions of several éditions, among which is the one in question. Hère we
read :
L'exemplaire de cette dernière, ici décrit, est celui de la Bihliotb. beber.y IX, 650 : il a
été acquis au prix de 2 liv. 2 sh. pour M. de Soleinnc, et depuis payé 409 fr. à la vente
de cet amatenr. Toutefois il fut constaté alors que le dernier feuillet, portant la marque
(reportée) de l'imprimeur, avec la date 1499, était d'une impression moderne imitant
d'anciens caractères, mais sur un papier dont les vergeures laissaient apercevoir la date de
1795, preuve trop certaine d'une fraude qui probablement avait déjà été reconnue à la
vente Heber, ce qui aura empêché les enchères de s'élever.
Late in 1896 or early in 1897, Mr (iuaritch sold this copy, and whîle the
book was in his possession several experts decided that the last page was a fal-
sification, and the authorities of the British Muséum considered the authenti-
city of the copy so doubtful that they refused to buy it. It would seem, then,
that there is considérable doubt as to the Celestina's having first appeared in
1499-
As for the authorship of the work, it appears that there is likewise considér-
able doubt that Fernando de Rojas wrote the whole of it. To come to any
conclusion on this subject one must hâve made a minute study of the lan-
guage of the first act as compared with the others, and, so far as the présent
writer has been able to leam, no such study has yet been made. A cursory
reading and comparison is sufficient to disprove the theory of Mena's or Cota's
authorship of the first act, but it could scarcely prove that Rojas had written the
entire work. The extemal circumstances make such a theory tempting, but
frequently the easiest theory is least likely to be the correct one.
On page 406, in the bibliographyof this chapter, we read :
Manuel Caiiete... induded a single volume of Torrez Naharro's Propaladia among his
Libres de Antano so long ago as 1880 : the second is still to come [the editor is detd],
and those who would read this dramatist must turn to the rare sixteenth*century édi-
tions.
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504
COMPTES RENDUS
A work entitled Teatro espand anUrior à Lope de Vega^ edited by J. N. B[ôhl]
de F[aber] at Hamburg, in 1832 is easily obtainable (as is also that of Canete
mentioncd above), and contains sélections finom Endna, Gil Vicente, Tones
Naharro, and Lope de Rueda. It b interesting to note that the woiics of Tor-
res Nabarro as herein contained represent ail of bis works, so £ar as is known,
which are not already in the above-mentioned édition of Canete.
The poet Miguel Sanchez, unless we mistake, is mentioned but once in the
whole work under discussion (page 184), and that référence in no way indic-
ates the importance of the writer.The Spanish drâmatists had been accustom-
ed to producing plays whose dénoûmmt in no wise corresponded to the pré-
misses of the first two acts. According to Lope de V^a himself, Sanchez was
the fîrst to write plays whose conclusion should be logical. The whole question
of Sanchez's place and importance in Spanish Literature bas been discussed by
Professor Baist (in his review ot Schaeffer*s GtschichU des spanischen National"
dramas, which appearedin the Deutsche Litteratun^eitung for January 9, 1892),
and still more recently and more thoroughiy by Professor Hugo A. Rennert
in the Introduction to his édition of two of Sanchez's plays, which appeared in
1896 in the Publications of the Universily of Pennsylvanîa, Séries in Philo-
logy, Literature, and Archeology, vol. V. If Mr Fitzmaurice-Kelly did not
wish to go into détails conceming Miguel Sanchez, he might at least hâve
included him in the list of men to whose ideas or reforms Lope de Vega was
indebted, asenumerated at the top of page 257.
He might bave added, too, on page 184, that Miguel Sanchez was the prob-
able author of the famous Cancion à Christo crucificado, since Professor Ren-
nen, in the aforementioned édition (page xiii), seems sàtisfactorily to hâve
settled the dispute on that subject».
The few citations and remarks hère given will suffice to show in what
directions the book errs. From cover to cover there is not a duU page and it
will undoubtedly be widely read, a considération which only intensifies the
regret, expressed at theoutset of this notice, that theauthor should havechosen
not to make it more exact.
John D. Fitz-Gerald.
I. This Cancùm à Cbristo cruaficado is not to be confased with the Somtc à Christ
cruaficado referred to on pages 193 and 195. Both were written in the sameepoch, both
are exquisite, both are mystic in tone and feeling, both are usually referred to simply
as poems à Cbristo crucificado^ and conceming the authorship of both there bas been i
doubt and discussion.
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COMPTES RENDUS 505
Blancos y negros (Goerra en la pas), por Arturo Campî6ii. Pamplona : Imprmia tU
Ericê y Garcia, 1898, în-S, ^85 pp.
Les écrivains régionaux sont nombreux en Espagne : par suite de raisons
historiques et géographiques connues de tous, ils ont une importance excep-
tionnelle. En France, si Ton n'est pas né à Paris •— ce qui est d^à une sorte de
tare originelle — on s'eflforce de le faire croire, et le moindre provincialisme
d'un écrivain le couvrirait de ridicule. II n'en est heureusement pas de même
chez nos voisins. Alors même que le sujet traité ne se rapporte pas directe-
ment à la région où l'auteur est né, il n'est pas difficile de reconnaître si tel ou
tel ouvrage a été écrit par un Galicien, un Aragonais ou un Andalou, et c'est
un charme de plus que cette diversité de tempérament, et parfois d'expres-
sion, dans l'unité de la littérature espagnole. Mais dans ces apports au patri-
moine commun des lettres nationales, toutes les provinces ne sont pas repré-
sentées également. Celles même qu'on appelle las Prcvincias tout court et qui
sont certes une des contrées les plus intéressantes non seulement de l'Espagne
mais de l'Europe, se trouvent parmi les moins bien partagées. A qui ne con-
naît l'Espagne que par des lectures, le pays basque est loin d'être aussi Êimilier
que l'Andalousie, par exemple, qui a fourni un si fort contingent d'écrivains
de talent. C'est pourquoi il faut savoir gré aux hommes qui, comme M. Arturo
Campiôn, se sont voués à la tiche de faire connaître cette contrée magnifique
et cette population si profondément honnête, laborieuse et énergique, dont
l'origine et le langage sont encore un mystère.
M. C. est un savant et un littérateur. Il a publié, sur la langue euskara, des
travaux très connus. C'est de son dernier roman, Blancos y mgroi^ qu'il s'agit
id. Comme l'indique le titre, c'est un roman politique, ou plutôt un roman
contre la politique, un épisode de la lutte acharnée entre carlistes et libéraux,
entre blancs et noirs. L'auteur paraît appartenir par ses opinions aux premiers,
mais il sait très bien se dégager de toute partialité et de tout parti pris. La
scène se passe dans un bourg de Navarre. D. Juan Miguel Osambela, homme
de très basse extraction, est arrivé, par des moyens peu recommandâmes, à une
aisance inespérée : il est notaire à Urgain, et agent électoral influent du parti
libéral. Dévoré d'ambition, il porte une haine ûirouche à la famille de Dona
Maria de Ugarte y Axpe-Salazar, qui, de très vieille noblesse, mais réduite à
la gêne par un désintéressement d'un autre âge, n'en est pas moins vénérée par
les braves gens d'Urgain comme au temps de sa splendeur. Le notaire est
jaloux de cette considération que l'argent n'a pu lui donner, et médite la ruine
de ces aristocrates qui l'humilient. Justement on apprend la mort d'un de leurs
créanciers hypothécaires qu'une longue amitié avec la famille avait toujours
empêché d'exercer ses droits. Juan Miguel intrigue auprès de l'héritier du défunt
et lui rachète sa créance. Maître maintenant de la situation, il ne rêve i rien
moins qu'à demander, pour son fils Perico, médecin sat^ m^ades, la mam de
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506 COMPTES RENDUS
Dona Maria Isabel, fîUe de Dona Maria de Axpe-Salazar. D'ailleurs les deux
jeunes gens, à la suite de relations de voisinage, se sont épris l'un de l'autre, et
le nouire compte bien réussir dans ses démarches. Malheureusement il se
heurte à un refus très net de la mère de la jeune fille. Celle-ci, contrariée
dans son amour, ne veut pas se soumettre à cette décision, et jure d'épouser,
malgré tout, celui qu'elle a choisi. Là-dessus, on découvre que le testament
par lequel son père avait laissé à sa femme toute sa fortune, est nul, et que les
biens de la famille de Ugarte appartiennent en réalité aux enÊints, c'est-à-
dire à la fiancée et à son fi*ère Mario. La mère, dépouillée et ne pouvant léga-
lement s'opposer au mariage de sa fille, laisse les choses suivre leur cours ; la
nouvelle du mariage se répand dans tout le pays, mais le notaire qui ne peut
oublier le refus hautain de Dona Maria et qui, si ceue union s'effectue, n'aura
plus de raisons pour exercer sa créance contre les Ugarte, préfère la vengeance
à l'honneur de voir son fils entrer dans une Emilie noble. Il agit sur l'esprit
de celui-ci et le décide à renoncer à sa fiancée. Cette fois, le coup est rude pour
Dona Maria : si elle s'éuit opposée de toutes ses forces à ce mariage, mainte-
nant qu'il devait se faire même contre sa volonté, que tout le pays le savait,
elle ne pouvait soufi^r l'idée qu'un Osambela retirât sa parole à une Ugarte.
Prise d'une maladie nerveuse, la malheureuse assiste à l'expropriation de la
vieille demeure seigneuriale faite sur les ordres du notaire, et quitte misérable-
ment le pays après avoir vu, pour qu'aucune amertume ne lui fût épargnée, son
fils Mario périr assassiné dans une bagarre pendant les éleaions qui divisent le
pays en deux factions ennemies.
Les développements que M. C. donne à ce thème touchant décèlent des
qualités plus sérieuses que brillantes. On sent l'esprit solide et le jugement
sain, bien qu'un peu lourd, d'un montagnard, le travail opiniâtre d'un homme
qui, par ses travaux scientifiques, a acquis de la méthode et du fond. C'est un
roman consciencieusement écrit. Nous sommes loin de la légèreté de touche et
de l'aimable inconsistance des écrivains méridionaux. La manière de M. C.
rappelle celle de Pereda, et cela n'a rien d'étonnant si Ton songe que les pays
basques et la Montana sont voisins; si les populations en sont toutes différentes
par la langue et les mœurs, la nature y est, pour ainsi dire, la même et le
tempérament ne doit pas être très opposé. D'ailleurs, en dehors de cette res-
semblance fortuite dans les facultés des deux écrivains, on note, je ne dirai
pas une imitation, mais un certain penchant à s'inspirer des procédés et de
la technique de l'illustre romancier montanés. Les descriptions, en particulier,
rappellent celles de l'auteur de Penasarriba ; le peu de place que tient l'amour,
le langage rustique et incorrect des paysans transcrit tel quel d'un bout à
l'autre de l'oeuvre — ce qui, entre parenthèses, est bien fatiguant même cher
Pereda — les nombreux badajo I porreta ! et autres euphémismes transparents
dont elle est parsemée, suffisent à marquer cette tendance. Ce n'est pas d'ail-
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COMPTES RENDUS 507
leurs que nous voulions en faire un crime it M. C. ; si original qu*on soit on
suit toujours un modèle, et celui qui guide M. C. ne risque pas de l'égarer.
Ajoutons, bien que toute comparaison soit épineuse, que parfois le modèle
est égalé. Le tableau des moissons que Ton trouve à la fin du livre a quelque
chose de grandiose et de classique, et peut être mis, sans infériorité marquée, i
côté des meilleures pages de Pereda. Peut-être parce que M. C. n'est pas cas-
tillan et qu'il se surveille davantage, sa langue est d'une pureté et d'une correc-
tion remarquables. En un mot le livre est à lire et à méditer. Puisse-t-il con-
tribuer à assainir les mœurs politiques dans un pays où le système parlemen-
taire est profondément vicié et où, comme le montre si bien l'auteur dans une
scène saisissante, libéraux et carlistes, blancs et noirs, représentés par quelques
paysans qui viennent d'ensemencer leurs champs, dans une mêlée furieuse, se
renversent dans l'engrais dont les sillons sont pleins, et se relèvent enfin ni
blancs ni noirs, mais de la couleur du fumier politique où ils se sont vautrés..
H. Peseux-Richard.
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TABLES
DE LA CINQUIÈME ANNÉE
1898
I. TABLE PAR NUMÉROS
NUMÉROS 13 ET 14. — PREMIER ET DEUXIÈME TRIMESTRES 1898.
Arturo Farinelu. — Guillaume de Humboldt et l'Espagne i
Appendice. Goethe et l'Espagne 219
R. Foulché-Delbosc. — Un romance retrouvé 251
Las copias dd Provincial 25 s
Comptes rendus 267
NUMÉRO 15. — TROISIÈME TRIMESTRE 1898.
R. J. CuERVO. — Disquisiciones sobre antigua ortografia y pronunciadôn
castellanas. II 273
Léon Médina. — Dos sonetos atribuidos à Lupercio Leonardo de
Argensola 314
Boris de Tannenberg. — Écrivains castillans contemporains. J.-M.
de Pereda 330
Diego HuRTADO de Mendoça. — Mechanica de Aristotiles 36s
Comptes rendus 406
Chronique 414
NUMÉRO 16. — QUATRIÈME TRIMESTRE 1898.
J. Lette de Vasconcellos. — Notas philologicas. II 417
Julio Moreira. — Etymologies portugaises 430
Ramôn Menéndez Pidal. — El poema del Gd y las Crônicas Générales
de Espana 435
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TABLE DES MATIÈRES 5O9
R. FouLCHÉ-DELBOSC. — Lcs traductions turques de Don QuicboiU . . . 470
LéoRouANBT. — Angel Ganivet 483
Comptes rendus 49^
n. TABLE PAR NOMS D'AUTEURS
Anonyme
Las copias del Provincial, publiées par R. Foulché-Delbosc 255
Chattenay (J.)
G^MPTE RENDU. Vfctor Balaguer. Lasguerras de Granada. Madrid 1898. 410
Compte rendu. Auto sacramental nuebo de Las pruebas del linaje
umano y Encomienda del honbre (1605) publicado por Léo Rouanet.
Paris, Madrid, 1897 411
Clarke (I. BaUer)
Compte rendu. A History of Spanish literature by James Fitzmaurice-
Kelly. London, 1898 49^
Caerro (R. J.)
Disquisiciones sobre antigua ortograffa y pronunciaciôn castellanas. IL. 273
Farinelli (Artnro)
Guillaume de Humboldt et TEspagne i
Appendice. Gœthe et TEspagne 219
FiU-Gerald (John D.)
Compte rendu. A History of Spanish literature by James Fitzmaurice-
Kelly. London, 1898 502
Fonlché-Delbosc (R.)
Un romance retrouvé 25 1
Les traductions turques de Don Quichotte 470
Texte. Las copias del Provincial 255
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-.-1
5IO TABLE DES MATIÈRES
Texte. Diego Hurudo de Mendoça. Mechanica de Aristotiles. 36s
Compte rendu. Relaciôn de un viaje por Europa cod la peregrinaciôn 4
Santiago de Galicia verificado i fines del siglo xv por Màrtir, obispo
de Arzendjan ; traducido del armenio por M. J. Saint-Martin y del
francés por E. G. de R. Madrid, 1898 267
Compte rendu. Paul Groussac. Del Plata al Niigara. Buenos Aires,
1897 270
Compte rendu. El P. Arolas. Su vida y sus versos. Estudio crftico
por José R. Lomba y Pedraja. Madrid, 1898 • 406
Compte rendu. Emilio Courelo y Mori. Iriarte y su época. Madrid,
1897 408
Compte rendu. Poesias ineditas de P. de Andrade Caminha, publicadas
pelo Dr. J. Priebsch. Halle a. S., 1898 412
Grandier (Ad.)
Compte rendu. Les Capitales du Monde. Paris, s.d 268
Gnasch (S.)
Compte rendu. Mosen Jadnto Verdaguer. Canigô... Version caste-
llana... por el conde de Cedillo, vtzcondede Palazuelos. Madrid, 1898 411
Hnrtado de Mendoça (Diego)
Mechanica de Aristotiles, publiée par R. Foulché-Delbosc 36$
Leite de Vaaconcellos (José)
Notas philologicas. II 417
Médina (Léon)
Dos sonetos atribuidos i Lupercio Leonardo de Argensola 3 14
Menéndez Pidal (Ramén)
El Poema del Cid y las Crônicas Générales de Espana 435
Moreira (Julio)
Étymologies portugaises 430
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TABLE DES MATIÈRES 5 II
Peseux-Richard (H.)
Compte rbndu. Blancos y negros (Guerra en la paz), por Arturo Cam-
piôn. Pamplona, 1898 505
Roaanet (Léo)
Angel Ganivet 48}
Tannenberg (Boris de)
Écrivains castillans contemporains. J.-M. de Pereda 330
CHRONiauE 414
Le Gérant^ Aug. Picard,
Arcbwiste-PaUograpbe,
UACOM, MOTAT mtlUS, IMMUMSUtS.
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lung zum Jahresbericht des Gymnasiums zum heiligen Kreuz in Dresden.
Dresden : Lehmmansche Buchdmckereiy 1898, in-4, Li pp.
Historia dos portugueses no Malabar por Zinadfm. Manuscripto arabe do
seculo XVI publicado e traduzido por David Lopes. Lishoa : Imprensa Nacioiial,
1898, in-8, CI11-94-134 pp. cartes.
Ricerche ispano-italiane.
I. Appunti sulU letteratura spagnuola in Italia alla fioe del sec. XV e nella prima
nietà del sec. XVI. Memoria letta aU'Academia Pontaniana nella tornata del i Maggio
1898 dal socio Benedctto Croce.
II. I. La città délia Galanteria. — 2. Il peccadiglio di Spagna. — 3. Gli Spagnuoli
dcscritti dagli Italiani. — 4. Lo Spagnuolo nelle commedie italiane. — 5. Il tipo de!
Capiuno in commedia e gli Spagnuoli in Italia. — 6. Il tipo 'del Capitano spagnuolo.
Noterelle lettc aU'Academia Pontaniana nella tornata del 5 Luglio 1898 dal socio Bene-
dctto Croce.
NapoU : Stab, iipographico délia R^ia Universitày 1898, 2 broch. in-4, 3^ et
27 pp.
Influencia dos descobrimentos dos portuguezes na historia da dvilisaçâo.
Cohferencia realisada na Sociedade de Geographia de Lisboa no dia 26 de
Novembro de 1897 por Z. Consiglieri Pedrozo. Lishoa : A. Libéral , officina
typographica^ 1898, in-8, 27 pp.
REVUE HISPANIQUE
Première année 0894^ 358 pages : Vingt francs.
Deuxième ANNÉE ^895; 370 pages : Vingt francs.
Troisième ANNÉE (1896; 375 pages : Vingt francs.
QuATRiÈMEANNÉE (1897) 347 pages: Vingt francs.
Cinquième année (1898; 5 1 1 pages : Vingt francs.
Abonnement à la Sixième année (1899) : Vingt
francs.
IBibliotheca his{>anica
Voir la feuille rose encartée dans le numéro 12.
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CONDITIONS ET MODE DE PUBLICATION
La Revue Hispanique paraît tous les trois mois ; elle fonne
à la fin de chaque année un volume de quatre à cinq cents
pages.
Le prix de l'abonnement à l'année courante est de vingt
FRANCS pour tous les pays feisant partie de l'Union postale.
Aucun numéro n'est vendu séparément.
Le prix de chacune des années antérieures est de vingt francs.
La Revue Hispanique annonce ou analyse les livres, brochures
ou périodiques dont un exemplaire lui est adressé.
Tout ce qui concerne la rédaction de la Revue Hispanique doit
être adresséàM. R. Foulché-Delbosc, boulevard Malesherbes, 156,
à Paris.
Tout ce qui concerne les abonnements doit être adressé
à MM. Alphonse Picard et fils, éditeurs, rue Bonaparte, 82,
h Paris.
Sibliotheca his{>anica
Voir la feuille rose encartée dans le numéro 12.
MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS
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J^^
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. UNIVERSITY OF MICHIQAM
3 001504830 7660
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